UIV TOUR DE JACK
La croisée était ouverte. Les tombes blanches se dressaient comme des fantômes. De temps en temps la lune les illuminait: on eût dit alors qu'elles s'animaient, comme si ceux qu'elles couvrent secouaient la lourde terre, pour que l'air de la vie arrive à leur poitrine. Des cyprès s'inclinaient sur les fosses, rafrai-
chissant ainsi le front pâle des morts, à qui le souvenir des amis donne un peu d'ombre. La croix noire, gigantesque drapeau du monde inconnu, étendait ses grands bras dans le vide. Elle semblait protéger cette silencieuse population, conquise à son éternel empire par la douleur et la maladie, ces deux monstres qui font pâture de chair humaine.
Jeanne s'était approchée de la croisée ; les trois hommes se taisaient.
— Mon père, dit-elle tout-à-coup, en se tournant à demi, pâle avec ses cheveux noirs. Croyez-vous qu'il y ait là, sous la terre, des créatures qui souffrent encore?
A cette étrange question, Georges ne put se défendre d'un mouvement d'effroi. Jack conserva son abrutissante inmiobilité.
— Dieu est bien miséricordieux, dit le pré-
tre, mais sa justice est terrible, et elle doit avoir son cours.
— Ainsi, ceux qui meurent de mort violente, tués en duel, ou assassinés, courent risque de la damnation.
— Peut-être cette mort leur est elle envoyée comme l'expiation d'une vie coupable.
— Prenez garde, mon père, vous faites des meurtriers la justice divine, comme s'ils obéissaient à un instinct immaîtrisable.
— Ces êtres voués au sang peuvent être en effet les instruments d'une volonté supérieure. L'histoire garde beaucoup d'exemples d'hommes qui ont passé sur le monde comme des fléaux.
— Appelez-vous criminels ceux qui marchent à la perfection par toutes les voies : le législateur pour imposer ses lois ; le
conquérant qui agrandit ses États; le fanatique idolâtre qui fait des martyrs pour établir Une religion?
— Lefe hommes ont des mots (|ui excusent tout, mon enfant; mais Dieu juge. La gloire, la vertu, la liberté ont eu leurs martyt'S et leurs sacrificateurs. Nous ne savons pas s'il est {JërftiiS à uli seul homme de verser le sang de §on semblable, même au nom de la société, avecTautorité d'un ministère honorable. Nous sommes tous frères devant la nature, et le premier meut-trier n*osa se montrer à Dieu qui lui demanda : Qu'as-tu fait de ton frère ?
Georges suivait haletant cette conversation. Cet homme grave, aux vêtements noirs, à la pàfole sainte, dans la nuit, en face de ce cimetière, et de cette femme dont l'œil ardent brûlait, avait un aspect sinisti'e. On eût dit que le
remords avait pris les traits et la voix humaine.
Jack fuiifiait Iranqûillenient.
— Selon vous, mon père, c'est îin crime affreux que de llier, dit Jeanne d'une voix soiirde, quel que soit ie but?
— Si j en juge par nos mstincts naturels, oui,' nia mie. Oii évite le meurtrier. La peur crée autour de lui une solitude, et itiàlgicé soi on cherche du siâng àses rnains.
Jeanne écoutait d'un œil hagard.
—-Vous êtèé bien pâle, lui dit le pi'être, ces cdhvëi*sations vous fatiguent, peut-être aussi la vue de ce cimetière : il faut avoir été souvent témoin de la mort pour y penser sans terreur,
— Elle est toujours si près de nous qu'il faut s'habituer à elle, et les morts sont si tran-
quilles que les plus heureux de la vie ont dû les envier parfois.
— La mort sépare, dit Georges, qui gardait depuis longtemps le silence.
—Elle réunit. N'est-ce pas, mon père, qu'elle unit pour toujours les cœurs qui se sont aimés ? Dieu ne peut exiler l'amour du ciel. L'amour est une étincelle de sa flamme divine, qui sert à purifier ses créatures.
— Dieu ne peut avoir fait du bonheur suprême la solitude et l'exil, dit le prêtre.
Et comme si cette parole avait remué quelque corde de son âme, il se leva pour sortir. Jack le suivit. Georges resta a,vec Jeanne.
Illa prit dans ses bras.
— Enfant, dit-il, pouvais-je te perdre ?
— Oh ! Georges, Georges, un bonheur (jui coûte si cher, j'en ai pour.
— Vienne la mort et l'enfer, pourvu que nous partions ensemble et que nos lèvres soient unies ! Mais te laisser en arrière avec des gens qui te feraient un devoir de m'ouhlier, non certes. Je ne veux pas qu'on te punisse de m'avoir appartenu. Je ne veux pas qu'on dise que Georges est un lâche,' à qui on peut impunément enlever sa femme ou sa maîtresse. Je ne veux pas te perdre surtout. Quand me vient cette pensée que tu vivrais ailleurs, près d'un autre, pour un autre, tout ce qui vit en moi se révolte et souffre. Je sens que je te disputerais à toute la terre, et qu'au lieu d'un homme j'en tuerais mille. Tu vois donc bien que je ne dois pas avoir peur, que je ne dois pas m'humilier. Je t'ai reconquise : que la destinée des autres et la mienne s'accomphssent.
'**'iLPar1e ï)'ias : ces paroles impies étrànlent lés murs de cette samle maison .
' —Je vais parler' sur tes lèvres, ton âme seiile m'entendra.
'^^Éloigne-toi, Cièorges : mon cœm* est si troublé qiie je ne vois pas clair en moi. Ne me fôi'cè pas a regretter cette heure.
Il étaita pêinë sorti qu'on frappa légèrement à ^ 'f>orte; elle ouvrit et resta debout, étonnée en face dii prêtre, qui avait revêtu le surplis, ^tti*ibut de son ministère, et qui, lia tête ctedouVertè et le regard calme, attendait qu'elle parlât.
— Il m'avait semblé que tous aviez besoin de moi, ma fille, dit-il.
— Oli ! mon père , je ne suis pas une croyante fervente, et, au lieu dem'encourager, votre sainteté m'eiîraie.
— Pauvre âme, vous serez uii joui* éclairée : en attendant si votre cœur est plein, obviez-le ! Je ne suis qu'tin pécheur, conlme nous le sommes tous; mais j'ai été éprouvé, et à cause de cela, de la miséricorde que le malheur app'orte, je mérite de vous entendre.
—Mon père, mon père, vous iii'ëinbar't'a'sséz étrangement, et il faut ^ué ]é fksâe deux parts de mon cœur : car il y à dès secrets qu'oli ne dit qu'aux prêtres, et d'aiitres t(ii'(ih he confie qu'à un ami.
— Je suis l'un et l'autre, et vous poiivez parler.
— Je vous dirai de moi tout ce qlië je suis: je suis une fille perdue, selon le monde, et je garde si bien l'orgueil de ma faute, que je ne vaux quelque chose à mes yeux que par elle.
— Cet homme n'est pas votre iilari?
— Il est mon amant.
— Je l'avais deviné. Les passions coupables se trahissent par leur ardeur même. On se hâte d'épuiser le bonheur qu'on craint de perdre. A ses regards impatients, à sa parole rare et douce, à la rêverie qui incline son front quand vous parlez, et qu'il vous écoute, et qu'il vous regarde, j'avaisdeviné ce que vous m'apprenez. C'est pour cela que je suis venu, mon enfant; il faut qu'il vous épouse ou que vous le quittiez.
— Nous ne pouvons nous marier, et je ne vous ai pas assez dit, mon père, combien je l'aime.
— Mais vous offensez Dieu, qui peut vous punir dans votre bonheur même.
— Je le sais. C'est pour cela que je vous parlais de la mort sans lerreur. Si je le perds, elle sera mon refuge.
— Malheureuse ! un suicide.
— La douleur tue, dit-elle avec un regard plein de foi.
— Songez aux malheurs de l'avenir. Nous ne sommes pas de ce monde. La vie est si courte, que c'est de l'éternité surtout qu'il faut se préoccuper.
— Oh ! mon père, Dieu pardonne aux amants. Si vous saviez, quand on aime, combien on est meilleur. On croit à lui, on l'adore, on le comprend même. L'ardeur d'aimer est si grande qu'elle s'attache à tous les êtres. On voudrait les consoler, les rendre heureux. Leurs larmes retombent sur le cœur. On ne saurait en vouloir à son plus cruel ennemi. Moi-même qui ne suis qu'une créature coupable, je vis auprès d'un homme qui veut me tuer et qui me tuera, car c'est une âme aveugle, mauvaise jusque dans
ses affections. Eh bien ! je me sens pour lui des tendresses infinies. J'ai envie de lui demander pardon de la jalousie féroce que je lui inspire. Je le plains de haïr, et si je le pouvais, je me sacrifierais à son repos. Vous voyez bien que cette passion est la plus pure, la plus noble de toutes , et que celui qui nous l'envoie ne saurait nous punir de l'éprouver.
— On donne à chacun des tentations selon sa force. Aux faibles les demi-sentiments, aux intelligences orgueilleuses les passions absolues. Nous ne valons quelque chose que par nos combats et notre résistance.
— Je ne puis croire à ces essais de la force et de la sagesse sur notre faible raison.
— Dieu veut ses élus purs, ma fille. Il les sanctifie par la douleur. C'est une nécessité qui entretient les espérances sublimes. Si vous
placez tout votre bonheur ici-bas, quelle âme glacée, quels regrets amers peut-être, n'apporterez-vous pas au ciel !
— Oh! mon père, n'avez-vous donc jamais été heureux, que vous croyiez au bonheur absolu. Les plus grandes joies renferment assez (jle tristesse pour faire désirer mille fois le repos de la mort. Mère, les craintes de la maternité. Épouse, les dédains du mari. Amante, le mépris, l'opprobre des petits, des vulgaires, des méchants. Les soupçons de l'être à qui vous vous êtes donnée, qui, flatté dans son orgueil suprêmede votre chute, est ramené parlaraison, par une expérience fatale à douter de l'avenir. Cette pensée de l'homme qui a vécu, que l'amour éternel n'existe pas. Les craintes jalouses de l'âme qu'aucun bien, qu'aucun devoir ne rassure. Les douleurs prévues de l'abandon.
L'attente de ce nioirient terrible, qui est dans la destinée, qui doit venir, qui viendra. Les langueurs et les fatigues du cœur. Les dégoûts de la chair. L'esprit humilié par cette rancune aveugle qui enveloppe dans une même réprobation la femme qui se dévoue à un autre, et celle qui fait, à tous les carrefours, marchandise de son corps. L'oubli et le mépris enfin de celui qui nous aima, les souvenirs déchirants d'un bonheur à jamais passé, accompagnant dans la solitude la marche de l'exilée.
Voilà, mon père, voilà la vie de ceux qui crièrent ensemble, dans une union absolue, dans un enthousiasme exalté, merci à Dieu pour quelques fugitifs instants d'ivresse.
Si je crois que l'amour est pardonné là-haut, c'est qu'il est puni parmi nous; si je crois au ciel, c'est que je ne vois ici le bonheur nulle
corrosive tout ce qui entravait sa marche.
Jeanne et le prêtre ne parlaient pas,
La porte fut agitée d'une main furieuse.
— Jeanne, Jeanne ! cria la voix de Georges.
Cette voix adorée la rappela à l'amour de la vie.
— Fermée ! dit-elle.
— Malédiction ! reprît Georges, qui secouait inutilement, de ses mains et de ses pieds, la lourde porte en chêne qui se retrouve dans presque tous les presbytères.
Jeanne attendait haletante.
— Le contrevent ! dit-elle ; mais la fumée étouffa la voix, et Georges continua de jurer et de frapper.
— Ma fille, dit le prêtre, pensez à Dieu. Promettez-lui de renoncer à cet homme, s'il vous conserve la vie, et je vous absous.
— Une lâcheté ! mon père, dit-elle en revenant à kii.
Georges frappait toujours.
— Vous êtes en état de péché mortel.
^— Voiis l'avez dit vous-même , la mort expie. Oh ! mais, je ne veux pas mour sans le revoir. — Georges, Georges ! Et elle courut éperdue vers la porte.
Le bruit avait cessé. On n'entendait que la marche hâtée de l'incendie. La fumée grossissait de plus en plus.
— Revenez à Dieu, ma fille, les hommes nous abandonnent.
— Eh! bien, dit-elle, que Dieu me frappe! cet homme pour qui j'ai vécu, je l'aime, je l'aimerai tant qu'il vivra, tant que je vivrai. Ce n'est pas ma volonté qui nous sépare. C'est la mort
Un grincement de fer se fit entendre. Le contrevent s'ouvrit, la figure noircie deGeorges parut dans le vide. Un jet de flamme qui s'élança de la cheminée éclaira la scène. Jeanne prosternée était soutenue par la main charitable daiprêtre.
— Enfermés ensemble ! dit Georges, A cette voix, à l'air bienfaisant qui entra, ils se précipitèrent tous les deux vers la fenêtre; mais, terrible comme la vençjeance, de-
bout et menaçant, il repoussa le prêtre dans la cha mb
— Vous ne pouvez plus rencontrer cette femme sur la terre ; pour l'avoir aimée, il faut que vous mouriez.
—Georges! dit-elle.
— Je veux que cet homme meure, madame!
— Puisqu'il en est ainsi, puisque votre jalousie aveugle nous condamne, je reste. Je ne veux plus de cet amour qui ne s'appuie que sur des crimes.
— Eh bien! meurs avec lui.
Et, s' élançant en arrière, il repoussa le contrevent de toute sa force.
La lampe était éteinte. La fumée faisait atmosphère. Les flammes trouaient la cloison. Tout avait été si prompt que le prêtre n'avait pu s'opposer à ce que cela arrivât. Quand il se vit seul avec cette pauvre femme, la pitié domina ses autres craintes.
— Vous êtes une pure enfant, dit-il, je prierai Dieu de vous compter le peu de bien de ma vie.
— Il me croit coupable.
— Priez, enfant, afin que je vous bénis.se.
— Mon père, dit-elle, et ces mots étaient entrecoupés par l'asphyxie , je ne veux pas mentir; même à présent, je l'aime encore; je l'aime toujours; je lui avais donné ma vie. Il en dispose, je lui pardonne. Je l'aime, et du monde, je ne regrette que lui.
— Ah! sauvez-la, mon Dieu, sauvez-la, dit le prêtre à genoux, les yeux baignés de larmes.
Mais la croisée s'ouvrit de nouveau, et, cette fois, Georges s'élança dans la chambre.
— Innocente ou coupable, je la veux, dit-il.
— C'est une âme que vous rachetez, dit le prêtre.
Le cimetière était éclairé comme pour une pompe solennelle. Les étincelles rasaient l'herbe des fosses. La maison, semblable à une gerbe lumineuse, avait l'air d'un fanal de
fête tombé à terre. Ils traversèrent en courant cette désolation. Le prêtre se retournait de temps en temps et regardait cet humble toit prêt à s'écrouler sur ses souvenirs engloutis. La vieille bonne se tordait de douleur sur une tombe. A la porte, Jack regardait d'un air joyeux, comme on admire son œuvre; quand il aperçut Georges qui portait Jeanne, il marcha droit à lui.
—Morte? dit-il.
— Vivante !
— C'est donc l'enfer qui protège cette femme ?
— C'est moi : Georges!
Il y avait tant d'orgueil dans cet accent, un tel défi aux misères de la vie, que le prêtre joignit les mains; puis, comme ils s'en allaient à travers les champs, emmenant avec eux cette
% pauvre femme, il s'agenouilla au seuil, entre
la vie et la mort , c'est-à-dire l'agitation fiévreuse et le repos éternel; il pria. ,
— Faites que je la retrouve aux jours mauvais, disait-il, et que je m'acquitte pour sa vie qu'elle m'avait sacrifiée !