kilomètres carrés que compte la Californie
155.000 représentent des terres labourables et susceptibles d’une étonnante fécondité : 2,580 sont déjà mis en culture et produisent 344 millions de
MI\ES ET CÉRÉALES, kilograiiimes de céréales. Comme dans toute entreprise naissante, l’irrégularité des productions et des prix a été forcément l’écueil de ces premiers efforts. C’est ainsi, par exemple, que les prix qui avaient été en 1863 de 14 fr. lOl’liectol. de froment (80 kilog.), et lOfr. TOcelui de l’avoine (54kilog,),sonl montés, par suite d’une sécheresse, en 1864, à40fr. 10 pour le froment, à 17 francs pour l’avoine! Quelles que soient les variations et les souffrances premières, malgré les exagérations de production ou de disette d’une agriculture qui n’est pas encore assise, n’est-il pas évident que la question des céréales californiennes est absolument symétrique à la question des laines australiennes, et que ce pays est destiné, quand le chemin de fer du «Central Pacific» sera terminé, à peser d’une force réelle sur nos marchés de céréales en Europe ? Comment pourrait-il en être autrement quand on songe que sa production était égale à zéro, il y a vingt ans, et qu’à l’heure actuelle (1866) non-seulement la Californie nourrit dans l’abondance plus de 380,000 habitants, mais encore qu’elle exporte 327,500 barils de farine valant 9,275,540 francs, — 2,558,022 sacs de froment valant 20,927,990 francs, — et pour 3 millions et demi d’orge et d’avoine?
Si l’on ajoute qu’elle possède déjà 1 ,100,000 bêtes à cornes, 150,000 chevaux et 900,000 moutons;
qu’elle produit 8 millions de livres de laine' ; qu’elle récolte 3 millions d’oranges, qu’elle compte 3 millions et demi de pieds de vigne, qu’elle a les plus beaux bois de constructions navales, qu’elle fournit 61 millions de tonnes de charbon, et que ses exportations s’élèvent au chiffre total de 367,267,000 fr., on peut s’imaginer avec quelle facilité cette jeune terre, reliée aux Etats de l’Est, et parla à l’Europe, est assurée, comme sa sœur l’Australie, de la plus admirable prospérité commerciale,
^ Suivant les espèces, les prix sont ainsi fixés : 1 fr. à 1 fr. 23 la livre en suint pour les mérinos; 90 centimes & 1 fr. 15 pour la race américaine; 30 à 62 centimes pour la race métisse.
MA\ZAMLLO.
Une baleine blessée. — Les débris du < Golden-Gate « . — Des prisonniers de guerre. — Promenade dans Panama. — Le cbcmin de fer et les marais pestilentiels. — Rapide navigation jusqu’à New-York.
bord du Sacramento, Océan Pacifique, route de San-Francisco à Panama.
Le 10 juillet, nous nous embarquons gaiement sur le Sacramento J magnifique navire de 2,G00 tonneaux, à trois étages de cabines et chargé de près de six cents passagers. C’est comme une ville flottante, avec ses quartiers, ses promenades, son animation et ses plaisirs; aussi nous oublions presque que nous naviguons. Au moment où nous nous élancions dans la rade de San Francisco, le fort de Black-Point hissa trois fois le drapeau tricolore en l’honneur du duc de Penthiévre, et la brise légère nous apporta par ondes intermittences les échos animés de la Marseillaise que jouait la musique militaire de la garnison ; c’est par cet air seul qu’on croit généralement fêter les Français dans le reste du monde.
\'oiis nous amusons beaucoup delà variété infinie des toilettes des Américaines, qui, à bord, cbanyent quatre fois de costume et veulent toujours finir la soirée en dansant. Rien, du reste, de plus pur que notre ciel et de plus calme que la surface de la mer : nous glissons comme sur un miroir immense, cl, si ce n’était une chaleur étouffante de quarantetrois degrés qui vient un peu paralyser la gaieté de notre cité nageante, jamais nous n’aurions eu une plus belle traversée. — Ce soir, au moment du dîner, toute la verrerie de nos longues tables reçoit une multiple blessure : un choc soudain ébranle le navire et fait pâlir plus d’un visage; tout le monde grimpe sur le pont d’un air effiiré; mais c’est simplement notre avant qui a donné sur une jolie baleine ayant mal calculé sa route. Nous arrivons à temps pourvoir encore, à vingt mètres du bord, le dos grisâtre du colosse des mers , filant rapidement vers l’ouest en lançant haut en l’air un jet comparable à celui du bassin des Tuileries, tandis que son sillage est marqué de grosses taches de sang qui veinent en zigzag les eaux bleuâtres de l’Océan. Dans la même soirée, nous comptons autour de nous une dizaine de ces mammifères nageurs qui brisent et animent d’une façon étrange la ligne en général si nue d’un horizon maritime.
Le 16 au matin, nous nous préparons à entrer dans la petite baie de Manzanillo. C’est là que, dans
MANZANILLO.
nos projets d’il y a un mois, nous comptions débar- :juer pour visiter à cheval la côte occidentale du Mexique, et pénétrer le plus possible dans l’intérieur : mais l’assassinat de l’empereur Maximilien ne donne plus ici une seule heure de sécurité à son cousin le duc de Penthièvre : nous renonçons donc, mais avec chagrin, à un voyage qui eût été intéressant.
En nous rapprochant du rivage , nos yeux distinguent de plus en plus une longue masse noire à angles brisés qui gît sur le sable; ce sont les épaves et la carcasse du Golden-Gate, navire semblable au nôtre, qui brûla, il y a deux ans, en ces parages. Nous avons à notre bord des passagers qui ont échappé à ce naufrage , et dont les récits sont palpitants.
Le feu prit à l’avant d’une façon si intense, que la pensée de l’éteindre n’était qu’une folie : à tout prix il fallait échouer à la côte, et le navire y fut lancé avec vertige. Mais la flamme, chassée de l’avant à l’arrière par la vitesse même, balaya si rapidement sa proie, qu’il fallut, bien avant que d’être près du rivage, s’engouffrer dans les canots trop encombrés ou se jeter à la nage. Les passager; étaient pour la plupart d’heureux mineurs qui reve naient enrichis : suivant la coutume californienne, ils avaient tout leur or, fruit de tant de sueurs et d’avejitures , enfermé dans une ceinture pesante.
Ce furent alors des scènes horribles ; les uns, ne voulant pas se séparer de leur trésor, bouclaient une ceinture de sauvetage sous leurs aisselles, sautaient par-dessus le bastingage, et coulaient à pic entraînés par le poids ; les autres, pleurant à chaudes larmes et s’arrachant les cheveux, combattus entre l'amour de la vie et le désespoir de se séparer de leur fortune, jetaient, puis reprenaient, et rejetaient enfin sur le pont brûlant et leurs lingots et leur poussière d’or; grâce aux ceintures de sauvetage, ceux-là furent sauvés ou à peu près; beaucoup d’entre eux durent rester vingt-quatre heures comme des bouées avec la moitié du corps dans l’eau, tandis que les requins, qui fourmillent dans cette mer, venaient les bapper par les jambes et les broyer affreusement.
A midi, nous jetons l’ancre dans une anse qui ferait croire que nous sommes dans un lac : tout autour de nous, de jolies collines verdoyantes et d’un sauvage aspect semblent fraîches malgré une température torride; nous retrouvons là les effets multicolores de la charmante végétation tropicale. Mais pendant que nous songeons à débarquer pour une heure ou deux, nous voyons une grosse barque s’avancer lentement vers notre steamer : une quarantaine d’hommes, serrés les uns contre les autres, s’y tiennent debout : la plupart .sont en guenilles; ils n'ont que des restes de vêtements européens om-
UANZAMLLO.
hragés par d’immenses « sombreros » mexicains; quelques-uns sont appuyés sur la garde de leur sabre; tous, sous une barbe inculte, cachent des traits osseux et amaigris; et une expression poignante, mélange de douleur et de surexcitation, jaillit de leur physionomie hâve. « Mais ce sont des Français ! n nous écrions-nous à la vue de leurs traits et de leur tournure fière encore sous leurs guenilles.
Ils abordent, et avec une sorte de fièvre, ils escaladent l’échelle à la suite d’un homme grand et mince qui semble commander. A peine sur le pont, toutes ces mâles figures se détendent, leurs yeux se remplissent de larmes de Joie; nous les entendons qui se disent : u Enfin nous sommes libres! » — Oui, ce sont de braves soldats français, captifs depuis sept mois, traînés de prison en prison à coups de plat de sabre, menacés chaque soir d’être fusillés, oubliés au Mexique lors du rapatriement, et parvenus après mille aventures, et grâce aux soins actifs des consuls d’Espagne et de Prusse, à joindre la malle américaine à Manzanillo. — Vous pensez avec quelle émotion, nous Français , nous les rece- ;ons, de quelles étreintes nous serrons leurs mains, et quelle même famille rayonnante de joie nous formons avec eux!
Aussi voudrais-je aujourd’hui vous parler un instant de ces braves, et vous raconter d’abord leur
douloureuse journée de combat, puis leilrs longues souffrances de captivité.
I.e 18 décembre de l’année dernière, dans la conire-guerrilla des côtes du Pacifique, le combat s’engage entre le corps de quatre mille hommes du colonel juariste Parra et la colonne maximilienne du lieutenant-colonel Sayn, composée de trois cents hommes des 5* et 7‘ bataillons de cazadores (francomexicains) , de deux cents hommes du 6* de ligne mexicain, de deux pièces de 4 mexicaines, et de cent gendarmes à cheval.
A dix heures du matin, le lieutenant-colonel Sayn porte en avant deux compagnies, commandées par le commandant Séré de Lanauze ' (celui-là même qui a survécu, qui monte aujourd’hui à bord à la tète des prisonniers et de qui je tiens ce récit). A deux kilomètres de laCoronilla, cette petite troupe est assaillie par le feu de nombreux cavaliers déployés en tirailleurs, et par celui d’une forte infanterie : les cazadores, déployés en tirailleurs derrière les murs qui longent la route, ripostent en avançant et délogent l’infanterie; les gendarmes chargent avec assez de vigueur, mais sont repoussés; alors deux nouvelles compagnies, commandées par les lieute-
' Avant la guerre de 1870, était capitaine au l*’’ voltigeurs de la garde impériale, lit partie de l’armée de Metz, commande actuellement le pénitencier de llougie.
UANZAMLLO.
nants Noguès ' et Arméria, se réunissent aux premières, et toutes quatre marchent en avant. Malgré le feu nourri et l’énergie des tirailleurs impériaux, les hauteurs environnantes se couronnent d'un nombre toujours croissant d’ennemis. Le lieutenant-colonel Sayn, qui se trouve à huit cents mètres en arrière , ouvre alors un feu d’artillerie qui, par malheur, ne produit aucun effet. Cependant à la tête de la colonne le combat continue avec acharnement, mais les gendarmes indigènes se débandent et disparaissent, laissant les Français se faire massacrer bravement : le commandant Séré de Lanauze est blessé et a son cheval tué sous lui.
Le reste des troupes impériales mexicaines voyant les Français trop engagés pour s’occuper d’elles, en profite et se sauve, officiers en tête : les deux cents Français restent seuls; trois fois, an cri de : Vive la France ! ils chargent une position formidable et sont repoussés. Tombent morts, le lieutenant-colonel Sayn et six officiers; un plus grand nombre encore tombent blessés. La valeureuse troupe, décimée, escalade alors un cerrito fortifié naturellement et offert par la Providence comme un refuge ; mais l’ennemi ne cesse d’y faire pleuvoir des balles. Pendant cinq mortelles heures, les soldats, exténués de soif et de fatigue, ne tirent
^ A été blessé à GraveloUe et décoré pour sa belle conduite ; actuellement lieutenant au 75* de ligne.
plus qu’à coup sûr pour prolonger la lutte; les cartouches vont manquer. Quand la dernière est tirée, il n’y a plus qu’environ quarante-cinq hommes sur pied, en comptant parmi eux des blessés qui ont fait le coup de feu jusqu’au dernier moment. L’ennemi envoie pour la quatrième fois un parlementaire : le chef juariste offre au commandant Séré de Lanauze la vie sauve pour tous, et pour les officiers le droit de conserver leurs armes.
Ces braves doivent céder , et peuvent dire bien haut, et ajuste titre, que, loin de faillir à l’honneur en se rendant, ils ont ajouté par ce long conibat inégal une émouvante page aux annales de notre valeur militaire.
A la fièvre du combat ont succédé sept mois de douleurs, d’ignominie, de mauvais traitements. Les malheureux savaient que, peu de jours auparavant, une colonne de cent trois hommes s’était rendue comme eux, non loin de Zakatecas : après leur avoir promis la vie sauve, les juaristes les avaient dans la nuit même passés par les armes! Oh ! que l’on a eu raison de dire de ce pays que là les oiseaux sont sans voix, les fleurs sans parfum, les femmes sans vertu et les hommes sans honneur!
Quant à nous, nous sommes heureux de penser aux bonnes journées que nous allons passer avec nos chers blessés : le commandant Séré de Lanauze,
MANZAMLLO.
le brave Xoguès e! l’aimable de Morineau' viennent surtout nous tenir compagnie dans le coin de la tente que nous réservons pour les Français.
Avant de lever l’ancre et de quitter la baie de Manzanillo, nous avons sous les yeux un curieux spectacle : une escorte de deux cents soldats juaristes vient embarquer sur notre Sacramento cinq millions en dollars, d’argent : ces bandits d’Opéra, vêtus du large pantalon de cuir fendu sur les jambes, de la veste de cuir jaune, chamarrés de bimbeloterie, et mettant tout leur luxe dans le serpent d’argent qui coiffe leur sombrero , véritable chapeau de meunier, ont une insolence qui n’a d’égale que leur odeur infecte : ils traînent orgueilleusement leur sabre autour de nous, tandis que les lourdes masses de métal font peu à peu monter la ligne de flottaison de notre gros navire.
Aspiiiwall, 25 juillet.
En quatorze jours de navigation sur les flots calmes du Pacifique et par une chaleur torride, nous sommes arrivés hier soir en rade de Panama. IVous avons eu le temps de sauter dans un canot indigène et de porter à bord du « Kaikoura n , qui chauffait pour Sydney, des lettres destinées à notre chère Australie; puis nous avons gagné la terre, en disant adieu à l’océan Pacifique, et en songeant
' Lieutenant au 9** de ligne.
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qu’une étroite langue de terre nous séparait seulement du dernier océan qui est entre nous et la patrie.
• \ous eûmes quelque peine à atteindre le rivage . tant la marée était basse : la nuit était sombre; mais tout autour de notre barque, des requins , nous servant tl’escorte, faisaient naître de leurs coups de queue des lueurs phosphorescentes qui éclairaient leurs ailerons et les silhouettes arrondies de leur dos. Ces vilaines hétes naviguaient de conserve avec nous et venaient jusqu’à un mètre de nos avirons, prêtes à happer sans doute le premier qui se laisserait choir. Une fois débarqués, nous fîmes une promenade dans les rues fétides de l’épouvantable trou qui s’appelle Panama. A côté de cabarets horribles où une population de matelots et d’aventuriers se complaît dans l’ivresse, les naturels sont entassés dans des huttes éclairées faiblement par des mèches trempées dans l’huile de coco, et où un même hamac berce toute une famille d’êtres sales, en guenilles, de couleur chocolat, et tout couverts de vermine. Je ne crois pas avoir vu dans tout mon voyage une ville d’un aspect plus repoussant ! Aussi avons-nous salué avec bonheur la cloche du chemin de fer qui nous a appelés ce matin. L'n train d’une immense longueur était préparé, et, au milieu d’un désordre indescriptible, nous vîmes s’y engouffrer les six cents passagers du Sacramento, les cinq millions de pias-
MANZAMLLO.
très iiiexicaines , un équipage rapatrié de navire américain et des colis par milliers. — La voie ferrée qui relie un océan à l’autre est longue de quarantehuit milles seulement. C’est un vrai titre de gloire pour les Américains d’avoir triomphé des difficultés terribles qu’offrait la construction d’un chemin de fer sur ces terrains marécageux , où des escouades entières de travailleurs succombaient les unes après les autres à une fièvre foudroyante. — On ne nous étonne pas en nous disant que ce travail a coûté environ quarante millions. — Le paysage qui s’est déroulé devant nous était des plus pittoresques : la voie semble percer une forêt vierge; on passe à l’ombre des cocotiers, des palmiers, des lianes touffues et luxuriantes; de gros bosquets de laurierscerise et mille plantes vénéneuses s’élèvent audessus d’eaux stagnantes et jaunâtres : rien ne fuit plus contraste qu’un uagon et une locomotive au milieu de cette nature que le poison a laissée éternellement vierge. — Quand le soleil s’est coucbé, nous étions depuis deux heures arrêtés au milieu des bois sauvages par le déraillement d’un train précédent : nous dûmes rester ainsi cinq heures en panne ! Peu à peu une buée opaque s’éleva au-dessus des flaques d’eau croupissante : une humidité chaude et malsaine nous pénétra de toutes parts, et les exhalaisons nocturnes d’une végétation pharmaceutique nous serrèrent les tempes. Vers une
III, 'iO
heure du matin, nous arrivions à Aspinwall, le comptoir le plus fiévreux et le plus redouté de ces parages.
Là, chauffe un gros v^apeur, le Henry Chatinrey, qui nous emmène rapidement vers le nord. — Le 28 juillet nous passons le Tropique, et nous côtoyons avec émotion l’île de San Salvador, où Christophe Colomh , en L492 , salua la découverte du nouveau monde.
De San Franci.sco à Panama, en quatorze jours, nous avions fait trois mille deux cent trente-quatre mil! es; d’Aspinwall à X^ew-York, en huit jours, nous en parcourons dix-neuf cent soixante-seize; avec le retour en Europe, nous aurons dépassé dixsept mille lieues de route ! Mais notre navigation sur le Henry Chauneey nous parut fort courte, grâce aux douces causeries que nous avions avec un nouveau et bien aimable compagnon, M. de Laski. X^ous faisons déjà mille projets charmants pour parcourir rapidement les environs de Xew-York et le Canada , puis pour aller au centre des Etats de l’Est, à Chicago et à Saint-T.ouis, et, tout entiers à cet espoir, nous débarquons le 1" août à Xew-York.
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