TENTES MONGOLES
88 PEKING
les jours de jeûne, notre nourriture avait été du millet cuit à l'eau et au sel, et notre boisson de la neige fondue. Nos membres étaient ligaturés avec des bandelettes afin de mieux endurer les fatigues d'une pareille course. » On avait en effet ordonné aux Tartares qui les conduisaient de les faire arriver avec toute la vitesse possible, pour assister à l'élection de l'empereur. Après avoir quitté le pays des Comans, ils entrèrent dans celui des Gangues, déserts sans eau, où ils rencontraient parfois des crânes et des ossements humains qui recouvraient la terre « comme du fumier ».
Arrivés au pays des Naïmans, il tomba, le jour de la fête des saints Pierre et Paul, une abondante neige et ils eurent grand froid. Enfin, ils atteignirent la région des Mongols, et le 22 juillet, jour de la fête de sainte Madeleine, ils parvenaient auprès du grand Kan. Le futur empereur, informé déjà par Batou, fit héberger les deux Franciscains et pourvoir à leurs dépenses. Après cinq ou six jours de repos, il les envoya au campement de sa mère, où se préparait une assemblée solennelle, pour laquelle on avait élevé une tente de pourpre blanche qui pouvait contenir plus de deux mille personnes. Ce lieu s'appelait Sira-Ordou. Tous les princes tartares et les ambassadeurs, au nombre d'environ quatre mille, s'y rendirent avec des présents de toutes sortes.
Les bons religieux, « ainsi que l'exigeait la nécessité », durent se conformer au cérémonial, et revêtirent sur leur robe de bure un costume d'apparat qu'on leur avait prêté, puis ils se rendirent dans la grande tente, où on offrait à boire aux envoyés étrangers, et y acceptèrent un peu d'hydromel. On alla ensuite à trois ou quatre lieues de là, dans une belle vallée sur les bords d'un ruisseau qui coule entre les montagnes; cet endroit, appelé la Horde-d'or, avait été choisi pour l'intronisation de l'empereur. Elle eut lieu le jour de la Saint-Barthélémy, et fut suivie de grandes agapes et copieuses libations. Le trône du grand Kan, placé sur une estrade circulaire, était en ivoire magnifiquement sculpté et garni d'or et de pierreries. Cet ouvrage avait été exécuté par un orfèvre russe très habile. C'est là que pour la première fois les deux religieux furent appelés auprès de Kouyoukkan, dans une grande réunion où les ambassadeurs offrirent des présents merveilleux soit par leur nombre, soit par leur richesse.Les deux Franciscains avaient épuisé leurs provisions et durent se présenter les mains vides.
L'impératrice Tourakina se retira ensuite d'un côté et l'empereur d'un autre. « Kouyoukkan, dit Plan-Carpin, ayant appris que nous l'avions suivi, nous fit donner ordre de retourner au campement de sa mère. Le lendemain il voulait, en signe de guerre, lever son étendard du côté de l'ouest contre tous les peuples de l'Occident, et il désirait nous le laisser ignorer, mais nous l'apprîmes des témoins eux-mêmes de manière à n'en pouvoir douter. Nous revînmes après quelques jours et nous demeurâmes là un bon mois, ayant à souffrir de la faim et de la soif, car ce qu'on nous donnait pour quatre suffisait à peine pour un. Nous serions peut-être morts sans la charité de l'orfèvre russe, appelé Côme, qui nous montra le trône et le sceau qu il avait faits pour l'empereur, et fut pour nous une véritable providence. Nous connûmes aussi les secrets desseins du grand Kan par les Moscovites et les Hongrois. Ils parlaient le latin ou le français et, sachant notre intention, ils nous donnaient, sans même que nous eussions besoin de les interroger, tous les renseignements quils pouvaient savoir. » L'empereur prit ensuite connaissance des lettres du Souverain- Pontife, et s'enquit minutieusement auprès des religieux de l'objet de leur mission. Il leur fit donner pour le Pape une réponse que les interprètes leur traduisirent mot à mot le jour de la Saint-Martin. Kouyoukkan, comme il en avait Je désir, leur proposa d'envoyer avec eux des ambassadeurs. Ne voulant pas avoir
DYNASTIE DES YUEN
près d'eux des espions qui auraient tout examiné et se seraient rendu compte de la faiblesse des Princes chrétiens alors divisés entre eux, les religieux, en habiles diplomates, refusèrent cette dangereuse compagnie.
« Le jour de Saint- Brice, 13 novembre, on nous congédia avec la lettre de l'empereur munie de son sceau, en nous envoyant auprès de l'impératrice-mère. Elle nous donna à chacun une pelisse de renard doublée de ouate, et un habit de pourpre, dont nos Tartares nous volèrent un pied de chacune; nous le vimes bien, mais nous aimâmes mieux ne rien dire. » La réponse du roi des Tartares, pleine de violence et de fourberie, était rédigée en ces termes : « La force de Dieu, Kouyoukkaii, empereur de tous les hommes, auerand Pape. Vous et tous les peuples chrétiens qui habitent à l'Occident vous nous avez fait transmettre par votre envoyé des lettres très certaines etauthentiques dans le dessein de faire la paix avec nous. Comme nous l'avons appris de leur bouche et comme les lettres le portent, vous voulez doncavoir / la paix avec nous. Eh bien !
vous, Pape, vous tous, empereurs, rois, princes, chefs et gouverneurs, ne tardez plus à vous rendre auprès de moi pour en définir les conditions:
vous entendrez notre réponse et saurez notre volonté. Vous dites que nous devrions nous faire baptiser et nous faire chrétiens ; nous vous répondrons en un mot que nous ne
comprenons paspourquoi nous l'empereur kouyoukxan.
en agirions ainsi. Vous vous étonnez ensuite des massacres d'hommes que nous avons faits, surtout des chrétiens
Hongrois, Polonais et Moraves ; nous ne le comprenons pas davantage. Cependant, pour ne pas paraître passer ce point sous silence, nous vous dirons que ces peuples
n'avaient pas obéi à la volonté de Dieu et de Gengiskan, et que, dans un mauvais dessein, ils avaient massacré nos envoyés ; c'est pourquoi Dieu nous a ordonné de les détruire et les a livrés entre nos mains. Et si ce n'était Dieu qui l'eût fait, que peut l'homme contre 1 homme ? Vous, habitants de l'Occident, vous adorez Dieu, vous croyez être les seuls chrétiens et vous méprisez les autres : comment savez-vous à qui il daigne accorder sa protection ? Nous aussi nous adorons Dieu, et c'est avec son secours que nous ravagerons toute la terre, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident. Et s'il n'y avait pas un homme qui soit la force de Dieu, qu'auraient pu faire tous les autres hommes ?» — Le voyage de retour fait en hiver fut extrêmement pénible. Les deux Franciscains n'eurent souvent aucun abri et passèrent bien des nuits sur la neige, « à moins que nous ne pussions nous faire un gîte sur la terre avec le pied, car là n'était que campagne rase sans aucun arbre, et souvent le matin nous nous trouvions tout couverts de neige que le vent avait chassée. » Jean de Plan-Carpin arriva à Kiew le 9 juin 1 247, puis enfin à Lyon, où il remit au Pape la lettre de Kouyoukkan. Le siège d'Antivari, métropole de la Dalmatie, étant devenu vacant, l'humble Frère Jean fut élevé à la dignité archiépiscopale. A son retour de Tartarie,le Pape l'avait béni et remercié en lui disant ces consolantes paroles de la sainte Écriture : « L'ambassadeur fidèle est, à celui qui l'envoie, comme la fraîcheur de la neige au temps de la moisson ; il réjouit le cœur de son maître. » Jean de Plan-Carpin mourut bientôt après, vers l'âge de 65 ans.
/^OMiiE le pape Innocent IV, le roi de France,
saint Louis, se préoccupait gravement de la formidable invasion qui venait de pénétrer jusqu'au cœur de l'Europe. « Il faut, disait-il, repousser ces Tatars dans le Tartare, dussions-nous tous périr. » Sachant toutefois qu'il y avait parmi ces peuples des chrétiens pour lesquels le grand Kan montrait des dispositions favorables, saint Louis, animé du même zèle que le Pape pour la paix et pour la foi, résolut de lui envoyer aussi des missionnaires. André de Longjumeau, de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, avec deux de ses compagnons, deux clercs séculiers et deux officiers du roi, partit de Nicosie le 27 janvier 1249. Il portait au grand Kan, de la part du roi de France, une lettre, une parcelle
LA RÉGI VI I OGi lULG VIMIZ.
DYNASTIE DES YUEN
de la vraie Croix, et une tente devant servir de chapelle. « Le roy Loys, dit Join-
ville, envoya au roi de la Tartarie une tente faite à la guise d'une chapelle, qui estoit
moult riche et bien faite. La tente estoit de bonne escarlate fine, en laquelle il fit
tirer à l'aiguille toute notre créance :
l'Annonciation, la Nativité, etc.. »
Kouyoukkan étaitmort en avril 1 248,
après avoir régné deux ans à peine.
L'impératrice Ogoulgaimiz avait pris
la régence, qu'elle garda pendant
trois ans, et quand les ambassadeurs
arrivèrent à Karakoroum, c'est à
elle qu'ils furent présentés. Elle fit
à la lettre du roi de France une
réponse altière et peu bienveillante,
et envoya quelques pièces de soie
en échange des cadeaux qu'elle avait
acceptés. Les Tartares n'avaient vu
dans les envoyés de saint Louis que
des porteurs d'un tribut de vassalité.
La régence de la princesse Ogoul ne pouvait être que provisoire, et le grandOrdouavait étéconvoquépour l'élection d'unnouvel empereur.C'est là que le 1e1 juillet 1251, par suite d'intrigues et de ruses, le neveu dOktai se fit élire par les princes tartares au détriment du fils de Kouyouk, et prit le nom de Mangoukan. La branche cadette arrivait ainsi au pouvoir, et l'empereur, pour se venger de l'opposition qu'il avait rencontrée parmi les partisans de la branche ainée, fit, au milieu même des fêtes du couronnement, mettre cruellement à mort soixante-dix personnes, sous le fallacieux prétextes de complot. La princesse Ogoul, cousue vivante dans un sac de cuir, fut jetée dans le fleuve.
Pendant ce temps, saint Louis avait appris par une lettre, très humble cette fois et remplie de belles promesses, (\u Jîrgaltai, fils de Batoukan et son futur successeur, désirait faire alliance avec lui contre les Sarrasins. Dans ce message, les Tartares se disaient chrétiens catholiques, et faisaient au saint roi les plus grandes protestations d'amitié. En tous cas ils étaient tolérants, comme on le voit par la fin de la lettre à! Ergaltai : <l Sa Majesté saura aussi que Sa Magnificence Tartarique nous a commandé de ne faire aucune différence
MANGOUKAN
PEKING
entre le grec, le latin, l'arménien, le nestorien et le jacobéen ; mais de protéger également tous ceux qui adorent la Croix. )) &Vers le même temps, le roi d'Arménie alla en Tartarie pour faire alliance avec le grand Kan contre les Sarrasins. Hayton, frère de ce roi et qui l'accompagna, dit dans le 24e chapitre de sa relation : « Que le grand Kan accomplit incontinent le premier point de la requête qui était de se faire chrétien, se faisant baptiser avec tous les Grands de la cour, par un évêque chancelier d'Arménie, après avoir été suffisamment instruit dans la foi catholique. » Malgré la clarté de cette affirmation, il serait peut-être difficile de prouver que le grand Kan fût catholique ; il se faisait passer pour tel, comme tous les princes gengiskanides, quand les besoins de la politique l'exigeaient.