‹ Pékin et ses habitantsChapitre 7 sur 13 · Forllfîcalzontr · texte numérisé non relu

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ÉTUDE D’HYGIÈNE

transit du sud au nord de la Chine a pris la voie do mer jusqu à Ticn-Tsin. Jadis ce trajet était fort dangereux, de véritables escadres de pirates arrêtaient et rançonnaient les convois; aujourd’hui si la piraterie existe encore, elle a cependant diminué; les convois se font accompagner par des navires européens bien armés, lorsque les négociants chinois ne préfèrent pas confier à ces derniers seuls le transport de leurs marchandises.

Tien-Tsin et Tong-Tchéou n’en restent pas moins deux centres fort importants pour Pékin; les denrées qu’envoie le Sud pour suppléer à l'insuffisance de production du Pétché-ly passent toutes par ces deux points et y entretiennent une grande animation.

Pékin fut bâti par le premier empereur de la dynastie mongole, Khoubilaï-Khan, petit-fils de Tching-gis-Khan , le grand chef politique et religieux de la race mongole, prophète inspiré qui lança ses hordes barbares comme des avalanches, à la fois sur l’Europe et sur l’Asie.

Khoubilaï-Khan ne fut guère définitivement accepté comme Empereur par les Chinois que vers 1280, et c’est à peu près à cette époque qu’il construisit sa capitale. Le fameux voyageur Marco-Polo séjourna quelque temps à la cour du Grand Khan , et a laissé une description de Pékin assez semblable à ce que nous constatons encore huit siècles plus tard.

Pékin affecte une figure géométrique très-régulière, et représente un rectangle dont les côtés sont N. et S., E. et O. ; le côté S. forme le grand côté d’un second rectangle légèrement trapézoïde, dont la surface est un peu moins étendue que celle du premier. Le rectangle supérieur constitue la ville tartare ou mantchoue, l’inférieur la ville chinoise.

La ville tartare est séparée de la ville chinoise par des fortifications aussi développées sut cette face que sur les

autres, nous prouvant que la race victorieuse a de tous temps eu la crainte d’une insurrection possible des peuples conquis.

Au centre de la ville tartare s’en élève une seconde, également protégée par un mur d’enceinte, la ville rouge ou impériale, au milieu de laquelle se dressent d’immenses constructions abritées par de larges fossés et de solides remparts : c’est la demeure du Fils du Ciel. — II a su se mettre ainsi, par une série de trois lignes de défense, à couvert de manifestations trop expansives de son peuple parfois turbulent, et entourer sa demeure de celle de ses anciens compagnons du désert, les Tartares-Mantchoux , qu’il faudrait écraser avant d’arriver jusqu’à lui.

Quelques chiffres suffiront pour faire apprécier les dimensions de cette ville dans laquelle les formes géométriques ont été recherchées avec soin.

La ville tartare mesure du N. au S. 5 500 mètres; de l’E. à l’O., 6500; sa superficie est de 3 575 hectares, son périmètre, de 2à kilomètres; la Ville rouge contient en surface 668 hectares.

La ville chinoise compte du N. au S. 3 350 mètres; de l’E. à l’0., 7 500; sa superficie est de 2500 hectares, son pourtour, de 21 kilomètres.

En combinant les deux villes pour avoir la totalité de Pékin, on trouve que la superficie est de 6 000 hectares, le périmètre de 32 kilomètres à quelques unités près.

On se fait une idée assez juste de ces dimensions en se représentant une ellipse irrégulière dans laquelle serait inscrit un rectangle; l’ellipse représente Fenceinte fortifiée de Paris qui a 36 kilomètres, le rectangle, l’enceinte de Pékin, qui n’en a que 32 ; la superficie de Paris est de 9 à 50 hectares. Pékin a environ un tiers en moins, mais dans cette dernière ville les maisons vont jusqu’aux fortifications, tandis qu’à Paris il existe beaucoup de terrains

MORACHE.

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non construits qui forment une partie de la banlieue récemment annexée.

Un point important à déterminer, comme hygiène urbaine, est sans contredit le rapport entre le nombre des habitants et la surface dont ils disposent, rapport qui exprime la densité de la population. Or, à Pékin, le chiffre exact de la population est incertain; il existe bien un contrôle qui servirait à l’établir, c’est le rôle des impôts; mais ceux-ci sont répartis par famille et l’on ne sait au juste combien il v a de membres dans chacune d;elles. En effet , elles ne comprennent pas seulement le père, la femme et les enfants, mais les secondes femmes, les frères cadets et leurs enfants, les domestiques, etc.

Quand on consulte les mandarins les plus élevés en grade, ils répondent par un chiffre excessif qu’il ne faut pas prendre à la lettre et qui, dans leur idée, veut simplement dire « une multitude innombrable » (dix mille fois dix mille). Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, la précision est chose difficile à obtenir des Chinois.

Cependant , en prenant l’opinion de gens sérieux , de missionnaires qui connaissent le pays à fond, en évaluant la population de quartiers séparés et les rapportant à la totalité de la ville, je crois pouvoir supposer qu’actuellement la population ne doit pas dépasser 800 000 à 1 million, si même elle y arrive. Dans les descriptions des Pères Jésuites du xvne siècle, on la trouve évaluée à 1 500 000, 2 millions, 2 millions et demi. Il n’y a qu’à voir le grand nombre de quartiers ruinés, presque abandonnés, pour être certain que, depuis un siècle, il s’est produit un mouvement d’émigration énorme prouve encore par bien d’autres faits. Il a pour origine certaine l’insuffisance de plus en plus grande du sol à nourrir ses habitants, non moins que la pauvreté croissante du gouvernement, qui ne reçoit plus des provinces méridionales les immenses quantités de cé-

icales dont il nourrissait le peuple au temps de sa splendeur.

C’est donc avec raison, je crois, que je présente ce chiffre de 1 million comme le maximum actuel; en le prenant pour base, on arrive à calculer que si à Paris on trouve 22â habitants par hectare, il y en aurait à Pékin 166. Mais à Paris la moitié de la population s’entasse dans un quart de la superficie, ce qui donne pour beaucoup de quartiers âOO habitants par hectare, tandis qu’à Pékin la population est assez exactement répartie dans les 6 000 hectares dont elle dispose. On peut donc dire qu’à Pékin, la densité de la population est deux fois moins forte qu’à Paris, ce qui constituerait une circonstance hygiénique des plus heureuses, si d’autres conditions mauvaises ne venaient en détruire l’effet.

Les 2â kilomètres de la ville tartare sont tracés par une enceinte fortifiée continue se composant d’un mur de là mètres de haut sur làm,50 d’épaisseur; les revêtements extérieurs sont faits de belles briques de 30 centimètres d’épaisseur sur 50 dans les autres sens; la partie supérieure de la muraille est dallée, et forme une promenade unique au monde , rappelant à l’esprit les fortifications légendaires de Thèbes et de Babylone. Tous- les 200 mètres une tour carrée, de même hauteur que le mur, fait une saillie de 20 mètres, en vue de croiser les feux, en cas d’attaque sur un point quelconque. ,

Ce mur d’enceinte est percé de neuf portes, trois à la face sud qui communique avec la ville chinoise, deux sur chacune des autres faces. Elles constituent de véritables forteresses. Au dessus d’une voûte, qui perce la muraille et n’a pas moins de 7 mètres de hauteur, se dresse une immense construction de 15 mètres environ, bâtie en bois et briques avec triple toit de tuiles vernissées et servant de magasin d’artillerie, d’observatoire, de poste-caserne.

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La porte elle-même, double et blindée de plaques de métal, est protégée par une demi-lune avec mur d’enceinte semblable à celui de la ville. Deux portes y donnent accès, à l’exception de la grande entrée au sud de la ville tartare, qui, faisant face au palais impérbd, est percée de trois portes, dont la principale s’ouvre uniquement pour l’Empereur. La demi-lune circonscrit un vaste demi-cercle qui servirait de refuge pour les troupes et en temps ordinaire est envahi par les marchands ambulants.

A chacun des quatre angles de la ville tartare, on voit une sorte de bastion à quatre étages, entièrement construit en briques et percé de quatre rangs de sabords semblables à ceux d’un navire. Il pourrait recevoir de l’artillerie, ou plutôt des tirailleurs. Mais pour le moment, on n’y voit que l’image de la bouche d’un canon peinte sur chacune des embrasures.

Enfin un immense fossé de 20 mètres de largeur sur 10 de profondeur, fait le tour de la ville et serait inondé en cas d’attaque, si le mauvais état des prises d’eaux ne rendait actuellement cette défense à peu près illusoire.

On le voit, cet ensemble de fortifications, conçu avec un véritable talent militaire, est une œuvre gigantesque, fort bien conservée, et qui aurait suffi pour arrêter les armées asiatiques contre lesquelles on l’avait autrefois élevée.

La ville chinoise, sur les trois faces qui regardent la campagne, est entourée d’une muraille un peu moins élevée que celle de la ville tartare, percée de sept portes et entourée de fossés.

A l’exception delà grande entrée du sud, Tsien-Men , les huitautres portes de la ville tartare conduisent à de grandes rues ou boulevards de 30 mètres de largeur, traversant en ligne droite toute la ville du N. au S. de l’E. à I’O., mesurant par conséquent jusqu’à 6000 mètres. Ce sont les plus grandes voies de communication;) d’autres, parallèles ou

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perpendiculaires à celles-ci et d’une étendue variable de 2 à h kilomètres, n’ont que 20 mètres de large ; la ville est de la sorte coupée en échiquier à peu près régulier dont les quadres circonscrits par de larges avenues, sont percés eux-mêmes d'une multitude de rues et ruelles plus ou moins larges, mais qui, toutes à peu près, sont orientées N. et S., E. et O.

Une seule volonté a évidemment présidé à ce plan, et jamais édilité n’a eu à exécuter d’un seul coup une aussi vaste entreprise. Cette disposition est éminemment favorable à l’aération; les grandes avenues N. et S. sont constamment balayées par les vents réguliers qui suivent cette même direction.

Dans la ville chinoise, la topographie est moins régulière, il existe bien une longue rue qui traverse la cité de l’E. à l’O. et n’a pas moins de 7500 mètres; une autre avenue, partant de la porte centrale Tsien-Men, coupe la ville en deux moitiés, mais là s'arrête le plan primitif. Moins soucieux de la population chinoise que de sesTartares, le fondateur de Pékin a laissé les Chinois disposer leur cité à leur guise; aussi ressemble-t-elle un peu aux autres*villes de la Chine, aux rues étroites, tortueuses, aux maisons pressées les unes contre les autres, à population agglomérée, bruyant centre d’activité commerciale, rendez-vous d’affaires et de plaisir. La ville tartare, au contraire, plus calme, plus grandiose, a un cachet que l’on ne rencontre nulle autre part en Asie et semble participer de la Majesté impériale qu’elle abrite.

Du côté de la campagne, les portes mènent à de grandes routes pavées de larges dalles d’un marbre grossier fort commun dans les montagnes, qui se prolongent jusqu’à 5 ou 6 kilomètres de la ville. A ce point, le dallage cesse et la route court à travers champs, sans direction bien régqlière , sans entretien d’aucune sorte. Les voitures y enfoncent

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toujours jusqu’au moyeu, dans la poussière en hiver, dans la boue et les flaques d’eau en été ; h cette époque et à la suite de grandes averses, la circulation est souvent interrompue pendant plusieurs jours. Les routes pavées ne sont guère d’un usage plus agréable; comme elles sont fort anciennes, de profondes ornières se creusent, des dalles manquent, laissant à leur place une profonde excavation, et les charettes y subissent de tels cahots que voyageurs ou marchandises en sont fort endommagés.

Les grandes rues de la ville ne sont pas beaucoup mieux entretenues ; aux environs des portes existe un dallage présentant les inconvénients que je viens de signaler; un peu plus loin les rues sont formées d’une chaussée faite d’une sorte de macadam primitif que l’on a l’air de relever quelquefois, et de bas côtés que l’on abandonne absolument à eux-mêmes.

Lorsque l’on est habitué à nos belles routes d’Europe, à nos splendides avenues du nouveau Paris, on ne saurait se figureràquel point l’absence d’un service de ponts-et-chaussées peut réduire les voies de communication, et l’on' se prend à désirer que certains Parisiens pussent être transportés pour quelques heures à Pékin ; ils en reviendraient à tout jamais reconnaissants envers nos édiles.

En hiver, le sol subissant une sécheresse de plusieurs mois, se transforme en une couche de poussière de 50 centimètres à 1 mètre d’épaisseur, toujours soulevée par le vent; la température descend au-dessous de 0°, mais ne peut durcir un sol tellement anhydre, que des objets de métal y séjournent plusieurs mois sans s’oxyder. Cette poussière froide recouvre les vêtements, la figure, pénètre dans les maisons et constitue un véritable fléau. En été la scène change, tout le sol se transforme en boues ; plusieurs rues sont tellement défoncées que les portes des maisons s’élèvent à 1 mètre et demi au-dessus delà voie, etalors, à

l'EKJN ET SES HABITANTS.

la suite des grandes pluies, ce sont des lacs qui forcent voitures et piétons à faire un grand détour pour trouver un chemin praticable.

Mais ce n’est pas tout : ce sol sur lequel se sont déversés pendant huit mois tous les détritus, tous les excreta d’une population immense, subissant l’action combinée de la chaleur et de l’humidité, entre en fermentation et forme un véritable marais trop odorant, dont les miasmes sont certainement la cause des fièvres putrides que l’on observe à cette époque et sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Le sol de Pékin est tellement riche en matières organiques que les paysans des environs, lorsqu’ils n’ont pas Je moyen d’acheter d’autres engrais, viennent enlever les boucs afin d’en fumer leurs terres.

Dans la ville chinoise, le même inconvénient se reproduit, mais les rues étant en général plus étroites, la population marchande qui les habite, prend elle-même ses mesures et fait réparer à ses frais le chemin qui mène à ses boutiques. Nous verrons du reste, dans le cours de cette étude, qu’il existe de véritables institutions municipales dans la ville chinoise, tandis que la ville tartare ne dépend que du gouvernement; or celui-ci a eu, depuis bien des années, h s’occuper de choses infiniment plus graves que l’hygiène de ses sujets.

Quelques avenues aux abords du palais sont plantées d’arbres; ils ont vieilli comme le reste et ne prêtent aux piétons qu’un ombrage illusoire. Ils meurent, et quelque petit fonctionnaire les fait abattre pour son usage personnel; personne, bien entendu, ne songea les remplacer.

Il existe cependant dans l’intérieur de la ville de belles cours, de grands jardins plantés d’ormeaux, de pins, de chênes, de thuïas : ce sont ceux des habitations princières et des pagodes. Parmi celles-ci, deux forment de véritables parcs, le temple du Ciel et le temple de V Agriculture,

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immenses espaces de 6 kilomètres et plus de circuit, situés au sud de la ville chinoise, coupés de bois et de prairies, que l’on n’entretient pas beaucoup, mais qui m'en sont pas moins de charmantes promenades. Elles sont absolument interdites au public; une affiche placée à l’entrée principale avertit même qu’il y aurait peine de mort à qui pénétrerait dans cette enceinte sacrée. C’est là, en effet, que le Fils du Ciel va chaque année implorer l’Esprit créateur de toutes choses, le Dieu que ne renferme aucun temple, lui offrir en sacrifices tous les produits de la terre et exercer un culte dont il est le seul pontife. On le voit, c’est une doctrine idéale, beaucoup trop élevée pour la vile multitude; elle a à sa disposition de petits temples de bas étages où elle pourrait faire ses dévotions si l’envie lui en prenait. Mais le Chinois n’est point religieux, et d’autre part, il ne ressent jamais l’envie de respirer un air plus pur que celui de son quartier; il n’est donc privé ni dans sa foi ni dans ses goûts de promenade.

A bien plus forte raison ne peut-on pénétrer dans les beaux parcs qui entourent la résidence impériale, non plus que sur les bords des grands lacs qui l’arrosent. Ces vastes pièces d’eau, parsemées d’îles couvertes de constructions gracieuses, s’étendent sur une surface considérable dans la ville rouge. Par une faveur toute spéciale et pour éviter de trop grands détours, on tolère le passage sur un pont qui les sépare et d’où l’on peut jouir d’un splendide coup d’œil; on regrette d’autant plus la mesure prohibitive en interdisant rentrée à tout autre qu’aux serviteurs intimes et aux eunuques.

Dans ces jardins se trouve la fameuse montagne de charbon, gigantesque amas de houille qui mesure certainement plus d’un million de mètres cubes et qu’un empereur fit accumuler pour fournir le chauffage de la ville dans un cas de siège. Recouverte de terre végétale, plantée de grands

pins, ornée de pavillons élégants et de pagodes, cette pyramide domine de 100 mètres et plus les palais et la ville entière.

11 n'existe donc à Pékin rien qui ressemble à une promenade publique et nul indigène n’en ressent le besoin; le Chinois ne comprend guère que l’on se mette en mouvement sans y être forcé par les affaires , et les Tartares, adoptant progressivement ces mœurs, ont à peu près renoncé aux exercices d’équitation, de chasse, qu’ils conservèrent longtemps en souvenir de leur ancienne existence nomade. Lorsqu’un indigène bien élevé a quelque course à faire, il loue une voiture, s'il n’en possède une; tout au moins prend-il un mulet, mais il ne s’abaisse pas à marcher à pied comme le dernier mendiant.

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