I.ITTLE CLUB
Lundi, ^ octobre.
C'est seulement aujourd'hui que j'ai trouvé chez moi la lettre exquise de ma belle amie. Et je m'empresse d'y répondre sous le couvert qu'elle m'a indiqué.
J'étais effectivement revenu, dès dimanche, de ma villégiature où, entre parenthèses, j'ai eu un temps de canard; mais la poste ne m'avait encore rien apporté de ce que j'attendais tant. Alors, je suis reparti hier, de grand matin, pour faire une journée de chasse chez Munstein.
Pas grand'chose à signaler de mon séjour chez les Montmirail, sauf que j'ai parlé de Willy à M™^ de Roannière et que, aussitôt, elle m'a parlé de vous. Cela en signifiait long, n'est-ce
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pas? sur notre compte; mais avouez que cela en signifiait davantage sur le sien. Elle fait, d'ailleurs, profession de beaucoup vous admirer.
Une fois aussi, il a été question de M"^^ de Courlandon. D'un côté, on a dit qu'elle allait régler judiciairement sa séparation avec son mari; d'un autre côté, on disait, au contraire, qu'elle allait se remettre avec lui. Mais finalement nul n'a su se remémorer par quelle origine il s'en tenait à l'une de ces idées ou à l'autre. Ec on a reconnu que, dans les nouvelles du monde, chacun était presque toujours aussi bien renseigné que cela.
En revanche, j'ai eu, chez Munstein, une grosse émotion, quand il a fait sonner bien haut qu'il était sur son départ pour le château dePontarmé, où, en cet instant, vous êtes la princesse de ma vie enfermée dans une tour. Cela m'a fait subitement du bien et du mal de contempler quelqu'un qui allait être, à quelques heures de là, tout auprès de vous. Mais je me serai sans doute imaginé que cela me faisait du bien, tant que je ne m'étais pas tout à fait rendu compte de ce que j'éprouvais. Car, ensuite, ça ne m'a plus fait que du mal; tellement de mal que je n'aurais vu aucun inconvénient à ce que le baron reçût un bon
petit coup de fusil, tandis qu'il nous reparlait, pour la je ne sais quelle millième fois, de son invitation chez son ami le comte de Pontarmé. En somme, cela n'aurait pas représenté beaucoup de grains de plomb à son adresse, sur les quinze cents cartouches qu'il nous a fait tirer.
Ce qui me dégoûte autant de Pontarmé que de Munstein, c'est d'avoir assisté, quand il s'est agi d'obtenir l'échec de Munstein au club, à tous les efforts en ce sens de cet excellent Pontarmé, qui en a été la principale cause. Maintenant que Pontarmé prépare chez lui des appartements pour le baron, je présume qu'il y a là-dessous quelque combinaison politique... ou financière, qui fasFe plaisir au duc d' Angoulême. Vous savez qu'on a dit de Munstein qu'il s'introduisait partout avec une pince-monseigneur.
Pour moi, je me suis soulagé de tout cela en exprimant le plus d'ignominies possible sur Pontarmé. D'autant mieux qu'il n'aurait tenu qu'à lui de m'inspirer, au contraire, les meilleurs propos de la terre... La situation est bien simple : tous les gens qui m'invitent avec vous sont des perfections, des saints, des toutous en sucre; les autres sontdes crétins, de la vermine, des semelles à mauvais temps.
Vous m'avez fait espérer que vous seriez de passage à Paris pour le i y. Et soyez bien certaine que vous ne pouvez pas le désirer plus, ni même autant que moi. Car vous savez bien que j'ai toujours quelques minutes d'avance sur vous dans les vœux que nous soyons près — et plus que près — l'un de l'autre. Là! vous voyez ce que j'en arrive à dire, après avoir commencé d'un ton qui ne devait pas permettre au flagrant délit d'apparaître. C'est que, aussi, dès que je me mets en face de vous, même rien qu'en lettre, j'en perds bientôt la tête. Ah ! combien je rêve d'aller vous faire une petite visite, là-bas, ne fût-ce que pour une heure, et n'importe où, à la ville voisine ou même dans les bois. N'est-ce pas ? prévenez-moi, télégraphiez-moi, si vous en aperceviez la moindre possibiUté. Oh!...
U y a quelques passants au club. Justement, hier soir, on a pu installer un semblant de partie. J'ai même gagné; mais bien moins que je n'y avais droit, puisque je t'aime qui m'aimes, et que vous êtes à soixante lieues de ce que l'on se le prouve.
En ce moment, de la table où je vous griffonne ces lignes, j'entends la voix du valet de pied, qui crie de salon en salon qu'il y a cinquante louis
en banque. Voilà qui m'est joliment égal, par exemple! Moi, j'ai cinq cents souvenirs en tête, tous plus fous les uns que les autres. N'avez-vous pas remarqué comme on se souvient, dès que l'on est seul? A deux, on semble négliger le passé; on ne fait que des projets, et ce sont là comme qui dirait des idées de luxe auxquelles on ne se livrerait qu'aux heures de la fête d'être ensemble. Mais, pour se rappeler bien les choses, il n'y a rien de tel que les instants où l'on est pauvre de bonheur présent, et où il faut vivre sur les économies qu'on en a faites. Cette voix de domestique imbécile, dont je viens d'être si agacé, est peut-être celle qui me fit tant battre le cœur, en lançant votre nom aux échos des mêmes salles, il y a trois ans, le soir de la pantomime du petit duc. Avait-on été méchant et bête — moi bête, vous méchante — de se séparer si bêtement, si méchamment, dans l'après-midi! Vous aviez juré que vous ne viendriez pas à cette soirée; je me l'étais juré aussi. Et puis, tout d'un coup, voici que l'on vous annonce, et voilà que j'étais là! N'est-ce pas que c'est une des fois que l'on a été le plus heureux?
J'entends maintenant crier qu'il y a mille louis en banque. On ne veut pas nous laisser tran-
quilles ensemble. Et, par surcroît, ce diable de Palancia vient de venir s'installer à côté de moi; et, tout en faisant semblant de tripoter des enveloppes et de préparer sa correspondance, il ne s'arrête pas de me demander :
— « C'est à une femme que vous écrivez, hein? Qu'est-ce que vous lui dites? que les mots vous manquent pour peindre votre flamme? Très bon, ça! Et puis, on ajoute simplement : Si vous étiez là, cristi!... A votre disposition, pour témoigner que vous étiez dans un état que votre plume se refusait à décrire, car, il n'y a pas à le cacher, elle s'y refuse, votre plume... »
Et des tas d'autres insanités, qui me rendent la place d'autant plus intenable que Palancia passe pour avoir le mauvais œil. Je ne jouerai pas cher, ce soir.
Adieu, mon amie toute belle. Pardonnez-moi cette lettre, chère petite désobéie, petit flagrantdélit chéri de toutes mes forces. Continuez de m' écrire toujours à Paris, où je serai rentré le 6, en retour de chez mon oncle de Vorge, qui devient tout à fait gâteux.
Clé.
(Monsieur Guy zMarfaux à tAionsieur Cxprien éAfarfaux, homme de lettres, Ç ^'% avtnue de la Grande-c4rmée, Taris.
CHATEAU DE PONTARMÉ Par Chapellt-sur-Esve
INDRE-ET-LOIRE
4 octobre iS^2.
Depuis près d'une semaine que je suis ici, mon garçon, je n'avais pas encore trouvé le moment de te donner fraternellement de mes nouvelles. Au risque de me faire conspuer par toi, je n'hésiterai pas à te déclarer que la vie de château, comme on la mène ici, diffère pas mal des tableaux que tu en as si brillamment présentés dans ton dernier roman-feuilleton du Tetit Siècle. Ainsi les domestiques ne revêtent pas, dès le matin, ce que tu appelles « leur livrée impeccable »; et je t'avouerai même que, souvent, à trois heures de l'après-midi, ma chambre n'est pas faite. D'autre
part, quoique je sois actuellement entouré de ce qu'il y a de plus ronflant en fait de titres, sache que les personnages évitent de s'appeler « Monsieur le Marquis » pour s'entre-demander les salières; et je n'ai encore entendu personne formuler aucun avertissement dans le genre de ces termes qui t'appartiennent : « — Vicomtesse, vicomtesse, vous dépassez les bornes. »
Malgré le mal que tu ne cesses de m'exprimer sur les quelques relations que j'ai dans la Haute — et mal que tu penses sincèrement, de tout cœur, — je suis persuadé que tu aurais une grande jouissance de bon vivant, sinon de contemplateur et d'observateur, si tu passais quelque temps dans le décor et parmi les êtres qui régnent ici. Du reste, je te rapporterai une étude du château que j'ai entreprise, en attendant que le modèle dont je suis venu faire le portrait soit remis d'une indisposition et puisse poser. Mon cher garçon, il faut voir cette cour d'honneur, avec ses escaliers à jour et sa galerie extérieure qui contourne une partie de l'édifice à la hauteur du premier étage! A te trouver dans cet endroit, d'un contraste si étrange avec ceux où tu passais, la veille, ton existence, tu aurais la sensation d'être toi-même un bien étrange mdividu. Et surtout
quand on est tout seul, le soir, par le clair de cette lune qu'il fait en ce moment, à regarder cette teerie d'architecture, tandis que quelques lueurs veillent, çà et là, toutes rouges dans le silence... Alors on sent passer en soi des choses vagues, vertigineuses, grâce auxquelles on perçoit qu'un petit peu de soi-même a déjà vécu, et que l'on a été neuf aussi, comme ces pierres, dans quelque existence au xvi^ siècle, où l'on aurait été quelqu'un dont on a une certaine peur et qui ne serait sans doute pas quelque chose de bien consolant à savoir. Et, lorsque l'on a ainsi le cœur tout gonflé de ce qui voudrait se rappeler mystérieusement à soi, c'est à cet instant-là que l'on serait le plus tenté de se croire un peu différent des brutes ordinaires.
Mais un autre aspect qui n'est pas moins saisissant, c'est dans le courant de la matinée, quand les yeux sortent ragaillardis du sommeil, et que le sentiment qu'on a repris de la réalité est tout avivé en soi par la lumière du jour. Figure-toi que c'est l'heure de voir apparaître, dans ce cadre d'un autre âge, un défilé de femmes, en déshabillé du matin, en toilette d'aujourd'hui, avec des mises qui jettent le cri de la dernière mode, sous des galeries immuables oîi la raison
24 PEINTS PAR EUX-iMÉMES
et l'esthétique attendraient une cour de dames à collerettes Médicis et à robes traînantes. Immanquablement, ce spectacle met tout mon modernisme en fête. Il me semble que je suis alors dans une intimité de coulisses, que je suis mêlé à une répétition de théâtre sans costumes, dans une troupe d'actrices à qui dire des bêtises.
A ce propos, mon cher garçon, je ne te laisserai pas ignorer qu'il y a, au château, de la très jolie femme. Et comme je suis seul d'homme, ou à peu près, à ne pas chasser, à être toujours là sous la main, je pourrais avoir de l'agrément.
Je suis arrivé à peu près en même temps qu'une M"^^ de Trémeur, que je connaissais déjà de vue. Fichtre! je ne plains pas son mari, quoique cela n'ait pas l'air de le rendre aimable. D'abord, c'est la seule brune que nous avons, et brune d'un noir qu'il ne serait certainement pas possible de blondir. Il lui sort du noir par les yeux; tout l' épidémie de ses paupières en est noir. Il doit faire noir en elle... comme dans un four.
Ma voisine de table, M"^*^ Vanault de Floche, serait aussi, avec un type opposé, un joli morceau de peintre. Suppose une statuette de Tanagra, dont Grévin aurait retouché les yeux pour
PEINTS PAR EUX-MÊMES 2f
en faire deux grands ronds bleus, et la bouche pour en faire un petit rond rose.
Suppose encore que la maison Huret ait articulé cette statuette; il n'y a plus qu'à en bombe»* beaucoup la poitrine, un peu le bas des reins, pour avoir une image fidèle de la jeune M"^^ Vanault de Floche, chez qui subsiste, malgré ces retouches, un reste de lignes gracieusement antiques et solidement fragiles. Avec cela, très gaie, très bonne enfant quand elle parle, très poseuse / quand elle se tait, très odalisque en sa façon de s'accommoder dans les fauteuils, très anglaise au lawn-tennis, elle combine pas mal de races d'être femme dans sa façon de l'être. Quand j'aurai ajouté que son mari l'a laissée ici pour aller faire les vingt-huit jours de réserve, tu t'imagineras que ton cher garçon de frère est déjà en train de ruminer des choses et de s'en pourlécher les babouines. Eh bien! pas du tout, mon cher garçon !
D'abord, tu connais mon principe : à savoir que les hommes — du moins, les hommes comme moi — ne se rendent amoureux qu'à force de s'être persuadés de le devenir. En conséquence, afin de m'épargner les désolations de l'amour inexaucé, je ne me suggestionne jamais dans ce
sens, qu'après avoir réuni le plus de raisons possible de croire que l'on veut de moi, La science de la satisfaction — sinon celle du bonheur — en amour est de ne pas s'ingérer de choisir, mais d'examiner conciliablement si c'est, ou non, assez près de son propre goût que l'on se voit choisi. Et, dans le cas favorable, mettre alors beaucoup du sien, pour arriver, à toute vitesse, au paradis d'aimer.
Or, M™^ Vanault, fille de spéculateur, mariée au fils du secrétaire des commandements du duc d'Angoulême, devenue de Floche par une décision du ménage, est de trop infime extraction et de particule trop récente pour être en situation de sacrifier quelques instants de son utile jeunesse à un manant tel que moi, Guy Marfaux, frère simplement puîné de Cyprien Marfaux. Je ne crois nullement à sa vertu absolue; mais j'ai foi en sa vertu relative contre moi. Elle est pour amateur important du faubourg Saint-Germàin, pour grand-duc de passage à Paris, pour ambassadeur accrédité par une haute monarchie. Je sens qu'une Altesse viendrait à bout de M°^^ Vanoche, comme on l'appelle, en vingt-quatre heures; une Excellence, en moins d'une semaine. Quelque psychologue a écrit, quelque part, qu'il
y avait des femmes dans le cœur desquelles on n'entrait qu'à quatre chevaux. A l'égard de celle-ci, je spécifierai « quatre chevaux de Lorraine ». Mais je m'aperçois que le mot, que je viens de faire, doit être beaucoup trop fort pour toi. Ne te fatigue pas à le comprendre; et admets, sans remords, que je le replacerai plus avantageusement qu'auprès de toi.
Je pourrais bien encore te décrire une belle personne, la vicomtesse de Courlandon, qui est la fille aînée de M'"^ de Pontarmé. C'est un Rubens par l'allure, avec une carnation vaporeuse de clarté, laiteuse, et, rien qu'à la regarder, savoureuse. Mais je ne veux pas davantage troubler la paix de tes sens; et je te passe la parole.
A toi de me donner de tes nouvelles, de me renseigner sur tes occupations, ton travail, ta vie. Apprends-moi de qui tu dis, pour le moment, que tu n'as jamais rencontré « de mufle pareil ». Si c'est de moi, ne te gêne pas, ne m'épargne aucune de tes injures familières.
Je t'embrasse, en toute fraternelle tendresse.
Ton
Guy.
28 PEINTS PAR E IJX- M f. MES
zMadame de Trémeur à ^Monsieur Le Hinglé, 112, avenue cMarceau, Taris.
CHATEAU DE PONTARME Far Chapelle-sur-Esve
INDRE-BT-LOIKB
Mardi, midi et demi.
Deux mots en folle hâte, mon adoré. Je profite d'une promenade en voiture que nous allons faire, toutes trois, Vanoche, Anna et moi, en conduisant nous-mêmes. Cela nous fera passer, bien sûr, devant quelque boîte de poste, dont je pourrai me servik' sans trembler pour nous et où je verrai ma lettre disparaître vers toi, toute sauvée de tous.
Seras-tu attendri de savoir que, pour que tu aies ces lignes, pour que j'aie les petites minutes de les gribouiller, il m'a fallu feindre une migraine au lieu de descendre déjeuner, et aussi prétendre que ça me remettrait d'aller, tout à l'heure, être
trotrée au grand air? Mon mari a trouvé cela parfait. Oh! que je t'aime, quand j'ai presque envie de l'embrasser de ce qu'il soit si bête!
Mais, avec tout cela, mon Glé-Glé, ta pauvre chienne a une vraie faim de chien. Et tout en t'écrivant d'une main, je me sers de l'autre pour mordre, à belles dents, un reste de tartines grillées de mon chocolat de ce matin. Heureusement que l'on vous sert, ici, abondamment, et que l'on ne vous dessert pas de bonne heure; ce qui, aujourd'hui du moins, me paraît être une qualité de la maison.
Que de stupidités je te raconte, chéri tant chéri, au lieu de la seule chose dont je suis dominée, qui est de te remercier, avec des larmes de reconnaissance, de m' avoir proposé de venir dans ces parages ! Mais j'ai le désespoir d'être convaincue que ce n'est pas réalisable! D'abord, où vous recevrais-je, en admettant que je puisse me rendre libre, un moment, de toutes ces gens qui m'enserrent avec leurs amabilités, leurs habitudes, les parties qu'ils organisent ou désorganisent à tout bout de champ? Et encore, sans autre perspective que de vous rencontrer dans les bois! Et puis, aussi, la difliculré ne serait pas seulement de savoir où vous fixer un rendez-vous, dans
cette contrée inconnue. Je saurais encore moins te dire quand, puisque, cette semaine, je vais devenir bien laide. Mon bon trésor, les nécessités nous forcent donc de renoncer à ton bien-aimé projet; mais tu as bien fait de l'avoir, car ce sera fameusement bon que tu l'aies eu, et je t'en remercie d'avance. Dis, d'après-demain en huit, peut-être!...
Et avec tout cela, il faut déjà que je t'embrasse et que je te quitte. Il est vrai que je suis enfermée à clef; mais si l'on frappait, je n'aurais pas le temps de ne plus être trop pâle avant d'ouvrir. Adieu, mon beau. Je vais fermer ma lettre, la cacher sur moi, et tu sentiras combien elle aura eu chaud, jusqu'à ce qu'elle m'ait quittée pour te venir.
pRANÇOIbE.
T. -S. — Si vous vous portez très bien, si vous m'aimez infiniment, je vous permets de ne me répondre que quand je vous aurai récrit un grand et véritable courrier. J'ai le courage d'être prudente, maintenant que j'ai une lettre de vous à relire.
La vicomtesse de Courlandon à la marquise douairière de tN^cringel, au manoir de 'Berthelys,
CHATEAU DE PONTARMÉ Par Çhaptlle-sur-Esvt
INDRE-ET-LOIRB
si 10, 92,
Chère grande amie,
N'ailez-vous pas très prochainement nous arriver et me donner enfin un peu de votre bonne causerie, puisque Vaientine et Jean me confirment votre décision de vous rendre, avant le 20 de ce mois déjà, à Sorrente, pour y prendre vos quartiers d'hiver?
Je commence par vous assurer que ma sœur et votre fils sont toujours dans la plus exquise des lunes de miel. Et quand vos jolis petitsenfants, avec leurs trois nourrices, sont en rassemblement, on pourrait presque se croire à
Terroir dans l'immense Ponrarmé. Ce n'esr poinr, cependanr, qu'il n'y air encore bien des chambres vides, à l'hôrellerie de ma famille; mais on annonce que les voyageurs vonr affluer. En touc cas, vorre chambre vous est soigneusement réservée. Vous savez que je tiens à vous avoir pour voisine, comme par un culte; et les domestiques eux-mêmes verraient une sorte de sacrilège à ce que l'on disposât de la chambre de Madame la Marquise, Tout le monde vous aime tant! Vous avez tant l'art de vous faire aimer! Vous rappelezvous les longs entretiens réconfortants et les reposantes rêveries que je trouvais auprès de vous, l'an passé, quand, de porte à porte, je passais en peignoir, et les pieds nus dans mes mules, à votre petit réveil?
Mon Dieu! que je voudrais donc vous avoir toujours auprès de moi! Maman, tendre ainsi que toujours, emploie à me témoigner son affection tout le temps qui ne lui est pas pris par l'administration de Pontarmé. Mais, hélas! que sait-elle de moi, de ma pauvre âme que vous savez? Elle est, à mon égard, comme une bonne abbesse, comme la douce mère supérieure de mon couvent d'autrefois; et, devant elle, je suis toujours un peu en état de comparution. A travers la joie
qu'une mère nous inspire, on la craint bien un peu, quand on esc petite; et c'est toujours rester petite devant elle que d'avoir des choses à lui cacher.
Ah ! ma chère grande amie, vous êtes mon autre mère, la mère de mon autre vie, de celle qui est invisible comme la pensée et qui esc quelque chose de plus que d'être simplement vraie, puisqu'elle est en cette quintessence de vérité : le secret.
Voici maintenant treize mois que Saint-S. est marié et que je n'ai plus eu directement au» cune nouvelle de lui. A présent, je préfère n'en plus jamais recevoir. J'aurais peur d'apprendre qu'il est devenu malheureux; et j'aurais peut-être encore plus peur de constater combien il me serait indifférent qu'il fût heureux. Est-il possible que, soi-même, on en arrive à différer ainsi de soi et que tout, jusqu'au regret, s'efface, et qu'il ne me reste rien que du véritable douce sur la réalicé de ce cemps passé, ainsi que sur les choses d'avanc que vous savez encore !
Quand je cause, ainsi que je l'ai fait hier soir, avec Françoise de Trémeur, je me demande si c'esc bien moi qui ai naguère éprouvé des écacs d'exaltation pareils à ceux dans lesquels je la
considère à son tour. Et, pourtant, ce qui me prouve que je n'ai point rêvé, c'est l'absence de pudeur avec laquelle je l'écoute être si impudique dans le langage de sa passion. Toutefois elle va bien loin dans un ordre de folies où mes souvenirs ne peuvent la suivre et où même j'essaie vainement de la comprendre. Vous reconnaissez, n'est-ce pas, de quel sujet peu immatériel il s'agit? D'ailleurs, je compare ce sujet-là aux délices du Paradis, dont je n'ai jamais pu réussir davantage à me représenter la nature, dans le temps que j'ai eu le plus de religion et que j'étais tout à fait croyante.
Quoi qu'il en soit, je m'abstiens d'adresser à Françoise les paroles d'expérience qui pourraient l'alarmer ou qui modéreraient peut-être utilement son extase actuelle. Bien au contraire. Estce curieux! Je n'ai plus de foi en aucun homme, en aucun amour j et cependant je ressens du bien à entendre quelqu'un qui a et qui exprime cette foi. Je suis guérie, je n'ai besoin de rien ni de personne; néanmoins un instinct irrésistible fait que c'est moi — et non elle — qui me sens la malade. J'ai une attirance de me réchauffer à ses idées, au lieu qu'elle cherche à rafraîchir sa fièvre au contact des miennes. Enfin, auprès de cette
PEINTS PAR EUX-MÊMES ]f
énergumène, je lui retrouve mon ancienne soit de faire parler de l'homme aime, d'en faire, le plus souvent possible, prononcer le nom, sans presque jamais le murmurer soi-même. Dieu ! que Françoise est amusante, dans sa manière de baisser la voix, lorsque les circonstances l'obligent parfois à le nommer, lui, son Lui, son monsieur Lui; car elle me dit a monsieur » en le nommant. Vous verrez, venez vite, je l'amènerai sans peine à se confier à vous comme à moi, Pauvre femme! pour combien de temps en a-t-elle encore à faire ainsi sa petite glorieuse? Au surplus, je trouve son mari mieux que l'autre, à tous les points de vue. C'est, d'ailleurs, votre avis aussi, il me semble? En tout cas, ce que Françoise a de très bien et de très en son honneur, c'est sa rupture des relations conjugales. J'ai été à même, ici, de contrôler l'exactitude de la chose. Selon moi, la marque typique de l'honnêteté d'une femme, c'est qu'elle soit intraitable sur la question de partage. Sauf, bien entendu, les cas où la surprise, la brutalité du plus fort, ou encore un scandale de tapage à éviter... Mais alors, quelle horreur!
M. de Trcmcur me rappelle mon mari par la façon propriétaire qu'il a d'articuler : « Ma
femme. » A ce propos, je vous apprendrai que M. de Courlandon fait, en ce moment, du tourisme en Tunisie, d'après ce qu'il en a écrit à son fils, en lui envoyant une énorme paire d'éperons, dont il a négligé de payer le port, ainsi que vous le reconnaîtrez bien à ce trait. Il projetterait de s'arrêter, à son retour, en Provence, chez nos cousins d'Indoré. Pas un mot à mon sujet dans sa lettre. Du reste, depuis que je ne le vois plus, je ne le déteste plus; j'ai besoin d'être en présence des gens pour les haïr ou les aimer. Maintenant que notre séparation me laisse en répit, il me semble que je lui ai pardonné tout ce qu'il m'a fait, et même un peu de ce que je lui ai fait.
Le seul mal qu'il pourrait me causer encore, ce serait si mon René se mettait à souffrir de ne voir que rarement son père. Mais, Dieu merci! le cher enfant, cela lui est bien égal! Il est encore si bébé, malgré les neuf ans qu'il vient d'avojir. Ma joie de chaque jour est de regarder combien il s'attarde à rester petit garçon ; et quand il me faut m'apercevoir que son esprit progresse, je constate toujours que c'est dans le sens d'idées qui auraient l'air d'être celles d'une future femme. 11 a horreur du puncy que sa
grand'mère lui a donné; la fumée des cigares, autour de lui, le rend malade. Il est en vrai amour avec la petite Irène de Trémeur, qui a son âge; et je distingue que c'est justement parce qu'elle est garçonnière au possible, et que, auprès d'elle, il se sent ainsi lui-même plus petite fille encore.
L'autre soir, à la grande table, on racontait la première chasse à courre de l'équipage de nos voisins de Ruan, chez qui tous les chasseurs et chasseresses de notre maisonnée avaient été conviés. Il paraît que, au matin, la meute avait séparé une laie d'avec ses marcassins et que l'on avait infructueusement pourchassé cette malheureuse bête, toute la journée. Je me hâte de vous prévenir que votre Jean était resté au château, à tenir compagnie à sa femme; et cela me met aussitôt à l'aise pour vous exprimer combien toute la bande des autres, qui avaient pris part à cette fête sauvage, m'exaspéraient avec leurs figures de proie et les crocs de chiens que le récit faisait pointer dans leurs sourires. Enfin, à la chute du jour, des paysans, disait-on, avaient aperçu la laie qui, d'un trot exténué, avec ses pauvres mamelles traînantes, traversait une route toute proche du lancer. A ce passage du narra-
■jS PEINTS PAR EUX-MÊMES
teur, on entend battre des mains à la petite table. Et c'était mon René qui s'exclamait que les petits de la laie auraient donc eu à dîner! — « Oui, oui! quel bonheur! » criait Irène de Trémeur. Et les deux aînés de vos petits-enfants, sans comprendre les paroles, applaudissaient comme de bons petits singes. Tandis que l'on rappelait cette gentille émeute au silence, je me suis levée, j'ai couru embrasser René, Irène, toute la tablée... Oh! les enfants! Voyez -vous, chère grande amie, mon plus grave grief contre mon mari sera toujours sans doute qu'il m'ait inspiré l'horreur d'en avoir de lui. Décidément, c'est surtout mère que je suis. J'aime mon fils, comme je n'ai jamais aimé. Je l'aime, à ne pouvoir songer à lui sans des tressaillements de tout mon être. Et, quand je songe aux événements de ma vie, je ne puis m'en expliquer certaines circonstances irrésistibles que par ce qu'il y aura eu d'enfantin dans l'expression de la prière, de la joie ou de la peine, à certains moments, sur certains visages.
De ce que je vous ai conté que le marquis s'était excusé pour la chasse des Ruan, n'en supposez pas que la santé de votre bru lui donne de l'inquiétude. L'érat de ma sœur ne réclame que
de la nonchalance, des cajoleries et un contentement perpétuel. Ses nerfs seront bientôt remis, grâce à très peu d'exercice, chaque jour, dans notre air très pur, et grâce à beaucoup de chaise longue, avec des lectures édulcorées, qu'elle se dispensera de faire elle-même et pour lesquelles la complaisance de Jean est tout indiquée.
Mais cette période de langueur a commencé bien mal à propos pour un peintre, M. Guy Marfaux, qui est venu, à Pontarmé, sur l'invitation de faire le portrait de Valentine.
Or, la première prescription qu'elle doive observer, est de s'interdire toute espèce d'efforts, et, naturellement, la tension nécessaire pour poser en modèle convenable.
Aussi, devinez ce qui est résulté de cette situation?... Maman a décidé que l'on ne pouvait faire perdre son temps, ni son déplacement, à M. Marfaux, qui probablement n'est pas bien riche; et, pour le faire patienter, elle vient de lui commander mon portrait.
On est encore en délibération pour savoir le costume et le milieu qui me conviendraient le mieux. Les uns prétendent, fort poliment pour ma tête, qu'il me faudrait poser dans l'oratoire de Pontarmé, avec une sorte de costumée histo-
rique. D'autres, plus aimablement encore, soutiennent que je perdrais à porter une toilette par trop montante. Pour ma part, je suis résolue à n'avoir aucune préférence personnelle et à m'en rapporter à l'opinion que m'indiquera le goût de M. Marfaux. Il me semble avoir un tempérament d'artiste, dont on ne doit pas aisément éviter l'impression. Toutes ses idées surprennent d'abord, car on dirait qu'elles commencent au point où s'arrête la banalité des idées habituelles. Et l'on est d'autant plus entraîné à prendre ses manières de voir qu'elles semblent continuer, prolonger notre pensée, plutôt qu'elles ne nous en dérangeraient ou détourneraient. Vous serez certainement très intéressée de le connaître, et je vous ai annoncée à lui.
Quant à papa, il a les airs mystérieux que nous avons déjà observés en lui, il y a deux ans, quand il méditait son à-propos sur Charles VIII à Tonrarmé. Maman croit qu'il s'agit, cette fois, d'une comédie sérieuse sur Gabrielle d'Estrées. Mais personne ne sait rien; personne n'a le droit de pouvoir seulement paraître soupçonner. Assurément, il y a une représentation sous roche, puisque M. Anrion, « l'acteur mondain si apprécié », comme disent les journaux, est annoncé
à bref délai, et puisqu'il ne se déplace, en cette saison, que pour créer un rôle, et que, d'ailleurs, on ne l'invite aussi partout que pour ça.
Vous comprenez donc, chère grande amie, que vous n'avez plus que le temps de faire confectionner vos malles et de me prévenir du jour où vous me donnerez la joie d'aller vous attendre — vous espérer — à la gare de Chapelle.
Votre petite amie,
Anna de Courlandon.
cMonsieur Cyprien cAfarfaux à zMonsieur Guy zMarfaux, artiste peintre, au château de Tontarmé.
Paris, 6 octobre iSp2.
Mon cher garçon, je te concède que tu sois en passe de devenir tout à fait gentilhomme, car te voilà déjà insolent.
J'aurai, néanmoins, la grandeur d'âme de te
remercier pour tes importantes corrections sur les bévues de mon dernier bouquin. Je m'y conformerai par un remaniement de l'édition qu'on en va incessamment retirer : désormais, mes domestiques feront leurs trois toilettes par jour; et j'intercalerai, quelque part, un artiste peintre qui, fils d'agent-voyer, n'en interpellera pas moins les duchesses par leur tout petit nom.
Note, mon garçon, que je suis enchanté, pour toi, que tu te plaises si cordialement, puisque cela t'échoit, à mener la vie d'un Valois ; et — sans insinuation déplacée, honneur aux dames — je suis convaincu que, avec ton aimable tournure, cela doit t'aller parfaitement. Mais, parole ! j'avais rcvé, en ta faveur, une autre destinée.
J'avais rêvé que tu continuasses à être ce que tu étais, ou plutôt à devenir ce que tu devenais, alors que tu suivais une existence vraiment digne d'un artiste. Et c'est dans cette période-là que tu as donné les preuves, ne t'en déplaise, qui jusqu'à nouvel ordre restent les plus brillantes, de ton talent.
Certes, j'ai toujours applaudi, du meilleur cœur, à cette forme de ton succès qui consistait à recevoir les visites des gens du monde dans ton atelier. Car, là, tu étais bien à ta place, bien
chez toi, bien maître de la situation. Les uns et les autres, dans ces conditions, ne pouvaient que t'entretenir de ton art, t'en flatter, t'encouragcr par l'hommage de leur démarche et de leurs félicitations, si médiocrement qu'elles fussent tournées.
Où tu es maintenant, chez eux, l'affan-e est tout autre. Logiquement, et à l'inverse, c'est à toi qu'il incombe de leur parler de leur mérite; et, pour cela, il faut d'abord que tu perdes ton temps à leur en découvrir. Dans leur milieu, tu ne peux leur avoir l'air que d'un mondain amateur, de même que ceux des leurs qui venaient, à ton atelier, te soumettre de leur peinture, étaient pour toi des peintres amateurs. Possible que tu ne t'aperçoives pas de cette transformation dans la nuance à ton égard, mais elle est certaine. Quand leurs peintraillons viennent à toi, tu les juges, en bonne rosse que tu es; quand tu vas à eux, ils te jugent. Et tu peux, mon garçon, compter sur leur rosserie.
Ce que je te reproche gravement, c'est que tu en sois à préférer la société du premier baron coiffe — tâche, au moins, que ce soit par toi — à celles des personnalités de valeur parmi lesquelles et grâce auxquelles tu es parvenu à être
ce que tu es. Un peu de plus j'aurais dit: ce que tu as été.
Voyons, réponds : dans ta nouvelle fréquentation, les hommes sont-ils seulement à moitié aussi intelligents que dans l'ancienne ? Les femmes sont-elles plus jolies, plus satisfaisantes, plus fournies sous quelque rapport?
Non, n'est-ce pas?
Alors, quoi? Qu'est-ce qui t'attire, te capte? Je vais te le dire, mon garçon :
1° L'espoir de gagner facilement de l'argent.
Eh bien! c'est du propre; et, en définitive, tu te trompes : il n'y a rien d'aussi rat que les gens du monde.
2° L'agrément de te pavaner et de te prélasser dans du luxe.
Mais, bon sang ! le luxe des autres est une provocation contre soi, un outrage privé, un attentat public! Il nous fait mal aux yeux, il nous démange la peau ; il nous rendrait voleur, assassin.
3° La vanité qu'on attrape, en se frottant à la vanité de titres nobiliaires, de noms pompeux (et surtout pompiers).
Voilà. Cherche à ton tour dans tes mobiles ; et je te défie de me signaler rien de mieux ni rien de plus.
Sur ce, oseras-tu soutenir, à présent, que ta valeur morale, intellectuelle et talentueuse n'ait pas diminue, depuis l'époque où l'argent, le luxe et les armoiries te faisaient faire la nique, quand tu travaillais pour toi seul, et qu'il n'y avait de riche à ton gré que la gloire des maîtres, de noble et de somptueux que les futures œuvres dont tu nourrissais l'idéal?
Ce que tu as pu produire, grâce au sol désert et abrité sur lequel ton art a poussé, je le sais et tu le sais. Chacun a pu constater, par les fruits, que ce sol était à ta convenance. Nul ne sait encore ce que tu donneras, une fois transplanté. Peut-être rien. Prends garde!
En outre, et c'était fatal, tu t'écartes de tes anciens amis, de ceux qui t'ont soutenu, prôné, et qui furent tes garants. Justement, l'ami Garriard, qui dînait hier à la maison, m'a dit que ton nouveau monde te faisait le plus grand tort et que, quand on serait bien convaincu de ton option pour la droite, tu n'aurais bientôt plus le groupe des vrais artistes à tes côtés.
Or, si je vois quels partisans tu perds, je ne vois guère que tu en acquières d'autres. Je ne conteste pas que ton marquis de Nécringel ne te comble de prévenances. Entendu : il est char-
mant, il ne dédaigne pas de se montrer en ta compagnie chez ses fermiers; de plus, il t'a fait une commande, et il doit en avoir pour toi le genre d'estime que les messieurs de son espèce ont envers quelqu'un qui leur gagne leur argent, ailleurs qu'aux nobles jeux de hasard, c'est-à-dire en travaux manuels. Et je suis convaincu aussi que cela coûte encore moins à monsieur le Comte, son beau-père, de te considérer comme l'égal de Théodore Rousseau pour les portraits et de Velasquez pour les paysages. Mais réfléchis à ceci : ta raison, ton unique raison d'être en cour auprès de ces seigneurs, ce sont les éloges que tes amis de la première heure ont pensés, dits et imprimés sur toi. Car, au banquet restreint de la haute vie, le mérite individuel n'est presque rien, l'individu en soi est trop peu de chose pour avoir droit à l'un des couverts très strictement comptés. Nul n'y est admis qu'en représentation, en qualité de représentant. On y représente tantôt des aïeux, tantôt des capitaux, ou des électeurs, ou encore des admirateurs et du succès.
Par conséquent, mon cher garçon, si tu veux conserver ton titre à piquer les assiettes de ce monde-là, i?e rebute pas la clientèle d'esprits ingénus et de cœurs enthousiastes, qui ont établi
ta notoriété et qui sont le seul appui solide d'un artiste.
Là-dessus, je te remercie de t'être informe affectueusement des nouvelles de mon intérieur.
Léontine tient très bien la maison, de telle sorte que, pour la première fois de mon existence, j'ai des économies. Je te souhaiterais une femme pareille, malgré la vivacité avec laquelle on déblatère contre le collage. Car, du train où je te vois parti, j'appréhende toujours que tu ne veuilles te lancer dans quelque liaison copurchic. Tu as du cœur, mon bon petit: et une de tes grandes dames, à linge fleurdelisé, ne te prendrait que comme passe-temps. Il faut te garer de cela surtout, encore plus que de tout, je t'en prie, parce que la tentation est sans doute forte et que la déception te serait rude.
Ce que Léontine a tout à fait de bon garçon, c'est de se plaire absolument chez nous et de ne faire la tête à aucun des camarades. Comme ça, Ton peut vivre selon le train-train qui me plaît, laisser venir les idées et en échanger avec les autres, dans la fumée des pipes.
L'ami Garriard vient presque tous les soirs, ou bien on le retrouve pour souper, après le spectacle, les soirs de premières. C'est là le seul
genre de sorties auquel tient Léontine, et que je lui accorde volontiers. L'autre soir, Garriard nous a lu le premier acte de sa pièce qui est fichtrement bien. Il y avait aussi là Jinker qui nous a joué, à quatre mains avec Mélanie, le morceau qu'il a composé pour leur mariage et qu'il intitule : « la Marche nuptiale des unions régularisées ». On s'est tordu. Et puis, on a discuté pour savoir si, Léontine et moi, nous ne devrions pas nous marier aussi, à notre tour. Mais à quoi bon? Nous n'avons à nous gêner pour personne; et rien ne nous manque. Du reste, Léontine a dit qu'elle ne le voudrait pas.
Quant à mon travail, je poursuis mon roman sur les caissiers. Garriard dit déjà que ça va être épatant. Il m'a d'ailleurs, lui-même, donné quelques bons détails sur des coups que le second mari de sa mère a faits avant de filer en Belgique.
Réponds-moi, petit frérot, que tu n'en veux pas à ton vieux de sa morale; et préviens-moi quand tu seras sur le point de revenir, pour qu'on ait les amis ordinaires avec un repas extra.
Ton
Cyprien Marfaux.
{Madame Vanault de Floche à zMonsieur Vanaulr de Floche, maréchal des logis de dragons en service de réserve, à zMortagne (Orne),
CHATEAU DE PONTARMÉ Par Chapelle-su r-Esvt
INDRE-ET-LOIK B
7 octobre iS()2.
Depuis que vous êtes parti, mon cher ami, il ne s'est point passé de jour que je n'aie voulu vous écrire, et, chaque fois, j'en ai été empêchée par des obligations de monde, auxquelles vous auriez été le premier à me recommander de ne point manquer.
Tous les après-midi, il vient des visites de voisins, à qui je suis naturellement présentée. Et ce sont des visites que je me dépêche de rendre, tantôt avec M. et M"^^ de Pontarmé, tantôt avec
le marquis et la marquise Jean de Nécringel, quand ce n'est ni trop loin ni trop fatigant pour la santé de cette dernière, ou bien encore dans la Victoria, avec la vicomtesse de Courlandon. Vous voyez que je travaille ferme; mais cela m'amuse.
On a ici l'occasion d'entrer en relations avec des personnes que je n'aurais eu aucune chance \^ de connaître, encore cet hiver, à Paris\|Les séjours de châteaux sont commodes à cet égard : en y employant bien son temps, on y gagne une avance de plusieurs saisons sur le total qu'il faut pour s'être poussé dans la société. C'est un peu comme les villes d'eaux ou les bains de mer, mais avec des choix de tout autre qualité. ^ A chaque visite, je déclare que vous regrettez ' bien d'être retenu ailleurs par votre service militaire, et que je serai on ne peut plus heureuse de vous amener à votre tour, à Paris. Nous aurons ainsi une introduction très correcte, pour l'époque des rentrées. Parmi les châtelains des environs, j'en connaissais la plupart de vue ou de nom; et il y en a beaucoup dont je m'étais dit qu'il faudrait, coûte que coûte, nous faire mettre en rapport avec eux. Le tout était d'être tout à fait bien présenté. Ça y est : j'ai pu constater
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que le patronage des Pontarmé était de premier ordre.
Les invités continuent à s'installer au château, qui finira bientôt par avoir l'air un peu garni. Il arrive certaines gens fort agréables ; et il en arrive d'autres dont je trouve, pour ma part, que l'on se passerait parfaitement.
Nous avons, en ce moment, le prince Silvère de Caréan, qui est un garçon tout jeune, mais tout ce qu'il y a de plus chic. Depuis qu'il est survenu, c'est visible que M. de Kcrbors est dégommé et qu'il le sent lui-même. D'abord, comme naissance, ça ne peut pas se comparer; et puis enfin, comme raffinement de manière, comme physique. Le prince Silvère a un teint de fleur rose, et tellement peu, si peu de moustache blonde, que même une figure de femme n'en paraîtrait que plus jolie d'en avoir autant. Vous savez ce que je dis toujours : quand les étrangers sont mal, ils le sont plus que n'importe qui; mais quand ils sont bien, ils le sont mieux que personne.
Par exemple, un étranger qui est ce qu'on peut imaginer de pire, c'est le baron Munstein. Nous jouissons de sa présence, depuis aujour- 4'hui midi; et je l'ai dès à présent en exécration.
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Du reste, vous et moi, nous l'avions déjà remarque sans savoir qui c'était. Vous rappelez-vous cet individu, l'année dernière, qui était au Gymnase, dans une baignoire, à côté de celle où nous étions avec la générale? Un petit tas d'homme, tout carré, avec une barbe en crin, et des dents si peu couvertes par la lèvre du haut, qu'il avait toujours l'air de rire, alors même que les scènes étaient le plus tristes... et dont je vous ai dit qu'il me faisait peur à regarder? A coup sûr, Monsieur, vous n'aurez pas oublié la gentille petite dame avec qui il était, et que vous avez cru reconnaître pour être une actrice ou une danseuse? Et moi, je ne pouvais pas me faire à l'idée qu'il y avait des femmes assez dégoûtantes, ou peut-être assez braves... Pouah!
Ce Munstein a amené sa fille, une grande pimbêche qui se donne des façons, comme s'il n'y avait qu'elle au monde. Je ne prétends pas qu'on ne puisse la trouver jolie; d'abord, elle est si riche! Mais elle n'a pas l'aspect jeune fille; elle n'a aucune amabilité, aucune déférence pour les femmes. Du reste, elle a également été presque impolie pour M. de Kerbors, qui était auprès d'elle à table, et qui, vous le supposez bien, faisait le beau et mille grimaces de physionomie,
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entre les côtelettes de ses favoris, « ses côtelettes pannées », comme les appelle Valentine de Nccringel.
C'est tout au plus si M'^^ Munstein a été polie à l'égard de ce pauvre prince de Caréan, qui s'était donné la peine d'installer, pour elle, le filet de tennis. Aussi je n'aipum'empêcherde dire tout bas, en passant près du prince : « Quelle chipie! hein? » Et je suis montée vous écrire. Et je vous préviens immédiatement que je renonce à faire aucune espèce de frais pour ces Munstein. Du reste, c'est facile de voir que l'on ne peut compter, devant leurs millions, que lorsque l'on commence à avoir trente-deux quartiers de noblesse. Eh bien! ils verront ce qu'ils compteront, devant moi! D'autant qu'il me semble qu'ils ne nous serviraient à rien. Enfin, vous me direz pourtant votre opinion là-dessus.
Anna de Courlandon est toujours bien alTectueusc envers moi. Elle est très contente que je me sois chargée de la coiffer, chaque jour, pour toute la durée du portrait que M. Marfaux entreprend d'elle. Anna a choisi, pour poser, une sorte de toilette de bal Empire, avec un corsage drapé, et des manches-ballon en velours dahUa. Je puis vous assurer que son décolleté est joliment bal-
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Ion aussi, et en fameux satin de peau. J'avais apporté mon ouvrage, aujourd'hui, à la première séance; mais comme M. Marfaux, qui d'ordinaire a la langue très bien pendue, n'a point articulé une syllabe pendant tout le temps que j'ai assisté à son travail, je me dispenserai dorénavant d'être assidue dans le pavillon de l'Horloge, où l'atelier a été établi.
Françoise de Trémeur me comble aussi de gracieusetés. Elle m'a fait de très charmantes jarretières, tout en ayant, quant à elle, sa préférence pour le système des rubans. Elle projette de partir à la fin de la semaine prochaine, afin de faire un crochet par Paris, où elle a des obligations, avant d'aller accomplir sa saison à Salies-de-Béarn. Je crois que Luxeuil lui aurait mieux valu ; mais ce n'est plus l'époque. Je suis montée deux fois à cheval, avec son mari et sa fille. Je considère comme une bonne action de distraire le plus possible M. de Trémeur, quoiqu'il déteste les amies de sa femme.
Enfin, des officiers sont venus en force, de Preuilly et de Bléré, pour prendre part à une partie de chasse. Us n'auraient pas été fâchés que l'on organisât une sauterie en leur honneur; et M''" de Ruan, conviées aussi, étaient de leur avis.
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J'ignore ce qui me recommandait au choix des uns et des autres; mais j'avais été désignée pour négocier cette affaire avec la maîtresse de maison. En tout cas, j'ai refusé de me mêler de rien, ne sachant pas jusqu'à quel point vous seriez ravi que j'eusse fait tant de vis-à-vis et de révérences à des messieurs vêtus et galonnés pareillement à ceux qui, en cet instant, peut-être vous envoient à la salle de police. Du reste, il n'y en avait, parmi eux, aucun de né ni d'important. Et je ne vous ai signalé cet incident qu'en manière de vous glisser comme quoi votre épouse ne vous oublie pas.
Tâchez de trouver le loisir et le courage de m'apprendre un peu ce que vous devenez, dans cette corvée qui sera bientôt finie.
Votre affectionnée, qui vous plaint et pense à vous,
Vanoche.
La marquise douairière de C^'cringel au prince de Caréan-Triolo, à Sorrente (Italie).
MANOIR DE BERTHELYS Par Sainl- Loup-Ies-deux-Ju mtaux