Peinture
Ilexiste aujourd’hui quantité d’artistes exploitant un principe de liberté dont la peinture a le rare pri- .
vilège.
Depuis un demi-siècle, le succès de peintres reniés, combattus par le pompiérisme officiel, avait semé peu à peu le trouble dans les rangs disciplinés de l'École; le parfait élève végétait, s’étiolait « hors concours » ; la pratique indépendante,
passionnée, douée, de la Jpeinture, l'emportait sur le caporalisme esthétique dont David, puis Ingres, nous avaient dotés, dont l’enseignement de la rue Bonaparte conserve la tradition.
Une nouvelle génération d'artistes ne rencontrait plus de difficultés pour intéresser l'opinion sans passer à la cimaise du Salon, pour vivre sans bénéficier des Sie ments de l'Etat.
Quelques indépendants avaient même connu Île succès commercial dépassant toute prévision. |
Les adeptes d’un art libre devenaient alors légion; leur activité s'exerçait à éclaircir la palette. La
peinture claire, après les années de peinture sombre, jouissait dejoyeux avènement ; on allait toujours vers plus de clarté, vers plus de lumière; pour intensifier les jeux de la . lumière on arrivait à la division des couleurs ; cette division conduisait à l'emploi de taches, de points ; ces points affectaient des formes variées, différenciant, opposant les artistes, soulevant des controverses : lequel était préférable du point rond, carré, cloisonné ou circon- .
flexe !
Entre temps, partisans et adversaires montaient d'un ou de plusieurs tons lechromatisme de leurs tableaux. La clarté exaltait les cou-
leurs, la matière pure : du rouge, du jaune purs, c'était si beau ! Les rétines habituées à la mollesse des huiles, des bitumes, des modelés au jujube, s'accoutumaient à la perversité du ton cru. On ne s'émouvait plus d’un faire cahoté, rugueux. On émancipait le choix des sujets ; on abordait avec désinvolture les plus nobles comme les plus vulgaires ; la nature-morte se révélait ainsi consolatrice de peintres inquiets ; elle excusait tout :
naïvetés, audaces, recherches, fantaisies, variantes. :
Bientôt, au Temple officiel des Arts, on ne disposait plus de l'usage exclusif du talent ; un artiste
Pa,
pouvait être qualifié de peintre sans médaille au Salon, sans prix de Rome, sans décorations. Les exemples s’accumulaient. Des groupements se formaient. Des marchands s’établissaient. Des amateurs prenaient position, Des jeunes gens s'informaient, se passionnaient, se dirigeaient.
Ainsi se constituait, vers 1900, la Société des Indépendants, réunissant des contribuables à tous carre- OUrS Se
Ex-mécontents des Salons ;
Innocents zélateurs du pinceau, jeunes filles ou vieux rentiers ;
Un groupe d'élèves de l'Ecole des Beaux-Arts, issus de l'atelier Gus-
tave Moreau, artiste ayant exceptionnellement professé l'amour plutôt que l'exploitation de son art;
Les pointillistes ;
Enfin, les isolés : ceux qui renonçaient délibérément à la consécration de l’École, se refusaient à subir un enseignement étroit et desséchant, destructeur de l’ardeur juvénile, et qui, d’instinct, étaient seduits par ce que représentait de généreux, de combatif, la nouvelle Société des Indépendants.
C'était un bel élan : tout d’abord désintéressé, le mouvement ne tardait pas à découvrir des caractères soucieux de contingences. Entre les organisateurs s’élevaient des
. compétitionséchappantau domaine
de l’art pur et touchant aux intérêts domestiques.
Chaque exposition nouvelle des Indépendants offrait une surenchère d'effets outranciers; le public ne venait plus au devant d’un effort sérieux, il venait pour s’ébaudir bruyamment, pour conjurer la neurasthénie ; l’attention était accaparée par l'ouvrage le plus excessif.
Constatation mise à profit par les plus roublards d’entre les expo-
sants. Ceux-là même qui avaient le
don de peintre l’immolaient à la vogue. C'était à qui oserait davantage. La peinture passait à un autre plan. On vit des exposants appor-
ter, la veille du vernissage, un bariolage papou, encore tout frais, afin que nul concurrent n'eût le temps matériel de surpasser sa dernière audace, bénéficiant du badaudisme public.
T'elles les scènes épisodiques de Guillaumeau Salonde la Nationale, telles certaines mosaïques de couleurs et detraits aux Indépendants étaient destinées à rassembler la cohue.
Les auteurs de ces calculs ne se méprenaient pas en matière de réclame artistique. |
Un artiste nouveause croit moins obligéàproduireune œuvresérieuse qu'à soigner sa publicité ou à im-
poser son nom par n'importe quel artifice,quitte à revenir ensuite à de probes ouvrages.
La foule,le tintamarre autant que l'amateur, l'acheteur guident le goût. L’outrance s'impose par autosuggestion. Le détracteur d’hier se rend apologiste demain. Puissance rétroactive : le plus enclin à la norme devient le plus excessif, jusqu’à complète perversion — maladie du sens esthétique.
Epidémie contaminant même des individus sains, avisés : Octave Mirbeau, par exemple, se méprenait manifestement. Il accueillait ce que l'avant-garde des Indépendants comptait de plus insensible, de
plus froid sous des apparences tumultueuses. HN
Les amateurs étaient dans l’incertitude : entre tant de nouvelles vedettes captant sans cesse la faveur, l'attention, qui donc les méritait vraiment ? Quel boniment sur les tendances de la peinture moderne devait être pris à [a lettrer On lächait l'élu de la veille pourunautre outsider, sans conviction, par entraîinement. L’extraordinaire faisait prime.On agiotait su rla'peinture qui seravalait aux usages du commerce d’une denrée : offre et demande.
Le lucre inspirait la production des peintres, en concurrence comme lesreprésentants de firmes adverses,
Les jugements des peintres sur les peintres affectaient prudence, réserve : passé le temps des plaidoyers chaleureux, désintéressés en faveur de tel ou tel ! Il convenait de s'exprimer discrètement,en admettant ou en éliminant tout par éclectisme de la louangeoude la cnHQue à rebours.
Des peintres ayant mesuré le snobisme moderne renonçaient à s’imposer parleur talent : certains réservaient à leurs concurrents retardataires une surprise qui témoignait d’ingéniosité et de | Doi de notre temps.
On avait demandé à la violence des couleurs tout cequ'’elle pouvait
rendre ; on avait représenté les objets de guingois ; on avaît provoqué de l’attendrissement sur un douanier authentique, pauvre agrandisseur dephotographies, Angelico de la bêtise, afin de détourner l’attention sur un point mort: il fallait trouver mieux. |
Quelques artistes (lassociation fortifie les entreprises) s'entendaient pour exposer, auprès de ceux qui s'obstinaient dans les tons purs, un ensemble de toiles où tous les objets offraient un aspect de tuyaux de poële, de cornets, de polyèdres, de toutes sortes de constructions géométriques dans une gamme monochrome.
Proscription de la couleur.La peinture tournait au schéma, à l’épure :
« Madame, Monsieur, donnezvous la peine d'entrer, voici la démonstration : nos œuvres sont l’application de principes ; elles sont . une haute manifestation de la conscience ; elles sont un redressement de la confusion dans laquelle s’évanouissaient les beaux-arts. Une tache de couleur ! cela n'existe pas.
L'esprit humain se refuse à l’absorption de signes non limités ; il exige des lignes, des tracés — un dessin. L’art ne peut se passer d’armature, pas plus que la société de lois. Nos conceptions haussent la peinture à une universalité qu’elle
n'avait jamais atteinte : elles la rattachent aux mathématiques, à la mécanique, à l'électricité: et — Madame, Monsieur, nous sommes au siècle des réalités ! » . Un poête funambulesque 'se délecte de l'amusante spéculation ; il donne à ces paradoxes l’amplification, le secours d’un verbe acéré.
L'impulsivité des esprits se prend à l’amorce, s’adapte à la formule, au moule prismatique.Dans les tableaux, fleurs, corps, nuages s’ordonnent par compartiments célébrant le culte de l'angle, de la ligne brisée, alors que la nature semble plutôt rythmée selon des courbes.
Les protagonistes de ces élucu-
( À Que ral p LA T 12 21 ‘à À #4 + ANNE. SALE OCR
brations se trouvent bientôt débordés par l'adaptation croissante de leurs procédés. Les débutants se prennent au sérieux; ils mettent de
la gravité dans leurs palabres ; ils - arborent les lunettes et la redingote
de Herr Professor ; ils fondent des académies ;ilsenseignent. Touchant retour des choses, leur enseignement rejoint celui de l’école municipale où l’enfant apprend à cons-
truire une figure au moyen de lignes géométriques, de points de
repère — celui de l’École des Beaux- :
Arts où le dessin est un dogme.
L'indépendance, l'anarchie, la liberté ramenaient une fois de plus à la servitude.