‹ Pelaio, roman maritimeChapitre 1 sur 14 · LA PAUVRE FEMME · texte numérisé non relu

LA PAUVRE FEMME

Ils suivaient une route magnifique, bordée de peupliers. Les détours du chemin montraient, de temps en temps, les clochers et les dômes d'uneville. Ils étaient restés en arrière, comme tous les amants avides de solitude. L'amour est une passion pudique: Jeanne, toujours enthousiaste, admirait la variété de cette I 17

nature, semblable à un livre montrant à chaque feuille que l'on tourne des grâces nouvelles.

Jack et les autres s'arrêtèrent au milieu du chemin; ils les virent faire des gestes, comme s'ils se parlaient avec chaleur. Ils lancèrent leurs chevaux.

Ces hommes étaient arrêtés sur le bord d'un fossé dans lequel dormait une femme. On ne voyait pas son visage, que cachait un de ses bras; mais sa pose gracieuse et l'arrangement de ses habits, malgré la poussière qui les couvrait, faisaient supposer qu'elle était jeune.

Ils se querellaient pour savoir à qui elle appartiendrait, Jack, qui l'avait découverte, renonçant à ses droits. Le langage grossier de ces hommes et l'audace de leurs désirs révolta Jeamie. Elle l'egarda Georges, ([ui, habitué à CCS fiçoiis, ne s'en étonnait p;is. Jack

souriait avec mépris. La pauvre femme dormait.

— Est-ce là tout ce que la fatigue et la misère inspirent à des hommes? dit-elle à son amant, et les laisseras-tu troubler le repos que le hasard accorde à ses créatures?

— Je ne me fais pas le défenseur des vertus de grand chemin. Ils s'arrangeront ensemble; je propose de reprendre notre route, qu'un pareil incident ne devait pas déranger.

— Tu as souffert la misère et tu la calomnies.

— Sans être trop incrédule, il est permis de penser que ce n'est pas une Lucrèce.

— Qui sait, Georges ! cette femme paraît jeune, elle est peut-être jolie, et elle dort au milieu d'une route, à quelques pas d'une ville, où elle eût sans doute trouvé l'hospitalité que

les passions des hommes accordent au vice. Je suis portée à penser que c'est un être malheureux que nous ferions bien de secourir, au lieu de la laisser exposée à la brutalité de ces gens.

— Pourquoi changer sa destinée en lui volant ce qu'elle peut appeler un plaisir.

— Votre mépris condamne toujours, et vous avez dû commettre bien des erreurs, dit- elle avec tristesse.

Les gens de Georges, qui n'avaient point entendu ce colloque, entouraient le fossé sans cesser leur querelle. La dormeuse fit un mouvement, puis elle ouvrit les yeux et, se levant à demi, elle regarda avec effroi. Jeanne était à cheval à quelques pas, dans une direction opposée; Georges tenait la bride de son cheval; il souriait en lui parlant, elle résistait avec une bouderie charmante. In cri la fil brus(iuemenl

retourner. Cette femme, que deux de ces hommes entouraient, essayait vainement de se di'gager de leurs étreintes. Le sang généreux de Jeanne bouillonna dans ses veines.

— Lâchez cette femme, dit-elle en courant sur eux de la vitesse de son cheval.

A cette action, à cette voix, l'inconnue leva latête. Le voile de Jeanne étaitrejeté en arrière; deux noms s'échappèrent en même temps de leurs lèvres: — Marie!... dit Jeanne! — M"* de Gluttenbourg , dit la blonde Marie, qui n'était autre en effet que la femme de Jean Gruff. Les hommes regardaient avec stupéfaction.

— Cest mon amie, dit-elle en sautant de cheval, et celui qui l'insultera, je vous en fais responsable, Georges, c'est comme si on m'insultait moi-même.

— Cette Jeanne nous perdra avec tontes

ses connaissances, dit Jack à son maître.

— Tais-toi et éloignez-vous, dit celui-ci, fort mécontent de cette rencontre. Jeanne était assise sur le revers du fossé et, tenant dans ses mains celles de Marie, elle écoutait. La jeune femme était embarrassée, elle baissait les yeux pour ne pas rencontrer le regard de Jeanne.

— Tu dis, pauvre Marie, que tu allais retrouver Jean?

— Oui, mamzelle, madame.

— Cela ne fait rien, dit Jeanne avec douceur, appelle -moi comme tu voudras.

— Oh ! mamzelle, je savais bien que vous étiez toujours bonne.

— On me croit donc bien changée là-bas?

— Ils ont tant parlé, ditMarie avec tristesse, qu'on ne sait plus que croire. C'est un grand malheur, mamzelle, maissi vous êtes heureuse!

Il çst bien beau, ce monsieur, ajouta-t-elle en regardant Georges, qui allumait à quelques pas une magnifique pipe en écume de mer.

— N'est-cepas?ditJeaqne en la serrant dans ses bras : tu me ftiis du bien. Quand on me parle de ceux qui souffrent pour moi, j'ai besoin de me trouver une excuse. Ma sœur, parle-moi de ma sœur ; l'as-tu vue?

— Elle est venue au moulin le jour du départ de Jean, elle lui a parlé en particulier. Ils pleuraient tous les deux; elle est bien triste.

— Ma pauvre sœur! dit Jeanne en cachant sa tête dans ses mains.

— Il ne faut pas vous affliger, mamzelle, ce n*est pas votre faute, c'est Dieu qui fait tout, et s'il vous a conduite ici, vous si bonne, c'est que c'était là qu'il avait le plus besoin de vous.

— Oui, il faut le croire, murmura-t-elle.

— i>OS —

sans cela ce serait trop de craintes pour un tel remords.

— Mamzelle Marguerite dit que vous reviendrez, qu'il est impossible que vous les ayez abandonnés pour toujours.

— J'espérais qu'ils me croyaient morte.

— Comme nous vous aurions pleuré, Jean et moi! mais l'aubergiste a eu peur, il a parlé. Votre oncle voulait le faire arrêter, M. Charles l'en a empêché, et l'on a su comme ça qu'heureusement vous viviez.

— Heureusement! dit Jeanne. Puis, essuyant soudain ses larmes, — Pourquoi Jean a t-il quitté le moulin?

— Ma mère est morte. Le vieux père est tombé en paralysie. Dame Gruff ne m'a jamais aimée, et elle n'est pas bonne. Je n'osais me plaindre à cause de Jean, mais j'étais bien mal-

heureuse. Elle a voulu prendre un garçon pour faire aller le moulin, disant que je dérangeais son fils, qu'il n'était plus bon à rien. Ils se sont querellés et il est parti pour Cologne, où il cherche de l'ouvrage. Elle m'a alors tant maltraitée que la patience m'a manqué; je suis partie moi-même comme j'ai pu, pour le rejoindre.

— Je n'ai pu continuer de payer la pension de ta mère ; elle a dû croire que j'avais voulu la tromper.

— Oh! mamzelle, nous vous défendions bien tous, même le vieux père, quoique ce soit à cause de vous que nous soyons devenus aussi mal.

— J'aurai été funeste à tous ceux qui m'auront aimée !

— Ne dites pas de ces choses ; vous avez été bonne pour moi, comme le bon Dieu.

— Chère fille ! tu me le rends à cette heure. Mais c'est de toi qu'il faut s'occuper. Pourquoi ce dévouement et cet abandon?

— ^Je n'avais guère d'argent en partant, la route est longue et je ne puis pas beaucoup marcher. Je suis enceinte.

— C'est dans un pareil état que tu t'exposes à tant de dangers ! Ce n'est pas bien, Marie, tu réponds de ton enfant à son père.

— Ne me grondez pas, mamzelle, je me le suis bien reproché depuis quatre jours que je suis en route pour faire quinze lieues. J'ai eu bien peur de mourir sans le revoir, et c'est la Providence qui vous a envoyée à moi.

— Tu as raison de le dire, chère compagne de mon bonheur î Et se levant, elle rejoignit Georges.

— Avez-vous bientôt fini vos confidences ? lui dit-il.

— Je n'en avais point à faire. Cette enfant m'a dit quelques bonnes paroles qui m'ont remis le cœur, et c'est vous que je bénis de ce hasard.

— Je n'y suis pour rien, pardieu ! je ne choisirais pas des mendiantes pour votre société.

— Voyez ce que c'est, dit-elle, vous lui faites un crime de ce que je viens tenter près de vous. .Te viens mendier en effet. 3 'ai besoin que votre opulence me fasse l'aumône, car je n'ai rien, et cette pauvre jeune mère a faim.

— Vous n'avez pas besoin de demander, ditil en lui donnant sa bourse, un peu honteux de l'indigence où il la laissait, flatté en même temps de voir cette riche héritière dans sa dépendance.

— Je n'aurai pas de comptes à rendre si je dépense tout?

— Vous êtes maîtresse souveraine ; je regrette seulement de ne pas avoir prévu les nécessités que vous pouvez avoir.

— Nous oublions les pauvres, dit-elle avec un doux sourire ; ce n'est pas bien ; ils prient quand nous péchons.

Elle donna à Marie la bourse entière.

— Te voilà riche, dit-elle ; il y a là quelques centaines de pièces d'or qui serviront à ton enfant. Je veux être marraine de cœur.

— Oh ! dit en pleurant Marie, soyez-la tout de bon, mamzelle !

— Non, Marie ; une honnête femme doitpouvoir avouer tous les siens. Je ne suis plus ton égale, moi !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! être si bonne et si malheureuse !

— Je ne suis pas malheureuse, enfant ! ne crois pas cela ; je ne veux pas que la pitié me serve d'expiation. Je suis heureuse, au contraire, Marie, bien heureuse ; mais nous sommes sur la terre, et il faut qu'un peu d'amertume nous rappelle notre exil. J'aime cet homme, auquel je me suis donnée, plus que ma vie mille fois ; et il est si bon, si généreux, si noble, que je demande tous les jours pardon à Dieu de l'aimer, en le remerciant de me l'avoir envoyé. Tu ne comprends pas cela, Marie?

— Vous êtes si au-dessus de nous, mamzelle, qu'une paysanne comme moi ne peut pas vous juger. Peut-être êtes-vous plus vertueuse qu'une sainte, là où les autres seraient cou[>r.bles. Vous êtes compatissanle conmie

autrefois. J'ai envie de vous prier à genoux.

— Viens dans mes bras, Marie ! tu as le génie ducœur.Cequetu viensde dire ne serait jamais entré dans la cervelle d'un savant.

Marie Tembrassa à plusieurs reprises ; puis, comme Georges approchait :

— Monsieur, dit-elle en prenant ses mains, qu'elle baisa , rendez-la bien heureuse ; car c'est un ange. Et elle continua sa route à grands pas.

LE PRETBE.

Ils s'arrêtèrent à l'entrée de la ville, à l'hôtel du Faucon. Au moment où ils descendaient de cheval, le même homme à qui Georges avait refusé la veille de laisser voir Jeanne, et que celle-ci appelait Pierre, se présenta à eux. Il avait dans le regard cette finasserie du paysan, que les habitaïUs des villes prennent pour de la

naïveté ; un méchant sourire, moitié dédain, moitié satisfaction, était épanoui sur ses lèvres.

Cette rencontre fut horriblement désagréable à Jeanne. Il ne parut pas le remarquer; et, s' approchant d'elle sans regarder Georges :

— Bonjour à la demoiselle de Gluttenbourg, dit-il.

— Je suis bien aise de vous voir, Pierre. Depuis quand étes-vous arrivé ?

— Il y a longtemps déjà, notre demoiselle ; vous aviez de l'avance ; mais j'ai de bonnes bêtes, et je connais les chemins de traverse. Je me suis pourtant arrêté avec un marchand de Gluttenbourg, qui m'a appris les nouvelles du pays. Il a été bien aise de savoir que je vous avais rencontrée pour le dire à M™" Netty. Il y a longtemps déjà que vous ne l'avez vue, cette donne danie?

— Oui, Pierre ; et je crois bien que je ne la reverrai jamais, dit Jeanne, qui rougissait de honte. *^

Georges contenait à peine son impatience. Le paysan, qui se vengeait à sa manière, paraissait ne rien voir.

— Bah ! dit-il en lui lançant un mauvais regard , on ne peut pas savoir, mademoiselle ; et si vous le vouhez bien. . .

— Aurez -vous bientôt fini d'écouter ce rustre ! dit Georges, dont les sourcils se fronçaient.

— Eh ! monsieur ! soyez donc honnête, reprit le paysan en goguenardant.

— Tu me parles, drôle! dit Georges. Il courut sur lui la cravache haute.

— Prenez garde ! pour n'être pas enleveur de fille, on en vaut bien un autre.

Cette parole était dite à peine, que la cravaclie de Georges lui avait labouré le visage. A ses cris, la cour se remplit de monde, et le maître de l'hôtel, qui ne pouvait comprendre lequel avait tort, parla d'envoyer chercher l'auturitr. Ce mot fit pàhr Georges; il appela Jack d'un signe, et lui parla bas.

En une minute la scène changea. Jack et les autres entourèrent le paysan en criant plus fort que lui, lui reprochèrent d'avoir manqué de respect à leur maître, et les mots de puissance et de richesse se trouvaient mêlés à leurs accusations. Ainsi attaqué, le pauvre diable ne sut que faire ; il essuya le sang qui inondait son front et s'éloigna en grommelant. L'hôtelier, qui, comme ses pareils, se rattachait singulièrement à la puissance, adressa des excuses à (ieorgcs, (jui, dédaigneux cl froid, répondit

avec la raideur britannique du rôle qu'il avait adopté.

Jeanne était pâle comme une morte. Elle se laissa conduire à l'appartement qui lui avait été préparé, et le souvenir de cette honte subie lui étreignant le cœur, elle pleura à sanglots. Georges, que cette aventure avait mis de mauvaise humeur , lui [ demanda assez brusquement ce qu'elle avait. Mais elle continua de pleurer sans répondre, blessée qu'il ne le devinât pas.

— Croyez-vous, dit-il enfin, que cela m'ait amusé plus que vous?

— Pour vous, ce n'est qu'une contrariété, et c'est le déshonneur de ma faniille.

— Je croyais aux gens de votre caste plus de dédain de l'opinion d'un misérable paysan.

— Le mépris de ceux que notre rang éblouit

ne tombe sur nous que quand il est justement mérité, Georges.

— Pardieu, madame ! si vous n'aviez pas le courage de vos passions, il fallait leur résister. Vos larmes me lassent, à la fin , dans le moment surtout où je suis contrarié à cause de vous.

— Je le conçois : c'est manquer de dévouement; et il vous faut plus que de la bonté pour excuser cette faiblesse d'une femme, accablée par la première douleur qu'elle pouvait supporter pour vous. Mais on n'est pas toujours préparé à ces déceptions. Les fautes que l'on a commises avec orgueil dans l'enthousiasme du cœur, on ne s'habitue pas à les voir juger et condamner par l'opinion des masses. On a beau dire que c'est l'ignorance égoïste et brutale qui prononce, cela ne console pas; et le souvenir de ce que l'on inspira, coniparc à ce

que l'on est devenu, remplit l'âme d'amertume.

— Que vous importe ce que pens<î un monde dans lequel vous ne vivez pas ! vous sentezvous disposée à lui sacrifier le moindre bonheur : ce que vous en retireriez vaudrait-il ce qu'il vous prendrait ?

— Toutes les fois qu'il a fallu me dévouer à quelqu'un en m'exposant à être mal jugée, je l'ai fait ; mais autre chose est d'avoir la conscience d'un devoir remph, ou d'attirer le blâme sur les siens dans l'égoïsme du bonheur individuel. On est faiblelorsque l'on est accusé avec justice ; ne le pensez-vous pas ?

— Non, dit-il d'une voix sombre ; je ne me repens jamais.

— Vous vous calomniez, Georges, dit-elle avec un triste sourire ; et je vous ai entendu souvent vous accuser vous-même.

— Vous m'avez entendu, moi?... Il s'arrêta à la regarder d'un air sombre. Qu'avez- vous entendu, madame?

— Il ne faut pas que votre orgueil s'alarme! Après la faiblesse de la faute à laquelle tious condamne noire incomplète nature, nous ne talons un peu que par les remords. Eh bien, Georges ! vous, l'homme fort et fier, vous avez des i*emords ! Je vous ai vu pleurer quelquefois; et une nuit que je veillais sur votre sommeil, vous avez dit des mots qui m'ont effrayée ; puis je me suis rappelé les ditïîcultésde votre mission, cette vie de lutte, dont les actes violents sont expiés par les dangers que vous courez ; et tandis que votre front, baigné de sueur, pâlissait sous le souvenir que lui apportait le rêve, je l'ai baisé pour y rappeler la paix. Celte pensée, que Dieu m'envoyait, est l'instinct

du pardon que vous trouverez auprès de lui.

— Vous ne cherchâles pas autrement à sonder ce mystère?

— ]Non, vrainjent, Georges; ceux qui accomplissent de grandes choses ne peuvent être retenus dans des Jjorjies vulgaires, et il y a autant de sottise que d'envie à les condamner quand ils secouent leurs entraves.

— C'est peut-être vrai, Jeanne. Pourtant, croyez-moi, l'homme qui a vécu en dehors de tous a des moments d'effroi où il se cpndamne lâchement. Ces réactions sont terribles, et il n'est pas prudent de les surprendre.

— Est-ce pour moi que tu dis cela, ami ? Sois tranquille ; je me suis si souvent reposée sur ton cœur, que j'en ai deviné les secrets : personne aussi bien que moi ne peut répondre de lui.

Jack entra d'un air effaré.

— Un homme de justice me suit, dit-il d'une voix étranglée ; le paysan a parlé, on veut savoir qui vous êtes.

— Reste à la porte : tu entreras si je frappe des mains.

Au même instant parut l'hôte, précédant un magistrat.

— Vous voyez, dit-il en désignant Georges, que milord est Anglais, comme je vous l'ai dit.

L'homme remplissant les fonctions de commissaire demanda à Georges son passeport. Il s'inclina froidement, ouvrit son portefeuille et en tira un papier usé. C'était le passeport d'un fils de pair. Le commissaire le parcourut et le rendit.

— Celui de Madame, dit-il en se retournant vers Jeanne.

— Madame est ma femme, dit Georges.

— Alors elle devrait être portée sur le passeport.

— Celui-ci est vieux, comme vous pouvez le voir à sa date, et je viens de me marier.

— Très-bien, monsieur, vous devez avoir un contrat?

— Certainement; maisdans un voyage aussi court on n'emporte pas avec soi des papiers de famille; je ne croyais pas que l'on fût exposé en Allemagne à de pareilles persécutions; je viens de Francfort et je vais à Cologne.

— Vous pourrez, quand vous le voudrez , continuer votre route. Pour Madame, elle restera ici jusqu'à nouvel ordre.

— Ma femme! dit Georges; pourquoi cela?

— Nous sommes prévenus que Madame n'est pas votre femme, mais une mineure du nom de Gluttenbourg, qui a été enlevée.

— Et c'est sur (JestloniKîes pareilles que vous voulez l'empêcher de me suivre?

— La dénonciation vient d'un homme de son pays qui l'a reconnue, et lui a parlé.

•^Je vous dis que c'est une histoire stupide, et que je ne me soumettrai pas.

— Alors, dit le magistrat, je pie verrai forcé d'user de rigueur en vous faisant arrêter tous les deux.

Georges déchirait ses mains cfe rage.

La pensée des conséquences qu'aurait po^r lui une arrestation se présenta à l'esprit de Jeanne.

— Faites votre devoir, dit-elle au magistrat: Monsieur n'est pas mon mari; je suis en effet Jeanne de Gluttenbourg.

— Tu veux me quitter! s'écria Georges effrayant de colère.

— Je veux vous sauver. Vous voyez que le malheur me suit et que l'on vengerait ma faute sur vous. Soyez heureux sans moi , partez.

— Monsieur, dit-il au Magistrat sans lui répondre, voulez-vous me laisser cette femme?

— Cela m'est impossible; mais en faveur de sa soumission, je vous promets de là bien traiter.

— Voulez-vous me laisser cette femme? reprit-'il d'une voix terrible.

Ses yeux se gonflaient, le sang rougissait ses yeux. On eût dit qu'il avait un pied de plus.

— Croyez, dit le magistrat, que si je pouvais....

— Je vous dis que je veux cette femme. Et il s'avança d'un pas gigantesque.

L'hôte effrayé voulut sortir.

— A moi, Jack! cria-t-il en frappant dans ses mains.

La nuit était venue, il faisait noir. Jack ouvrit la porte, et la referma.

— Contiens ces hommes, dit Georges; et toi Jeanne, viens.

Mais comme il la prenait dans ses bras, l'homme de loi se leva en disant :

— Vous l'avez déjà perdue; où Temmenezvous?

— Place, faites-moi place, ou tremblez!

L'hôte à son tour se jeta devant lui. Jack le terrassa; puis, comme déjà chargé de sa maîtresse Georges ne pouvait se débarrasser de l'homme noir, il lui enfonça son poignard dans le cœur en disant :

— Olui-là ne nous arrêtera pas.

L'hôte tomba sous le cadavre chaud.

Jack, le poignard levé, précédant Georges qui emportait Jeanne évanouie, descendit l'escalier, et gagna la campagne par le jardin.

Au bout d'une heure Jeanne revint à elle. Elle était assise à terre; Jack était debout devant elle. Elle rencontra son regard, il la fit frissonner. Georges lui-même était anéanti. Il sentait que l'illusion déchirait son voile.

— On peut nous poursuivre, murmura Jack.

— Jeanne! dit Georges avec prière.

— Il y a du sang sur nous, dit-elle d'une voix profonde, il nous arrivera malheur.

— Cette femme est folle ! dit Jack avec impatience.

— Je vous dis, je vous dis, fit-elle en allant

droit à lui, qu'à cause de vous, nous sommes maudits.

Son accent et son regard étaient tels, qu'il recula , comme si Dieu lui-même l'avait condamné.

Au milieu du silence qui suivit, une voix douce se fit entendre.

— Mes firères, disait-elle, la nuit est noire, et ma maison est proche; si vous avez besoin d'hospitalité, ne cherchez pas ailleurs.

Georges, que l'insuccès seul écrasait, se leva presque renouvelé, et fit un pas dans la direction de cette voix.

C'était un prêtre dont ie pâle visage rayonnait de bienveillance et de douceur. Quelques mots furent échangés; ils le suivirent. Jeanne marchait comme frappée de vertijic.

— Vous êtes bien fatiguée, madame , dit \e prêtre.

Une petite maison perdue dans les fleurs, assise au bord du cimetière comme un gardien fidèle, présenta à leurs regards sa flamme hospitalière. Une vieille servante était debout sur la porte, «ne lanterne à la main. Le chien, compagnon de cette vie humble et solitaire, aboyait joyeusement. Des choux et du buis, quelques arbustes, étaient plantés en terrasse sous les croisées. Le clocher de l'église, comme l'avant- poste de l'éternité, élevait sa tourelle noire au-dessus du faîte.

Le calme de ce paysage , cette existence simple et pure, opposée aux terribles angoisses qu'elle venait de subir, serrèrent le cœur de Jeanne, il lui sembla qu'apporter dans ce lieu de repos ses passions sans frein, c'était

le profaner. Ces hommes souillés d'un crime récent, elle-même complice et perdue, ne pouvaient passer ce seuil béni.

On les reçut dans une petite salle, arrangée avec la symétrie un peu nue des cloîtres. Une grande bibliothèque et un crucifix étaient sa seule décoration. Un bon feu pétillait dans le foyer pour chasser l'humidité des soirées de printemps.

— Nous ne sommes pas des hôtes dignes de votre sainte maison, monsieur, dit Jeanne, dès qu'elle eut rencontré le regard confiant du prêtre; il ne faut pas que votre charité aveugle vous expose à être compromis.

Georges la regarda avec surprise. Jack s'assit en grognant.

— Les malheureux et les coupables sont également mes frères, madame. Nous sommes

trop faibles, d'ailleurs, pour nous condamner les uns les autres, et Dieu seul sait lequel de nous ici est le meilleur.

C'était un homme dans la force de l'âge, que ce prêtre; mais il y avait dans ses yeux la mansuétude de ceux qui ont beaucoup souffert.

— Nous partirons au point du jour , dit Georges, nous sommes étrangers, et les dissensions politiques nous obligent à de grands ménagements. C'est une bonne œuvre que vous faites en nous donnant asile.

— Je vous remercie de me l'apprendre.

Vous me rendez l'aumône du cœur. Mais, ditil à Jeanne, vous avez sans doute besoin de repos. Cette chambre est la meilleure, on vous y préparera un ht. Ces messieurs partageront la mienne. Si vous voulez, nous allons vous

laisser.

— Restez, au contraire. Votre présence me fait du bien; jç serai plus calme tant que vous serez là.

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