‹ Peintres & sculpteurs contemporainsChapitre 6 sur 17 · DESSIN INEDIT D'EDOUARD DETAILLE · texte numérisé non relu

DESSIN INEDIT D'EDOUARD DETAILLE

mais on ne pourrait se permettre, je crois, de présenter cela au public. J'aimerais faire un tableau de ce genre et essayer de rendre l'idée d*un endroit où ont passé les projectiles. »

Au Salon de 1872, Détaille achevait une toile demeurée célèbre.

Les Prussiens déménageant d'une maison des environs de Paris, ou plutôt les Vainqueurs, comme M. Détaille Pappelle, est, — écrivions-nous alors, — une chose absolument vraie et fort bien vue. On n'a pu la juger, par malheur, au Salon, mais elle a été exposée chez Goupil, etpeut compter, en somme, parmi les œuvres soumises en 1872 à Texamen du public.

Sous un ciel gris et bas, dans une route neigeuse, une longue file de voitures aux formes allemandes s'avance lentement, conduite par des soldats prussiens. Dans le fond du tableau, vaguement entrevue, apparaît dans le brouillard la silhouette de Paris, la coupole dorée des Invalides, les tours de Saint- Sulpice et Notre-Dame. Les soldats, les uns coiffés du casque à ornements de cuivre, les autres de la casquette, marchent avec leurs lourdes bottes boueuses, leurs pipes de porcelaine pendantes sur leur poitrine ; les uns ont des accroche-cœurs ridicules, d*autres de longues barbes rousses. Tous ces types, pris sur le vif par M. Détaille, gardent la lourdeur germanique du Prussien en campagne.

Deux soldats qui, le fusil Dreyse sur Pépaule, tiennent la tète du cortège, se retournent pour contempler une dernière fois Paris. Les naseaux des chevaux fument, et les bêtes ont peine à tirer ces attelages surchargés, où Ton aperçoit, sous la bâche, des tas bizarres d'objets de toute sorte : meubles, tapis, traversins, rideaux, canapés, tout l'attirail du déménagement et du pillage. Des juifs sordides, un peu poussés à la caricature, avec leurs carricks stupéfiants et leurs gants verts, suivent ce cortège de détrousseurs. L'un d'eux marchande à

un soldat un dessin encadré, que celui-ci a décroché dans quelque villa. Tous ces personnages sont peints avec une infinie précision, une curiosité et un soin extrêmes. Ils sont vrais, eux aussi, comme des photographies , mais brossés avec un art parfait. Le cocher et le juif assis sur le devant de la première voiture, ont d'inoubliables physionomies.

M. Edouard Détaille, décoré de la Légion d'honneur, exposait après ce grand succès : En retraite (Salon de 1873); les Cuirassiers de Morsbronn (Salon de 1874); en 1875, il expose un Régiment défilant sur le boulevard. Toutes ces peintures sont serrées, vivantes et réelles. Le détail y est traité avec le même soin que l'ensemble. Nous retrouvons, sur ces œuvres aujourd'hui populaires , nos appréciations du moment , et , après des années, nous n'avons rien à y retrancher :

En retraite, — écrivions-nous à propos du Salon de iSyS, — mérite toute l'attention passionnée qu'il provoque. C'est un épisode de la campagne du rude hiver de 1870-71 . Des chasseurs à pied, postés dans un bois, essayent de débusquer Pennemi, tapi lui-même dans les broussailles. On s'est bravement battus, les cadavres d'hommes et de chevaux apparaissent, çà et là, roidis, dans la neige. Mais, malgré les efforts, c'en est fait : il faut céder le terrain, battre en retraite, abandonner à l'ennemi ce bois si bien défendu. Les chasseurs filent rapidement dans le sentier encaissé et courent à travers les bouleaux aux troncs blancs et labourés de balles. Pendant ce temps, une batterie de mitrailleuses, chargée de protéger la retraite, continue vivement son feu contre les Prussiens. On

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n*aperçoit, de l'armée allemande, que les lueurs des fusils Dreyse qui partent, là-bas, dans le brouillard. On pourrait difficilement décrire un tel tableau où tous les personnages (et ils sont nombreux) ont une attitude personnelle, une physionomie caractéristique. Un capitaine d'artillerie, à cheval, occupe le centre du tableau. Les petits fantassins sont, dirai-je encore, enlevés avec beaucoup d'esprit, si le mot d'esprit n'était point hors de saison en un pareil sujet. Mais, ce que je ne saurais trop louer, c'est l'impression générale de ce tableau ; c^est le fond gris de ce bois couvert de neige et enveloppé de brouillard, le soleil qui apparaît dans la brume, roux et rond comme un boulet sortant d'une forge; c'est ce terrain neigeux où les souliers des combattants ont marqué leurs empreintes, où les roues des chars ont creusé leurs ornières. La neige et la glace avaient déjà porté bonheur à M. Détaille, dans son Convoi prussien. La fumée rouge des mitrailleuses monte dans cette spongieuse atmosphère en même temps que le souffle des naseaux des chevaux. Tout ici est étudié avec une étonnante précision et saisi sur le vif ; les accessoires sont traités avec un soin égal à celui que le peintre a accordé aux physionomies. Ces képis aux visières tordues, ces grands manteaux aux plis raidis par la pluie, ces boîtes à cartouches semées sur la neige, autant de choses vues et bien vues et rendues avec un talent hors de pair ^

Au Salon de 1874, devant Texposition de M. Détaille, nous disions encore :

M. Détaille a représenté la Charge du 9* régiment de cairassiers, dans le village de Morsbronn, le 6 août 1870. Au premier plan, une barricade de charrettes et de madriers. En

1. M. Détaille a retrouvé et traduit la même impression de guerre dans un admirable tableau exposé au Cercle de la place Vendôme (1884) et intitulé : A 400 mètres à mitrailU. L'œuvre dernière est même supérieure.

arrivant au galop, le régiment français vient se heurter et se briser contre cet obstacle jeté en hâte sur son chemin. De tous côtés, des fenêtres des maisons voisines, partent des coups de feu et les cavaliers tombent. Un ofBcier se retourne, et fait en vain signe de cesser de charger ; un clairon sonne la halte, des officiers cherchent, du bout de leur revolver, derrière les volets des maisons alsaciennes, un ennemi invisible. Au loin, étincelant, au soleil, apparaissent dans la rue de Morsbronn, comme un long serpent d'acier, les autres escadrons qui chargent. Cette peinture est vraie, comme un procès-verbal. C'est bien même ce qui, au premier abord, lui nuit un peu aux yeux de la foule. M. Détaille ne songeait peut-être pas qu'il serait accusé d'avoir détruit une légende, celle des cuirassiers de Reichshofen, qu'on ne se figurait jamais que sous la forme d'un torrent, se taillant une route dans une masse d'airain. Les expressions sont d'un poète de cet épisode.

Or, M. Détaille n'a mis en scène ni le torrent, ni le linceul, ni la lune. Il a visité Morsbronn, il Ta peint tel qu'il l'a vu, il a interrogé et fait poser les cuirassiers présents à la boucherie du 6 août, il les a transportés sur sa toile avec la conscience d'un historien qui recopie la pièce authentique d'une archive.

Est-ce la faute du peintre si la peinture a été plus vraie que la poésie? La scène même, si bien dessinée par M. Détaille, ne manque point de grandeur, et la vue d'un tel coupe-gorge où expirent presque sans défense de pauvres et braves soldats, est bien faite pour laisser une impression profonde.

M. Détaille avait alors vingt-six ans. Il était déjà populaire et attirait la foule, comme son ami, le populaire auteur des Dernières Cartouches, M. Alphonse de Neuville, dont nous étudierons aussi à part la mâle et sympathique physionomie artistique.

Au Salon suivant, Détaille sembla se reposer d'avoir peint des batailles ; il exposa le Régiment qui passe, une scène militaire familière, telle que les Parisiens de 1874 pouvaient la regarder, un jour de décembre, devant le théâtre de la Renaissance ou sur le trottoir de la porte Saint-Martin. Et c'était là certainement un des tableaux les plus

vivants du Salon. J'entends qu'jl vivait réellement de notre vie quotidienne, qu'il était bien de son temps, en même temps qu'il était bien de son auteur.

Le Kégimcnt qui passe est le 54® de ligne, M. Detaillei avec le talent absolu qu'il apporte à toutes choses, a fait un portrait du colonel et certainement de plusieurs officiers. Le tambour-major même, qui marche allègrement à la tête des tambours, doit avoir été peint d'après nature. Le régiment débouche de face, sur la chaussée du boulevard Saint-Martin. On aperçoit, derrière le premier rang de tambours, sac au dos et baguette à la main, les cuivres des musiciens et l'ondulation des bataillons qui se fondent dans une perspective obstruée de fiacres, d*omnibus, de la cohue des voitures forcément arrêtées par la colonne des soldats. Rien de mieux saisi, de mieux traité, de plus nettement enlevé, que cette scène de tous les jours, qui constitue, pour M. Edouard Détaille, une halte ou une promenade parisienne entre deux tableaux de bataille. Le Régiment quPipasseesi une des meilleures compositions, un des meilleurs tableaux du peintre. Quand je dis composition, je me trompe, cela n'a pas été cherché, au contraire, — qualité suprême ! — cela a été vu, comme M. Détaille sait voir. L'œil de l'auteur du Régiment qui passe « saisit » avec une vivacité singulière et une admirable précision, non seulement Fensemble

d'une scène, mais tous ses détails, et son pinceau transporte sur la toile cette vision instantanée avec une fidélité absolue. De là, la vérité des mouvements, Texactitude des physionomies; de là cette sincérité et cette réalité toutes flamandes de ce talent si parisien, si moderne et si bien doué.

M. Détaille, peintre de batailles^ s'est classé, dans ce tableau militaire, parmi les peintres de la vie moderne. Ce ne sont pas seulement ses soldats, dont les physionomies, rougies par le froid, sont étudiées et serrées de près, ce sont aussi les figures^ si amusantes, des gens qui suivent le régiment en marche et des spectateurs qui le regardent passer. Il y a bien de la finesse et bien de l'esprit dans ces gamins qui marquent lé pas, en pleine boue, pour marcher au son de la musique ; l'inévitable garçon pâtissier, — comparse de toutes les scènes parisiennes; — le robuste boucher, son panier vide sur le dos; — les enfants qui, poussés par la musique militaire, sont prêts à faire Técole buissonnièie; — le sergent de ville immobile auprès du garçon de magasin qui traîne son baquet ; les conducteurs d^omnibus, les voyageurs ouvrant leurs parapluies sous la neige qui tombe, tous ces personnages populaires sont aussi bien saisis et aussi bien rendus que les spectateurs de droite et de gauche, où l'on retrouverait plus d'un visage connu. A gauche voici M. A. de Neuville appuyé sur la balustrade. Profil élégant et militaire, moustache retroussée, l'aspect d'un officier d'élat-major. A droite, M. Détaille s'est représenté lui-même aux côtés de M. Meissonier, son maître ; Meîssonier, petit, râblé, barbu, la main gauche appuyée sur sa canne ; M. Detaille, mince, élancé, le visage jeune et sympathique. C'est, parmi tous ces personnages, celui qui tient son parapluie sous le bras. La jolie personne rousse, très fine, debout près de là, est M"e Valtesse.

Je voudrais que nos peintres consentissent à se familiariser ainsi avec ce qui est notre existence habituelle. La rue a sa poésie, ses surprises, ses comédies et ses drames; il suffît simplement de les regarder et aussi, il est vrai , de « savoir les voir ». Ce n'^st rien, semble-t-il, un régiment qui passe sur le boulevard ! Combien de fois tout Parisien a-t-il

assisté à ce banal spectacle! Eh bien, M. Détaille fixe sur la toile cette scène fugitive, et de ce qui semble presque vulgaire dans la vie même, il fait quelque chose d*alerte, de fin, de pittoresque, tout en demeurant dans l'exactitude complète et dans la stricte vérité. Voilà ce qui dénote l'artiste original, le peintre personnel , capable de dégager la curiosité de ce qui paraîtrait la banalité, et de montrer qu'on peut découvrir le plus attirant des tableaux dans un motif qu'on peut rencontrer à tout moment, en sortant de chez soi.

Edouard Détaille devait revenir bientôt aux scènes militaires, et en 1876 il exposait un dramatique et important tableau dont le succès fut considérable : En reconnaissance.

Jamais, disions-nous, M. Détaille ne s'était résumé avec autant de bonheur. Un bataillon de chasseurs à pied, envoyé en reconnaissance, occupe un village où vient d'avoir lieu un engagement de cavalerie. Ce sont des gendarmes français et des uhlans allemands qui se sont sabrés dans ce village. La me est encore pleine de terreur.

Un uhlan tué, magnifiquement étalé sur le sol, avec son cheval abattu d'un coup de feu, occupe le premier plan du tableau, et cette figure, d'un dessin prodigieusement hardi, est étonnante d'exécution. Une flaque de sang, aussi vermeil que celui que fait couler Henri Regnault sur les marches de l'AIhambra de Grenade, sort de ce tas écrasé, formé par le cheval et par le cavalier. Plus loin, un autre uhlan, blessé, se tient assis auprès d'un réverbère, soutenant de sa main droite son poignet gauche brisé, geste très familier aux blessés, qui nous a très souvent frappé durant la campagne, et qu'on retrouve dans un personnage de la Barrière de Clichy, d'Horace Vernet : le petit soldat accroupi et geignant.

Cependant nos fantassins débouchent, hâtant le pas, par toutes les rues du village. Un village bien vraiy bien français, où Ton se souvient d'avoir réellement cheminé et qu'on croit reconnaître. Le sol est sec et résonnant, avec de la glace dans les ruisseaux et des ourlets de neige autour des pavés. Guidés par un petit paysan en sabots, six ou sept hommes d'avantgarde occupent le milieu du tableau. Un jeune officier blond, élégant malgré son accoutrement de campagne, — c'est Paul Déroulède qui a posé le personnage, — le caban sur l'épaule, les guêtres aux mollets, le revolver à la ceinture, conduit et contient à la fois ses hommes, quelques-uns portant déjà le doigt sur la détente de leur chassepot. Avec quelle vérité M. Détaille a saisi ces physionomies tout à fait martiales et françaises! Le vieux chasseur à longue barbe, médaillé de Crimée, qui jette sur le cadavre du uhlan un regard de côté, indifférent, calme et résolu, est d'une tournure vraiment admirable.

Au reste, tout est excellent ici : le groupe des paysans qui relève, à gauche, le malheureux gendarme blessé, mourant; la femme du jardinier qui, sur le pas de sa porte, retient son petit garçon qui se détourne effrayé ; les deux gamins curieux, hardis, qui se glissent le long de la muraille, vers l'Allemand assis à terre; les gens qui apparaissent au-dessus des murs pour saluer les Français accourus, et ces détachements mêmes du bataillon, débouchant au pas de course dans des attitudes et avec des mouvements absolument vrais, absolument vus, saisis au passage.

Au Salon de 1877, Edouard Détaille expose un tableau qu'il appelle Salut aux blessés ! C'est un défilé de prisonniers allemands devant un étatmajor français. Le sujet surprit quelque peu le public. Mais ce tableau a toute une histoire. Detaille avait d'abord commencé par peindre un

groupe d'officiers prisonniers français défilant devant un état-major prussien. Cela s'appelait : Honneur aux vaincus ! Nous avons vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier du peintre, esquisse déjà très poussée et d'une impression tout à fait émouvante, saisissante, vraiment admirable.

Les blessés français, officiers de turcos et de zouaves, passaient, héroïques, sanglants, les fronts enveloppés de bandeaux rouges ; tuniques déchirées, bras cassés, se soutenant encore et se redressant pour faire bonne et fière figure devant l'ennemi. L'artiste se demanda si la scène serait bien comprise, et en retourna, si je puis dire, la composition. Ce qui est certain, c'est que le tableau était magistral. Le terrain détrempé, le ciel d'un gris d'acier, sont traités d'une façon tout à fait supérieure. Je ne parle point des figures , qui sont pourtant chose principale dans une telle œuvre; on sait que M. Détaille n'oublie ni un bouton ni une boucle dans un uniforme, ni un pli de peau ou une saillie d'os dans un visage. Tous ses types sont vivants, pris sur nature. On reconnaîtrait ces officiers d'état-major, on nommerait le général ; on a vu ce Kabyle et ces cuirassiers qui portent le fanion ou font partie de l'escorte. Quelle précision et à la fois quelle largeur dans

ces chevaux dont les croupes luisent et dont les crinières s'agitent ! Et les petits mobiles du second plan, et tout le fond du tableau, comme tout cela est enlevé, dessiné et peint d'une manière exquise !

Et il y a, ajoutions-nous, en rendant compte du Salon de 1877, il y a dans la salle des Aquarelles deux œuvres de M. Edouard Détaille, qui, d'une dimension et d'une importance moindres, peuvent cependant supporter la comparaison avec ce Salut aux blessés! L*une de ces aquarelles est un Souv:nir du camp de Villeneuve --T Étang : un troupier, le bras appuyé contre un bec de gaz, cause avec un camarade, à côté d'une balustrade, et on aperçoit, au loin, un paysage d'un vert puissant, piqué de pantalons rouges ; l'autre. Un Hussard, est un a Souvenir de 1870 » ; un vieux cavalier, de ces braves gens qui se multipliaient pour faire le service de la cavalerie durant le siège de Paris, un hussard, troupier à longue barbe, donne à son pauvre cheval la moitié de la maigre ration de pain noir qu'il vient de recevoir, et le cheval va manger ce pain mêlé de paille dans la main de son cavalier. Il y a là, dans cette simple scène, une poésie véritable et profonde, et je mettrais volontiers ces deux aquarelles, la première d'un fini plus complet, l'autre d'une touche plus large, à côté du tableau que M. Détaille expose cette année.

Depuis ces premiers succès, Edouard Détaille a beaucoup travaillé, se montrant, d'œuvre en œuvre, plus maître encore, s'il est possible, de son rare talent, d'une précision merveilleuse. M. Détaille, en ses tableaux, ne recherche pas le drame, comme de Neuville, dont le pinceau est si poignant; il se contente de l'impression

vraie ; il n'arrange point ses personnages , il les saisit au passage. Sa manière, parfois un peu sèche dans ses premiers tableaux, mais qui s'assouplit d'année en année, de tableau en tableau, est sincère, exacte et rigoureuse; souvent, pour ses grandes toiles, M. Détaille commence par des études, et il ne peint jamais une scène militaire sans avoir étudié son sujet sur place (il avait fait tout exprès le voyage d'Alsace pour peindre son Morsbronn); mais, autant que possible, il peint directement sur la toile, d'après nature, avec la conscience d'un élève de Rome étudiant une academie : méthode excellente et qui donne une expression de vérité bien autrement puissante que la chose recopiée. Au reste, il commence beaucoup d'esquisses avant de se mettre au tableau; le sujet est retourné et remanié bien des fois, et il garde dans son atelier plusieurs variantes de ses tableaux les plus importants. Ce sont ses premiers essais , ses premières recherches.

Peu d'artistes ont, au surplus, un portefeuille, des cartons aussi riches que lui en croquis et projets de toutes sortes. Il y a chez lui des milliers de dessins enlevés avec une verve et une dextérité infinies : souvenirs de scènes entrevues, embryons de tableaux futurs. Durant l'été de 1874, il

fit, avec M. A. de Neuville, un voyage à Sedan, à Metz, à Forbach, à Froeschwiller, et, après avoir suivi les manœuvres du 6® corps, à Verdun, il rapporta un nombre considérable de croquis et d'études qui prendront place dans l'œuvre du jeune peintre, déjà en pleine possession d'un rare et solide talent. En somme, on le voit, deux qualités s'imposent chez M. Edouard Détaille, de ces qualités que j'appellerais volontiers la probité de l'artiste : c'est l'amour profond de l'exactitude et la sincérité absolue dans l'exécution.

La 'vie de ce jeune maître est ainsi déjà, on le voit, pleine de travaux et de succès. Elle n'en est, je dirai presque, qu'à son aurore, et les fruits mûrs sont déjà venus. Avec un autre caractère que celui de M. Edouard Détaille, on eût pu craindre que ces rapides triomphes n'eussent sur la destinée de l'artiste une influence fâcheuse. — Mais l'auteur de tant de chefs-d'œuvre précis et profonds est, — heureusement pour lui et heureusement pour notre jeune école française, — de ceux qui ne voient dans la louange qu'un coup d'éperon pour les travaux futurs, et qui, loin de s'endormir sur leurs lauriers, travaillent aussitôt à les faire oublier par des œuvres nouvelles.

Un voyage en Angleterre où il fut vivement

frappé par les scènes de la vie londonienne^ les défilés de soldats dans Hyde-Park, les taches des habits rouges sur le fond sombre des pierres de la tour de Londres; une expédition en Kabylie, à la suite du général Vincendon, d'où il rapporta des merveilles, — aquarelles ensoleillées, avec des mers d'un bleu éblouissant, sépias d'une intensité de vie prodigieuse, où nos soldats grimpent, harassés, chargés de sacs, à travers des sentiers improbables, études ravissantes de prisonniers kroumirs, paysages larges et précis; — enfin l'exécution de ce merveilleux panorama de Champigny, qui est l'évocation même du passé, faite en collaboration avec l'auteur des Dernières Car-touches et du Bourgct^ remplissent, avec des centaines d'autres productions, les dernières années de Détaille, qui, à trente-cinq ans à peine, est un maître populaire et classé partout au premier rang. Un autre panorama, celui de Ré:{onville, exposé à Vienne depuis le mois d'août 1883, y a obtenu un succès décisif auprès du public et je dirai des états-majors autrichiens '.

En Autriche, Détaille a pu voir de près l'armée austro-hongroise, et ses croquis d'après les hus-

I. Au Salon de 1884 Détaille envoie \t Soir de RézonvilU, un admirable coin de ce panorama magistral.

sards et les honveds ont l'allure héroïque, comme ses tableaux ou aquarelles d'après les soldats anglais avaient la rectitude même des horse-guards ou des fantassins britanniques. Il sait, avec une rare science des uniformes et des races, rendre la vie même des armées diverses. C'est un érudit en costumes. Sa collection d'armes et de shakos vaut un musée. Mais ses toiles et ses croquis sont le véritable musée de son prestigieux atelier. On prétend qu'il veut détruire le grand tableau officiel qu'il exposa en 1881 , \di Distribution des drapeaux. Ce serait dommage. Dans cette toile grandeur nature, le peintre avait rendu le coup de soleil même de la fête. Et puis quels morceaux de premier ordre ! Quels fonds étonnants I Quelle vie dans certains cavaliers, dans les fantassins, dans la foule! M. Détaille ne privera pas ceux qui l'aiment de ce tableau d'histoire. L'esquisse seule, déjà grande, est d'un inestimable prix.

Telle peinture, tel homme. Détaille est droit, net et franc comme ses tableaux. Lui-même, en un croquis exécuté pour une publication spéciale : Nos Peintres dessinés par eux-mêmes^ notes par M. de Belina, s'est représenté debout sur un échafaudage , devant l'immense toile du panorama de Rézonville : veste de cavalier, pantalon

à la hôussarde ; sur une tête fixe , la toque, le cap d'un officier anglais; l'air d'un gentleman soldat. C'est lui très vivant : une nature loyale, ferme, aimable, spirituelle, et un admirable talent qui n'a pas dit son dernier mot. Comme ce jeune camarade du lycée Condorcet, M. Déborde, qui le saluait naguère en des vers charmants, nous souhaitons que ce dernier mot soit celui d'une victoire française, et nous l'applaudirons deux fois lorsqu'il aura la joie

De peindre nos soldats aux képis couronnés !

Edouard Détaille est officier de la Légion d'honneur.

Imp. Jouaust et ^igaux.

îlous voici devant une loyale et robuste nature d'artiste. Grand, solide, la tête puissante, maigre et fort, avec un accent michelangesque , un bon sourire doux dans une barbe fauve, Jean-Paul Laurens, en son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, nous a toujours semblé un vaillant d'autrefois égaré dans ce temps-ci- Nulle pose. Toujours au labeur. Qu'il achève un de ces tableaux où revit toute l'histoire mérovingienne, qu'il grave à l'eauforte une suite de compositions puissantes pour le Pape, de Victor Hugo , qu'il traduise par le crayon le Julien Sav'tgnac de Fabre , ou qu'il dessine pour Jouaust les personnages de la Chartreuse de Parme de Stendhal ou du Faust de Gœthe, l'artiste

est toujours à l'œuvre et toujours demeure allègre sous les labeurs les plus écrasants. L'accent toulousain, la voix mâle, la large main tendue, Jean- Paul Laurens est de ceux dont la nature môme commente le talent.

Il a quarante-sept ans ; c'estàFourquevaux qu'il est né, dans la Haute -Garonne, et son ami, M. Ferdinand Fabre, a raconté les débuts ou, comme il l'a dit, le Roman du peintre, en un livre fort intéressant où j'aurais voulu peut-être plus de dates, de faits précis. Tout enfant, élevé en pleins champs, Jean- Paul Laurens s'était senti peintre. « La source de ses premières émotions, de ses premières larmes peut-être, a dit M. Schéfer, un de ses biographes, il la trouva dans un livre d'heures romaines ramassé au chevet de sa mère mourante. Ce livre renfermait une gravure, une Nativité d'après Vanloo ; il s'essaya à la copier. Tel fut le commencement de sa carrière. »

Puis, voici l'aventure déterminante que Ferdinand Fabre raconte en son Roman d'an peintre :

Un matin du mois de mai 1861, Fourquevaux, qui dormait encore, fut éveillé par un grand bruit de ferraille et par des chants lancés à pleine voix. Dans cette bourgade, coutumière, comme toute bourgade du Midi, de la musique et des chansons, était-ce une aubade? était-ce un charivari? En une minute, ce menu peuple rustique fut en Tair, et chacun

de glisser un pas au seuil de sa porte et de regarder vers la route de Toulouse d'où partait un concert tout à fait inattendu.

Là-bas, dans les claires buées de l'aube, que le soleil rougissait d'un premier rayon, parurent trois robustes gaillards, dont les bouches rondes, ouvertes comme des gouffres, faisaient un vacarme étourdissant.

Derrière ces chanteurs forcenés, un énorme mulet poilu, ventru, à oreilles pendantes, quelque peu galeuses, traînait un chariot disloqué. Était-ce bien un chariot? Cette longue caisse de sapin, souillée de barbouillages immondes, supportée par un essieu criard, tenait de tous les genres de véhicules, du fourgon, du tombereau, de la carriole, et n'en représentait exactement aucun. La bande matinale défila à travers le village, insoucieuse des regards soupçonneux qui la mitraillaient au passage et vint s'arrêter devant l'église.

Pour le coup, l'ébahissement fut au comble, et les paysans se précipitèrent. En un clin d'oeil les hommes, les femmes, les enfants, les chiens, enveloppent, cernent, étreignent les nouveaux venus, leur charrette et leur mulet.

a Au large donc, vous autres 1 s'écria en zézayant l'un des étrangers, grand escogriffe à barbe noire.

— Qui êtes-vous? demanda un naturel du Lauraguais n'osant faire un pas de plus.

— Je m'appelle Vltalien. a

L'escogriffe, en articulant ces mots, allongea un bras vers le coffre de la charrette et en relira une rapière démesurée.

Fourquevaux, épouvanté, recula de plusieurs semelles.

Au même instant , la porte de l'église s'entre-bâilla. Un ecclésiastique passa le nez...

a Monsieur Antonio Buccaferrata 1 Monsieur Antonio Buccaferrata 1 » s'écria-t-il alarmé.

M. Antonio Buccaferrata salua avec les marques du plus profond respect, puis, riant, rejeta sa lame à terre parmi les mille objets bizarres de la charrette, que ses camarades étaient en train de décharger.

(f Mes amis, dit le curé à ses ouailles ahuries, n'ayez pas

peur, CCS messieurs m'ont été recommandés par Monseigneur l'archevêque; ils viennent peindre l'église. Ces messieurs, qui depuis longtemps travaillent dans nos contrées, sont des peintres italiens.

Des peintres italiens !

Ces Italiens s'enfermèrent dans l'église. Le jeune Laurens, dévoré de curiosité, n'eut pas de repos qu'il ne fût entré pour surprendre le grand mystère qui s'y accomplissait. Il y entra en effet, et y trouva plus qu'il ne cherchait: sa vocation. Buccaferrata peignait la Cène de Léonard de Vinci.

C'est encore dans le livre si curieux de Ferdinand Fabre qu'il faut aller chercher le récit des pérégrinations de J.-P. Laurens partant à la suite des peintres italiens et menant, comme Molière, le « Roman comique » de l'art. Roman tragique aussi, et telle histoire d'un portrait mortuaire exécuté par Buccaferrata donne la sensation d'un conte fantastique.

Les hasards du voyage, dit M. Fabre, conduisent les Italiens dont il est l'élève à l'auberge du Coq d'or, Gaspard Hortett, le Volailler, les reçoit moitié riant, parce que ce sont d'anciennes connaissances, moitié pleurant, parce que sa femme^ vient de mourir et que cela l'empêche d'aller porter ses volailles au marché. Une morte.! quelle étude pour la future Mort de sainte Anne ! Buccaferrata se lève au milieu de la nuit, entre dans la chambre où repose le cadavre, met un cierge entre les mains tremblantes de l'enfant et commence son dessin.

a Le lit d'Hortett occupait le milieu de la chambre, selon la disposition habituelle que nos paysans du Midi donnent à ce meuble cher entre tous, et, sans le chevet qui, en touchant

à la muraille, gênait le passage d'un côté, on aurait circulé librement autour des quatre piliers en bois de nojer grossièrement équarri.

Buccaferrata, enflammé par Tidée d'amener à bien son croquis, ne vit pas l'espèce de prostration anesthésique où le spectacle d'un cadavre avait précipité Jean-Paul et le conduisit par la main, doucement mais inflexiblement, jusqu'au traversin de la morte.

a A présent ne bougeons plus », dit-il, prenant soin de lui lever par degrés le bras jusqu'à ce que la flamme fumeuse du cierge eût de beaucoup dépassé la hauteur du front d'Hortett.

Cette pose obtenue, Antonio s'empara fiévreusement du carton qui lui servait de pupitre, s'assit au pied du lit, du côté droit, tandis que Laurens demeurait planté du côté gauche, puis regarda anxieusement.

« Superbe !... Quelles ombres portées !... Superbe!» s'écriat-il.

Et le crayon tomba sur le papier.

Éclairé d'en haut et par une lumière unique, le cadavre de la femme de Gaspard Hortett, dit U Volailler^ était épouvantable à voir.

J'ai de Jean- Paul Laurens un morceau superbe, une étude de vieille femme mourante, une paysanne, Victoire Tranchart, effrayante et d'une admirable robustesse d'exécution. Quand je la regarde, je pense à l'impression que dut ressentir Laurens tout jeune devant le cadavre qu'étudiait le peintre italien. Peut-être cette inoubliable scène a-t-elle à jamais influé sur le talent si dramatique du maître peintre français.

D'ailleurs Jean-Paul Laurens abandonna bien-

tôt Buccaferrata et alla à Toulouse. Élève de l'École des beaux-arts de cette ville, vraie cité inspiratrice d'art, il remportait le prix fondé par la municipalité et qui lui permettait de passer à Paris trois années. Là, en pleine lutte, vivant de labeur, J.-P. Laurens étudiait tour à tour chez M. Bida, le dessinateur impeccable, et chez Léon Cogniet. Au Salon de 1864, à vingt-six ans, il exposait une Mort de Tibère, énergique déjà, mais inaperçue : Caligula faisant arracher l'anneau de Tibère expirant. Cette même année il envoyait au Salon un portrait de M"™® Max Valrey, romancière de talent, aujourd'hui oubliée. En 1866, Après le bal, une jeune fille morte, composition inspirée des Orientales de Hugo; en 1867 et 1868, Osea in deserto^ Hérodiade et sa fille, et le Portrait de Ferdinand Fabre; Tannée suivante , un Jésus chassé de la synagogue. En 1869, il obtenait une médaille. Mais les temps étaient durs alors, et J.-P. Laurens vivait parfois de lithographies, de dessins exécutés çà et là. On pourrait noter de lui, à cette époque, des por^ traits-charges très remarquablement enlevés , entre autres celui d'Henri Rochefort pour le journal le Philosophe de M. Gilbert Martin.

1870 arrive. Un tableau allégorique de la

Prusse figurée par une hydre à plusieurs têtes, un dessin représentant la mort de Tarchevêque Darboy, nous conduisent à ce Salon de 1872 où nous saluions les premiers succès décisifs du jeune maître :

Les tableaux d'histoire proprement dite deviennent, disions* nous, de plus en plus rares aux expositions annuelles. Le genre, le paysage et le portrait composent la plus grande partie des envois. Aussi bien faut-il particulièrement signaler les artistes qui remontent le courant avec bravoure, et parmi eux M. J.-P. Laurens, élève de Bida, qui a donné deux tableaux très remarquables au Salon de 1872. L'un d'eux, d'un ton sombre et d*une énergie singulière, représente la terrible scène, presque fantastique, où Etienne VII, après avoir fait exhumer le corps de son prédécesseur, le pape Formose,le fit apporter, revêtu de ses habits pontificaux, dans la salle du concile; puis, lorsqu'un avocat eut été désigné pour répondre au nom du mort, couvrit le cadavre de ses adjurations et de ses attaques. La scène est farouche, sauvage, et M. Laurens l'a traitée ainsi. Le cadavre du pape mort, la bouche ouverte, la peau noire déjà, raide sur sa chaise, avec ses gants rouges recouvrant ses mains décharnées, est sinistre comme ces morts de Valdès Léal, qu'on voit à Séville. £t ce n'est pas le seul peintre espagnol que rappelle cette sombre toile. On prendrait les membres du concile de M. LaureQS pour des évêques ou des tortionnaires échappés d'une toile d'Herrera. La figure de l'avocat du mort, le geste menaçant d'Etienne VII, le cadre même où se meut le drame, les murailles grises, avec leurs croix de sang, le trépied, l'atmosphère sépulcrale de la scène, ajoutent à l'impression produite par cette toile, une des meilleures du Salon.

La Mort du duc d'Enghien, de M. J.-P. Laurens, est encofe une tragédie, mais d'un ton plus humble, sinon plus terrible. Le peintre a saisi le moment où le duc, arrêté contre tout

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droit, jugé sommairemenl et contre toute justice, est extrait de la Tour du Diable à Vincennes et, après avoir longé les fossés, est amené jusqu'au pied de la tour qui fait face aujourd'hui au champ de manœuvres. Un officier de gendarmerie lui lit sa sentence à la lueur d'une lanterne, qu'on placera tout à l'heure sur la poitrine de la victime. M. Laurens a bien étudié son sujet et l'endroit où se joua ce drame odieux. Rien n'indique, à Vincennes, la place du meurtre. Dans un angle de la tour, le duc d'Enghien fut accoté à la muraille. C'était la nuit. Les soldats tiraient, dans l'ombre, sur le falot lumineux. On ne donna point le coup de grâce au fusillé. On l'enfouit précipitamment dans la fosse. Le trou était trop petit, il fallut briser le torse du mort pour faire entrer le cadavre en terre.

Le tableau de M. J.-P. Laurens pourrait, par sa dimension, passer pour un tableau de genre ; mais nous le regardons, à cause de la façon dont il est traité, comme un tableau d'histoire. Un groupe de gendarmes aux figures rébarbatives entoure le duc, placé à gauche du tableau, son chien debout à ses pieds.

Le duc d'Enghien est encore vêtu de son costume de chasse: amené en poste de Kehl à Vincennes, il n'a pas eu le temps de quitter son habit. Il est harassé, presque malade, le visage maigre, pâli, mais calme, indifférent à cet écrit que lui lit l'officier de gendarmerie. On aperçoit, battant sur sa culotte grise, les breloques de sa montre. Cette montre, avec un médaillon qu'il portait à son cou et vingt-cinq louis qu'il avait dans sa poche, est enfermée à Vincennes, avec ses restes, dans ce tombeau que le second Empire a relégué, comme un accusateur gênant, dans une annexe de la chapelle, près de la sacristie. Le médaillon du cou est troué d'une balle, le falot, qu'on plaça sur le cœur du duc, pour guider les coups des soldats, est percé de sept balles. Dans le tableau de M. Laurens, l'officier qui lit la sentence est bien campé ; le piquet d'exécution, placé au second plan, prend d'assez effrayantes proportions dans la pénombre.

La couleur bitumineuse du tableau, son clair-obscur, éton-

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