EXPLICATION DE PEINTURES
PLANCHES I. n. ET UI.
On peut compter parmi les plus belles institutions des anciens les jeux solennels établis dans divers endroits de la Grèce , mais 2)articulièrement à Olympie . Ces réunions , auxquelles les peiqdes de la Confédération Hellénique ^’omoient seuls prendre part , en leur ins2>irant les seutimens d' une bienveillance réciproque , eurent les plus heureux effets sur la civilisation ' . Elles contribuèrent aussi puissamment à dévelo^ijier cet esjjrit d’émulation, et cet amour de la gloire , qui [^orta les Grecs à de si grands exjTloits , et leur lit acquérir tous les genres de siqjérlorité .
Les auteurs anciens “ ont transmis d’ amjjles détails sur les lionneurs rendus à ceux qui rerajrortoient des f)rix dans les divers exercices de ces jeux ^ . La Poésie et la Scul^îture s’ emjjressoient à l’envie d’immortaliser leurs noms, et nous sommes redevables à ces victoires d’ un très-grand nombre d’ ouvrages de 1’ art , et de pu'oductions littéraires .
Dans les [tremières Olymjjlades , on s’ occupa jtrincipialemeut d’ exercices gyiuxiastiques ; mais dans la suite , lorsque le luxe eut fait des [irogrès , un spectacle jdus brillant qu’ offrolent les courses de cbars attelés de deux ou de quatre cbevaux , attira plus jtartlculièremeut 1’ attention . L’ occupation favorite des hommes riches était d’ entretenir et de dresser des chevaux , qu’ ils faisoient courir dans les divers jeux ^tuWics .
(1) DioNYStus IIalicarnassensis . de Lysia, cap. xxix.
(2) PoTTEiv , Arcliüeol. Graeca . lih. n. cap. i\.
(3) üne vicloire dans les jeux , surtout dans ceux célèbres à Olyinjiic , assuvoit à celui qui V avoit remportée le bonheur et i’ immortalité .
O vncm J'i , AoijraY 1 Ëitroi fie^iTOKmtv tvJ'tar
AfSAwr y 'iY(Kty .
Pisdar. Olymp. Od. i. vers. 157-9.
Metaque fervidis Evitata rôtis , palmaque nobilis Terrarum dominos eveliit ad Deos .
Horat. Od. lib. r. Od. 1. vers. l\. et seq.
(4) Potier Arcliaeologia Graeca. lib.ii. cap. 21.
On déployoit dans ces occasions la plus grande magnificence . Alcibiade ' envoya jusqu’ à sept cbars concourir aux jeux Olympiques , et eut le bonlieur d’ y remporter le premier , le second et le quatrième prix . Les Rois ne dédaignoient pas de se jneltrc au nombre des concurrens ; et on trouve dans la liste des vainqueurs Gelon et Hieron , Rois de Sicile , Arcbelaüs et Philippe , Rois de Macedoine , Princes les plus illustres de leur siècle .
Outre les quatre grands jeux communs à tous les Grecs ; chaque jteuple , chaque ville même en avait qui lui étoient jiarticuliers , institues par un motif religieux , ou en honneur de morts illustres , ou jjour célébrer quelque évènement important ; Les villes de la Sicile celle d’ Agrigente sur tout, se distinguèrent par le grand nombre de chars et de chevaux qu’ elles entretenoient jiour ces exercices . Lorsque Exaenèle , citoyen de cette ville , y rentra ajtrès avoir été couronné dans la 92 Olympiade ^ , un grand nombre de chars , parmi lesquels ou remarqua trois cents attelés de deux chevaux blancs , allèrent à sa rencontre . G’ est près d’ Agrigente , que le beau vase , dont les détails sont figurés Planche I. à III. a été trouvé , et jirobablemeut y aura été fabriqué . Le sujet qu’ il jjrésentc , rappelle en effet le goût des anciens habitans de cette ville .
La peinture qui occupe la partie supérieure du vase , est relative à tme victoire à la course de chars ; elle peut se diviser en deux parties , comme offrant deux actions . La première partie retrace 1’ instant oîi un jeune homme , qui a devancé ses rivaux dans la lice , se présente devant le Président des jeux '* pour recevoir le prix de la victoire ® . Le jeune homme est debout sur son char , légèrement penché en arrière , et fort attentif à con-
(1) Plutarchu.s , in Alcilfiatle .
(2) Les chars représentés sur les médaitlcs de Syracuse . Catane . Himera,et autres villes de la Sicile et de la Grande Grèce , sont allusils à des victoires remportées dans les jeux publics par des citoyens de ces villes. V. Toruemuzza , Peli.erin, Hu>ter, etc.
Les poètes ont donné 1’ épithète d' Eua^^üTes à Cyrène , et à diverses autres villes , d’ après le grand nombre de chars qu’ elles entretenoient. Pindar. Pyth. Od. IV. vers. i3,
(3) Diodor. Sicul . lib. xiii. cap. 8a.
(4) Ceux chargés de distribuer les prix, et de déci-
der sur tous les dirTérends qui pouvoient s’élever pendant les jeux, étoient appelés jSpa-^itç et .
SoPHOCLES , Electra vers. 602.
On les nommoit aussi . ttitf-ujtivxrai , ayciiva.f)(ei , ayuvoJ'iKo.i , et aux jeux Olympiques '«AAarsc/’ixai . Pau- SAN. lib. V. cap. 10. Poi.Lux lib. ni. cap. 3o.
On auroit pu penser que l’ artiste a eu intention de représenter le moment où celui qui a remporté la victoire , se présente devant les juges qui en décernoient le prix; mais, ne voyant ni la meta, ni la couronne ou la palme , on a préféré 1’ explication proposée .
duire ses quatre clievaux dans leur course rapide . A ses côtés est une femme qui semble le protéger , le tenant embrassé du bras gauche , tandis que de 1’ autre main , dont elle tient l’aiguillon ' destiné à animer les chevaux, elle l’aide à ajuster les rênes, et les empêche de se confondre .
Cette femme “ est probablement nikh la victoire , que les anciens ont souvent représentée sans ailes ^ . La présence , et l’ action de cette Divinité , indique qu’ elle favorise le jeune concurrent , et que son succès est assuré .
Deux femmes , dont l’ une devant , et l’ autre à côté des chevaux , paroissent indiquer le chemin à suivre . Elles semblent être des Nymphes '* dont l’attribution, suivant les anciens, étoit de communiquer aux mortels les bienfaits des Dieux ® .
Dans la seconde partie , on voit encore le même jeune homme , qui après avoir remporté le prix de la course , part , et retourne dans sa patrie . Il est debout sur son char , mais au lieu de la victoire , dont il étoit accompagné dans la peinture jtrécédente , il tient entre ses bras une jeune femme , sans doute son épouse , reconuoissable au voile ® dont sa tête est couverte , attribut des nouvelles mariées . C’ étoit F usage des artistes anciens de représenter ceux qui avoient remporté des prix dans les courses , accompagnés de leurs mères , de leurs éjiouses , ou d’ autres personnes qui les intéressoient i . Dans le trésor de Delphes , les habitans de Cyrène avoient dédié un char sur lequel étoit Battus , et sa mère Cyrène qtii tenoit les rênes ® . Pelops et Ilippodamle étoient représentés sur un char dans plusieurs monumens , entre autres dans une peinture
(1) KeyT?»/. Homer . lib. xxui. vers. !\'So.
(2) Les vainqueurs aux courses etoîent souvent représentés dans un char avec la victoire à côté d’ eux, ou qui les couronnoit . Paüsan. lib. vi. cap. 12. et 18.
Chez les Romains, les triomphateurs étoient figurés de la même façon .
Au reste , il convient de faire remarquer , que celte figure pourroit être une personnification de la patrie de celui , qui va entrer dans la lice .
(3) Millingen . Peintures de Vases . pag. 70. et 72.
(4) Betx.^a , A»ei ts , Xapiv ^paTUci (piparai .
Oepheüs . Hyran. in Nyraphas , i>ers. i5.
(5) Ces deux figures pourroient être .Aper» la Vertu , et EvxAfitt la Gloire , ou quelques autres vertus
personnifiées . V. Pindar.
(6) ‘h/' fç-aArai ror yapiixti Tpvfrty aprt Ttir 5rape»av a.ya.v.a.Kv'jnuTa. . P«1L0stratüS . Icones . I. Cap. 17.
Dans les mariages Grecs , 1’ épousée étoit toujours voilée . C est d’ après V usage de lui lever le voile ^ ( J à son arrivée dans la maison de 1' époux ,
que le jour des nôces étoit appelé avaxaAua-THpitt . . . PoLLUx . lib. m. cap. ni. 37. , et mon ouvrage intitulé , Peintures de Vases page 66. not. 2.
(7) Parmi les statues des vainqueurs aux jeux , dédiées à Olympie j on voyoit Lampas , citoyen de la ville de Pbilippi en Macedoine , sur un char avec une jeune vierge à côté de lui. Pausan. lib. \\.~cap. 5.
(8) Pausan. lib. x. cap. xv.
décrite par Philostrate ' ; dans le has-relicf du fronton du temple de Jupiter à Olympie , et sur le manteau donné par Minerve à Jason , décrit par Apollonius de Rhodes ” ; non que Hippodamie fût effectivement sur le char pendant la course , dit le Scholiaste , mais afin de faire connoître quel eu était le hut , et le prix.
Il se pourrait aussi , que la femme représentée dans le char ait été en effet le prix de la victoire , que le jeune homme vient de remporter . Libys , Roi de la Cyrénaïque ^ voulant marier sa fille, et donner à ses noces le plus grand éclat possible, Institua une course de chars, et fit publier, que sa fille seroit la récompense du vainqueur , suivant l’ exemple de Danaüs 't , qui disposa ainsi de •ses cinquante filles .
Revenant à la peinture ; à côté des chevaux , Apollon tenant une branche de laurier, fait connoître que c’est aux jeux Pythiens , que la victoire a été remportée . Cet ainsi que Pindare décrit Neptune comme donnant lui même à Xénocrate ^ la couronne des jeux Isthmiques . Au reste, cette figure pourroit aussi représenter le Jeu (aton) Pythlen ® personnifié. Un jeune homme précède le char, il est vêtu d’ une chlamyde , armé d’ une épée , et de deux lances , sa Causia , ou chapeau Thessalien est rejeté en arrière ; cette figure indique le cortège ^ , qui accompagnolt dans ces occasions le vain^ queur . Uorsque des Rois , ou des personnages de distinction allolent sur des chars , il se falsoicnt précéder par quelqu’ uu de leurs officiers à pied . Philippe ® courut armé devant le char de son frère Lyslmaque , Roi de Thrace pendant cinq cents stades .
Une femme placée derrière le char se retourne , comme pour jeter un dernier regard, et dire adieu au vainqueur. C’est nikh . . la victoire qui ayant rempli sa tâche , prend congé du Héros . Peut-
(i) Philostbatüs . Icônes, lib.i. cap. 17. des Med. tom.n. pag. 466. n. 346.
(2) Arcosaot . lih. I. vers. 754.
(3) PiNDAR. Pylli. Od. IX. vers. 207.
La palaestra étoit personnifiée comme une femme tenant une branche d' olive , dans une peinture antique décrite par Philostrale . Icônes . //i». ii. cap.Z^.
(4) On a cru voir cette course instituée par Danaüs sur un beau vase du Musée Britannique publié par D’ Hancarvili-e tom. i. page i3o. et Museo Pio Clem. tom. !i. pag. 7.
(7) Cette figure pourroit encore représenter 1' ectiyer ( ) du vainqueur . Dans le bas relief du fron-
ton de Jupiter à Olympie , où la course de Pelops , et d’Ænomaüs étoit représentée , les écuyers étoient placés devant leurs chars respectifs . Pausan. lib. v. cap. x.
(6) Le Jen AE£iN est personifié sur une Médaillé de la ville de Nicée en Bitliynie comme un Athlete posant de la main droite une couronne sur la léle , et tenant de la gauche une palme , Mionnet . Descriplion
(8) Quiktüs Curtiüs . lib. viii. cap. 2. Svetonius, in Galba , cap. 6.
être est-ce une Nymphe, ou quelque personnage allégorique. Pindarc dans une de ses odes ' , invoque Echo , ou la Renommée , et lui dit, d’aller jusques dans le royaume de Pluton proclamer la gloire du vainqueur .
Il reste à rendre compte du groupe de trois femmes , qui forment une danse , et occupent l’ espace entre les deux actions . Ce sont les Heures * , dont les fonctions comme celles des Nymphes , étoient de répandre sur les mortels les hienfaits des Dieux . Ou
pourroit aussi par un motif semblable voir dans ce groupe les trois
Grâces ^ .
A l’ égard des diverses ligures accessoires , qui paroissent dans cette composition , et dont 1’ explication paroitra au lecteur offrir tant d’ incertitudes , il convient de lui rappeler , que les Grecs
étoient dans 1’ usage de représenter les qualités morales , et meme des objets jihysiques , sous des formes humaines de 1 un ou de 1 autre sexe ; sans leur donner , suivant 1’ usage adopté ensuite par les Romains , des symboles qui les fissent reconnoitre . C est probablement ce qui a engagé les premiers à écrire les noms au-dessus des divers personnages ; ou peut-être que cet usage d’ écrire les noms ,
dispensait-il d’ajouter des symboles. Ainsi, dans les monumens anciens , ou le secours des inscriptions manque , on sent combien toute explication de figures allégoriques doit être hypothétique .
11 doit toujours exister une grande analogie entre les idées des poètes , et celles des artistes d’ un même siècle ; comme T auteur de ces peintures a vécu dans un temps peu postérieur a Pindare , c’ est dans les odes de ce poète , que j’ ai puisé l’ explication du monument '* dont il est ici question .
(1) PiNDAR. Olynip. XIV. vers.
(2) Ce n’étoit pas à une certaine division de la jour-
née, mais aux saisons de l’année que les anciens donnoient le nom ù! Heures . On en compta d’ abord deux scidement , ensuite trois , dont les noms étoient . Aiah . Dicè.,la Justice Eirénè^la Paix.,QX. Europia.
Eunomia . Pindau. Olymp.xiii. vers. 6-9 IIesiod. Theogon vers. 902. Apollodorüs . îih. i. cap. 3.
Selon IloniiTC dans son liymne à Apollon . Elles étoient conijtagnes de ce Dieu . Lorsque Venus sortit du sein de la mer , elle fut reçue par les Heures , qui la revêtirent de scs babils immortels . Les portes du Ciel furent confiées à leurs soins. Elles furent repré-
sentées av^c les Grâces sur la couronne de Jupiter, et sur celle de Junon , et on les considérait de même que les Grâces , comme chargées de transmettre aux mortels les bienfaits des Dieux . V. Theocrit. , Idyl. xv. vers. io5. PiNDAR. Olymp. xm. vers. 23. et Scbol. ibid. Callimachus . Epigram. 5o. WinKEtMAX Mon. Ined. pag. Visconti Museo Pio Clem. tom. v. pag.io.
(3) PiNDAR. Olymp. XIV. vers. 7-10.
(4) Les chars figurés dans ces peintures présentent une particularité fort remarquable : une pièce de bois fixée vers 1’ extrémité du timon ( ^v/u-eç ) à l’endroit où il est croisé par le joug ( Zuye« ] s’élève perpendiculairement , au sommet est une ouverture ( ent®üAoç ) par la-
La partie inférieure du vase offre d’ un côté Planche II. une danse executée par un Satyre, et deux Mænades ; le Satyre est couronné de lierre , et une peau de faon est jetée sur son bras : à terre est un rhyton ' cpi’ il a laissé tomber. Une des Mænades tient une torcbe ardente; l’autre un thyrse , et une outre de vin. L’action de ces trois personnages est fort animée, et rappelle la danse appelée Sicinnis ’ .
Du côté opposé Planche III. est une autre scène Dionysiaque . Deux Satyres pioursuivent deux Nymphes , ou ftlænades . Une d’ elles offre à celui qui la poursuit , une outre de vin ; par dessus une double tunique, elle porte l’ liabillement appelé diplhera formé d’une peau de faon , ou de quelque autre animal ; ses longs cheveux flottent sur ses épaules . L’ autre Mœnade est couronnée de lierre , et porte par dessus sa tunique un ample manteau . Elle tient , ainsi que sa compagne , un tliyrse .
Le goût , et le sentiment qui régnent dans ces compositions sont au-dessus de tout éloge . Le dessin sans être correct , est hardi et indique une main habile . Au mérite d’ une parfaite conservation , le vase réunit une forme des plus gracieuses , une terre , et un vernis de la plus grande liuesse . Tout se combine pour faire placer ce monument au premier rang parmi ceux de ce genre qui nous sont parvenus . Il est digne enfin de ce goût exquis , qui distingua , suivant le témoignage de Diodore ® , les anciens babitans d’ Agrigente .
quelle passent les rênes des chevaux . Celte pièce de bois est probablement ce qu' on appeloit 'ea-raf .
A la partie inferieure de V hestor on fixoit le joug , ail moyen de courroies , ou d’ un grand anneau de fer . lIoMER . Iliad. //i. xxiv. verj. 272. Pollux lib. 1.
cap. X. 146-
(1) PyTfl» . Corne d'animal dont on se servoit pour boire .
(2) Athenæus . lib. I. cap. 17. Pollux. lib, iv. 99.
(3) Diodor Sicul . lib. xni. cap. 8g.