‹ Pelaio, roman maritimeChapitre 14 sur 14 · DENOUEMENT IMPHEVU POUR MOI · texte numérisé non relu

DENOUEMENT IMPHEVU POUR MOI

Le lendemain de sa prcniicrc visite, raniinil rviiil chez moi, mais seul cette fois et avec un air tout radieux.

— l'u reinarcjiicra!? (l'abord, u\r dit-il. pour peu

que lu veuilles bien mettre la tête à la fenêtre, maintenant que tu commences à marcher comme un grand garçon, que je viens de te supprimer ta sentinelle. Moins d'honneurs et plus de liberté, c'a toujours été ma devise.

— Ah.' mes arrêts sont donc levés? demandai-je.

— Levés? sans doute, et que le diable les emporte pour ne plus revenir ! Ensuite je te dirai que ton commandement t'est restitué avec tous les honneurs de la guerre. Beau commandement, ma foi : un vieux petit lougre, orné et embelli de la double entaille qu'on lui a faite au derrière pour laisser passer par ces deux vilains trous, la timide gueule des simulacres de caronades avec lesquelles cependant vous avez si bien remouchc la corvette anglaise...

— Ah ! vous avez eu la bonté, mon général, d'examiner un peu tout ce dégât ?

— Oui, j'ai voulu visiter an peu les lieux et me rendre compte par moi-même de certains faits qui m 'intéressaient. Ton second, qui m'a paru un gaillard à tout crin, m'a expliqué le mode de poinlage qui lui avait réussi, et j'ai vu avec satisfaction que sa pratique se rapprochait sensiblement de la Ihéorie dont je ne cesse de recommander l'application aux jeunes officiers. Diantre! comme on t'aime à ton bord! Tous ces lurons qui étaient à manger la soupe, quand je leur ai fait une visite inattendue, ont quitté leurs gamelles pour me parler de (oi, et leurs bouches pleines encore des morceaux qu'ils étaient en train d'avaler, ne se sont ouvertes que pour me faire entendre ton éloge et leurs regrets. Ce trait-là, vois-lu, m'a frappé plus que tout le reste, delà partdes matelots, que je connais comme si je les avais tous créés et mis au monde. . . Saistu que c'est bien, mon camarade, que de voir le nombre des amis qu'on s'est faits dans la prospérité, redoubler dans l'infortune ! Ah ! les hommes à qui l'on commande, vois-lu, sont toujours les mêmes : quand on les traite avec une sévère bonté

plutôt qu'avec une inutile rigueur, ils vous rendeal en reconnaissance el en allacliement, tout ce qu'on leur a donné en soins et en égards ; et c'est surtout quand le malheur vous arrive, que leur affection éclate... Mais à propos, j'avais autre chose encore à l'annoncer, et c'est même par là peut-être que j'aurais dû commencer.

En pariant ainsi le général marcha vers une de mes croisées qu'il entr'ouvrit, et me montrant la rade que l'on découvrait en face de ma demeure, il me demanda :

— Vois-tu là, en dedans de la Digue, un petit cutter mouillé entre le stationnaire et le vaisseau de ligne?

— Oui, parfaitement, lui répondis-je, sans deviner le motif qui l'avait engagé à appeler mon attention sur ce petit bâtiment.

— Ëh bien ! c'est un cartel anglais, qui sous un

pavillon de parleraenlairc, vicnl d'arriver en demandant à communiquer avec la lerre de France .

— El quel intérêt attachez-vous, mon général, à une circonstance qui se reproduit si souvent dans les ports désignés pour recevoir les bàtimens parlementaires?

— Quel intérêt, dis-tu? Je vais te l'expliquer. En voyant ce matin ce yalch anglais arriver eu toute hâte ici plutôt que dans un des cinq ou six autres ports à parlementaires, je me suis dit : ce cutter n'est pas un de ces navires ordinaires consacrés par le gouvernement ou le commerce, aux besoins d'un service quelconque; il m'a plutôt l'?,ir d'une de ces jolies embarcations de plaisance que les riches Anglais entretiennent avec luxe pour promener leur oisiveté sur mer, et tirant de mon observation, une conséquence peut-être fausse ou même ridicule, j'ai pensé, je ne sais trop pourquoi ni comment, qu'il y avait du Barnslaple là dessous ou plutôt là-dessus !

— Bah î vous croyez que silôt, noire lord aurait pu se rendre ici, en admellant d'abord qu'il se fût décide à y venir?

— Et que faut-il de temps pour écrire en Angleterre et avoir une réponse? sept à huit jours, et en voilà douze bien comptes que miss Aspasia a informé son père de sa détention à Cherbourg. Ah ! écoute donc, c'est que les lords vont vite dans ce pays-là, quand ils veulent quelque chose. Le nôtre aura demandé de suite à son gouvernement l'autorisation de se rendre en France, avec la première mission qu'il aura trouvée, ou sous le premier prétexte venu. Son yatch était là, il se sera jeté aussitôt à bord avec les effets qui lui seront le plus promptcment tombés sous la imain, et puis, ma foi, il sera arrivé ici poussé par le bon vent, pour redemander sa noble fille, à la générosité chevaleresque de la France. Au reste, continua le général, comme ce cutter, après avoir hissé en signe de paix, son grand pavillon blanc, a demandé à communiquer avec la terre, et que le préfet maritime lui ac-

cordera sans doule celte faveur, moyennant toutes l es précautions d'usage en pareil cas, nous saurons bientôt jusqu'à quel point mes conjectures ou mes pressentimens m 'ont éclairé ou trompe snr la réalité des faits.

Quoique je fusse à cent lieues de partager l'idée que le général avait écliafaudée sur l'arrivée du cutter parlementaire, je consentis à sortir avec lui pour la première fois depuis notre débarquement à Cherbourg et ma mise aux arrôls forcés. Le désir de rendre au préfet et à sa dame la visite que je leur devais, et de les remercier de l'intérêt qu'ils avaient bien voulu me tém oignerdans le cours de mon af faire, m'engagea surtout à profiter ce jour-là de la permission que les médecins m'avaient donnée, de prendre un peu d'exercice et de distraction. En nous rendant à l'hôtel de la préfecture, nous rencontrâmes madame la prcfctte elle-même, qui, descendant de sa voiture avec Aspasia et sa gouvernante, s'arrêtèrent près du rivage, à cet endroit que es babitans de Cherbourg ont nontmc la Butte

Menteuse, et qui devait devcoir bientôt pour moi un lieu destiné à vivre dans mes souvenirs les plus chers. Après m'avoir présentée ces damcs^ qui me félicitèrent sur ma convalescence, l'amiral leur demanda quel heureux événement pouvait les avoir attirées ce jour-là sur le bord de la mer.

— Oh ! mon Dieu, répondit madame la préfette, un événement dont la prisonnière de monsieur, ajouta-t-elle en me montrant, doit bien sincèrement se réjouir. Nous venons allcndre ici un duc et pair d'Angleterre.

— Un duc et pair? reprit l'amiral, eu me jetant un regard d'intelligence et de satisfaction.

— Oui, monsieur rainiral, lord Barnslaple, le père de notre jeune (t aimable captive, qui nous fait l'honneur de venir réclamer pour lui l'hospitalité franraise,

— Ouard je le le disais 1 me fit ramiial. Oh ! il n'}^ a«d(!cidéirttul (|uc les pores capables de ce dé-

voùmcnt^ que je conçois assez, du reste, quand ils ont le bonheur d'avoir des filles comme mademoiselle,

Aspasia, livrée lout entière au sentiment qu'elle devait éprouver en ce moment, n'avait ni écouté ni soupçonné peut-être notre entretien. Ses regards, tantôt tournes vers la rade cl tantôt ramenés vers moi, semblaient n'être remplies que des deux choses qui devaient se confondre dans son âme : le plaisir de revoir son père et de pouvoir lu dire en me montrant : — C'est encore lui qui a protégé votre fille...

Un canot anglais venait de se détacher des flancs du cutter, et lord Barnstaple s'était emb.irqué dans ce canot, sur l'avant duquel un pavillon blanc avait été arboré en signe de neutralité. Le préfet maritime lui-môme, arrivé pour recevoir l'embarcation sur ja partie du rivage où de loin on lui avait prescrit d'aborder, voulut, avec celte délicate*attenlion qui

fi^appttrtiêhl guèf c qu aUi î' rauçaU, élfc le i)f emler h présenter miss Àspasîa à Milord.

• — Voilà, monsieur le duc, lui dit-il, en prenant la jeune personne par la main, le bien précieux que vous venez nous redemander, et que nous nous serions trouvés heureux de ne pas vous rendre si (6t.

L'entrevue de railord et de sa fille fut des plus touchantes, comme on le pense bien ; et dans les premiers épanchemens de leur tendresse, je n'osai, par respect pour leur bonheur même, risquer de les occuper trop lot de moi. Mais milord, en promenant ses regards autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui lui manquait, triompha de la réserve que je m'étais imposée. Je m'avançai, et lui m'ouvrit ses bras en présentant la main à mon amiral qu il avait remis dans la foule bien plus facilement qu'il n'aurait pu me reconnaître en me revoyant depuis notre dernière rencontre à bord de la Sans-Culottes,

Au milieu deisdotteêsèiaoUotis que k bônbêur ièpandaîi âuioup de moi eu ce moment> je ne pus remarquer, sans être frappé de l'impression la plus pénible, l'altération profonde qu'avaient éprouvée les traits de mon bienfaiteur. Sa physionomie, autrefois grave, mais animée, avait bien conservé son expression affectueuse et vive, mais il y avait dans la maigreur de sa figure et dans la fatigue de son regard, quelque chose de maladif et de contraint qui trahissait toute la souffrance qu'il s'efforçait de vouloir cacher ou surmonter. Lui-même, répondant aux paroles bienveillantes que lui avait adressées le préfet maritime à son débarquement, ne nous avait pas laissé ignorer ce qu'il pensait de son état. — Je ne sais, avait-il dit au préfet de Cherbourg, à quel titre vous daignerez m'accueillir chez vous. Si c'est en prisonnier, je me livrerai en toute confiance à votre générosité, pourvu que vous m'accordiez la permission de revoir ma fille. Si c'est comme un ennemi dont vous devez vous défier, malgré sa parole, songez que vous n'avez devant vous qu'an pauvre malade, qui vient en pleine

guerre vous demander la faveur de respirer un peu l'air de votre beau pays. Une mission que j'ai obtenue de mon gouvernement peut à la rigueur me protéger auprès du vôtre. Mais c'est plutôt à votre loyauté, messieurs, qu'au caractère de négociateur dont je suis revêtu, que je veux devoir la liberté de rester quelque temps en toute sécurité, au milieu de vous.

Les autorités de la ville, fort embarrassées de l'honneur que leur avait fait un personnage ennemi aussi important en venant leur rendre visite à l'improviste, s'étaient concertées pour régler les mesures de précaution qu'elles devraient prendre en attendant qu'unexprfs dépéché par le préfet maritime a Paris, revînt leur prescrire la conduite qu'elles auraient à tenir. De vastes appartemens avaient été préparés dans une des plus belles maisons de la cité, pour recevoir Milord ; mais afin de concilier tout à la fois la prudence dont on ne pouvait se départir, avec les égards dus à un visiteur aussi éminent, on avait eu soin de placer à la porte même de la de-

moure provisoire du lord, un poslo d'honneur qui avail reçu la consigne do ne le laisser so; lir de chez lui que sur l'ordre précisai formel de la préfecture marilimo.

Un sort fatal, quej'élais bien loin de prévoir, devait rendre bientôt, hélas l ces précautions trop inutiles.

Peu d'heures après son arrivée à Cherbourg', Milord attribuant, pour ne pas alarmer la tendresse de sa fille, le malaise qu'il ressentait, à la fatigue de son voyage précipité, se mit au lil. Los soins les plus assidus, les plus affectueux et les secours les plus prompts lui furent prodigués ; et, malgré i'ospoir que nous laissaient concevoir les gens de l'art appelés à son chevel, lui seul sembla ne pas se faire illusion sur les conséquences de son état. Eu présence d'Aspasia, il feignait une confiance et quelfois même unegaîLiî qui allait jusqu'à l'affectation, et à laquelle le cœur d'uue fiile pouvait seul s(î mo- II. 19 .

prendre. Mais quand il ne so trouvait plus qu'eu face de l'amiral et de moi, l'illustre malade se montrait dans toute la sérénité, cl si je puis le dire, daus toute la sublimité de sa soumission aux décrets de la Providence. Dans les situations ordinaires de la vie, les âmes communes peuvent supporter avec endurcissement les douleurs vives et passagères attachées à la condition humaine j mais il n'y a que les ftmes élevées qui puissent soutenir, sans faiblir, l'aspect d'une mort lente et inévitable. Depuis longtemps, le parti de lord Barnstaple avait été pris, et le stoïcisme religieux que nous admirions en lui, n'était que la conséquence d'une résignation dont Dieu seul avait eu le secret.

Un jour, qu'à la suite des plus intolérables souffrances,ilavait éprouvé un de ces momens de calme qui succèdent presque toujours aux crises violentes, il me fil appeler :

« Pelaïo, me dit-il en me voyant entrer dans son *êà% ^appartement, fermez sur vous toutes les portes. J'af

à vous parler quelque temps ; aussi longtemps que mes forces me le permettront... Il s'agit de votre sort et ^de la tranquillité de mes derniers instans. Approchez, mon ami. »

Je m'avançai vers son lit pour recueillir respectueusement les sons affaiblis de sa voix, ou peutêtre ses dernières volontés, et quand il eut levé sur moi son regard tranquille et languissant, il reprit avec lenteur :

« L'affection dontje suis a( teint depuis plusieurs mois va bientôt ravir à ma fille le seul appui réel qu'avec ma grande fortune, clic ciU en ce monde... En vain, pour ranimer la vie que je sentais m'échapper, m'avait-on conseillé d'aller redemander à un ciel plus doux la force qui m'abandonnait 3 en consentant à faire le vojage de Madère, je cédai aux sollicitations de mon enfant, sans m'abuser sur l'inutilité de cette dernière tentative. Vous savez quels événemens sont venus contrarier un projet donirexéculion ne m'eût conduit qu'à changer de

lîoux , s.ins me faro évilor uno doslinôo commune à Ions les hommes .... Poul Otrn môme dois-jo remercier la Providence qui, au lieu de mo faire trouver une mort trop procîir.ine sur une (erre étrangère, a permis que je vous revisse ici, au moment où j'avais le plus besoin de reconlrcr un. ami comme vous.. -Oui, Pelaïo, dans le cours d'une assez longue carrière de gloire cl de fortune, j'ai eu Toccasion de rendre bien des services, et je le dis avec une amertume que je prie Dieu de me pardonner, et que vous seul ayez adoucie, vous êtes le seul homme qui, pouvant oublier nies bienfaits après m'avoir sauve la vie, ayez répondu à ma gcnérosilc pardc la reconnaissance, et à mon attachement par un dévouement sans bornes... A la veille d'abandonner pour toujours tout ce qui me faisait encore chérir l'existence, j'aidii chercher autour de moi l'ami que je croyais le plus digue de me remplacer dans les affections de ma fille, et j'ai pensé que celui qui l'avait sauvée au berceau, cl qui avait l>u sacrifier son avenir pour prolèg* r .«on honneur

dix ans après cet acte de dévoucmenl, iiiérilail seul de devenir son époux... »

A ces mois (jui venaient de porter lo trouble, le désordreel la plus indicible surprise dans loule mou âme, je saisis avec un mouvement cou vu!sif !a main de Mi lord...

— Je sais, coaliima-til, ce qui doit se passer en vous... mais écoutez-moi avec toute PalteiUiou que je vous ai demanilée. . . Avant de vous [jarlcr de mes dernières voloulés, je me suis assuré d'un coDScntenienl sans lequel je ne vous aurais pas tenu

le langage que vous venez d'entendre Ma

fiile a accc[)lé de la UKiiu de son i)ére, l'é[)0'jx que le ciel lui avait destiné..... En Angleterre, où les préjugés du sang font taire la voix de la reconnaissance, celte union eût é!é impossible... mais clioz vous, en France, où la noblesse du cœur cl Péclal du mérite commencent à èlre la seule distinction que l'on veuille admettre^ \ous deviendrez le mari de la fiile d'un lord et le possesseur d'une immense fortune, sans (jue votre élévalion ne fasse

rien perdre à la femme qui vous aura choisi : le molifmcme de sa préféicnce. quand il sera connu, ne pourra que vous honorer l'un et Pautre... Les titres seuls auront disparu avec moi ; car vous n'êtes pas Anglais, et vous ne voudriez pas l'être quand même vous pourriez le devenir . . . Mais vous serez le protecteur et la consolation de mon enfant... Celte assurance suffit au repos de mes derniers...

Un léger bruit se fit en cet instant, à l'une des portes intérieures, que, d'après l'ordre de Milord, j'avais fermées sur nous.

— Ouvrez, me dit-il avec un sourire tranquille, d'une expression indéfinissable... C'est elle, ouvrez-lui ; elle pourrait être inquiète de me trouver ainsi renfermé...

Aspasia entra... Eu me voyant tout agite, tout embarrassé de ma contenance, elle devint d'une

pâleur mortelle, et ses regards que les miens n'osaient chercher, se détournèrent de moi...

— Venez, approchez Aspasîa, lui dit son père. Il sait tout, et je veux vous bénir tous deux. Je sens que cela me portera bonheur.

Soit qu'eu cet insianlAspasia comprit enfin foute l'étendue de la perte qui la menaçait, ou soit que l'émotion que venaient de lui causer les paroles de son père, eût saisi trop soudainement son cœur, elle tomba à genoux au pied du lit du malade, on fondant en larmes.

—Et vous? me dit avec douceur le Lord eu étendant sa main vers moi et en plaçant celle de sa fille dans la mienne.

Je me prosternai alors comme pour prier...

— Relevez-vous, mes cnfans, reprit-il après

nous avoir vus agenouillés ensemble auprès de lui. . . Allez, ajoula-lil ensuite, s'adressanl à moi, allez maintenant que mes vœux sont remplis, apprendre vous-même à l'amiral^ que vous êtes mon fils !

Livré tout à la fois au vertige, à la surprise et presque à l'effroi que cet événement si inespéré venait de jeter dans tout mon être, je courus comme un égaré chez l'amiral, et là, quand je voulus parler, je sentis ma voix expirer sur mes lèvres enlr'ouverles.

— Je gage, médit celui-ci en venant à mon aide, je gage à ton bouleversement, que je sais ce que tu as à m'annoncer? Il l'aura lâché le grand mot ?

— Oui, répondis-je en suffoquant, il a daigné...

Excellent homme ! | s'écria Tamiral... Quel dommage qu'un si noble cœur n'ait plus que si peu de temps a battre pour l'honneur de l'humanilé!

Ali 1 mon Dieu, oui^ lo voilà à peu de ciiosc 'près son gendre. Depuis deux jours, celte idcelui^lrotlaitparla lèle. Il m'avait confie tout cela à moi, et puisque maintenant c'est une chose dite cl arrêtée, il ne me reste plus qu'à m'entcndre avec le préfet et Mme la préfelte pour hâter la célébration de ton mariage définitif et sans remise.

— La cèlébralion, diles-vous?

— Et pardiea, ne s'est-il pas mis aussi dans Tidéc après avoir eu hier une longue conversation avo3 ua notaire delà ville, de nous faire chercher le premier prêtre venu pour qu'il vînt célébrer dans sa chambre même, ton union avec miss Aspasia 1... Je lui ai fait observer d'abord, qu'ici nous ne trouverions que des prêtres catholiques, ctqu'élant catholique toi-même, il nous serait difficile de lui ccha»fauder dans son appartement particulier, un mariage à la protestante... Sais-tu ce qu'il m'a répondu, avec assez de sens, il est vrai, mais avec une tolérance à laquelle je ne m'allcudais guère, je te l'a-

voue, de la pari d'un anglican. « Toutes les religions mènent à Dieu : ce n'est pas le dogme que je cherche, c'est la prière que je demande. » Et làdess us, nous nous sommes mis en quête d'un curc^ que nous avons eu le bonheur de'trouver tout disposé à faire ce que nous avions à réclamer de son saint ministère. En sorte, ma foi, que le préfet marilime, sa femme et moi, nous servirons de témoins^ pas plus tard que demain à la cérémonie , après avoir hier au soir apposé nos signatures au contrat de mariage.

— Au contrat de mariage 1 murmurai-je, abasourdi de mon rêve.

— Et un fameux contrat, j'espère ! Tous ses biens et dépendances, excepté ses titres, qui bien qu'héréditaires s'en iront avec lui, par raison de force majeure, à peu près comme mon titre de comte s'en est allé avec la Révolution, mais avant moi, Dieu merci ! Oh ! tu ne seras ni lord, ni duc et pair d'Angleterre, je l'en avertis ; mais lu de-

vie lîdras l'épcux opulrnt de la fille d'un grand seig neur clrangerj cl cVst encore quelque chose en France. Un seul article de ce contrat dressé à Ion insu, m'a c ontraric : c'est celui qui stipule que lu l'engageras à ne ni us reprendre la mer. Renoncer à ton âpre et avec tes espérances à une si belle carrière^ c est un sacrifice, au moins. Mais une fortune de quelques cent mille livres de rentes, vaut bien, tout balance, le grade d'enseigne de vaisseau et ce qui pourrait s'ensuivre. Go sera, au res!e, à toi de te décider quand le même nt très prochain de signer, sera arrivé.

Cette révélation de l'amiral venait de me montrer dans toute leur noblesse les projets que, depuis longtemps, mon magnanime bienfaiteur avait formés sur moi, sans que je n'eusse encore osé les pressentir qu'en tremblant. Je restai anéanti de tant de grandeur d'âme et accablé sous le poids d'une félicité que j'allais recueillir sur les bords de la tombe de celui qui me l'offrait avec une si touchante et si admirable générosité. Lord Barnstaple, pour

laisser ignorer jusqu'au dernier instant à sa 611e le coup qui devait bicnlôl la frapper, avait voulu, prétextant pour cela une fantaisie de malade, que notre union se fît sous ses y^îux, dans la chambre môme qu'il occupait. « Je sens, m'avait il répété plusieurs fois en présence d'Aspasia, que le spectacle de votre bonheur me fera du bien. El puis aussitôt que vous serez maries, nous retournerons en Angleterre, à Londres 3 cl même, s'il le faut, pour achever mou rctablisscmeat, nous reprendrons noire voyage de Madère. « Prévoyance sublime qui lui faisait trouver le courage de feindre uu espoir qu'il

n'avait plus, et de voiler aux yeux de sa fille ce

« spectre hideux de la mort, que Ton s'efforce de

cacher avec tant de soii! aux regards abusés des

mourans!... »

Ell(' ïclil'Clli; sa'jile cl impo'janle céiérronie

qui allait associer les solennités de Pliymcn aux pom pes de la mort, les prémices du bonliour aux apprêts du deuil, et fcs joies les plus pures de la vie aux horreurs du Dcaul!... Aspasia devint mon épouse au pied de l'autel élevé à cùlé du îil de son père expirant. La main affaissée du moribond s'abaissa sur nos fronts pour bénir nos scrniens de fidélité et pour serrer les liens éternels qui venaient de nous unir. Sermcns sacrés qui fùlcs la dernière joie du juste, liens adorables que ses vœux les plus cbers sanctifièrent, ahî puisse la colère céleste éclater tout entière sur liia lèle, si j.uuais je pouvais concevoir la pensée criniinelie de vous trahir ou de vous briser 1 . . .

Deux jours après notre union, lord Barnstaple s'éteignit dans les bras de ses cnfans !...

Le coup fut terrible pour Aspasia, et Ja violence de sa douleur no me prouva que trop cruellement combien sa tendresse s'élail abusée sur l'événement fatal qui devait ne lui laisser pour consolation que

l'amour d'un rponx. Tous les sacrifices que jo pouvais offrir à la fommo pour qui j'aurais mille fois donne ma vie, me furent facilc£i. Je renonçai à mon grade, à mes plus briliaulcs espérances, uniquement pour elle, cl sans môme éprouver le plaisir d'ahandonner de plein gré une carrière où une injustice trop récente pouvait donner à ma résolution l'apparence d'un racte de fierté. Le pieux désir d'accompagner les restes de son père pour les déposer dans le caveau de sa famille, lui ayant inspiré l'idée de retourner en Angleterre, j'obtins, et non sans peine au plus lorl de la guerre, la faveur de traverser la Manche, cl do séjourner quelque temps même au milieu des domaines dont je venais d'hériter en pays ennemi. Les âmes délicatis se laissent aisément toucher par le respect que l'on a pour leurs sealimens les plus nobles. Aspasia, sensible à TarJeur cl à la sincérité de mon abnégation, s'attacha biculùl à moi'avec tout le dévoûmenl absolu que j'avais déjà pour elle, et, dès-lors, notre félicité devint aussi inaltérable que l'uniou qui nous l'avait promise, avait été pure.

Pendant notre court séjour au château d'Exeter, ancienne résidence de lord Barnstaple^ nous apprîmes que la paix (.nlre TAnglcterrc et la France devait se conclure. Cet heureux événement qui allait nous donner deux patries^ m'engagea à proposer à ma femme un voyage sur le continent. Je brûlai de l'envie de revoir Saint-Servan, le lieu de mon berceau, et ma mère surtout, ma bonne mère à qui je voulais faire comprendre tout mon bonheur après lui avait fait déjà partager mon opulence. Mathurin Flou, mon vieux père n existait plus. Le commandant Grocbard, séparé de lui pendant le reste de leur existence, l'avait suivi de près dans la tombe... Je revis ma mère. Ce fut uu des instans les plus doux de ma vie et le plus doux de la sienne. Je retrouvai encore sur le rivage toujours mugissant, les débris de la cabane en bois que nous avions habitée, la Tour-dc Solidor, veuve de son ancien commandant et presque vide du souvenir d'Angélique. . . En présence de ces objets qui me retraçaient les impressions de mon enfance, et qui devaient me rappeler bien plus vivement encore au sentiment

do ma grandeur préscnle, je me pris à avoir pour que lo passe ne redevînt !a réalité, ol que mon élévalion subite ne fût un songe. Je restai, je l'avoue, sans larmes à l'aspect de toutes ces choses qui remuaient mon cœur sans attendrir assez mon âme, et je compris alors que ce n'était pas aux lieux qui m'avaient vu indigent et ignoré, qu'il me fallait venir redemander du baut de ma fortune récente, les jouissances et les émotions qu'ils n'avaient accordées qu'à ma pauvreté.

Ma jeune femme désirait revoir notre ami le bon auiiral Chose, faire connaissance avec sa famille dont il nous avait parlé quelquefois, et visiter Brest, ma ville de prédilection. Nous parcourûmes le Finistère, le seul pays antique qui ait survécu en France à côté de la civilisation moderne. Une \asle ( t fraîche campagne, éclose plulôt que bùlic en face de la rade de Marlaix^ s'offrit à nous pour avoir des maîtres. Quelque cent mille francs nous eu rendirent les seigneursj et c'est au fond de cette douce retraite embellie par nos soins cl peuplée déjà des

rejetons de notre heureux mariage, que j'ai ue la fantaisie de tracer ces mémoires qui ne sont que ceux d'un jeune marin.

iABLi:

DES CIIAPlTRIiS CONTEM'S DANS Cl-: V(tJ t^K.

l'ages.

Chap. 1. — Rencontre au large. 3

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