Peints par eux-mêmes: roman
j^ÉLAs! cher bien-aimé, me voici donc arrivée loin de vous. Je suis entrée "^ avec une âme de prisonnière dans ce châteauj dont le seul mérite à mes yeux est celui d'avoir bien l'air de la prison qu'il va être, pen-
dant un affreux bout de temps, pour moi. Des ponts-levis, des fossés, des tourelles, des donjons!... C'est à se demander si les gens qui sont en villégiature ici ont réellement le droit d'expédier, sans visa, leurs lettres au dehors. Du reste, si je n'étais prête à tout plutôt que de me priver de vous écrire, je devrais renoncer à le faire. Songez que le facteur ne passe qu'une fois, à huit heures du matin, et qu'il me faudra descendre au petit jour dans une démarche bien suspecte, pour éviter de me confier, avant les derniers instants, à la boîte du vestibule. Aussi je vous supplie d'excuser, mon bon trésor, ce que cette difficulté et cette anxiété pourraient vous sembler avoir mis de froid et de réserve inaccoutumée dans ces lignes. Ah! tenez, pour être libre, pour écrire, pour tout faire au monde, pour qu'on puisse être un petit peu heureux, il n'y a que Paris. Dieu sait si j'aimerais vous avoir sous ce toit, vous sentir là, près de moi ! Et, cependant, je devine sûrement que le séjour ici n'oftrirait aucune circonstance favorable à vos moindres exigences de cher exigeant chéri. Vous seriez perdu dans un dédale de couloirs et d'escaliers tournants, à quelque étage d*une tour lointaine, d'une tour de la Faim. Il n'y a que Paris. Et quand j'entends dire à une femme
qu'elle aime Paris, j'en sais tout de suite long sur elle, parce que, pour nous, c'est cela que Pans signifie.
Comme j'avais à le craindre, les Pontarmc nous avaient fait préparer deux chambres communiquant, entre mon mari et moi. Naturellement, j'ai réclamé une autre disposition d'appartement, sous le prétexte que celle-ci était au Nord, où je devenais d'ordinaire malade. Certain sujet a beau avoir été convenu et réglé pour la centième fois avec un mari, j'avoue que les résidences à la campagne me font toujours peur. La bonne vieille M"^^ de Pontarmé était toute désorientée de ce qu'elle s'obstinait à retrouver deux chambres qui satisfissent pareillement son idéal de communication en matière de ménage. Heureusement, sa fille aînée est venue à mon secours. Il y a des affinités constantes entre deux femmes qui ne peuvent pas sentir leur mari. Aussi, tâchez, à l'avenir, d'avoir plus de justice, et même de la sympathie, pour mon amie Anna de Courlandon. Grâce à elle, je 3'iis installée dans l'aile de droite, et mon mari dans l'aile de gauche. Du reste, je dois reconnaître qu'il a été très chic. Il feignait de croire, encore plus que moi-même, à la nécessité que j'eusse une chambre au Midi. Dites, mon Clé-
Glé, crois-tu qu'il doit me détester ! Mais sa disette ne t'ait pas notre abondance. J'appréhende même qu'il ne m'oblige par taquinerie, ayant la certitude que je m'ennuie, à rester au moins quinze jours dans cette Bastille. D'autant qu'il y a ici son Jean de Nécringel, avec qui il peut faire de l'exercice et se taire sans rien avoir à écouter. Ils goûtent ensemble, à cheval ou en chasse, des si- A lences vifs et animés.
Au moins si je paraissais m'amuser beaucoup, peut-être cela donnerait-il à mon mari l'idée de m'emmener? Mais comment pourrais-je avoir cet air-là, dans un endroit où tu n'es pas! Tu ne le voudrais pas, dis ? Et moi, j'aurais honte, même de m'y forcer. Oh! quinze jours, mon exigeant chéri! Vous allez trouver cela bien long, n'est-ce pas?... Mais vous ne le trouverez pas trop long, surtout! Te connaissant comme je te connais, je deviens tout inquiète dès que je ne me sens plus auprès de toi, à tes ordres. Et vous aimant comme je vous aime, je n'aurais point la ressource de seulement un petit peu moins vous aimer pour les choses que vous m'auriez faites qui ne seraient pas des choses à moi. Alors, tu pen'^es ce que ce serait affreux!... Quinze jours sans te voir! Combien y a-t-il de temps que cela ne nous était
arrivé? Oh! donne-moi bien de tes nouvelles, de tes nouvelles, interminablement. Dis-moi tout ce que tu auras vu, dit, entendu, toutes les gens et toutes les choses. Fais en sorte que je repasse partout où tu auras passé. C'est si abominable que je ne sache pas ce que tu deviens, juste en ce moment. Peut-être es-tu rentré, dès ce matin, à Paris, pendant que j'essayais encore de te regarder chez les Montmirail, dans leur propriété que je ne connais pas, mais où tu m'as dit qu'il y avait une allée d'arbres violets. Malgré ce que j'ai déclaré sur Paris, je me le représente comme un désert pour toi, sans ta pauvre chérie. C'est même pire, puisque c'est un désert qui remue, qui vit, qui parle, qui a des milliers de têtes dont je serais, à ta place, horripilée.
Moi, je voudrais savoir dessiner, pour mieux te décrire ma chambre, et afin que tu m'y voies. D'abord, je te dirai que depuis quelques instants j'y sens la fraîcheur de cette nuit d'automne; et je me suis encapuchonnée d'une façon qui doit me rendre si laide que je te prie de n'y point faire attention.
Ma chambre a donc deux grandes fenêtres à petits carreaux qui donnent sur la campagne et par où, dès le matin, je puis apercevoir deux
lieues de brouillard, derrrière lesquelles il y a un éclairage tout pâle de soleil. Mon ameuhlcmcnr est très riche, mais aussi très Louis XII I, au point que j'en éprouve du malaise. Au milieu de ces boiseries, de cette ébénisterie sévère et tourmentée, devant cette cheminée monumentale et ses fers forgés, je ressens un état pénible, en quelque sorte l'état d'anachronisme que j'apporterais à vivre, tellement différente que je suis, parmi ces choses si bien d'accord entre elles. Dis, chéri, faut-il que tu m'aies rendue nerveuse pour que j'aie de ces sensibilités-là? Les tapis, l'étoffe des sièges, les rideaux ont cette décoloration qu'exerce l'air de province, et il s'en dégage l'odeur de solitude. Quant à mon cabinet de toilette, il est vaste, mais installé, lui, d'une fiiçon que je qualifierai d'être à peine Louis XII, ou même Louis Un; ce qui n'est guère commode. Enfin, la prison est la prison; on ne doit lui demander que d'être courte.
Quant à m' écrire, il faut le faire sous double enveloppe, en adressant celle de par-dessus à liAfadame Vanauh de Floche, qui est ici depuis la veille de mon arrivée et dont le mari s'absente demain pour les vingt-huit jours. Je sais que vous la jugez fort écervelée. Mais c'est peut-être là sa
qualité. La meilleure confidente, pour une femme dans ma situation, me paraît être celle qui pense le moins à ce qu'elle fait, puisque je n'ai à lui demander que des services et point de conseils. Certainement, Anna de Courlandon est plus sérieuse. Mais elle est notre aînée, à Vanoche et à moi; et, dès le couvent, il y a toujours eu moins d'intimité entre elle et nous, qu'entre nous deux petites autres. Enfin, dans la difficulté présente, je n'oserais pas me dispenser de raconter à Anna quelque histoire de prétextes, dussé-je même l'en faire dormir debout. Tandis que je préviendrai tout uniment ma Vanoche- Vanitoche qu'elle recevra une lettre pour moi. Il est probable qu'elle soupçonnera que cela émane de toi. Avoue que tu veux que ce soit toi, au moins un tout petit peu, qu'elle soupçonne? Surtour, n'oubliez pas de l'appeler, sur son enveloppe : Madame Vanault DE Floche. Elle tient naturellement à sa particule, comme à une toilette toute neuve que l'on vient seulement de se mettre à porter. Moi, il faudra que vous m'excusiez tendrement, chaque jour où vous serez sans lettre de moi, et que vous sentiez combien j'en serai malheureuse. Chéri, oh! chéri, voici que j'ai plein de larmes qui me font bien froid sur la figure. Que saurais-je te
dire encore, quand je t'aurai dit que je vais me coucher, que je suis toute gelée et que tu n'es pas là ! ,
Françoise.
T.-S. — Ecrivez-moi autant que vous pourrez d'amour, sans que cela contienne rien de tout à fait flagrant délit.
La comtesse de Tomarmé à la marquise douairière de [N^cringel, au manoir de 'Berthelys.
CHATEAU DE PONTARMÉ Par Chapellt- sur-Esve
IN DRE-ET-LOIRB
}0 septembre 18^2.
Je m'empresse, bonne amie, de vous remercier de l'excellente lettre que nos enfants m'ont remise, dès hier soir, en venant de vous quitter.
Je ne saurais pas comment vous dissimuler
ma joie de vous avoir, pour quelque remps, pris votre fils, en vous reprenant aussi ma fille. Du moins, ce cher ménage m'est arrivé si heureux de son séjour chez vous que, si je devais mettre en ceci la moindre vanité, je souffrirais déjà à la perspective de ne pouvoir lui promettre des distractions comparables à celles dont vous l'avez comblé.
Nous sommes encore en assez petit comité, à Pontarmé. Pour mon compte, je ne m'en plaindrais guère, appréciant fort le calme, ainsi que vous le savez. Mais je dois composer avec la préférence de mon mari, dont vous connaissez les goûts fastueux et les principes sur ce qui convient à la tenue des grandes maisons. Je vous apprendrai même, en confidence, que je crois savoir que M. de Pontarmé achève, dans ce moment, une pièce pour laquelle on convoquera toute la région. Et je présume qu'il a en vue, comme principale interprète, M™^ de Trémeur, qui est en déplacement ici.
En outre, ce qui m'obligerait à vouloir de la gjieté et du mouvement dans notre entourage, c'est la présence chez nous de ma pauvre fille de Courlandon que vous avez la bonté d'aimer tant et si bien. Sa situation est, en effet, pire que celle
lO PEINTS PAR EUX-MÊMES
d'une veuve, depuis que l'existence avec son mari est, de fait, rompue. Et le nombre de nos relations se trouve être, par la même occasion, fort diminué dans l'instant. Il ne nous est pas possible, en l'état, d'avoir, cette anné^, les Trépoigne, ni les Marmery, ni aucun proche parent du vicomte de Courlandon. Je veux cependant, avant la fin de la saison, et un peu malgré mon Anna, tâcher de recevoir Monseigneur Corrobert, dont le caractère et le zèle religieux pourront peut-être un jour beaucoup pour le rapprochement des deux cœurs désunis. Je sais que la vie a toujours été abominable entre ma fille aînce et son mari; et personne, parmi nos connaissances, n'a la moindre illusion sur ce qu'a été cet enfer. Mais, pourtant, si on pouvait leur inventer un petit moyen, que je ne conçois pas, de vivoter ensemble, ce serait bien heureux pour les familles et cela satisferait le monde. Vous qui êtes en si affectueuse correspondance avec notre Anna, prêchcz-la bien, je vous prie, dans le sens de ce que je lui répète sans cesse à cet égard; mais cela ne peut naturellement porter autant de ma part, puisque, moi, je suis sa mère. Recommandez-lui surtout, le plus souvent possible, de faire très attention à ses manières, pour ne point
donner prise à la malignité. Je sais bien que ma chère Anna possède une consolation dans son fils, notre charmant petit René qui, Dieu merci! n'a aucun trait de mon gendre. Mais à trentetrois ans! Est-ce admissible qu'une femme reste seule dans la vie, à trente-trois ans! C'est un sujet de continuelles préoccupations pour mon mari et pour moi, de nous représenter notre fille en diiTicultés, peut-être, avec des domestiques, des fournisseurs... Ces gens-là sont une telle engeance, quand ils ne sentent pas la présence d'un homme dans une maison! Vous comprenez, d'autre part, que je ne peux pas reprendre Anna avec nous, à cause de son caractère, dont j'ai toujours été la première à me plaindre et qui a encore acquis de nouvelles incompatibilités envers mes habitudes, depuis plus de douze ans qu'elle est sortie de mon giron. Au surplus, elle a toujours montré une tendance à la rêverie, à l'extravagance d'idées, que la me lancolie de sa position actuelle accentue même un peu. Hier, je l'ai trouvée dans un coin du parc, en train de lire, tout en marchant, je ne sais quel méchant livre à couverture jaune; et elle n'a pas tardé à me dire, entre autres folies, que le bien ne lui paraissait pas mieux que le mal. Vous voyez, ma bonne
amie, quelle crise traverse cette pauvre enfant, si incapable pourtant de manquer à aucun principe.
J'espère que la compagnie de sa sœur va lui produire un effet salutaire. Mais cependant votre fils est pour ma seconde fille un tel modèle de mari qu'il inspirera fatalement de tristes retours sur soi-même à une femme aussi malheureusement partagée que mon Anna. Et d'ailleurs, les aînées n'aiment point, je l'ai déjà remarqué, le bonheur de leurs cadettes aussi facilement qu'une cadette aime le bonheur de son aînée. Les plus jeunes tirent sans doute leur bonne humeur, en ce genre, de ce qu'elles se sentiraient un crédit ouvert sur la vie, auquel viendra leur tour de toucher.
Parmi nos quelques hôtes, nous avons, en ce moment, comme je crois vous l'avoir dit plus haut, M. et M"^^ de Trémeur. Cette dernière me plaît par son sérieux; et je n'attends que les plus heureuses influences de son amitié avec Anna. C'est, d'ailleurs, votre cher fils qui avait déterminé M. de Trémeur à faire l'expédition de venir jusqu'ici. C'est de même Jean qui a convié un peintre, lequel lui a été présenté, paraît-il, à cette espèce de cercle où il va déjeuner quelquefois : M. Guy Marfaux. Celui-ci a bonne façon,
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et de plus, dit-on, beaucoup de talent. Mon mari ne se rappelle rien de lui; mais il a remarqué, plusieurs fois, qu'on en parlait. Jean va faire exécuter le portrait de sa femme à ce M. Marfaux, pendant le séjour à Pontarmé; car, à Paris, vou^ savez qu'il n'aimerait point ne pas tenir les artistes à distance.
En tout cas, cela devient de plus en plus difficile d'avoir des amis à la campagne. Je me demande de quoi cela peut provenir, puisque, à mesure que la société va, on a plutôt plus de relations qu'autrefois. Ainsi, nous nous sommes décidés, par exemple, à faire accueil, cette année, aux Vanault, dont personne ne voulait encore entendre parler, l'an passé, ni en Touraine, ni en Anjou. Ils sont, du reste, bien pensants et semblent vouloir s'occuper beaucoup de charité.
Mais je suis bien forcée de tomber d'accord avec M. de Pontarmé, que la pénurie d'invités convient mal aux dimensions de notre résidence, dont l'antique grandeur était destinée à contenir à l'aise toute une garnison. Pour peu que cela continue dans cette tournure, les châtelains seront bientôt obligés de s'y prendre, afin de se procurer de l'entourage, comme on s'y prend afin d'avoir du monde sur les mails : on fera payer.
Le malheur, c'est que ceux que l'on attirerait sans peine sont surtout ceux dont on ne voudrait oas.
M. de Pontarmé a l'intention de recevoir son ancien collègue, le sénateur Servoneux qui, aux dernières élections, a passé seul de la liste conservatrice où il figurait avec mon mari. Nous dispensera-t-il de nous amener sa femme et personne de sa famille? M. de Pontarmé le garantit; et je crois, en effet, que le Servoneux est quelqu'un qui, partout et toujours, passe seul de sa liste. Aucune chasse, en dehors du coup de feu des gardes, n'a encore eu lieu sur nos terres. Mais Jean projette de convoquer incessamment tous les voisins et connaissances de la région. Il va nous arriver onze Pherne- Échelle, sur leurs vingtdeux bottes; et, le lendemain, il n'y aura plus trace de gibier à la ronde d'ici. Enfin !
Si je vous avais eue, dimanche dernier, je vous aurais fait entendre un joli sermon. D'ailleurs, depuis quelque temps, presque tous nos sermons sont bons : ni trop, ni trop peu, ni à côté, juste ce qu'il faut. Je l'ai dit tout de suite au curé.
Votre vieille amie,
OURLAS-PONTARMÉ.
PEINTS PAR EUX-MÊMES i^
ni
Monsieur Le Hinglé à cMadame de Irmeur, au château de Tontarmé.
(Sous enveloppe adressée à ^fadame Vanault de Floche.)