NAT. ANN. LXVI, OBIIT
PEKINI XXIX IANVARII
ANNO DNI. MDCLXXXVIII.
rangs de chrétiens en habits de deuil. A quelque distance de la croix, suivaient l'image de Notre-Dame et le tableau de saint Michel. Immédiatement après, paraissait l'éloge du Père, composé par l'empereur et écrit sur une grande pièce de satin jaune ; enfin le cercueil porté par soixante hommes. Dès qu'on fut arrivé au lieu de la sépulture, les missionnaires, en surplis, firent les prières et les cérémonies, et le corps fut descendu dans le tombeau
Le 2 septembre 1679, il y avait eu à Péking un tremblement de terre d'une violence extrême : une partie des murailles, des pagodes, des palais, furent renversés, et quatre cent mille personnes périrent. Vers l'est, dans la ville de T'oung-tcheou, trente mille habitants trouvèrent la mort sous les décombres. L'empereur et la cour quittèrent le palais ébranlé, pour aller lojrer sous des tentes. Une seconde calamité survint l'année suivante; le palais impérial prit feu, et les dégâts produits par l'incendie furent estimés à deux millions huit cent mille onces d'or ! Le peuple de Péking était réduit à la plus profonde misère ; mais l'empereur lui fit d'abondantes aumônes , comme cela se pratique encore aujourd'hui en temps de disette.
La même année, le vice-roi de Canton devint suspect et fut accusé de pactiser avec les descendants des Ming. L'empereur, craignant une nouvelle révolte, lui envoya deux mandarins avec le lacet de soie pour se pendre. Cette cérémonie se passe ainsi : On présente au mandarin une belle corde tressée en soie jaune, et il se prosterne devant cet envoi impérial ; on attache la corde à une poutre, le condamné monte sur une table, se passe le nœud coulant, puis les mandarins retirent solennellement la table. Cette mort est regardée comme honorable. Le vice-roi de Canton en eut seul le privilège ; cent douze de ses
principaux officiers furent simplement décapités. Grande banderole funéraire.
A cette époque, le Portugal revendiquait pour lui seul le droit de patronage sur toutes les missions des Indes et de la Chine. Tout évèque devait être présenté par lui ; tout missionnaire devait avoir son autorisation, et ne partir que sur ses vaisseaux. Le Portugal, en échange, avait promis beaucoup et ne put rien tenir ; aussi la cour
DYN. DES Ts'lNG. LA MISSION FRANÇAISE (l688).
Porteurs d'insignes.
de Rome ne lui maintint pas ses privilèges. Sur la demande de la duchesse d'Aiguillon, le
pape Innocent X nomma trois évêques français
pour les missions de la Haute Asie : François
Pallu, de Lamoihe-Lambert et Ignace Cotolenti.
Ce dernier avait Péking sous sa juridiction ; il
n'appartenait à aucun ordre religieux. Pour
soutenir ces missions, Dieu suscita une nouvelle
société française, sous la direction de trois
saints prêtres : Vincent de Meurs, Armand
Poitevin et Michel Ga\il ; un évêque leur donna
une maison, rue du Bac, à Paris ; la Société des
Missions-Étrangères, d'où devaient sortir tant
d'apôtres et de maryrs, était fondée ( i663 ). En
octobre 1684, Mgr Pallu rendit son âme à
Dieu, après une vie pleine de labeurs. Il avait
désigné sur son lit de mort M. Maigrot comme vicaire apostolique des provinces confiées
à ses soins, et administrateur de toute la Chine. Ce nouvel évêque était du diocèse de Paris.
Dans un but scientifique et religieux, Louis XIV fit envoyer alors à Péking six Jésuites : le P. Tachard, qui retourna plus tard en Europe, les PP. Gerbillon, Le Comte, de Visdelon, Bouvet et de Fontaney. Ils partirent le 3 mars i685 et arrivèrent le 8 février 1688, grâce à la permission obtenue pour eux par le P. Verbiest qu'ils n'eurent pas la consolation de voir. L'impératrice-mère était morte, et le deuil terminé, l'empereur, qui aimait les savants, reçut les nouveaux Pères. Le supérieur des Jésuites, le P. Pereyra ne garda à Péking que les PP. Gerbillon et Bouvet ; il envoya les trois autres dans Porteurs d'insignes. \es provinces. Ces deux Pères retenus à la cour, s'appliquèrent non sans succès à l'étude des langues chinoise et tartare.
Vers 1686, le Kan des Mongols-occidentaux, chef de la nation connue sous le nom d'Eleutes, et qui régnait sur une partie des Etats de l'ancien prêtre Jean, voulut imiter Gengiskan et ressusciter le grand empire mongol. Il attaqua les Kalkas établis dans l'ancien pays des Karaïtes, près de Karakoroum, et se prépara à envahir tout le pays jusqu'au fleuve Kairoulan ( V. la carte, p. 80). K'ang-si comprit le danger que ce nouvel empire ferait courir à la Chine, si on le laissait se former. Il temporisa jusqu'après la mort de Ou-san-koui, puis il fit marcher ses troupes à la défense des Kalkas. En 1688, le Kan blanc, roi des Oros, c'est-à-dire le Czar de Russie, envoya une ambassade pour fixer les limites des deux empires, près du fleuve Amour. K'ang-si de son côté fit partir des commissaires pour la ville de Sélinginskoi, où on devait se réunir. Donnons
quelques détails :
Porte-t>arasols.
(Funérailles. )
Porte-drapeaux.
( Funérailles. )
Les Russes avaient peu à peu pénétré en Mongolie, et leurs colons envahissaient la Sibérie toute entière. Ils avaient su se faire des amis des Mongols, et avancèrent sans encombre jusqu'à ce qu'ils arrivassent aux possessions mantchoues ; alors seulement il y eut conflit. La forteresse élevée par les Russes près de la Mantchourie, fut rasée par les Chinois ; reconstruite par les Russes, elle fut encore démolie une seconde fois ; c'était la guerre. L'empereur de la Chine pas plus que le Czar ne désirait se battre, et sur la proposition de ce dernier, K'ang-si envoya une ambassade en Sibérie pour traiter de la paix (1688). Le prince Sosan, oncle de l'empereur, en était le chef; on adjoignit aux plénipotentiaires, les PP. Pereyra et Gerbillon comme interprètes pour la langue latine, en les nommant mandarins de second ordre.
Ce fut à Nipchou que les ministres des deux nations s'assemblèrent, suivis chacun d'un corps d'armée pour
Pl. viii.
.AC DU PE-HAE : LE PAVILLON ROND (p. 346).
INTERIEUR DE LA DEMI-LUNE. PORTE DE PÉKING (p. 3+3 ).
DYN. DES Ts'lNG. KALDAN ( 1690).
terminer en cas de besoin par la force, ce que les négociations ne pourraient décider. La fierté des uns et des autres les porta souvent à des extrémités qui eussent été funestes aux deux partis, si le P. Gerbillon, par sa sagesse, n'eût modéré leurs emportements. Il passait perpétuellement d'un camp à l'autre, portait des paroles de
paix, proposait des expédients, adoucissait les esprits, dissimulait ce qui pouvait mutuellement les aigrir. Enfin il ménagea si adroitement les intérêts communs, que la paix fut conclue à la satisfaction des Chinois et des Moscovites. — Le prince Sosan était si content du zèle et de la sagesse du Père Gerbillon qu'il disait publiquement que sans lui tout était désespéré. Il promit aux missionnaires sa protection, et nous verrons bientôt qu'il tint parole.
Délivré de cette difficulté, K'ang-si put enfin attaquer sérieusement Kaldan qui parcourait la Tartarie en dévastateur. Campé sur le fleuve Orgon (Or-ho) avec une armée formidable, il combattit durant sept ans; enfin, en 1696, l'empereur luimême à la tête de ses troupes s'avança jusqu'au fleuve Kairoulan. Kaldan, repoussé mais non vaincu, se retira dans la partie occidentale de ses Etats, et l'année suivante, K'ang-si, dans une seconde expédition, marcha contre lui dans le pays des Ortos. Arrivé sur les bords du Hoang-ho, il envoya un ultimatum, et s'arrêta dans la ville de yui-sia pour attendre la réponse. Sur ces entrefaites, Kaldan mourut, ce qui mit fin à la guerre, et K'ang-si revint triomphant à Péking, laissant à ses généraux le soin de pacifier le pays.
Kalda
LES succès du P. Verbiest, la dégradation et la mort de Yang-konang-sicn, son prédécesseur au tribunal des mathématiques, la faveur de l'empereur accordée aux Jésuites, n'étaient pas sans accumuler contre ceux-ci beaucoup de jalousie et de haine.
I.e vice-roi du Tclw-kiang, ami de Y ang-kouang-sien , voulant le venger, évoqua les anciens édits, et souleva une terrible persécution. La 9e année de son règne, K'ang-si
avait en effet lancé un édit qui portait : « A la réserve de Nanhoè-jen (P. Verbiest) et de ses compagnons... de crainte que dans les provinces on ne bâtisse de nouvelles églises et qu'on ne fasse de nouveaux chrétiens, j'ordonne de le défendre sévèrement. » Peu après (1670), il s'exprimait encore ainsi, dans un nouveau décret : « Nous ne permettons à aucun de nos sujets, tant à la cour que dans les provinces, d'embrasser cette loi. » Armé de ces deux pièces, le vice-roi fit arrêter partout les missionnaires et les chrétiens, qui subirent les plus indignes traitements. Par deux fois, le tribunal des rites repoussa la demande des Pères de Péking ; l'empereur lui-même avait dit en effet : « Les missionnaires ne doivent pas se flatter que je me déclare le protecteur d'une loi étrangère. »
Les quatre jésuites de Péking en appelèrent au prince Sosan ; ce prince touché de la douleur des Pères, résolut de solliciter en leur faveur. Il alla donc trouver l'empereur et lui dit : « Enfin, Sire, ce sont des gens qui comptent pour rien leur vie, quand il s'agit de vous obéir, ou de vous plaire : il est vrai que tout cela ne mériterait pas que Votre Majesté approuvât leur loi, si d'ailleurs elle était dangereuse; mais fut-il jamais une doctrine plus saine que la leur, et plus utile au gouvernement des peuples ? » L'empereur écouta ce discours, mais persista dans sa première détermination.
DYN. DES Ts'lNG. DÉCRET IMPÉRIAL DU PRÉSIDENT KOU-PA-TAÈ (1692). l8"
« C'est une affaire conclue, lui répondit-il, je me serais fait un plaisir de favoriser ces bons missionnaires ; mais le déchaînement des mandarins contre eux ne m'a pas
permis de suivre mon inclination. » — « Quoi, Sire, répliqua le prince, n'êtes-vous pas le maître ? Et quand il s'agit de rendre justice à des sujets aussi distingués que ceux-ci, ne pouvez-vous pas user de votre autorité ? »
L'empereur ne pouvant plus tenir contre de si pressantes sollicitations, fit écrire aux Kolao, à leurs assesseurs et à tous les mandarins tartares du Lipou ( tribunal des rites) la lettre suivante, dans laquelle il manifestait sa volonté:
« Nous voulons que tous les édits, qui jusqu'ici ont été portés contre la religion des Européens, par l'avis et le conseil de nos tribunaux, soient a présent déchirés et brûlés.
Vous, ministres d'État, et vous, mandarins tartares du souverain tribunal des rites, assemblez-vous, examinez cette affaire et me donnez au plus tôt votre avis. » Le président répondit par ce décret :
« Votre serviteur Kou-pa-taè, président du tribunal des rites et d'autres tribunaux, abaissé d'un degré, vous écrit respectueusement au sujet d'un édit impérial.
Le prince Sosan.
« Votre serviteur et ses collègues ont tenu une délibération, dont voici le résultat : Des Européens, attirés par le désir de profiter des sages institutions de nos Souverains, ont entrepris une traversée de plusieurs fois dix mille stades pour venir ici. Ils ont corrigé et perfectionné les règles du calcul des temps. En temps de guerre, ils ont fabriqué des canons et d'autres armes. Députés auprès des Russes, ils ont montré un dévouement sincère, et sont parvenus à faire un traité de paix.
«Leurs travaux et leurs services sont très nombreux. Dans les provinces où ils résident, ils ne font aucun mal, ne causent aucun trouble nulle part. Ils ne séduisent pas la multitude par de fausses doctrines, ne suscitent d'affaires sous aucun prétexte. Dans les pagodes des lamas, des bonzes de Bouddha et des sectateurs de la Raison, il est permis de brûler des parfums et de faire des cérémonies. Les Européens n'étant coupables d'aucune infraction aux lois, il ne semble pas juste d'interdire leur religion.