‹ Peintres & sculpteurs contemporainsChapitre 7 sur 17 · DESSIN INEDIT DE JEAN-PAUL LAURENS · texte numérisé non relu

DESSIN INEDIT DE JEAN-PAUL LAURENS

nent d'abord, mais on s'y habitue bien vite, et on trouve cette toile tout à fait bonne. Le visage tiré et fatigué du duc, les physionomies brutales et les uniformes, qui paraissent étranges aujourd'hui, des gendarmes ont été fort bien étudiés. C'est aussi de l'archéologie que ces chapeaux énormes, ces culottes plissées et ces bottes. La lumière que projette la lanterne sur Phabit rouge du duc d'Enghien produit une ombre superbe sur la muraille, une ombre nette et crûment découpée : c'est là, dirait-on, comme le spectre agrandi de la victime, une vraie vision du remords.

M. Jean-Paul Laurens a vraiment donné une exposition excellente, et nous croyons que cet artiste est destiné à tenir un rang distingué dans celte peinture historique, que dédaignent les nouveaux venus, pour la bimheloUrie japonaise, ou les petits tableaux de vente.

C'était mieux qu'un rang distingué, c'était une des premières places dans la peinture contemporaine que J.-P. Laurens devait conquérir, rapidement, à grands coups d'œuvres. En 1873, il donnait la Piscine de Bethsaîda, une grande toile à la Ribera qui retenait moins l'attention que le Pape FormosCy et qui le montrait toujours préoccupé des harmonies violentes dans les teintes neutres, ainsi que des sujets religieux sombres et fiers , presque sépulcraux. Mais quel art dans cette peinture sérieuse et forte! J'ai vu de M. J.-P. Laurens un Hamlet venant de tuer Polonius, qui, haut de trente centimètres, avait cependant la taille shakespearienne. Droit et

roide, Hamlet soulève la lourde tapisserie derrière laquelle, sanglant, gît le vieux courtisan. Cette scène, sobre et fermement traitée, laissait une impression de force et de grandeur. Il en était de même de cette simple figure de Cardinal (Salon de 1874) qui se détache, dans sa robe rouge, sur un fond de cuir de Cordoue. Assis et dépliant un parchemin, sa barbe noire entourant le bas d'un visage énergique et osseux, un diamant brillant sur le gant qui tient la missive, ce terrible prélat fait songer à ces cardinaux despotiques qui guerroyaient et payaient de leur poitrine au temps des guerres italiennes. Il y a un Jules II, un pape cuirassé et armé, dans ce cardinal farouche. M. J.-P. Laurens a peint là un vrai tableau d'histoire. Je ne parle pas de la difficulté matérielle vaincue : YInnocent X de Velasquez, rouge sur fond rouge, n'est pas plus étonnant, dans son harmonie sanglante, que le Cardinal de M. Laurens.

Quelle figure vivante encore, ajoutions-nous, que celle de la petite Marthe, avec son costume de velours gris et noir, sa poupée costumée comme une châtelaine du moyen âge et ses cheveux taillés comme ceux d'un enfant d'Edouard ! La grâce fait un peu défaut, sans doute, à ce portrait d'enfant; mais quelle décision et quelle fermeté dans les lignes ! J'ai parlé de Velasquez ; ses infantes ont une tout autre douceur

et un tout autre charme; mais, là encore, M. Laurens s*est souvenu de ce peintre admirable, et lui a demandé le secret de ses tonalités grises après avoir cherché à rappeler les fameux tons pourpres de sa figure de Pape.

Le meilleur des tableaux de M. J.-P. Laurens est, au surplus, son grand tableau religieux: Saint Bruno refusant les offrandes de Koger, .comte de Calabre. Debout sur le seuil de sa chartreuse, le saint, rigide sous sa bure, repousse du geste les plats d'argent et les œuvres d'art que portent les mulets du comte. Des enfants, tout à fait charmants, contemplent cette scène. L'un d'eux, le profil perdu, est d'un dessin plein de gentillesse.

Je ne retrouve pas d'autre mot, et c'est le meilleur pour caractériser l'enfance. Le fond du tableau, sur lequel se détachent les envoyés du comte, dans leurs robes vertes ou sous leurs riches habits, est excellent de couleurs, un peu vives. Les murailles blanches se découpent sur un paysage vigoureux, sur un beau ciel d'un bleu profond.

L'impression tout entière que laisse ce tableau est mâle, forte^ même un peu sévère. M. Laurens a pourtant groupé autour de saint Bruno des figures de moines, dont quelques-unes, exprimant la tentation, ressemblent à des moines d'Herrera tournés au comique. Est-ce bien un défaut? La vérité est que ce tableau vit d'une vie austère et dans une atmosphère lumineuse. On sent, on devine chez M. Jean-Paul Laurens un artiste soucieux de son art, ne sacrifiant rien à la frivolité et à la mode. Sa peinture est bien de la peinture religieuse avec je ne sais quoi d'inquisitorial et de sombre. Du moins, avec lui sommes-nous bien loin des madones de pacotille et des banalités de cet art religieux qui, n'ayant plus la foi, décore des églises comme on décorerait des boudoirs.

Je me suis toujours attaché à décrire ainsi les tableaux si intéressants, si captivants, de J.-P. Laurens. Au Salon de 1875, ^^"^ '^ retrouvions,

cherchant toujours le dramatique dans ses compositions, avec Y Excommunication de Robert le Pieux et V Interdit, deux toiles profondément saisissantes, d'un caractère violent et personnel. Cette même année, Laurens achevait, dans une des salles du palais de la Légion d'honneur, un plafond qui donnait une idée nouvelle, et la plus grande, du talent de l'auteur de V Interdit. Il avait à peindre sur un plafond en forme de coupole l'Institution de la Légion d'honneur. Il l'a fait avec un bonheur rare. Il a groupé autour de deux figures symboliques les portraits de Bonaparte, de Gérard, de Mortier, de Lacépède et de Macdonald, qui concoururent à l'institution de l'ordre. Ces personnages réels, assis sur des gradins, à demi enveloppés de nuées, comme un aréopage illustre , ont une allure sculpturale qui unit à la fois la réalité au style. M. J.-P. Laurens est demeuré profondément coloriste en abordant la peinture murale. Lacépède vêtu de l'habit de membre de l'Institut, Gérard superbement appuyé sur son épée, Bonaparte en costume rouge, Macdonald surtout, admirable dans son uniforme de général de la République, sont des figures qui font grand honneur à M. Laurens; elles vivent, et cependant elles ont l'allure impo-

santé des statues. Le fond bleu du ciel, les nuages, la figure de la France, sont autant de morceaux magnifiquement traités. J'aime beaucoup ce rappel de la cocarde tricolore qui se montre, çà et là, dans certains détails du tapis jeté sur les marches de marbre. « Il y a un auteur dramatique, disions-nous, dans l'auteur de V Interdit; il y a un peintre éminent, ajouterons-nous, dans Tauteur de l'Institution de la Légion d'honneur. » L'auteur de ce plafond montrait ce que serait bientôt le peintre du Panthéon et de la mort de sainte Geneviève.

En 1875, M. Laurens exposait son François de Borgia se découvrant devant le cadavre d'Isabelle, sa souveraine, qu'il accompagne à Grenade, par ordre de l'empereur, et trouvant dans la contemplation respectueuse de cette auguste morte comme un avant-goût de la paix des oraisons dernières.

La scène est bien composée et admirablement peinte, disions-nous : Borgia, debout, vêtu d*un costume noir garni de fourrures, la main gauche sur la garde de son épée, le collier de la Toison-d*or sur la poitrine, porte respectueusement la main à sa coiffure et, d*un geste noble, un peu théâtral peutêtre, mais solennel, après tout, comme doit Tétre celui d*un grand écuyer, se dispose à se découvrir devant celle qui fut l'épouse d'un empereur.

L'expression du visage de cet homme est singulièrement belle et d'un calme plein de pensée. Peu de personnages l'entourent : quelques moines, l'évêque qui vient d'officier aux funérailles, une demoiselle d'honneur de l'impératrice Isabelle. L'évêque est vu de dos, et sa mitre et sa chape blanche, étonnantes d'exécution, d'un pinceau vigoureux et d'une coloration puissante, se détachent hardiment sur la robe noire du prélat.

Ce qu'il faut louer surtout dans ce tableau d'un maître, c'est le cadavre de l'impératrice Isabelle, livide et vert, creusé, faisant songer, danssahideur majestueuse, aux visions de Juan de Valdès Léal, le peintre des Dos Cadaveres du couvent de la Caridad à Séville. Voilà, certes, un morceau de premier ordre.

Les prunelles tournées de la morte sous leurs paupières à demi baissées, la bouche ouverte, le nez pincé, ces parures dans les cheveux, cette perle qui tombe au milieu du front, comme la dernière larme d'une agonie, ces mains croisées, ce corps tout entier aminci, creusé et comme déjà momifié par la mort; ces soieries aux couleurs passées, comme si l'atmosphère du sépulcre les avait déjà dévorées, ces verts, ces roses, ces violets éteints, tout cela est peint avec une superbe maestria. J'aime aussi le décor même de ce drame, ce fond gris du mur, cette colonne tournante, cette chapelle ardente ou vient d*avoir lieu la solennité des funérailles, dont on aperçoit encore des lumières rouges et dont on sent en quelque sorte l'étouffante chaleur.

Avec quel soin de la vérité, M. Jean-Paul Laurens a traité encore les accessoires du tableau, le marbre veiné du cercueil, le velours pourpre du coussin brodé d'or lourd, sur lequel repose la couronne impériale, la cire fondante du cierge qui reflète sa lueur dans une plaque de marbre noir ! Et cette fumée sortant de l'encensoir et qui rampe le long du cadavre ! M. Laurens aime ces effets de fumée, qui donnent, je le reconnais, beaucoup de caractère à dételles scènes. Il y avait une fumée à peu près semblable dans l'Excommunication de Kobert le Pieux, et un élève de M. J.-P. Laurens, M. Fran-

çois Flameng, a cherché, cette année, un effet identique dans un sinistre tableau, Barherousse visitant le tombeau de Charlemagne, qui rappelle un peu trop le Pape Formose du jeune maître. Mais ne dégage pas qui veut l'efTrojable poésie d'un pudridero.

Nous arrivons au Salon de 1877 et à cette Mort de Marceau qui valut la médaille d'honneur à Laurens. Il y a au musée de Chartres un très magnifique tableau d'un peintre de grand talent, mort très jeune, François Bouchot : les Funérailles de Marceau. Ce tableau, vaste composition, un peu théâtrale, popularisée par la lithographie, fit une sensation véritable au Salon de 1855, et Alexandre Decamps , le frère du peintre , qui tenait alors, dans la Revue républicaine je crois, la plume du critique, déclarait qu'un Géricault nouveau était né. Bouchot, dont nous avons admiré à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains, au palais Bourbon, une admirable tête de Fiala mort, et qui figure à Versailles avec une Bataille de Zurich, disparut trop tôt de la scène. Il avait trentecinq ans lorsqu'il exposa ce Marceau. A quarante-deux ans, il n'était plus.

Que si l'on voulait marquer les modifications, et, en un certain sens, les progrès accomplis dans la peinture historique depuis quarante ans, il fau-

drait comparer, non pas au point de vue de l'exécution, mais au point de vue de l'arrangement même et de la composition du tableau, les dramatiques Funérailles de Marceau à V État-major autrichien devant le corps de Marceau de M. Jean- Paul Laurens. Autant l'œuvre de Bouchot est théâtrale et appelle le « baisser du rideau » , autant la scène transportée sur la toile par M. Laurens est simple, saisissante et vraie. Sans doute d'étonnantes figures de soldats et de tapins dans la composition de Bouchot et le large drapeau tricolore qui enveloppe la scène funèbre de ses vastes plis, donnent à ces funérailles je ne sais quelle grandeur d'apothéose. Mais combien ce défilé des officiers autrichiens devant le cadavre du jeune général est plus émouvant dans sa sobriété silencieuse et tel que M. Laurens l'a senti et rendu !

Marceau, étendu sur un lit de camp, repose, couché dans son manteau, dont la doublure rouge enveloppe son uniforme vert à collet et parements jaunes, à galons et à boutons d'argent, Tuniforme du 1 1" chasseurs, si différent de ce costume empanaché de hussard rouge, dont on affuble, au théâtre, le malheureux Marceau. Le jeune général, les yeux clos, la lèvre violette, livide, les cheveux, qu'il portait nattés, dénoués et collés sur ses joues, tient encore, dans sa main gantée, son sabre de bataille, le sabre d'honneur que lui avait donné le Directoire, et qu'on peut voir encore au musée de Chartres.

Il est vraiment beau, ainsi couché dans Timmobilité suprême.

Sa tête, enfoncée dans l'oreiller, dont la blancheur éclatante fait mieux ressortir la pâleur du mort, a bien l'expression de calme d'un héros qui a fait sa tâche. M. Jean-Paul Laurens n'a pas cherché à idéaliser son Marceau ; c'est bien un cadavre encore, mais c'est en même temps le cadavre d'un homme dont l'existence est une des plus pures gloires de notre armée.

Devant ce jeune homme étendu, l'état-major autrichien défile lentement, silencieusement. Le silence! c'est, en effet, une des qualités de ce tableau saisissant et, en quelque sorte, religieux. L'antithèse est profonde entre ce jeune soldat républicain et cet état-major de la vieille armée autrichienne. On dirait le Passé contemplant respectueusement PAvenir.

LVchiduc Charles, incliné et saluant en gentilhomme le patriote frappé de mort, se tient auprès du Ht, tandis que, dans la chambre , entrent par files les officiers jetant de côté des regards émus, curieux ou encore chargés de colère, à celui qu'ils combattaient hier et qui est couché là! Derrière les officiers, les hussards de Barco font la haie. On aperçoit leurs shakos et, parmi ces ofHciers aux mentons rasés, la rude moustache d'un de leurs commandants. M. Jean-Paul Laurens a saisi avec une vigueur et une vérité rares les diverses expressions de tous ces hommes.

La figure du général Kray, pleurant au chevet du lit de ce jeune homme dont il pressait la main mourante, est absolument admirable, d'une vérité supérieure. Quelle attention, quelle pensée dans le visage, vu de profil, du général autrichien qui enfonce ses deux doigts dans sa joue en contemplant Marceau ! Et quelle admirable attitude que celle du chirurgien français, debout derrière le lit où Marceau repose ! l'œil fixe, inattentif à tout ce qui se passe, la prunelle plongeant dans l'invisible, les mains pendantes et croisées, désolé, écrasé, il est là, comme l'incarnation même de la douleur de ses compagnons d'armes.

« On le frapperait par derrière, me disait M. Vollon, il ne bougerait pas. » A côté de lui, un autre camarade de Marceau pleure, la tcte courbée.

Ces trois uniformes français tranchent seuls sur les costumes blancs des Autrichiens, et de cette quantité de blancSy M. Laurens a tiré pourtant une harmonie vigoureuse. Il a échauffé d'ailleurs sa toile avec la doublure du manteau rouge de Marceau, Técharpe de soie rose, l'étoffe qui recouvre le matelas, le paravent de papier jaune à ramages, placé entre le lit de mort et le défilé de Térat-major.

Depuis le succès décisif du Marceau, qui fît M. Laurens populaire, non seulement en France, mais partout (son tableau a été gravé jusque dans des journaux chinois!), le maître peintre s'est affirmé par des œuvres considérables en tous genres. L'Exposition universelle lui valait la croix d'officier de la Légion d'honneur; il était chevalier depuis 1872.

En 188 1 , il exposait ï Interrogatoire et un Portrait de femme largement traité , d'une peinture solide et mâle.

On connaissait M. Laurens comme peintre de figure, disions-nous à ce propos, mais quel admirable peintre de nature morte il est aussi ! Quel précieux et superbe morceau, la petite statuette de saint Michel que M"î« la comtesse R*** garde auprès d'elle ! J'ai vu chez Hector Malot des paysages de J.-P. Laurens, une falaise entre autres, à pic, surplombant un bout de mer. C'est admirable, et, chez un marchand, naguère je rencontrais et laissais partir des fleurs dans un vase de faïence, du même maître. On eût aimé à accrocher cette na^' turc morte à côté d'un Vollon. V Interrogatoire, que M. Laurens expose en même temps que son portrait de femme, est une de ces scènes tragiques du moyen âge que son pinceau

excelle à peindre. Un moine révolté sans doute, avec rëclair de l'affranchissement dans les yeux, est dans une façon d'in pace, soumis à la torture de la corde. Il y a dans ce drame je ne sais quelle émotion muette, sourde, comme le caveau même, et qui donne la sensation de froid de ces murailles. Mais de M. Jean-Paul Laurens, ce qu'il faut voir au Salon, dans les salles des dessins, ce sont les quatre compositions destinées à l'illustration d'Augustin Thierry: le Jugement de Hilperic, le Monastère de Saint- Martin, VArrivée de Théode-" berty VArrivée de Sighebert, de véritables et mâles chefs* d'œuvre.

Les Récits Mérovingiens, illustrés par Laurens, resteront en effet comme un monument d'art tout particulier et très saisissant. Ce n'est plus de rillustration, c'est de l'évocation. On songe, devant ces physionomies d'un autre temps et cette connaissance précise des vêtements et des types, à l'érudition d'un Aima -Tadéma ; mais on y retrouve le style et la science de composition que n'a point le peintre hollandais. Un véritable chef-d'œuvre, parmi ses dessins, c'est YOmbre de Marianne apparaissant à Hérode le Grand.

M. Jean-Paul Laurens a déployé là, pour exprimer l'effroi du bourreau devant sa victime, toute sa puissance dramatique. Pour chacune de ses figures dessinées , Laurens fait une étude peinte. Chaque accessoire est pris sur nature, sur quelque bibelot grandi.

En 1882, le peintre expose la Mort de Maximilieriy d'un sentiment poignant, où il tente de rendre l'effet de couleur crue d'un soleil mexicain sur les habits noirs ; avec cette toile , un portrait d'homme. En i88j, les Murailles du Saint-Office, un paysage puissant, murailles rouges et saignantes, quelques couronnes séchées, des femmes en deuil, le vide même devenant poignant, et le Pape et V Inquisiteur, une de ces visions d'autrefois, où le peintre excelle. En 1884, la Vengeance d'Urbain Vly le vieux pape allant, au fond d'un inpace, contempler les corps étendus des cardinaux torturés : une vaste toile dans un cadre restreint. Mais c'est dans sa magistrale fresque du Panthéon que ce robuste artiste, de la race des forts , s'est affirmé d'une manière inoubliable :

C'est la Mort de sainte GenevièvCy que Jean- Paul Laurens a traitée. Il est toujours Thomme des dénoûments tragiques. Cette Geneviève, que nous sommes habitués à rêver, jeune et blonde, gardant ses moutons dans un paysage idyllique, Jean- Paul Laurens nous la représente, cette vierge de Nanterre, sous les traits vénérables d'une aïeule, une vieille, vieille femme, dont les cheveux blancs encadrent le maigre visage, et qui, de ses bras osseux, bénit tout un peuple agenouillé devant son lit de mort.

J'imagine que cette tête admirable d'aïeule, dont l'âge a respecté la majesté, le peintre l'a trouvée, l'a vue apparaître là, devant lui, dans une de ses visites à la Salpétrière où il allait, il y a deux ans, faire des études. Nous avons vu de ces

grand'mères immobiles au fond des lits blancs, dans le bâtiment de la Vierge, au-dessus de la cour de Manon- Lescaut.

La Geneviève ridée, presque centenaire, — elle avait quatrevingt-dix ans lorsqu'elle mourut, — étend sur les hommes et les femmes inclinés devant sa couche ses mains osseuses et

parcheminées Au premier plan, une belle jeune femme

rousse, vue de dos, genoux en terre, présente à la sainte deux jeunes fils qui saluent pieusement Geneviève. Les deux pieds de cette femme ainsi agenouillée forment le centre même de la composition, et, par une hardiesse vaillante, M. Laurens a frotté de la poussière du chemin la plante de ces pieds de femme. C'est là de bon réalisme, réalisme qui a pour nom la vérité.

Jamais, du reste, le peintre de Marceau n'a abordé avec plus de robustesse et de talent un sujet plus poignant et plus vaste. Les physionomies de ces hommes entassés, leurs costumes, leurs mouvements, sont traités avec une science rare de la composition, une entente profonde du drame humain. Évêques, mendiants, soldats, femmes, enfants, tous accourent, tous vivent d'une vie réelle. C'est là du naturalisme savant, appliqué à Thistoire, à la résurrection même du passé.

L'architecture, les constructions de brique du décor sévère qui encadre la scène, ajoutent à son austérité et à sa puissance.

Dans un coin, un vieux combattant d'autrefois, qui a vu Attila le pillard et ses Huns fuir devant la conductrice de troupeaux, reste accablé, encore appuyé sur ses armes, sans même regarder Geneviève qui se meurt. C'est son passé, son rêve, toute la foi et peut-être un peu le chaste amour de sa jeunesse, qui s'envolent dans l'agonie de l'aïeule!

En résumé, Jean-Paul Laurens est une des plus hautes personnalités de notre art français , un tempérament robuste, porté aux scènes violentç^

et sanglantes , que sa première éducation explique bien. On le prendrait pour un de ces maîtres espagnols qui se plaisaient aux spectacles des forts, à la vue des douleurs bravées par les martyrs. Les tragédies les plus sombres n'effrayent pas ce peintre puissant. Il a, comme les fiers, le mépris de la mort, et il la rend avec toute son horreur et toute sa majesté. On a pu étudier, au champ de Mars, Tœuvre complète de Laurens, depuis ce superbe Saint Ambroise instruisant Honorius et le Jésus chassé de la synagogue, qui datent de 1870, jusqu'au Marceau mort, qui lui avait donné la gloire.

Cet homme, doux et bon comme les forts, aime son foyer, son art, et n'est heureux que parmi les siens. Regardez le portrait de l'auteur, peint par lui-même , pour la Galerie des Uffi\\i de Florence. En voyant cette tête pétrie de volonté et de fermeté mâle et sympathique, vous comprendrez le talent de Laurens. L'ouvrier explique l'œuvre. Ferdinand Fabre raconte qu'un peintre dit, en voyant J.-P. Laurens tout petit : « Voilà Michel-Ange enfant ! » Et vraiment, — je le disais aux débuts de cette étude, — il y a quelque chose du visage de Michel-Ange dans cette tête osseuse et puissante. Tout entier voué à son labeur, vivant

sans bruit, — mais en pleine renommée, — entre sa femme et ses enfants, aujourd'hui peignant un Empereur enfant, le front écrasé par la couronne, demain illustrant d'une façon inoubliable T/m/tation de Jésus-Christ. M. J.-P. Laurens est un des plus robustes parmi les artistes de ce temps, un des plus sincères et des plus justement honorés. Il peut dire fièrement, comme le grand Verdi : (( Je suis un paysan ! » Un sol robuste a produit ce talent puissant. Cet homme est une barre d'or. On l'estime autant qu'on l'admire.

Irop. Jouaust et Sigaux.

5|a première fois que Je vis Charles Jacque, c'était avant la guerre, dans ce petit entresol de Dinochau où tant de gens célèbres ont passé. Le maître aquafortiste, le peintre hors de pair des moutons et des poules, venait parfois, quittant son atelier du boulevard de Clichy, déjeuner là pour avoir l'occasion de causer. Et nous causions avec entrain ! C'était vers 1868, à l'heure où les esprits étaient animés par la perspective d'événements qu'on pressentait : 1870 était dans l'air. J'admirais Charles Jacque comme artiste; il me séduisit comme causeur.

Physionomie fine, narquoise, d'une douceur mordante, les traits souriants et la bouche railleuse,

une bonté armée en guerre contre toutes les sottises, beaucoup de trait dans les propos, le mot toujours juste, le souvenir toujours exact, un délicat redoutable; tel me parut Charles Jacque, pour lequel je ressentis bien vite une réelle affection. Il nous menait parfois à son atelier, où il nous montrait, sans compter les Charles Jacque j d'admirables études de Fous faites à la Salpêtrière par Géricault , et des Tassaert de premier ordre. Jacque avait alors cinquante-cinq ans.

Il en a soixante et onze aujourd'hui, et sa verve n'est point tarie, son esprit est toujours aussi alerte et aussi jeune ; son talent même a grandi, en même temps que sa gloire.

Il est Parisien, Parisien jusqu'au sang, Parisien jusqu'aux ongles, Parisien d'esprit, Parisien de cœur. Né à Paris , le 2 3 mai 1 8 1 j , tout près des Invalides, Charles-Emile Jacque fut élevé au milieu de braves gens qui s'occupaient un peu de peinture, de lapeinture bourgeoise de ce temps-là. Au sortir du collège, où il ne fit que passer, il était entré chez un notaire, mais il en sortit bien vite et se mit à copier des lithographies, une entre autres de Coigniet, le paysagiste, que M. Boisselier, ami de M. Jacque père, trouva très bien, mais très bien. Jacque en copia d'autres que M. Boisselier trouva très

mal. On le fit entrer dans une étude de notaire, d'où son manque de dispositions «basochiennes » le fit renvoyer bientôt. Sa famille habitait dans le passage Saint-Antoine , porte à porte avec Louis Cabat, aujourd'hui directeur de l'École de Rome, et qui déjà dessinaillait et apprenait le décor chez un porcelainier.

Charles Jacque, lui, n'entra pas dans un atelier de peinture sur porcelaine; au lendemain de la révolution de 1830, il s'engagea dans le 52® d'infanterie de ligne, où il resta cinq ans, faisant pendant son service des croquis, — non pas des dessins, des croquis, — et étudiant déjà, sans doute d'après nature, ces soldats en pantalon rouge et en guêtres blanches, avec le haut bonnet de police, qu'il devait bientôt illustrer dans des lithographies militaires tout à fait amusantes, originales, spirituelles. Il y a là une verve caricaturale de premier ordre. Charles Baudelaire a, du reste, écrit sur Charles Jacque caricaturiste, une page exquise et profonde. C'est à cet ordre d'idées, dans l'œuvre de Jacque, qu'il faudrait rattacher certain recueil intitulé M///Va/na/2a eiV Histoire de La Ramée, ex-fusilier de Vannée française, depuis son entrée au service et avant jusqu'à sa mort et après, racontée et dessinée par Ch. Jacque, ex-caporal au 52^ de

ligne, jolie fantaisie extrêmement rare aujourd'hui, et publiée par Aubert dans le Musée Philipon.

Soldat en congé temporaire et encore revêtu de Tuniforme, Charles Jacque avait donc débuté comme illustrateur; il portait des dessins rue Neuve- Saint-Marc chez un nommé Henriot, libraire-éditeur, qui les lui payait — ou devait les payer — à raison d'un franc la pièce, et, par surcroît, ne soldait jamais ses factures. Puis Charles Jacque se mettait en rapport avec Best, qui commença à l'employer au Magasin Pittoresque. Fort peu d'années après (1836), appelé en Angleterre pour travailler à différentes publications, Charles Jacque, libéré du service fit, à Londres, des dessins pour la Grèce Pittoresque, une édition de Shakspeare, des journaux et gravures, etc. Il achevait en même temps l'illustration complète d'une danse macabre , une Dance of Death, « qui n'était pas mal » , dit-il , quand il en parle, mais dont son départ de Londres l'a empêché de voir un seul exemplaire. Voilà une rareté bibliographique aussi tentante et aussi difficile à trouver que la Dame aux Camélias^ traduction espagnole, édition de Barcelone, illustrée par Fortuny.

Au retour de Londres, où il était demeuré

luttant pendant vingt mois, et où les confrères anglais s'étaient montrés inquiets de ce rival qui leur arrivait de France, Charles Jacque prenait part à cette magnifique illustration de Paul et Virginie qui est l'honneur de la librairie de ce temps. Les paysages exquis, fins et larges à la fois, de

Charles Jacque valent, dans cette édition, les merveilleuses petites vignettes de Meissonier pour la Chaumière indienne.

Il y aurait à signaler encore, dans cette période de la vie laborieuse de Charles Jacque, des dessins et gravures pour les Contes de Perrault, pour les Français peints par eux-mêmes, pour la Pléiade, de Curmer, pour les Chansons de Béranger, de Pcrrotin, pour la Bretagne illustrée, de Coquebert, etc.

Et, tout en travaillant ainsi pour les éditeurs, Charles Jacque com.mençait cette quantité d'eauxfortes où se trouvent d'absolus chefs-d'œuvre, d'un pittoresque achevé, dont M. J.-J. Guiffrey a dressé le catalogue : V Œupre de Charles Jacque,

eaux-fortes et pointes sèches ^ M. Guiffrey, qui avait eu l'idée de ce Catalogue, était venu demander à Charles Jacque des indications, et c'est

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