‹ Péking, histoire et descriptionChapitre 54 sur 239 · CHOU-KING · texte numérisé non relu

CHOU-KING

DYNASTIE DES YUEN

« Moi, Frère Jean de Monte-Corvino, de l'Ordre des Frères-Mineurs, j'ai quitté Tauris, capitale de la Perse, l'an de Notre-Seigneur 1291. J'ai pénétré dans les Indes, où j'ai séjourné durant treize mois dans l'église de Saint- Thomas, apôtre; là, j'ai baptisé environ cent personnes, et le compagnon de mon voyage, Frère Nicolas de Pistoie, de l'ordre des Frères-Prêcheurs, y est décédé et a été enterré dans l'église.

Pour moi, pénétrant ensuite plus avant, je suis parvenu dans le Kalai, domaine de l'empereur des Tartares, nommé le grand Kan. J invitai ce souverain, en lui remettant les lettres du Pape, à embrasser la foi catholique de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais il est profondément plongé dans l'idolâtrie, ce qui ne l'empêche pas d'accorder de nombreuses faveurs aux chrétiens. Je suis à la cour depuis plus de deux ans. Certains nestoriens qui se prétendent chrétiens, maissecartent beaucoup de la religion chrétienne, ont tant d'autorité dans ce pays-ci qu'ils ne permettent pas qu'un chrétien d'un autre rite ait un petit oratoire, ni qu'il prêche une autre doctrine que celle des nestoriens. Ces nestoriens, soit directement, soit par des individus qu'ils ont corrompus avec de largent, m'ont suscité d'implacables persécutions, publiant de toutes parts queje n'étais pas envoyé par notre seigneur le Pape, mais que j'étais un espion dangereux et un séducteur du peuple ; puis ils produisirent de faux témoins qui soutinrent que j'avais tué dans l'Inde un ambassadeur étranger, chargé de porter à l'empereur un grand trésordont je m'étais emparé! Ces machinations durèrent environ cinq ans, pendant lesquels je fus souvent traduit en justice et menacé d'une mort ignominieuse ; enfin, par la grâce de Dieu, l'aveu d'un individu fit connaître à l'empereur et mon innocence et la malice de mes envieux, qui furent

L'EMPEREUR OU-TSOUNG.

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exilés avec leurs femmes et leurs enfants. Je suis resté seul pendant onze ans, au bout desquels vint me rejoindre, il y a environ deux ans, le Frère Arnold. Allemand, de la province de Cologne. J'ai bâti une église dans la ville de Kambalick, qui est achevée depuis six ans ; elle a un clocher où j'ai fait mettre trois cloches. Jusqu'à présent, j'ai baptisé dans cette église, je pense, environ 6,000 hommes, et sans les diffamations dont j'ai parlé, j'en aurais baptisé plus de 30,000. J'ai recueilli successivement 150 garçons, fils de païens, âgés de 7 à 1 1 ans, qui n'avaient encore aucune religion ; je les ai baptisés et leur ai enseigné les éléments des lettres grecques et latines. J'ai écrit pour leur usage des psautiers, ainsi que 30 hymnaires et deux bréviaires, en sorte que onze de ces garçons savent déjà notre office, et chantent en chœur selon la pratique de nos monastères, que je sois présent ou non. Plusieurs d'entre eux transcrivent des psautiers et d'autres livres; l'empereur se plaît beaucoup à les entendre chanter. Aux heures fixées, je fais sonner les cloches, je célèbre l'office divin devant la réunion de ces enfants, et, n'ayant pas d'office noté, nous chantons un peu par routine. Un prince, nommé Georges, issu de l'illustre race de l'empereur, et appartenant autrefois à la secte des nestoriens, s'attacha à moi la première année de mon arrivée ici. Je l'ai converti à la vérité de la foi catholique ; il a reçu les ordres mineurs, et lorsque je célèbre les saints mystères, il m'assiste, revêtu de ses habits royaux. Les nestoriens l'ont accusé d'apostasie et persécuté ; cependant il a gagné à la foi catholique la majeure partie de son peuple, et il a fait construire, avec une magnificence royale, une église en l'honneur de la Sainte Trinité; il l'appelle l'église romaine. Il y a six ans, en 1299, le roi Georges est mort en vrai chrétien, et son âme est allée vers le Seigneur ; il a laissé pour héritier un enfant en bas âge, qui actuellement est âgé de 9 ans. Les frères du roi Georges, étant opiniâtres dans les erreurs nestoriennes, ont essayé après sa mort de pervertir ceux qu'il avait convertis. Malheureusement je suis seul ici et je ne puis m'éloigner de l'empereur ; il ne m'est pas possible d'aller visiter cette église, distante d'une vingtaine de journées. Cependant, s'il m'arrivait quelque bon confrère, j'espère qu'avec la grâce de Dieu tout le mal pourrait se réparer, car je suis encore muni des pouvoirs du roi Georges. Je le répète, sans les calomnies dont j'ai parlé plus haut, les fruits de salut seraient très abondants ; si j'avais pu être assisté de deux ou trois compagnons, peut-être l'empereur se serait-il fait baptiser. Il y a déjà douze ans que je n'ai reçu aucune nouvelle ni de la cour de Rome, ni de notre Ordre, et'que j'ignore l'état des affaires en Occident. Je supplie le Ministre général de notre Ordre de m'envoyer un Antiphonaire, une légende des saints, un Graduel et un Psautier notés pour modèles, car je n'ai qu'un bréviaire portatif avec de brèves leçons et un petit Missel. Si j'en avais un exemplaire, les enfants pourraient le copier. Je fais bâtir une seconde église, afin de diviser ces garçons. J'ai appris la langue et l'écriture tartare, et j'ai déjà traduit dans cette langue tout le Nouveau Testament et le Psautier, que j'ai fait écrire en très beaux caractères tartares. Enfin, je lis, j'écris, et je prêche publiquement la foi de Jésus-Christ. Je m'étais arrangé avec le roi Georges pour traduire, s'il eût vécu, tout l'office du rite latin, afin qu'on pût chanter dans tous ses États les louanges du Seigneur. Pendant qu'il vivait, je célébrais dans son église le saint sacrifice de la Messe selon le rite latin. Le fils du roi Georges s'appelle Jean, à cause de mon nom ; j'espère que, Dieu aidant, il marchera sur les traces de son père. ))

Le roi Georges, dont il est parlé dans la lettre de Jean de Montcorvin, était un descendant de Ongkan ; il avait reconnu la nouvelle dynastie, et régnait à Karakorou>u, que Koubilaïkan avait abandonné pour se fixer à Péking.

Voici la seconde lettre, non moins curieuse et non moins édifiante que la première :

DYNASTIE DES YUEN

« J'ai fait faire six tableaux de l'Ancien et du Nouveau Testament pour l'instruction des simples ; plusieurs des enfants que j'avais recueillis sont allés vers le Seigneur. Depuis que je suis en Tartarie, j'ai baptisé plus de 5.000 personnes. J'ai commencé un nouvel établissement tout près du palais du grand Kan; de la porte de son palais à notre maison, il n'y a que la distance d'un jet de pierre. Un certain Pierre de Lucalongo, excellent chrétien et riche marchand, qui fut mon compagnon de voyage depuis Tauris, a acheté le terrain à ses frais et m'en a fait présent pour l'amour de Dieu. Lorsque nous chantons, le seigneur Kan peut nous entendre de ses appartements. De la première église à la seconde que je viens de construire, il y a deux milles de distance ; elles sont l'une et l'autre dans lintérieur de la ville, qui est extrêmement grande. Je vous assure que dans le monde entier il n'y a pas d'empire aussi vaste que celui du grand Kan. J'ai une entrée au palais et une place fixe à la cour comme légat du Pape. L'empereurm'honoreplus que tous les autres prélats, quels qu'ils soient. i>

En 1305, il y avait donc à Péking deux églises,6.ooochrétiens et un missionnaire légat du Pape, ayant ses entrées libres au palais. Clément V, instruit des succès de Jean de Montcorvin, érigea Kambalick en métropole, l'an 1307, et l'en nomma premier titulaire. Le Pape conférait à Jean de Monlcorvin et à ses successeurs le droit d'instituer et de sacrer les évêques ; il le plaçait à la tête des missions catholiques de tout l'Extrême-Orient, à la condition de recevoir le pallium du Pontife romain. La bulle qui contenait ces dispositions recommandait à Jean de Mont-

corvin de faire peindre, dans les églises nouvellement construites, les mystères de l'Ancien et du Nouveau Testament. Sept Franciscains, tous sacrés évêques avant leur départ, furent chargés par le Pape d'aller eux-mêmes consacrer leur nouvel archevêque métropolitain; trois moururent en route, un quatrième retourna en Italie, mais Gérard, Pérégrin et André de Pérouse arrivèrent en 1308 à Kambalick, où ils accomplirent en grande pompe les cérémonies du sacre. Ils présentèrent à l'empereur les lettres pontificales, par lesquelles le Souverain Pontife le remerciait de sa bienveillance envers les missionnaires et les chrétiens. Grâce à ce secours, Jean de Montcorvin multiplia tellement les conversions, qu'en 131 2, le Pape lui envoya trois nouveaux suffragants : Thomas, Jérôme et Pierre de Florence. Les Franciscains de Kambalick recevaient de l'empereur, pour l'entretien de huit personnes, une pension

JEAN DE MONTCORVIX.

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annuelle nommée Alafa, accordée d'ordinaire aux ambassadeurs. Une riche arménienne ayant construit une église à Hang-tcheou à sa prière, Jean de Montcorvin l'érigea en cathédrale et la donna à Gérard, qui y fut enterré et dont Pérégrin fut le successeur. Dans une forêt voisine de la ville, André de Pérouse, grâce aux subsides de l'empereur, éleva une église et un couvent pour vingt-deux Frères; mais Pérégrin étant mort en 1322, l'archevêque nomma André de Pérouse évêque de Hang-tcheou; il y mourut dans un âge très avancé.

Une des plus étonnantes pérégrinations accomplies dans ce temps-là est sans contredit celle d'Odoric Matthiucci. Né à Pordenone, dans le Frioul, en 1286, il entra très jeune chez les Franciscains, où il se fit remarquer par une grande austérité de vie; c'était un caractère énergique et prêt à tous les dévouements. Sur sa demande, il fut désigné pour les missions d'Asie ; il partît de Padoue en avril 13 18, et s'embarqua à Constantinople pour Trébizonde ; de là il prit la route d'Arménie par Erzeroum et le mont Ararat, jusqu'à Tauris en Perse. De Tauris il se rendit à Sulthanye, traversa le Kurdistan, la Chaldée, revint au golfe Persique et s'embarqua à Ormouz pour les Indes. La traversée dura 28 jours; on prit terre à Tana de Salsette peu de temps après la mort de quatre Franciscains qui y avaient été martyrisés (avril 1321). Odoric visita la côte de Malabar, celle de Coromandel, et pria sur le tombeau de saint Thomas à Méliapour ; de là il se rendit à Ceylan, à Sumatra et à Java, puis arriva enfin à Canton. Après avoir traversé le Fou-kien, il se rendit chez ses confrères à Hang-tcheou et leur laissa les ossements des martyrs de l'Inde, qu'il avait apportés avec lui. Ensuite, remontant par Nan-king et Yang-tcheou, il prit le grand canal qui le conduisit à Kambalick, où il séjourna trois ans dans le monastère de Jean de Montcorvin.

L'église de Péking était très florissante, et les chrétiens nombreux. Jean de Montcorvin et ses Frères jouissaient d'une très grande considération à la cour, comme nous l'apprend la Relation d'Odoric : « Je, Frère Odoric, fus en ceste Cayto (Kambalick) et souvent fus aux festes que le roy fist; car nous frères meneurs avons nous propre lieu en sa court et comment que nous allons à lui donner nostre béneiçon, si que je enquis et aussi vis moult songneusement Testât de la court et aussi tous chres-

tiens, sarrazins, ydolâtres et aussi les Tartres de la court convertis à nostre foy

Et encore raconterai-je une chose du grand Caan, laquelle je vis : Comme il venait une fois à Cambaleck, et que l'on avait entendu certainement de sa venue, notre évêque, quelques-uns de nos frères meneurs et moi allâmes à l'encontre de lui par deux journées, et quand nous approchâmes de lui, je mis la croix sur un haut bâton pour qu'elle pût être vue communément de tous, tenant en ma main un encensier. Nous commençâmes à chanter à haute voix Vent Creator, et si nous chantions c'était pour que le grand Caan entendît nos voix et nous fît appeler vers lui, car nul n'ose approcher de son char d'un jet de pierre s'il n'est appelé, hors ceux qui le gardent. Comme nous allâmes à lui la croix levée, il ôta aussitôt son chapel de son chef, qui était de si grande valeur que nul ne peut estimer la valeur de ce chapel, et lit révérence à la croix. Je mis aussitôt encens en l'encensier et notre évêque le prit et encensea ce seigneur. Comme il est coutume que ceux qui vont à ce seigneur portent toujours quelque chose à lui offrir, et gardent l'autorité de l'ancienne loi qui dit : Tu ne viendras pas vide devant moi, nous portâmes des pommes et lui en offrîmes moult honorablement sur un tréchouër (plateau). Il prit de ces pommes et en mangea comme un petit. Après cela, notre évêque lui donna sa béneiçon, puis il nous fit signe de nous écarter pour que les chevaux et la multitude des gens qui venaient après lui ne nous grevassent en aucune autre chose. Nous nous écartâmes

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aussitôt et allâmes à quelques-uns de ces barons qui étaient convertis à la foi de Jésus-Christ par nos Frères, et étaient de sa compagnie. Nous leur offrîmes des pommes, et ils les reçurent avec grande joie et en furent aussi contents, comme si c'eût été un grand don. »

L'humilité d'Odoric lui a fait supprimer dans son livre le récit de ses propres succès ; on sait pourtant qu'il baptisa plus de 20.000 infidèles, dont plusieurs occupaient une position élevée à la cour. Odoric revint en Europe par le Chan-si, le Chen-si, le Sse-tcfi ouan et le Thibet ; il est le premier Européen qui nous parle de Lhassa. Il arriva en Italie en 1330, après une absence de douze ans. Sur les instructions de son supérieur, il dicta au mois de mai 1330, dans le couvent de Padoue, le récit de ses voyages au Père Guillaume de Solagna ; il se rendit ensuite auprès du pape Jean XXII, pour lui rendre compte de sa mission, lui demander son aide et l'envoi de cinquante nouveaux missionnaires dans l'Extrême-Orient. Mais, arrivé près de Pise, saint François lui apparut et lui ordonna de retourner sur ses pas, car il devait mourir dix jours plus tard. Odoric rebroussa chemin et revint à son couvent d'Udine, où il mourut âgé d'environ 45 ans (14 janvier 1331), après avoir reçu l'extrême-onction. Il fut enterré le lendemain. Tous le regardant déjà comme un saint, le 4 décembre 1749 son procès de béatification fut introduit, puis, soixante-dix miracles ayant été dûment attestés, le 2 juillet 1755 Benoit XIV rendit le décret de béatification.

A la fin de son intéressante Relation ('), Odoric donna l'attestation suivante : « Moi, frère Odoric de Frioul, je certifie devant Dieu et devant les hommes que toutes les choses qui ont été écrites ici, je les ai vues de mes propres yeux ou entendues de personnes dignes de foi. Il en est bien d'autres qui n'ont pas été écrites, parce qu'elles paraîtraient impossibles aux hommes de nos contrées, si ce n'est à ceux qui ont voyagé

comme moi, pauvre pécheur, sur la terre desSTATUE DE MARBR1Î REPRESENTANÏ ODORIC infidèles. » sur son tombeau a udine

L'empereur Jen-isoung, successeur de Ou-tsoung, ne se montra pas plus énergique que lui à réprimer les abus. In-tsoung, qui vint ensuite, ayant voulu s opposer à la domination des lamas, fut assassiné par son fils adoptif, et remplacé par Taè-ting en 1324, puis par Ouentsbung en 1329. Celui-ci est le premier des

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