X. — Considérations physiologiques et pathologiques
Dans le cours de cette étude, nous avons cherché à indiquer plus ou moins succinctement la majeure partie des questions de nature à intéresser l’hygiéniste, c’est-à-dire, toutes celles qui peuvent influer sur la santé publique; passant rapidement sur les unes, insistant de préférence sur celles qui sont généralement peu connues, nous avons voulu esquisser le tableau qu’olfrentà l’observateur la ville de Pékin et sa population. Ce serait cependant rester incomplet et laisser une lacune regrettable, que de ne pas montrer aussi le résultat de tout cet ensemble, de négliger quelques considérations physiologiques et pathologiques ; ce serait ne pas tirer des données une conclusion impérieusement réclamée par la logique même.
Déjà, à propos de telle ou telle question hygiénique, les faits pathologiques ont trouvé une place naturelle. En parlant de la prostitution, nous avons dû dire quelques mots de la syphilis. Mais la majeure partie de ces questions n’a pu encore être indiquée. Nous le ferons ici aussi brièvement que le comporte le cadre spécial dans lequel nous avons voulu nous renfermer. Il nous sera impossible d’être complet. En Europe, le médecin trouve pour ses recherches tous les éléments nécessaires; à Pékin, nous ne pouvons juger que par une observation de quatre années, fatalement très-réduite.
Le mouvement de la population, le rapport des décès aux naissances, élément si important de l’étude d’une
race, puisqu’il en résume la vitalité, manque absolument à l’observateur; pour les Tartares, il existe un contrôle militaire impuissant à fournir un résultat précis, puisque toute la partie féminine n’y figure pas. Le seul fait à établir pour la Chine en général est le nombre exubérant de la population, forcée d’émigrer soit en Tartarie, soit dans l’Inde, l’Océanie et l’Amérique, afin de chercher ailleurs la vie qu’un sol surchargé est impuissant à entretenir. Il doit donc y avoir en Chine un gain continuel des naissances sur les décès. A Pékin néanmoins, la dépopulation est trèsactive, ce qui tient à des causes multiples que nous avons indiquées ; on peut augurer cependant que, parmi l’élément qui reste encore sédentaire, le chiffre des naissances l’emporte continuellement sur celui des décès. En principe, tous les Chinois sont mariés ; les unions sont fécondes, les enfants semblent en nombre considérable, les cas de longévité sont communs, tout semblerait donc assez prospère, s’il ne fallait pas tenir compte de la mortalité effrayante dans le jeune âge et des épidémies qui moissonnent les adultes. Pour que, malgré ces causes destructives, la population, subsiste encore sans trop péricliter, force est donc d’admettre une loi de compensation, une proportion de naissances supérieure à celle des décès.
Si l’individu a pu franchir les dangers multiples qui entourent la période infantile, il a de grandes chances de vie à Pékin. Toute famille compte parmi les siens des membres âgés; les centenaires même ne sont pas rares. Quant à la proportion des décès entre les deux sexes, elle doit évidemment être défavorable au sexe féminin; dans l’enfance, la fille est moins entourée de soins; femme, son rôle effacé, sa vie sédentaire ne saurait la placer dans des conditions aussi favorables que l’homme.
Le développement de l’individu sous le climat de Pékin n’a pas ce caractère hâtif que l’on rencontre dans les climats
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chauds; au contraire, l’enfance semble se prolonger assez longtemps et la taille définitive n’est guère acquise que vers vingt-cinq ans ; c’est aussi à cet âge qu apparaissent les premiers duvets de la barbe, mais on sait que chez 1 Asiatique elle est toujours assez grêle; cette rareté n’est pas seulement bornée à la face, mais à tout le système pileux : la poitrine, les membres sont généralement glabres, ainsi que le pubis; cette disposition est presque la normale chez la femme.
Les mariages sont cependant très-précoces ; il n’est même pas rare de voir, ainsi que cela se pratique dans l’Inde, unir entre eux des enfants en bas âge, mais les deux époux ne vivent ensemble que lorsque, nubiles tous les deux, ils paraissent aptes à la procréation; on se trompe, cependant, car le jeune garçon de seize à dixsept ans n’est pas encore bon reproducteur, et les jeunes filles viennent à peine d’être réglées. La menstruation s’établit d’ordinaire vers treize ou quatorze ans et se prolonge jusqu’à quarante, au plus; elle est régulière, mais très-peu abondante. — Les unions entre jeunes gens audessous de vingt ans sont peu fécondes pendant les premières années; lafemme fait facilementdesfausses couches; ce fait est généralement reconnu, mais on n’y attache peu d’importance, car, à partir de la première couche normale, les grossesses se succèdent rapidement. Les Chinois n’ont pas encore l’idée que l’on voudrait chez nous élever à la hauteur d’un principe social, de limiter le nombre des enfants aux ressources du ménage, et, comme les malheureux de tous les pays, ils ont des enfants tant que leur femme peut en mettre au monde. Pour les individus, il y a un inconvénient réel, mais la société y gagne en se maintenant et progressant malgré les chances de destruction dont elle est entourée. Nous avons dit que les avortements se pratiquent à Pékin sur une vaste échelle; nous ne croyons pas que les
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amours légitimes soient souillées par ce crime; il trouve son origine plutôt dans les liaisons adultères, incestueuses ou même simplement irrégulières; les veuves, que la loi, aussi bien que l’usage, condamne à une éternelle chasteté, fournissent un contingent nombreux à ce genre de criminalité.
L’allaitement des enfants se fait le plus souvent par la mère; dans les grandes familles on a recours à des nourrices, mais très-rarement à l’allaitement artificiel. L’époque du sevrage est singulièrement reculée; il n’a jamais lieu avant deux ou trois ans, souvent au delà, se prolongeant jusqu’à quatre et cinq, alors que les enfants peuvent déjà manger de tout, et que le lait maternel n’est plus pour eux qu’un hors-d’œuvre. Il est à supposer que cette pratique n’est si répandue que dans l’idée préconçue de s’opposer ainsi au retour de la menstruation et par suite à une nouvelle grossesse.
L’éducation physique des enfants ne paraît pas à Pékin l’objet de préoccupations spéciales. Comme régime alimentaire ils suivent celui de leurs parents, et comme gymnastique ils ont leurs jeux, entièrement semblables à ceux des enfants d’Europe. Quelques-uns cependant rappellent les exercices en honneur dans l’ancienne Grèce, le disque, l’arc, la course, une sorte de pyrhique. Ces jeux violents sont le propre des Tartares, qui les continuent parfois pendant l’âge mûr et arrivent à un singulier degré de force et d’agilité. Chez les amateurs passionnés de cette gymnastique, on constate un réel entraînement; les muscles secs, dégagés de tissu adipeux, ont la dureté du marbre et peuvent produire un effort considérable.
Le suicide est commun à Pékin; sa fréquence relative ne peut être calculée exactement, et cependant elle est appréciable. Comme partout, les chagrins, la grande misère en sont les causes efficientes; le scepticisme religieux de
la race chinoise doit y pousser encore aussi bien que l’institution de la polygamie. Sous leur enveloppe calme et froide, les femmes cachent quelquefois des passions profondes; la jalousie leur est commune et l’intérieur des familles est souvent le théâtre de drames intimes qui se dénouent par un crime ou par un suicide.
Lorsque de grands personnages ont encouru une disgrâce et que la peine de mort a été prononcée contre eux, la clémence souveraine autorise quelquefois, comme jadis en Orient, le suicide du coupable. Enfin, il est un motif de suicide entièrement propre à la Chine, c’est le suicide par haine ou par spéculation. Un malheureux désespéré va se suicider chez son ennemi, chez un riche, et d’après la loi celui-ci devient responsable de sa mort; il ne peut se racheter de la peine capitale qu’en payant des amendes considérables et une forte indemnité à la famille de la victime.
Les modes de suicides les plus communs sont la strangulation, l’empoisonnement par l’arsenic ou le lou-choué , cette substance corrosive, dont nous avons parlé au chapitre de l’alimentation, et enfin l’asphyxie par une feuille d’or. Ce dernier procédé est celui des mandarins disgraciés, il ressemble assez à celui qu’emploient quelquefois les nègres en s’asphyxiant par une convulsion volontaire de la langue en arrière. On prend une feuille d’or laminé, un peu plus épaisse que celles avec lesquelles on dore les métaux, et la plaçant devant la bouche, on fait une violente aspiration ; la feuille vient se placer sur l’entrée de la glotte, s’enroule probablement autour de l’épiglotte et obstrue plus ou moins complètement le conduit aérien. Les Chinois croient avaler l’or et le regardent comme poison; mais, en raison du procédé employé, l’asphyxie est évidemment la cause réelle de la mort.
Dans le court exposé pathologique que nous désirons
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présenter ici, il semble naturel de suivre comme classification un ordre tendant à envisager les maladies au point de vue de leur étiologie. Nous les diviserons donc en : 1° affections dérivant du climat et des saisons; 2° affections tenant au sol, à sa constitution; 3° affections tirant leur source de la mauvaise hygiène privée ou publique; lx° endémo-épidémies; 5° maladies accidentelles.
I3 Maladies climatériques et saisonnières. — A Pékin, en raison de la constitution du climat, qui est de la nature des climats extrêmes, on ne saurait, à vrai dire, décrire de maladies climatériques, celles-ci n’existent réellement que dans les climats sensiblement constants. Pendant Phiver, la pathologie se rapproche de celles de la zone froide; pendant l’été, au contraire, de celles de la zone tropicale, avec cette différence que le fait même de la variation des saisons vient apporter à l’organisme une force de résistance qu’il ne trouverait pas dans la continuité des mêmes phénomènes climatériques.
En hiver, les affections rhumatismales, avec toutes leurs localisations, sont fréquentes; dans l’appareil respiratoire, elles en attaquent les divers éléments anatomiques; la pneumonie est en particulier commune; chez les individus anémiés par la misère ou d’autres causes, elle prend rapidement la forme chronique. Les produits inflammatoires s’organisent et amènent cette phthisie si facilement confondue avec les résultats de la tuberculisation.
La phthisie pulmonaire est certainement l’une des principales causes de mortalité, nous l’avons observée à toutes ses périodes; des hémoptysies d’une abondance remarquable déterminent de nouvelles réactions inflammatoires, et bientôt le poumon se creuse de cavernes. Cette fréquence de lésions pulmonaires graves est manifeste; comme dans presque tous les pays, elle est en rapport avec la misère de la population et son encombrqment dans des locaux
insalubres. En admettant, en principe, la contagiosité du tubercule, l’observateur impartial voit à Pékin des faits de nature à corroborer cette doctrine; si la contagion se produit, comme tout le fait supposer, soit par voie de contact, soit surtout par la voie de produits tuberculeux rejetés avec les crachats, nulle condition n’y paraît plus favorable que le confinement des familles pendant l’hiver sur les camps, dans des maisons mal ventilées et maintenues dans un état constant de malpropreté.
On peut donc, sans grande chance d’erreur, regarder la gravité spéciale des affections pulmonaires comme due à ces deux ordres de causes : impuissance d’un organisme débilité à réagir contre les phénomènes morbides, milieux éminemment favorables à la contagion d’éléments spécifiques.
Les conjonctivites sont plus communes en hiver qu’en été, elles sont fréquemment dues aux refroidissements et trouvent un puissant auxiliaire dans la poussière soulevée par les vents toujours violents à cette époque; elles se prolongent indéfiniment sous l’influence des traitements inal dirigés par des mains inhabiles, et l’affeetion devenant évidemment contagieuse se propage aux divers membres d’une même famille.
A cette saison, on observe toutes les variétés de congélations, depuis l’engelure jusqu’à la mortification de membres entiers; ces derniers accidents sont communs chez les mendiants. Enfin, la mort elle-même arrive souvent chez ces malheureux, qui, épuisés par la faim, passent sans abri les froides nuits de l’hiver. Par contre, on rencontre aussi dans cette saison des brûlures très-sérieuses : endormi sur le camp surchauffé, à moitié engourdi par les vapeurs d’oxyde de carbone, le Chinois tombe sur le foyer même et ne se réveille que lorsque les lésions sont déjà profondes; d’autres fois, le camp atteint
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une température telle que les parties du corps qui touchent directement la brique sont plus ou moins atteintes sans que le dormeur en ail conscience.
La saison d’été, ou plutôt celle des pluies, amène avec l’humidité du sol, le développement de miasmes qui engendrent de nombreuses fièvres d’accès; les environs des lacs et prises d’eaux sont particulièrement frappés. Ces fièvres sont irrégulières, elles prennent souvent la forme rémittente, très-exceptionnellement la forme pernicieuse. La saison des pluies ne durant que trois mois et une sécheresse absolue s’établissant à la suite, ces fièvres n’ont pas le temps de débiliter profondément l’organisme et d’y établir une cachexie palustre bien rebelle. Mais, de concert avec ces fièvres apparaissent des diarrhées et des dysentéries intenses, tenant bien plus à des causes miasmatiques qu’à l’abus de fruits ou de boissons glacées. Il est à remarquer, en effet, qu’elles frappent surtout la population des parties malsaines de la ville, le sud de la ville chinoise en particulier, et qu’elles se localisent dans certains amas de maisons ; elles dépendent donc d’une cause locale et non individuelle. Ces dysentéries se rapprochent entièrement de la dysentérie classique des pays chauds avec hémorrhagies foudroyantes et sphacèles énormes de l’intestin.
L’hépatite en est quelquefois la conséquence; nous l’avons observé chez quelques Européens qui, ayant déjà séjourné dans les pays chauds, souffraient d’affections plus ou moins graves des voies digestives.
Les insolations atteignent rarement les indigènes, ils peuvent impunément circuler au grand soleil, abrités sous un éventail ou un chapeau de paille. Il n’en est pas de même des Européens. A Pékin, nous n’avons pas observé d’insolations mortelles, mais à Tien-Tsin, dont les conditions sont identiques, dans une seule semaine de l’été de 1866, nous avons eu trois décès de cettej nature. De faits ana-
logues observés la même année àTche-Fou et àShang-Haï, nous sommes autorisé à croire que, dans ce cas, la mort arrive bien moins par une lésion cérébrale ou pulmonaire que par une sorte de sidération du système nerveux, analogue à un accès pernicieux, si ce n’en est pas un, et, comme lui, justiciable du traitement quinique le plus énergique.
2° Maladies telluriques — Les maladies telluriques se confondent souvent avec les maladies saisonnières, comme nous venons de le voir pour les fièvres d’accès. A Pékin, le goitre seul peut être regardé comme essentiellement lié aux dispositions du sol. La ville de Pékin, placée à peu de distance des montagnes, renferme un nombre considérable d’individus goitreux, surtout du sexe féminin. Dans plusieurs voyages entrepris dans les montagnes, nous avons rencontré des villages où la population tout entière était frappée de cette affection. L’eau des sources doit en être probablement la cause efficiente; il est fort remarquable de voir que les goitreux de ces vallées, aussi bien que ceux de Pékin, cherchent à se préserver ou se guérir en mangeant de grandes quantités d’algues desséchées, venues des bords du golfe du Pé-tché-ly. Ils ajoutent ce produit à leur millet ou leur riz en place de légumes.
3° Maladies spéciales tenant à une mauvaise hygiène. — Dans cette catégorie peuvent évidemment se ranger presque toutes les affections dont l’homme peut être atteint, qu’il habile Pékin ou Paris. Nous n’envisageons donc que celles- pouvant paraître spéciales à notre localité. Déjà l’opium, la déformation des pieds, la misère en général nous ont traduit leurs résultats par une série d’affections plus ou moins graves; nous avons vu, en particulier, les diverses maladies contagieuses, parasitaires, syphilitiques, frapper la classe misérable.
La scrofulose avec toutes ses localisations, les affections
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graves du tissu osseux ou du périoste, les gangrènes rentreraient encore dans ces maux de misère ; signalons cependant la fréquence du noma chez les enfants, comme compliquant presque toutes les maladies graves, typhoïdes ou éruptives et déterminant des dilformités étendues.
Les Chinois ont l'habitude, en livrant leur tête au barbier, de faire procéder à la toilette de l’oreille externe et des paupières ; cette manœuvre, pratiquée par des mains maladroites, avec des instruments aigus et souvent malpropres, détermine des accidents sérieux, des otites, des ophthalmies
Le scorbut trouve ici sa place naturelle. Il résulte du manque d’alimentation et d’un ensemble de causes dépressives; on conçoit dès lors qu’il frappe souvent les mendiants qui le présentent à tous les degrés.
L’idiotie, le crétinisme, la folie ne sont pas rares dans le nord de la Chine et à Pékin; ces affections mentales paraissent en général liées à la misère, à ce titre, nous les faisons figurer dans ce chapitre. L’imagination du Chinois, moins turbulente que la nôtre, ne le pousse pas dans le domaine idéal, où souvent commence l’insanité; il n’est pas alcoolisant et ne devient en général aliéné qu’à la suite de l’abus de l’opium, ou à la dernière phase de l’épilepsie, qui s’observe aussi à Pékin, mais sans grande prédominance. Les fous sont en général assez calmes; complètement abandonnés de leurs semblables, ils errent dans les rues sans causer ni scandale ni dommage. Les formes furieuses ne nous semblent devoir être rapportées qu’aux cas de manie aiguë due à l’opium. L’État n’a pris aucune disposition en faveur des aliénés, et l’on conçoit dès lors qu’ils succombent très-rapidement, peut-être est-ce la cause de leur petit nombre.
Endémo-épidémies. — En tête de cette catégorie viennent se ranger les fièvres éruptivqs, scarlatine, rougeole,
miliaire, etc., et en particulier la variole. Cette dernière affection trouve un puissant moyen de propagation dans les conditions générales de la vie chez la grande majorité des habitants de Pékin. Il n’est pas exagéré de dire que sur trois personnes, on en rencontre une indemme, une seconde portant des traces de la variole, la troisième défigurée par les cicatrices. Il est certain que presque tous les aveugles, dont le nombre paraît extraordinaire au premier abord, ont été privés de la vue à la suite de la variole. La maladie est permanente à Pékin, mais elle acquiert une recrudescence en automne et coïncide avec les premiers froids, obligeant la population à se resserrer dans ses demeures; pendant le froid de l’hiver, elle reste stationnaire, puis reprend un essor nouveau au printemps, en même temps que les autres fièvres éruptives. *
Depuis des siècles, les Chinois ont cherché à se préserver des fleurs du ciel , ainsi nomment-ils la variole, en s’inoculant artificiellement la maladie; ils ramassent les croûtes des pustules varioliques et en introduisent des fragments dans les narines des enfants ou dans la petite cavité du nombril. Cette opération pratiquée sur des sujets de trois ou quatre ans réussit en général, mais quelquefois elle donne lieu à une variole confluente, et de plus elle contribue à entretenir des foyers contagieux. La vaccine lui est donc préférée, même par les Chinois. Importée à Canton par les missionnaires anglais dès les premières années du siècle, le médecin de la mission russe à Pékin l’introduisait en 1820 dans la capitale même. Elle a mis un certain temps à se faire accepter; néanmoins, par l’exemple du noyau de population albazine, les Chinois en comprirent l’utilité, et l’on vit bientôt se fonder un dispensaire de vaccination qui, à l’heure présente, fonctionne depuis quarante et un ans; les frais sont couverts par une fondation et un subside du gouvernement.
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De 1828 à 1865, c’est-à-dire pendant une période de trente-sept ans, on a compté 811 journées où des vaccinations ont été pratiquées. Le registre de la maison nous a fourni
la statistique suivante pour l’année 1865 :
Jours de vaccination 6/i
Enfants vaccinés 2227
Enfants ramenés après une période de huit jours. 1229 Succès 608
On le voit, les résultats sont moins satisfaisants qu'en Europe, cela tient sans doute à la mauvaise qualité du vaccin, au mode d’opérer, aux instruments défectueux.
Après la vaccination, on soumet les sujets à un régime très-sévère pendant plusieurs mois encore, on proscrit certains aliments. Ces préceptes sont basés sur des vues théoriques très-hypothétiques ; ils dénotent cependant l’importance attachée à cette pratique; pour encourager les parents à ramener les enfants, il leur est alloué une petite prime variable de 10 à 30 centimes, et l’on conserve dans l’établissement de petits enfants de mendiants pour être assuré de ne jamais manquer de vaccin. Autant que possible, l’inoculation se fait de bras à bras.
Malgré tous ces moyens, si la vaccine est encore peu répandue, il faut en accuser essentiellement l’indifférence des parents, peut-être aussi certains préjugés, car le jeune empereur actuel n’a pas été soumis à cette opération.
Chaque année, vers la fin de l’hiver, on voit apparaître dans la population misérable des cas manifestes de typhus exanthématique. En 1864, 1865 et 1866, leur fréquence constituait une épidémie très -meurtrière; les sœurs de charité, en contact permanent avec des enfants misérables, souvent atteints du typhus, en furent frappées, aussi bien à Pékin qu’à Tien-Tsin : plusieurs d’entre elles succombèrent. En 1865, alors qu’en Russie et en Sibérie l’attention se portait sur les épidémies de relapsing fever , nous en observions
également à Pékin (1), sévissant à côté des cas de typhus avec lequel cette maladie présente une corrélation manifeste. Ce typhus s'explique aisément par l’encombrement et la misère; son développement, sa marche, ses symptômes, lui donnent une grande analogie avec le typhus d Irlande, avec les épidémies observées dans les prisons, dans les armées. La lièvre typhoïde pure n’est pas non plus très-rare; elle règne à côté du typhus et semble se confondre avec lui.
L’une des grandes épidémies annuelles que subit la population de Pékin est la diphthérie; elle accompagne le typhus mais frappe des coups bien plus terribles; elle atteint les adultes comme les enfants et, en quelques jours, fait^ disparaître presque tous les membres delà famille où elle s’est développée. Sa contagion ne saurait être mise en doute. Pendant les mois de janvier et février 1866, elle a atteint en particulier des proportions effrayantes et ne diminua qu’avec l’arrivée des beaux jours, lorsque la population pauvre et misérable put sortir de ses refuges et se disperser un peu. Dans tous les cas de diphthérie que nous avons pu observer, et le nombre en est grand, nous avons toujours vu la mort arriver par intoxication bien plus que par localisation du processus morbide aux voies respiratoires ; pas une seule fois l'indication delà trachéotomie ne s’est offerte d’une façon bien nette : la respiration n’était pas anxieuse, il n’y avait pas menace d’asphyxie, et le médecin assistait presque désarmé à cette scène de destruction. La mortalité peut être évaluée au quatre-cinquième des individus atteints, et les Chinois estiment qu’elle ne fit pas moins de 25 000 victimes dans un espace de deux à trois mois de l’hiver 1865-1866. Pendant l’été, le virus se révèle par quelques cas isolés, mais la maladie ne prend le caractère épidémique qu’en hiver.
(1) Notes sur une épidémie de typhus avec cas de Relupsing fever , observée à Pékin , 1865. Mémoire présenté à l’Académie de médecine et publié dans le Recueil des mémoires de médecine militaire , 1866.
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Le choléra a particulièrement ravagé les côtes de Chine, en 1862 et 1863. On attribue avec raison sa recrudescence aux relations rapides et fréquentes avec l’Inde, par la voie des vapeurs qui apportent l’opium. Il faut reconnaître cependant que ce fléau est à l’état permanent sur les côtes de Chine, à l’embouchure des fleuves, comme à Shanghaï.
La marche progressive du fléau a pu être étudiée depuis Shanghaï jusqu’à Pékin, frappant successivement Tche-Fou, Takou, Tien-Tsin; il apparut d’abord dans la ville chinoise qui entretient avec Tien-Tsin des relations quotidiennes, et se répandit ensuite dans la ville tartare. Il séjourna à Pékin pendant la fin de l’été 1862, et reparut en 1863 et 186à. Le nombre des victimes était tel que tous les matins la police devait enlever un grand nombre de cadavres gisant au milieu des rues ; aux portes de la ville, les convois funèbres se pressaient constamment au nombre de vingt et trente. On conçoit facilement l’extension effrayante que doit prendre toute épidémie dans une ville comme Pékin. La marche du fléau nous offre un point intéressant ; alors que la ville tartare, plus saine, n’était presque plus atteinte, le choléra se localisait encore dans un quartier de la ville chinoise, où, par suite de diverses circonstances, s’était formé une sorte de lac entretenu par le produit des égouts. Pendant trois années, nous avons pu voir ce quartier ravagé par l’épidémie sans que la police songeât à modifier cet état de choses en faisant relever les égouts détruits et donner une issue à toute la masse des liquides.
Les indigènes emploient comme traitement l’acupuncture pratiquée au-dessus du genou, ainsi que des pilules composées de sulfure d’arsenic, de sulfure de mercure, de bezoard et d’une substance agglutinante. Cette méthode leur donne quelques succès, attribuables probablement à la révulsion.
Maladies accidentelles. — Le cadre pathologique n’offre, sous ce rapport, rien de bien spécial à noter à Pékin; il est
essentiellement variable avec les professions, les habitudes individuelles, etc. Les blessures et les fractures, résultats ^accidents ou de luttes, se sont souvent montrés à notre observation et toujours nous avons pu noter l’indifférence remarquable au traumatisme que présente la race chinoise ; sauf chez les individus trop débilités, la cicatrisation se fait rapidement, sans réaction inflammatoire violente, sans grande suppuration. Le Chinois semble se rapprocher en cela du nègre, chez lequel cette disposition a été maintes fois signalée. Nul sujet plus que le Chinois ne se prête aux opérations chirurgicales; le. chloroforme devient presque inutile; chez lui, la sensibilité obtuse fait supporter les manœuvres les plus douloureuses sans qu’il paraisse s’en émouvoir beaucoup; on est assuré de voir l’opéré, à l’abri des phénomènes traumatiques, marcher vers une guérison aussi brillante que rapide.
Nous terminerons ici ce court exposé des principales espèces nosologiques que présente la ville de Pékin, et en même temps l’étude elle-même que nous avons entreprise. L’œuvre est sans doute moins complète que nous ne l’aurions désiré, mais encore espérons-nous que le lecteur y prendra quelques aperçus généraux sur la grande capitale, si longtemps regardée comme mystérieuse, où l’on rencontre bien des idées, bien des faits instructifs. Pékin est encore le tableau de ce que devaient être les grandes réunions d’hommes aux époques reculées de l’histoire. A ce titre, cette ville offre un intérêt historique; il n’était pas indifférent non plus de l’étudier alors que les idées européennes n’ont point encore modifié sa physionomie et qu’elle demeure comme le dernier abri des civilisations antiques, protestant contre le progrès qui va bientôt l’envahir et la transformer.
MORACHE.
JB*