ARAT0GA ET RETOUR
Quoique ses dents se brisent sous le frisson de la 6êvre, il parle de la patrie; il ne peut croire que Dieu ne le ramènera pas à sa femme et à ses quatre enfants. Le prêtre est venu et lui a donné les sacrements; mais ce chrétien si vrai, qui s’en approchait bien souvent en une même année, ne voit point là un signe de frayeur. Il répond à toutes les prières, et semble plus calme de cœur à mesure que l’agonie brise le corps !
14 août.
Après vingt-quatre heures de lutte déchirante, après les paroles de la résignation et de la sainteté, cette üme bien-aimée vient d’être rappelée à Dieu, et nous n’avons plus rien que le corps inanimé du meilleur père , du plus tendre ami !
Ainsi , à quarante-six ans, après avoir fait partie pendant vingt-cinq ans de la marine militaire, bravé les canons de Bomarsund et de Sébastopol, Fauvel s’éteignait sur la terre étrangère! Elle ne lui était même pas donnée, cette suprême consolation, de ramener au prince de Joinville son fils, dont il avait fait, par sept ans d’affection, de science et de grandeur d’âme, un homme, un prince, et, plus encore, un marin digne de la France ! Et lui qui avait tout quitté, épaulettes, conipagnons d’armes, patrie, femme, enfants, pour,..- suivre , depuis 1860, de Ne» -York à Montevideo, et de Sydney à Pékin,
lin exilé, il mourait comme exilé lui-même, à dix jours de Cherbourg, où les siens l'attendaient avec impatience pour les plus pures joies de la famille! — H y a plus encore! la France perdait en lui un de ces marins croyants, à l'ànie haute, à l’esprit savant, au cœur incorruptible, qui, modestes en temps de paix, fuyant le bruit des honneurs vulgaires, deviennent à l’heure du danger des hommes enthousiastes et héroïques , plus fermes que le bronze des canons! — Certes, notre modeste groupe a voulu rester bien loin du bruit dans ses lointaines pérégrinations, mais je sens pourtant, à cette heure douloureuse , combien de larmes vont couler sur notre long sillage autour du monde , à mesure que cette nouvelle ira frapper les cœurs de tous ceux qui, même pendant une heure, ont connu Fauvel, c’est-à-dire qui l’ont aimé.
' 3 septembre 1867, ù bord du Perdre, en vue du Havre.
Au moment où, le 16 août, nous avions mis de nos mains tremblantes le corps de notre Fauvel dans le triste cercueil, le prince en me serrant dans ses bras m’avait dit avec une profonde douleur : uHélas ! jamais l’exil n’a tant brisé mon cœur ; je ne puis même pas ramener à la veuve et aux orjihelins celui que j’ai aimé comme un père , et qui est mort auprès de moi ! Nous n’avons tous deux qu’une même pensée : laisser là notre voyage et donner à la veuve