LE VICE-ROI GOUVERNEUR DE PEKING ET SON ESCORTE
15.000 francs, les affaires en rapportent de cinquante à soixante mille chaque année.
Le Chinois dit souvent: « Les gros poissons mangent les petits, les petits mangent les crevettes, les crevettes mangent la vase ; » mais le peuple est-il tellement opprimé ? Il est libre de ne pas intenter de procès, et la crainte d'avoir à payer les juges amène le plus souvent une entente à l'amiable ; les fonctionnaires le pressurent un peu, lui de son côté vole les mandarins et même l'empereur, c'est un cercle vicieux. Un jour, une voiture chargée de bois coupé au Yuen-ming-yuen traversait Péking ; quelqu'un dit aux conducteurs : « Mais cette espèce de bois n'existe qu'au palais d'été, vous l'avez volé ! » Ils répondirent : « Si nous ne mangeons pas l'empereur, qui mangerons-nous ? » On veut entrer à Péking et conduire au centre même de la ville des choses prohibées, rien de plus simple : on solde à chaque poste de police une petite redevance, cela s'appelle « balayer la route ».
Pour que 25.000 fonctionnaires retiennent dans l'obéissance 400.000.000 d'habitants, il faut bien, malgré tout, user parfois d'une certaine sévérité. Si l'Européen ne comprend pas l'atrocité de certains supplices, le Chinois la comprend et l'accepte. La prison est le premier ; on souffre de la vermine, de l'humidité, du manque de nour-
PEKING
riture dans ces infects réduits ; mais les Chinois y résistent, et bien peu meurent des suites d'une détention, même prolongée. En 1870, un prisonnier chrétien âgé de 20 ans, saisi lors des massacres de Tien-tsin, séjourna plus d'un mois dans une bassefosse ; son pied droit, tuméfié, ne présentait plus qu'une masse informe rongée par les vers, lorsqu'on lui rendit la liberté ; tous les docteurs des canonnières françaises furent d'avis de couper le membre gangrené, dans l'espoir de sauver la vie à ce malheureux, il s'y refusa, et, grâce à la médecine chinoise, aux soins, à la jeunesse, il fut guéri en quelques semaines.
Les soufflets appliqués avec une semelle de cuir, les coups de bambou, la cangue, sont des peines fort ordinaires que l'on inflige pour de simples peccadilles. Le Chinois
les supporte stoïquement; il ne souffre probablement pas autant quel'Européen, ayant moins de sang, moins de nerfs, par suite moins de sensibilité; on épargne ces punitions aux mandarins etaux lettrés, qui doivent perdre d'abord tous leurs grades avant de subir aucune autre condamnation.
Les femmes ne sont point frappées ailleurs que sur les mains ; le mari se charge, chez lui, de représenter le mandarin et même le bourreau. Il y a quelques années.on put voir à l'heure de midi, dans la r\i&Léo7ili-ic/îang, une des plus populeuses de Péking, un furieux trancher la tête de sa femme avec un couteau de boucher! Plus de mille personnes étaient présentes, aucune ne se dérangea ni ne fit un seul pas pour empêcher le crime ; le mari, paraît-il, dut payer quelques centaines de francs pour ne pas être inquiété. Mais rien n'égale l'horreur du supplice infligé à une femme qui tue son mari : elle est saisie, couchée sur une natte et découpée vivante devant tout le peuple, toujours avide des spectacles cruels ; on commence par les articulations des pieds et des mains, on continue par celles des membres, enfin le tronc est coupé en quatre ! Il est vrai que, moyennant finances, les parents obtiennent du bourreau qu'un coup de stylet achève rapidement la victime ; pour la suite du supplice, une autre personne poussera des cris déchirants ; toujours un peu de comédie dans le drame.