LES OUVRIERS
repolit longuement au charbon pour que tout le dessin de cuivre reparaisse, puis il dore au mercure. Les travaux fins passent sept ou huit fois au feu. Les émailleurs ont amélioré leur art, et les nouveaux produits sont plus soignés que les anciens ; on arrive aujourd'hui à dégrader les couleurs de la même cloison. Ce qui a été exécuté de plus parfait en ce genre, est une croix envoyée dernièrement par la Mission de Péking à Sa Sainteté Léon XIII pour son jubilé épiscopal. Elle mesure im50 de haut, et toutes les arabesques, volutes, décorations sont en ronde bosse émaillée ; c'est un travail des plus difficiles et qui a été admirablement réussi ; cinq ouvriers, travaillant même la nuit, ont mis six mois à l'exécuter. Une paire de candélabres, représentant neuf dragons sortant de la gueule d'un dragon central, a été envoyée
parla mission du Kan-sou; les candélabres ne mesurent que 50 centimètres de haut, mais ils sont également fort beaux. On est parvenu d'ailleurs à cloisonner jusqu'à des statues, qui ont fait l'admiration des connaisseurs.
LES PETITS M É- TIERS. — Ils sont nombreux à Péking, où chacun
CORDO.VNIER.
gagne péniblement sa vie ; que de gens travaillent pendant toute une journée, par tous les temps, pour rapporter le soir 50 centimes à leur famille ! — Les Chinois ont, comme chacun le sait, la tête rasée moins le sommet, dont les cheveux sont tressés; cet usage nécessite une multitude de barbiers, le nombre en est presque illimité à Péking. Les uns tiennent boutique, les autres parcourent les rues avec tout un attirail contenant réchaud, plat à barbe, rasoirs, etc.; pour 10 centimes, ils peignent et tressent les cheveux ; pour 20 centimes, ils rasent tête et menton, et pour quelques centimes en plus, ils y ajoutent le massage. Si l'empereur vient à mourir, les barbiers sont désolés, car il y a défense pour tout le monde de se raser pendant cent jours ; c'est une ruine pour leur industrie.
On entend quelquefois dans les rues le bruit de deux petites castagnettes, c'est l'annonce du pédicure ; pour quelques sous, il se charge de mettre en bon état vos extrémités inférieures ; en général il est fort habile, et les accidents sont rares.
Un pauvre homme porte sur son dos une caisse volumineuse qui contient des
PEKING
poissons, des oiseaux, des animaux, des bonshommes en sucre soufflé et filé ; devant vous il exécute avec beaucoup de dextérité ces divers sujets. Avec le marchand de jouets, il fait le bonheur des enfants, qui peuvent ainsi se procurer une foule de petits objets ; ce sont nos boutiques à un sou, seulement il ne s'agit que d'une sapèque, soit environ un centime.
D'autres portent de grands caissons très légers, remplis de fleurs artificielles confectionnées avec du papier de riz : d'autres, des boîtes ou paquets renfermant de la mercerie ; sur le pas des portes, ils s'arrêtent et vendent aux bonnes femmes leur marchandise. Enfin, le commerce des infiniment petits est énorme, grâce à la divisibilité de la monnaie chinoise ; pour un centime, un demi-centime et même moins, on vend une tranche de pastèque, vingt allumettes chimiques, un morceau de sucre, en un mot c'est le commerce du détail le plus sectionné. Il y a des gens
qui, avec un fonds roulant de 3 francs, montent boutique et vivent toute l'année en vendant des petits pains, un peu de glace, un fruit, une tasse de thé, un rien.
Tous ces petits marchands sont honnêtes, pacifiques, ingénieux et d'une sobriété extraordinaire. Des enfants même très jeunes font ce métier, et ne se laissent pas tenter par leur marchandise. Il n'est pas rare de trouver dans un carrefour le vrai guignol d'Europe avec un gendarme et son commissaire ; non seulement les enfants, mais les grandes personnes assistent avec intérêt aux péripéties du drame.
Dans les rues de Péking se rencontrent aussi des acrobates assez habiles en leur métier, et qui attirent la foule, mais elle est encore plus tentée par les conteurs d'histoires ; ceux-ci s'installent sous une tente ou en plein air, et racontent avec beaucoup de verve les hauts faits des temps passés, ou bien encore des anecdotes croustilleuses, qui amènent les sapèques à leurs pieds. Quand le conteur a de la faconde, la foule s'amasse et il gagne facilement 5 à 6 francs par jour.
Ordinairement, c'est à domicile que l'on fait venir les prestidigitateurs ; ceux-ci se distinguent par l'absence de trucs machinés ; tout leur art est dans leur habileté. Un jour, une séance fut donnée sur le pont d'une canonnière, par un individu qu'accompagnait son fils âgé de huit ans ; pour une piastre, il amusa l'équipage et les officiers pendant des heures. Un de ses mille tours est celui-ci, dont il n'a pas voulu vendre le secret : il avale dix aiguilles en acier, une à une, un morceau de fil d'un mètre de long, un grelot ; il frappe sur son estomac pour faire résonner le grelot, puis, un moment après, sort de ses lèvres un bout de fil, qu'il prend délicatement ; les dix aiguilles sont enfilées et le grelot pendu au bout. Notons que cet homme-là n'avait pour tout vêtement qu'un pantalon de toile et une très légère chemisette.
IIARF.IER.