II
extrémité, et seulement pour repousser une attaque devenue inévitable.
— Diable ! fit Robernier en se grattant l'oreille, l'ordre est un peu sec et la ration à manger assez maigre. Mais c'est égal, on tâchera de faire pour le mieux, en tirant le meilleur parti possible de la misère des circonstances.
Rien ne nous fut plus facile que de gagner, sans éveiller aucune défiance à terre , le milieu de la rade, que les premières ombres de la soirée allaient eouvrir ; et pendant que la frégate et la corvette disparaissaient au loin en prolongeant leur bordée au sud sous une petite voilure, j'arrivai fort paisiblement à deux portées de canon d'un groupe de navires qui me parurent mouillés à trois quarts de lieue de la côte .
La difficulté de distinguer un à un ces bàtimens, dont un léger brouillard commençait à cacher lo corps, m'engagea â employer le moyen qui m'avait été recommandé pour compléter mon cxploratioa
Je fis mettre diligemment à l'eau ma péniche, que nous avions eu soin de barbouiller de noir pour la rendre moins perceptible pendant la nuit aux yeux dont nous devions nous défier.
Mon second , qui ne se tenait pas de joie eu voyant le soin que je prenais pour l'installer convenablement dans le commandement nouveau que je lui destinais, me dit :
— Pardieu, capitaine, vous devriez bien, pen dant que vous y êtes, me laisser embarquer une de nos huit caronades sur l'arriére de mon bateau, ou tout au moins deux de ces espingoles dont vous ne ferez rien à bord. En une minute ou deux tout au plus, je vous promets d'installer cette artillerie à bord de ma péniche, sur un pied plus respectable qu'avec ces mauvaises petites carabines que vous avez fait distribuer à mes douze canotiers, et qui seraient plus propres à une chasse aux lapins qu'à nous être de quelque utilité en cas de mauvaise rencontre.
— Non, nj^n cher ami, répondis-]e à mon guer-
royeur. Je vous ai donné mes ordres, et ce n'est pas à moi de vous offrir les moyens de les enfreindre en vous mettant en position de faire plus que je n'attends de votre zèle. Le moment est venu, partez avec vos douze fusils, vos douze sabres d'abordage, et revenez-nous le plus tôt possible avec tout cela.
— Avec tout cela ! pardié , grand dommage ! C'est avec quelque petite bagatelle de plus que j'aurais voulu avoir l'espoir de revenir !...
Ma péniche, ainsi commandée et armée, s'éloigna enfin. Je ne saurais exprimer tout ce qu'en la regardant partir, j'éprouvai d'étrange et d'agaçant. Mille idées fiévreuses se succédèrent et se croisèrent à la fois dans mon esprit. Je pensai à lord Barnstaple, à sa fille, qui, là, si près de moi peut-être, devaient être si peu portés à me supposer rôdant en bête fauve autour de leur asile, pour porter bientôt l'effroi et la mort sur le rivage qu'ils habilaient. Je m'imaginai entendre déjà ma péniche répondre par des coups de feu à l'allaque des canots ennemis en-
voj'és à sa poursuite, el moi forcé d'engager avec de forts navires de guerre, avertis du péril, un combat inégal pour arracher mon second à l'acharnement de ses assaillans. Pendant une heure, une heure éternelle enfin, je n'eus la tête et le cœur remplis que de foutes ces noires appréhensions j et, sans pouvoir tenir un seul instant en place, ni recouvrer un peu de calme en m'agitant, je cher" chai, en m'occupant de la manœuvre qu'il me fallait faire faire pour me tenir dans la position que j'avais dite à Robernier, à user, à dévorer les momeus d'attente les plus pénibles et les plusirritans que j'eusse encore éprouvés de toute ma vie.
Tout à coup l'incertitude cessa, et le danger que j'avais pressenti éclata... Une fusée rougeâtrc, parlie d'un des navires dont j'avais relevé le groupe au compas, traverse les ténèbres, projette sa vive clarté sur nous el va s'éteindre en crépitant sur les flots embrumés... C'est une grenade, c'est une grenade qui vient d'être lancée sur notre péniche ! s'écrièrent mes matelots... Une autre, deux autres grc-
nades suivent le jet de la première : des coups de ieu se font entendre aussitôt... Puis la lueur d'un fanal traversant la nuit et la brume scintille un instant au ras de l'eau et près de nous... Je réponds à ce signal, convenu entre Robernicr et moi, en faisant briller un fallot au-dessus de la flottaison du lougre et en donnant l'ordre de gouverner du côté du feu que nous avons aperçu. . . Quelques voix confuses, saccadées ont retenti au loin... « C'est la péniche ! c'est la péniche ! » nous écrions-nous, et le bruit de longs coups d'aviron se mêle aux voix qui ont frappé nos oreilles... « Avant, mes fils! avant pour une double ration ! criait Robernicr à ses canotiers ; nous voici à bord du lougre ! . . . »
C'était bien lui, c'étaient bien mes hommes revenant, dans leur rapide embarcation, de leur excursion nocturne. Mais, en trépignant de joie à la vue de cette précieuse péniche que le ciel venait de me rendre , je crus remarquer qu'elle était chargée de plus de monde qu'elle n'en avait en partant.
— ] Que me ramenez -vous donc, mon bon ami 2
demandai- je à Robernicr, du plus loin quMl m'avait été permis de démêler un peu distinctement les objets...
^- — Des Anglais et des Anglaises en bloc ! me répondit-il en accostant tout en désordre le lougre de bout en bout.
— Des Anglaises ! m'écriai-je tout étonné.
— Oui, répliqua Robernier; et si ce n'est pas ic prince que je tiens, je crois au moins que j'ai crocbé une princesse.
La suite pouvait seule m'apprendre le mot de cette énigme. Faire embarquer à notre bord deux femmes et quelques matelots anglais que contenait la pénicbe, frapper nos palans sur elle et la hisser sur notre pont, ne fut pour nous que l^affaire de quelques minutes. Etj pendant cette opération, pour mettre à profll les instans que le besoin de nous bâter nous rendait si précieux, je fis gouverner à courir au large sous toutes voiles, et de façon à fuir le plus tôt possible la rade de Portland, bien certain que j'étais que , dans peu, quelque bâtiment do
guerre ne tarderait pas à appareiller pour cingler sur nos traces.
Le canot sur le sort duquel j'avais eu de si vives craintes pendant plus d'une heure de supplice, venait de m'étre rendu : je respirai. Entre mes alarmes passées et mes embarras à venir, je trouvai un instant pour entendre le rapport de mon second. Cet officier me raconta qu'après nous avoir quittes pour faire sa ronde de nuit dans la rade ennemie, il était d'abord tombé entre deux navires que lui avait cachés la vapeur blanchâtre qui s'était élevée sur l'eau au moment de son départ. La sentinelle d'un de ces bâtimens, qui lui avaient paru être des frégates, ou tout au moins des corvettes, l'ayant hélé sans obtenir aucune réponse , l'éveil avait été donné, et une|pluie de grenades n'avait pas tardé à fondre sur la maUicurcuse péniche, réduite à fuir à toutes rames , sans trop savoir la route qu'elle devait tenir pour assurer sa retraite. Une embarcation, qui paraissait venir de terre, et vouloir lui donner la chasse, s'étanl présentée à elle, il avait fallu com-
battre, et c'était alors que le bruit des coups de fusil s'était fait entendre. Mais, quelle ne fut pas ma surprise, me dit Robernier, en me faisant ce récit, lorsqu'au lieu d'un canot armé contre lequel je croyais avoir à me défendre, je ne rencontrai, en abordant mon ennemi, el en le défonçant par l'effet du choc, qu'un pauvre canot égaré comme moi dans la brumasse, et qui me suivait pour retrouver son chemin' Deux dames, le patron et six matelots qui le montaient ont sauté à mon bord en me demandant grâce, pour ne pas couler avec leur chaloupe déjà à moitié remplie d'eau. Je les ai accueillis, et c'est alors que je vous ai montré mon fanal de reconnaissance, et que vous m'avez répondu en me faisant voir le vôtre, pour m'indiquer votre position et me donner le moj^en de vous rejoindre. ËnGn, que voulez-vous, dit en finissant l'ancien corsaire, au lieu dun prince que je pouvais vous ramener, je n'ai tombé que sur une ou deux princesses, peut-être ; car, autant que j'ai pu en juger en si peu de temps el au milieu de la nuit, ce sont deux dames comme il faut, que ces deux prison-
nières que j'ai faites, et qui pleuraient comme des Madeleines. Au surplus, vous allez bientôt vous en assurer par vous-même. Mais, ce que je puis vous certifier, c'est qu'il y a là, dans celte coquine de rade, deux bâtimcns de guerre au moins, que j'ai vus d'assez près, je vous en réponds, pour les reconnaître comme tels à la mincj et, la preuve du fait que j'ai l'honneur de vous annoncer ne tardera pas à nous être administrée, selon toute apparencej car je suis moralement sûr que dans peu nous aurons des nouvelles de ces chiens de navires auxquels j'ai eu le malheur de donner l'alerte en tirant bêtement quelques coups de fusil sur une chaloupe qui ne valait pas la poudre qu'elle nous a fait brûler. La belle besogne que je vous ai taillée là , n'est-ce pas, capitaine? Moi qui aurais eu tant de bonheur à faire sauter depuis. la quille jusqu'au paratonnerre un des bons gros vaisseaux de ligne de cette infernale nation, qui en a tant à son service !
Après avoir cherche à consoler mon pauvre second du triomphe qu'il venait de remporter et qu'il
se reprochait comme une soltise, je descendis dans la chambre pour rassurer nos prisonnières sur les
suites de la mésaventure qui venait de les faire tomber si singulièrement en notre pouvoir. La plus "jeune des deux me parut remarquablement belle, et, en la regardant avec tout l'intérêt que m'inspirait sa situation, il me sembla saisir dans sa physionomie une ressemblance confuse avec une femme que j'avais déjà vue. Le petit appartement que j'occupais à mon bord était propre et commode; je l'offris à mes deux captives, qui, tout en larmes, me remercièrent des égards ot des attentions qu'elles me voyaient disposé à avoir pour elles. En entrant appuyée sur mon bras dans cette chambrette , la jeune personne, jetant les yeux sur le portrait que je tenais de Mlle Barnstaple, et que j'avais suspendu comme une relique au-dessus de mon secrétaire, s'arrêta tout à coup.
— Quel est ce portrait? me demanda-t-clle d'une voix altérée,...
— Ce portrait, répondis-je, est celui d'une pcr-
sonne pour laquelle je donnerais ma vie; c'est le portrait de la fille de mon bienfaiteur. . .
— Oh ! son nom? son nom ? je vous en supplie , monsieur, son nom ! s'écria la jeune Anglaise en pâlissant et en me serrant fortement le bras.
— Son nom ? rcpris-je. . . ce n'est pas un mjstèrc : elle se nomme miss Aspasia Barns...
— Pélaïo!... Pclaïol... s'écria en s'évanouissant dans mes bras tremblans Mlle Barnslapic!...
A ce coup inattendu, heureux, fatal, étourdissant tout h la fois, je restai sans voix, éperdu et presque fou : les larmes vinrent à mon secours , et quand Aspasia rouvrit les yeux, elle me trouva agenouillé à ses pieds, et inondant de pleurs la main qu'elle m'avait abandonnée...
— Ah 1 c'estle ciel, me dit-elle d'une voix faible et pénétrante, qui, dans noire malheur, a permis au moins que vous fussiez là pour nous protéger....
— Vous proléger! m'écriai-je avec exaltation ; oh ! ce serait trop peu pour moi : dites plutôt pour
vous sauver, pour vous rendre à votre père , s'il en est temps encore...
— Mon père, reprit Aspasia... Non, non, il en mourra de douleur... lai qui, déjà arrive sur le bâtiment qui devait nous conduire à Madère, n'attendait plus que moi, et qui ne me verra plus venir....
— Ecoutez, repris-je après un moment de réflexion, il est peut-être un moyen de réparer envers vous le mal que la fatalité de mon sort m'a condamné à vous faire si involontairement : nous sommes encore à une petite distance de la terre d'où vous avez été arrachée... Je puis, dans une de mes embarcations, vous faire déposer sur le rivage. Je sais, en agissant ainsi, le péril auquel peutm'exposer un long retard , et les reproches que celte action me prépare; mais pour vous, mais par respect pour la douleur de votre père, je dois tout braver, tout dédaigner, môme le déshonneur, s'il faut, et de ce pas je cours. . .
— Capitaine, me dit à ces mots mêmes-mon second en descendant précipitamment l'escalier do la
chambre, je venais vous avertir qu'il y a un navire dans nos eaux...
— Un navire? repris-je conslernc.
— Oui, un navire qui court comme nous, et qui probablement nous a gagnes sur le largue, depuis qu'il est sorti de Portland.
— Sorti de Portland?...
— Eh 1 mais, ne vous avais-je pas dit qu'une de ces coquines de corvetltcs ou de frégates que nous avons agacées nous appuierait la chasse?
En montant à la hâte sur le pont^ je jetai les regards sur le bâtiment que M. Robernicr me disait avoir aperçu, et je vis dans toute son étendue le danger qu'il m'avait annoncé. J'avais fait courir largucdepuis notre sortie de la rade de Portland, dans l'intention et l'espoir de rejoindre, avec les vents d'est qui s'étaient élevés, la frégate et la corvette qui m'avaient assigné rendez -vous entre le Bill et les Gasquets. Jugeant bientôt que cette allure, qui n'était cien moins que favorable à la marche de mon lougrc^ m'exposerait à me laisser gagner par
le bâtiment chasseur, je fis orienter de suite le Granville au plus près pour lui faire acquérir, en pinçant le vent sous son grand appareil, le plus de \ilcsse possible. Cette manœuvre toute simple me réussit ^mais en changeant de route, je passai à une portée de canon tout au plussur^l'avant de navire qui me poursuivait et qui, en imitant bientôt après mon mouvement, m'envoya une volée dont l'effet fut beaucoup plus bruyant que meurtrier.
Au bruit de celte détonation, j'entendis dans la chambre où j avais quitté Aspasia et sa gouvernante, des cris qui vinrent me percer le cœur... Descendez vite, mon ami, dis-je à Rôbernier, Forcez... obligez ces dames, ces Anglaises, à se tenir dans la soute, au-dessous de ma chambre, pour que les boulets qui pourraient nous traverser au-dessus de la flottaison ne les atteignent pas.. Allez, je vous en supplie, pendant ce temps, je veillerai à tout.
— Oui, oui, c'est juste, me répondit Roberoierj
les femmes doivent compter pafmi les non-coinbatlans, avec l'agent-comptable, le commis aux vivres et tout l'état-major de la cambuse et de la cuisioc.
Ainsi que je l'avais pensé et qu'il était facile de le pressentir, le navire ennemi, qui nous avait d'abord gagnés quand nous recevions la brise parle travers, perdit bientôt son avantage de marche sur nous dès qu'il lui fallut faire un coup de bouline pour nous suivre. Mais, malgré l'accélération de sillage que nous avions acquise en orientant au plus près, je remarquai, et non sans quelque inquiétude, qu'il continuait à consc^er la dislance qui existait entre nous au moment où je l'avais forcé de changer d'allure comme moi. Au reste, pour ne me laisser aucun doute à cet égard, il avait soin de nous envoyer par intervalles des boulets qui, passant tantôt au-dessus de nous et tantôt le long de notre bord, nous rappelaient qu'il n'avait pas perdu, par rapport à nous, autant de chemin que nous aurions pu le désirer.
Pendant une bonne heure et demie, nous nous vîmes condamnés, nous pauvre petit aviso, à fuir notre redoutable perséeuteurj et je dis redoutable, car^ à la lueur des fanaux qui parcouraient sa batterie et ses gaillards, et qui projetaient de temps en temps leur clarté vacillante sur sa haute voilure, nous pûmes nous convaincre que c'était à une grosse corvette que nous avions affaire.
Ennuyé^ fatigué et irrité à la fin comme moi de subir cette situation passive qui nous exposait à être avariés par l'ennemi, sans pouvoir espérer do l'endommager lui-même, mon second, qui m'avait rassuré sur le sort de nos deux prisonnières, me dit avec une énergie que redoublaient en lui, le sentiment et l'imminence du péril : ^t -^
— Tonnerre de Dieu ! capitaine, permettez-moi de trouver que nous sommes bien bêtes de recevoir tous les boulets de cette gueuse de corvette, sans essayer de lui en faire goûter des nôtres !
— Et comment voulez-vous, demandai-je à mon II. 16
enragé, que nous lui envo}'ions nos boulets de douze, avec de misérables crapaudines qui ne portent pas la moitié autant que ses canons, et qu'il nous faudrait tirer en retraite sans aucun moyen de les installer en batterie pour cela?
— Gomment ? me répondit Robernier, vous allez le voir quand je vous aurai expliqué mon plan... Premièrement, voyez-vous, je vais, avec votre permission, faire pratiquer, si vous me laissez libre de ma manœuvre, deux sabords [h grands coups de hache sur notre arrière, en abattant une partie, inutile pour l'instant, de notre couronnement. Puis je vous prendrai deux de nos contrefaçons de caronades pour les fixer, à force de filain, contre ces manières de sabords d'occasion.
— Fort bien ! dis-je, je saisis votre idée : nous aurons là deux pièces de retraite. Et ensuite, quel procédé emploierez-vous pour leur donn er une portée qu'elles n'ont pas?...
— Un procédé àlamatclotte,ctqui vous regardera. Comme la corvette ne nous gagne pas, et que vous marrez toujours vous tenir à môme distance d'elle,
vous vous laisserez un peu culer, jusqu'à ceque voug vous trouviez/par rapporta elle, à portée de nos pièces de retraite... Elle nous salera tant qu'elle pourra, c'est juste. Mais, que nous recevions son gros sel à trois quarts de portée ou à demi-portée , n'est-ce pas à peu près la même chose pour nous ?. . . Mais si nous venons à lui casser quelques allumettes dans sa mâture, comme j'en ai l'envie et l'espoir, moi qui ai le boulet dans l'oeil^ croyez-vous que nous aurons perdu notre temps et la poudre du gouvernement à ce jeu-là?... Tenez, capitaine, je vous en supplie, suivez mon conseil, car je parierais ma tête à couper qu'il est bon. Songez, d'ailleurs, que j'ai une revanche à prendre contre les Anglais, et que c'est un homme vexé qui vous demande en grâce une minute de satisfaction avant de mourir ! . ..
— Allons, va, m'écriai-je, pour les deux pièces en retraite et votre revanche !
Un quart d'heure lit l'affaire. . . On taille, on sac cage notre couronnement ^ deux de nos petites pièces de bronze, portées plutôt que roulées sur noire
pont, sont poussées, amarrées à la gueule des brèches que la hache des charpentiers leur a ouvertes. Robernicr, barbouillé de poudre, noirci de goudron, couvert deniâchures de bois, cliarge, bourre, aiiiorrc, poinli^ liii-inOnio ?:os rhéres raronadcs ; je fiH's nior lin l'.Pti r olro écoule de £;'rand''v()i!e ; le lougro, on perdant momonlnncnionî une partie de sa vilosso, cu'o, cl reçoit do la corvollo, qui sVsl un peu rapprochée do nous par Peffol do noire ralentissement calculé, une de ses dcmi-volécs de l'avant.. . Robernier tonne à son tour : il ne se possède plus, ivre qu'il est du parfum delà poudre, du bruit de ses deux pièces et du sifflement des boulets qu'il couve, qu'il dirige et qu'il suit d'un œil fasciné par son belliqueux délire. Les coups succèdent aux coups, la flamme à la flamme, les cris d'enthousiasme aux cris de rage... Nous ne sommes plus qu'à demi-portée de nos pièces mêmes de la corvette élincelante, qui nous couvre déjà, à si petite distance, de feu, de cendre, de fumée et de sa mitraille enflammée...
— Bordez la grandi' voile! rchordc la grand'voilel
s'écria alors Roberoier : je suis assez près d'elle pour répondre de tous mes boulets. . ,
Deux de nos coups de retraite partent à quelques secondes d'intervalle l'un de l'autre... Un instant de silence suit cette double délonnaliou... Vivats vii>at! Vive la République, hurlent à la fois tous mes hommes^ tout|mon Lougre...
— Son petit mât de hune à bas, son petit mât de hune à bas ! A moi le pompon ' crie Robernier...
— Son petit mât de hune dans le sac, son petit mât de hune dans le sac, répètent tous mes matelots avec fréoésie...
Et la corvette démâtée, blessée, nous voyant fuir triompbans, le point où nous" l'avons si heureusement frappée nous lâche pour adieux trois coups de caronades qui, pointés en plein bois, déchirent avec fracas nos bordages et nos pavois...
— Qu'avez-vous capitaine , me demande un des limoniers placés à mes côtés...
— Rien, dis-je, en me sentant faililir sur mes
jambes... Bien ; mais soulencz-moi. . . je yeux res* ter sur...
Et à travers le bourdonnement dont mes oreilles sont remplies , j'entends les hommes qui me transportent dans la chambre, se dire à voix basse et avec effroi: le capitaine est blessé à l'épaule !... Lorsque je repris mes sens au bout de quelques minutes d'évanouissement, je me trouvai entouré du cWrurgien du bord, d'Aspasia et de sa gouvernante. Notre médecin m'assura que j'avais seulement l'épaule fracturée : Aspasia à genoux près de la cabane où l'on m'avait déposé, priait la tête appuyée sur une de mes mains . ..
— O ce n'est plus pour moi que je pleure et que je prie, me dit-elle, dès qu'elle vit que je pouvais l'entendre... Maintenant je supplie Dieu qu'il vous conserve la vie et qu'il vous arrache au danger que nous courons encore.
— Ah! je suis bien malheureux, répondis-je... Je vous avais promis de vous rendre à votre pays, à
la tendresse de votre père, et vous voyez comme le sort a secondé mon espoir...
Notre médecin voyant les efforts que je faisais en prononçant ces paroles, pour me lever, me demanda ce que je prétendais faire. . .
— Monter sur le pont là où est mon poste lui répondis-je.
— Non , non, je vous eu conjure , s'écria Aspasia, restez ici au nom du ciel et par pitié pour vous et pour moi... Monsieur, dit-elle en s'adressant à notre chirurgien, empêchez qu'il ne monte dans l'état où il se trouve... Ce serait la mort pour lui et pour nous !
— Le capitaine est-il en état d'entendre un petit mot, docteur ? demanda en cet instant mon second en adressant cette question au médecin, par le capot de la chamhre...
— Oui, ouij Eobernier,répondis-je aussitôt. Me voilà remis : qu'avez-vous à me dire ?
— Àfii flatté, mon capitaine, de vous savoir en meilleure santé... Ce que j'avais à vous dire, c'est
que nous venons d'apercevoir plus au large que la corvelte démâléc, deux nouveaux camarades qui m'ont l'air d'être des anglais... Le temps s'est désembrumaillè et les étoiles commencent à jeter une petite clarté qui nous permet de distinguer encore la terre qui fuit dans le Nord et le Nord-Est . ..
Sauter de mon lit[sur le parquet, échapper, malgré la vivacité de la douleur que me cause la brusquerie de ce mouvement, au docteur qui voulait me retenir et à Aspasia qui me suppliait de rester , ne fut pour moi que l'affaire d'un clin d'oeil...
Lorsque je fus remonté sur le pont, le bras droit en écharpe et un manteau sur le dos, je jetai les yeux sur le point vers lequel s'étaient déjà portés les regards inquiets de tout mon équipage... Un des deux nouveaux bâtimens aperçus, se trouvant plus au vent que celui qui l'accompagnait, gouvernait à toutes voiles sur la corvette que nous avions laissée derrière nous , désemparée de son petit mât de hune...
— Faites hisser, dis-je précipitamment à Robcrnier, faites hisser nos feux de reconnaissance.
— El pourquoi ce signal ? me demanda mon second qui ne devina pas d'abord le motif ou le pressentiment qui me poussait à lui donner cet ordre...
— Obéissez toujours^ lui criai-je, et vous verrez ensuite.
Quelque temps après que le nombre' des feux convenu se trouvèrent hissés selon la disposition qui devait leur donner une signification précise, le navire courant sous toutes ses voiles du plus près, nous répondit en nous montrant au bout de sa vergue de misaine, le fanal qui nous indiquait le nom de noire corvette...
— Ce sont eux, c'est la frégate commandante et la corvette , qui vient de hisser son numéro... me dit Robernier, saisi d'élonnemcnt et de joie...
Pour cette fois, ajouta-t-il, vous pouvez vou flatter d'avoir eu le nez plus fin que «ïoi. ,. Un feu
au bout de la vergue de misaine , c'est bien le num éro de la covette, et la frégate, par conséquent, n'est pas loin.,.
Presque aussitôt nous entendîmes un long roulement de coups de canon, et nous vîmes la corvette française et la corvette anglaise qu'elle venait d'attaquer, échanger entre elles leurs volées à portée de pistolet...
La détermination que j'avais à prendre dans une pareille circonstance ne pouvait cire douteuse, et quand elle ne m'aurait pas été inspirée par le sentiment de mou devoir, je crois qu'elle m'eût été forcément imposée par l'ardeur irrésistible de tout mon équipage, que le spectacle du combat, le bruit de l'artillerie et l'odeur môme du carnage avaient rendu fou... J'ordonnai de virer de bord, pour me porter sur le lieu de l'action, et avant que j'eusse commandé celte manœuvre, elle se trouva exécutée à moitié, tant avait été unanime et spontané le concours de tous mes matelots à la rendre prompte. Jamais même sous le feu de la corvette que nous
avions combaUue en fuyant, la marche de noire lougre ne nous avait paru aussi lente que pendant le peu de route qui nous restait à parcourir en cet i nstant pour nous mêler à l'engagement auquel nous brûlions de nous associer, quelque faible que dût être l'aide que nous voulions prêter à notre vaillante et fidèle compagne... Nous arrivâmes enfin haletant et trépignant d'impatience et de fureur, sur le lieu de cette brillante attaque; mais trop tard pour en partager les pôrils et la gloire... Le navire anglais, serré si vivement par notre corvette, à l'approche de la frégate commandante qui avait enfin rallié le feu, venait d'amener et de se rendre à discrétion au moment où sa première adversaire allait lui livrer l'abordage dans toutes les règles.
Dès" que ce succès, auquel je pouvais croire n'avoir pas été tout-à-fait étranger , fut assuré et qu'il n'y eut plus qu'à remorquer notre capture vers Cherbourg, le port le plus rapproché de nous, je m'empressai de dicter au deuxième de mes offi-
ciers, le rapport que je devais adressera notre commaDdant. Ce rapport me fut demandé par lui, une heure tout au plus après le combat, et notre chef supérieur, sans tenir compte de l'état de souffrance qui avait dû m'en rendre la rédaction si pénible, se borna à m'ordonner, en apprenant que j'avais à bord une personne de distinction, de la faire passer sur sa frégate...
Indigné qu'on osât disposer ainsi d'une prisonnière que le sort de la guerre avait placée sous ma sauve-garde, je fis répondre au commandant que Miss Barnslaple se refusait à l'exécution de son ordre, et que quand même elle eût consenti à s'y soumettre, je n'aurais pas cru devoir pour ma part céder à une aussi inconcevable injonction.
A un acte de désobéissance aussi formel, le commandant ne pouvait répondre que par la violence ou le dédain. L'odieuse et inutile cruauté dont il se serait couvert en punissant un officier blessé depuis quelques heures seulement, contint sa colère,
maisneréprlma'passes désirsde vengeance. Dès que mon jeune collègue, le capitaine de la corvette, put quitter quelques minutes son bord pour venir me voir, pendant la roule que nous suivions désormais paisiblement pour regagner la côlo do France, il me parla des craintes que lui faisait concevoir la juste résistance que j'avais opposée au despotisme de notre commandant. — Vous avez eu raison, me dit-il; mais les formes que vous prescrivait la discipline ont manque à votre refus, qui sera jugé sévèrement par des chefs dont l'intérêt personnel est de sacrifier toujours la raison du plus faible" au maintien de la subordination que peut, en toutes circonstances, exiger le plus fort.
— Et croyez-vous, m'écriai -je avec plus d'ardeur que de circonspection, qu'il puisse être bien fort contre nous à son arrivée, lorsqu'on apprendra que le coup de main que nous devions tenter, n'a peut-être manqué que par son irrésolution, et que que c'est vous qui surtout avez fait amener la corvette anglaise.
— Que vous aviez démâtée tout seul avant notre
arrivée, reprit avec modestie mon ami, et que jo n'ai eu qu'à ramasser sur la route où voua l'aviez laissée prête à se donner au premier venu. Mais tout cela, voyez-vous, mon cher camarade, ajouta doucement le capitaine, est bien peu de chose sur le papier. Le commandant fera de nos deux rapports un seul rapport j et ma foi, comme celui qui parle seul et qui peut crier bien fort est toujours écouté, j'ai lieu de craindre que vous n'ayez que le dessous des cartes en jouant avec lui cette partie inég^ale.
— Et comptez-vous pour rien les protecteurs que je me suis faits, et qui connaîtront toute l'injustice et toute la tyrannie de notre chef?
— Ehl mon Dieu, les protecteurs ne protègent jamais ce que tout le monde appelle, bon gré mal gré, un acte d'indiscipline.
Voyant que j'allais cire réduit à me défondre contre les soupçons que j'avais fini par faire concevoir au capitaine même, sur la légèreté de ma conduite, je me décidai à lui faire connaître les rc-
lalions sacrées qui existaienlenlre Mlle Barnstaple et moi. Ea peu de temps, j'eus initié mou collègue au petit mystère qui devait lui expliquer ma façon d'agir et le faire revenir des préventions que ma désobéissance aux ordres du commandant avait pu lui inspirer. Lorsqu'il m'eut écouté avec un intérêt que redoublait chacune de mes révélations, il me dit, en me prenant affectueuse ment la main :
— Vous venez de me convertira votre cause. A votre place, j'eusse fait ce que vous avez fait. Je vous avais promis, vous tous le rappelez, lors de notre dernière entrevue à bord de la frégate, que je tenterais tout à l'occasion poar vous rejoindre ou vous secourir au feu. Il n'a pas dépendu de moi, vous le savez, de faire tout ce que j'aurais voulu pour cela. Mais enfin j'ai tenu ma parole autant que je l'ai pu, et aujourd'hui je m'engage d'honneur, si l'on parle trop, à faire entendre la vérité, et m on témoignage dans le débat sera d'autaut plus écouté, je l'espère, que l'oa me saura neutre dans voir
altercation avec !c ceramandant qu'on nous a donné.
En me quittant pour retourner à bord de sa corvette, le capitaine me demanda la permission de présenter ses respects à mes deux prisonnières, qui parurent recevoir avec reconnaissance les marques de déférence de cet aimable et digne officier.
Nous apercevions déjà sur l'avant de notre petite escadre naviguant au plus près et presque en un seul groupe, les côtes basses et sableuses de la Normandie. La pointe de Barfleur et les rochers noirs qui entourent le cap Lévi avaient été signalés ; et nous avions même relevé dans le long enfoncement que forme ce cap peu élevé avec celui de la Hague, la montagne du Roule, au pied de laquelle on a, pour ainsi dire, arraché à la nature, le port artificiel de Cherbourg. La frégate commandante ayant gardé seule à la remorque, la prise capturée par notre corvette, avait eu soin, avec la brise d'est quç nouscop-
tiouioDS à recevoir, de se tenir et de nous ordonner de gouverner au vent du point sur lequel nous voulions altérir. Celte précaulion/diclée au surplus par la plus simple prudence, nous préserva des dangers que nous aurait fait courir sans elle, une rencontre que nous fîmes, quelques heures avant d'atteindre noire port de salut.
Un vaisseau anglais et une frégate que nous n'avions pasd'abord découverts sous la terre que nous approchions et qui nous les man^remf, selon l'expression des marins, se montrèrent, à noire grande surprise, sous le vent à nous, dès qu'ils eurent dépassé le cap La Hague, de manière à projeter leurs mobiles silhoueltes sur l'horizon qui s'étendait en dehors et vers le Nord de l'île d'Aurlgny. Comme nousavions sur ces deux croiseurs l'avantage du vent, nous gouvernâmes de suite sur Cherbourg, afin de pouvoir nous y loger avant qu'ils parvinssent, à force de louvoyer pournous rejoindre, à inquiélcrnolrc rentrée ou même à la rendre lout-à-fail incerlaine, II. 17
Mon pclit navire^ marchant mieux à la bouline que les deux gros bâlimens auxquels, jusque-là, j^avais servi de mouche, j'eus l'idée de pïoposer au commandant de couper de suite sur Cherbourg, pour informer, s'il en était temps encore, les navires do guerre mouillés sur rade, du péril que nous pourrions courir, si la brise venait à changer et à nous contrarier avant que notre arrivée fût assurée. Dés que j'eus sollicité cette permission au porle-voix, en rangeant à longueur de gaffe la frégate commandante, le chef de notre expédition qui ne pouvait, en présence de tous nos équipages, repousser une proposition si nécessaire et si naturelle, dans un moment des pluâ critiques pour tout le monde, se contenta de me répondre : — Oui, Monsieur, allez! En toute autre conjoncture, cette approbation si sèche m'aurait vivement blessé, mais comme là il s'agissait du sort d'une division et du salut de tous mes camarades, je partis, trop content du service qua j'avais l'espoir de rendre, en laissant derrière moi mes trois compagnons de route, et en tirant^ tant que je pus, de bruyans coups de caronade pour
signaler à Cherbourg l'approche d'une escadrille française qu'on élait loin d'attendre dans ce port, et dont on ne pouvait par conséquent pas deviner le péril imminent.
Un vaisseau de ligne se trouvait, par bonheur, ancré sur la rade où j'entrai une heure tout au plus après avoir fait voile tout seul. J'informai le commandant de ce vaisseau, prêt depuis peu de jours à prendre la mer, du motif qui m'avait conduit à venir implorer son aide en faveur des trois navires que j'avais laissés en mer, au large, en présence d'une force ennemie supérieure à la leur. Ce brave officier, n'écoutant que son zèle, et ne voyant que le danger que couraient nos amis , fait larguer ses voiles, fller ses câbles par le bout 3 et, au milieu du désordre inséparable d'un appareillage soudain dont il a à peine le temps d'informer l'autorité maritime, il rallie en quelques bordées notre division , pour prêter côté au besoin, au vaisseau et à la frégate , qui , jugeant prudent de ne pas trop contrarier notre manœuvre, se contentèrent de rester de
loin spectateurs de noire heureuse arrivée au port.
Quelques heures après notre rentrée , le but de notre [expédition nianquée ne fut un secret pour personne. On sut que, partis de Brest avec l'intention et Tespoir d'enlever un prince de la maison royale d'Angleterre, nous n'avions réussi qu'à nous emparer d'une corvette ennemie, de deux femmes et de quelques matelots anglais. Ce dédommagement, quelque faible qu'il dût paraître, fut accepté par l'opinion publique avec l'indulgence qu'elle accorde toujours aux petits succès positifs, quand les succès imaginaires se sont évanouis. Mais lorsque l'on apprit, dans tous leurs détails, les faits qui avaient signalé notre courte et incomplète expédition, la conduite par trop irrésolue de notre commandant fut jugée avec une rigueur qui dut me porter à penser qu'il ne s'exposerait pas à tirer parti contre moi du droit que je lui avais donné de se montrer sévère à mon égard. Je me trompai. Le chef; que j'avais trouvé sans indulgence d'abord pour
ma jeunesse, ctensuitesans pitiépour mablessurc, me poursuivit avecacharnement jusqu'aubout. Conduit dans un appartement où je devais recevoir les soins qu'exigeait mon élat de souffrance, on jn'intima l'ordre, assez inutilement rigoureux, de garder les arrêts sur le lit de douleur où je me voyais enchaîné pour longtemps. Une sentinelle fut môme mise à ma porte pour veiller à l'exécution de ce châtiment, et l'officier-gôncral qui commandait alors le port crut devoir, sur la plainte de mon ardent persécuteur, me suspendre de mon commandement jusqu'à la décision que le ministre de îa marine, informé des griefs qu'on me reprochait, prendrait à mon égard. Celle ridicule inflexibilité produisit Peffet tout contraire à celui qu'on attendait de ce redoublement de sévérité, [.'intérêt que l'on voulaitéloignor do moi s'y rallaclia ;ivec d'autant plus do force, qu(; je ne pouvais rien faire pour l'oxcilor ni pour me défendre ; cl . pendant plusieurs jours, je reçus plus de visites que n'en avaient jamais comptées, dans toute une année, les premières aulnrilés du pa3s.
 cette époque , les femmes se mêlaient un peu de tout en France , excepté peut-être de ce qui aurai! dû les occuper exclusivement. Comme on s'occupait beaucoup d'elles, elles s'occupaient beaucoup aussi de la plupart des cboses qui leur étaient le plus étrangères. Les préfectures maritimes venaient d'être établies dans les grands ports. La femme du préfet de Cherbourg , apprenant la romanesque aventure arrivée à miss Barnstaple, avait voulu recevoir, dans son hôtel même, une jeune personne d'ausd haute distinction ; et la bienveillance avec laquelle la jeune miss parla de moi à ses hôtes gracieux, piqua leur curiosité en ma faveur, et me conquit en peu de temps la protection de ma' dame la préfette maritime. Deux fois cette dame me fit l'insigne honneur d'accompagner chez moi miss Aspasia et sa gouvernante, eu conservant à ces pré cieuses visites les convenances que la fille de lord Barnstaple n'aurait jamais voulu braver , même pour le motif le plus respectable et le plus saint. Aspasia m'apprit, dans l'une de ces entrevues s^ flatteuses pour moi, qu'elle s'était empressé e d'é
crire au lord, son père, pour le rassurer sur sa destinée, en attendant qu'elle pût partir pour le rejoindre, sur le premier cartel où elle espérait obtenir bientôt l'auforisation de retourner en Angleterre... Celte nouvelle, qui aurait dû me combler de joie, me causa une tristesse que je ne pus cacher j et la jeune miss, s'clant aperçue de mon trouble et des efforts que je faisais pour le lui dissimuler, daigna ajouter à ce qu'elle m'avait dit, ces paroles qui resteront éternellement gravées dans le cœur qu'elles firent palpiter alors avec tant de délices :
— Oui, je partirai avec le souvenir de tout ce que vous avez souffert pour moi, à moins que mon père ne vienne lui-même me chercher ici et vous témoigner la reconnaissance que nous vous devons tous.
— Votre père, miss? Y pensez-vous ! m'écriai-jc à ces mots. Comment pouvez-vous espérer qu'il ob tienne la permission de venir en France?...
— Mais pourquoi, reprit alors madame la Préetle, voudrifz-TOus qu'il ne l'obtînt pas? Avec un
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sauf-conduit et des répondans, cela se fait tous les jours, et pour des répondans,lord Barnslaple n'aura ici que l'embarras du choix.
La grande dame, qui s'était doutée de tout le plaisir que l'espérance qu'elle venait de me faire entrevoir devait me causer, s'y prit si bien pour compléter son ouvrage que je pus la croire mêlée à une négociation qui avait déjà eu pour but de rendre possible l'arrivée prochaine du lord sur le continent.
A quelles folles idées peut se livrer une tête de vingt-ct un ans ! Il semble qu'à cet heureux âge toutes les illusions nous soient permises, sans qu'il y ait ridicule à les caresser ou humiliation à en être dupe... Sur un mot, sur le plus frivole indice, ne mefourai-je pas dans l'esprit que j'avais touché le cœur de la fille illustre pour laquelle je n'aurais dû avoir que respect et qu'humble adoration ! Moi, jusque-là si modeste au sein dos prospérités dont la fortune avait semé les commeucemens de ma vie*
j'osai m'imagincr, sans mourir de hoole, que le sort pouvait m'clever par l'amour aux plus hautes destinées 1 N'y a-t-il donc que les femmes qui aient le privilège d'inspirer un si sot orgueil aux jeunes gens, et les jeunes gens sentiraient-ils secrètement que ce n'est que par elles qu'ils peuvent réaliser quelquefois les rêves les plus extravagans de leur ambition? Enfin je me figurais, dans le délire qu me poursuivait de ses chimères, arriver à devenir le gendre d'un grand seigneur , comme j'avais réussi, en sortant de la cahutte de mon père, à m'élever au grade d'officier de marine. L'un de ces coups du sort ou de ces caprices du hasard ne me semblait pas plus impossible que l'autre. Il y a surtout ceci de remarquable dans le fait des parvenus : c'est qu'après avoir longtemps douté d'eux-mêmes, ils finissent par ne plus douter de rien et par croire que la fortune, qui a déjà fait pour eux des prodiges, leur doit au moins des miracles.
Mais lorsqu'après m'être enivré tout à mon aise des plus ravissantes espérances d'amour et de for-
lunej je retombai, par lassitude d'imagination, dans cette décourageante réalité qui est toujours le dernier mot des plus beaux songes, le dégoût le plus amer s'emparait à la fois de mon cœur, de ma tète et de tous mes sens, et c'est alors que je me prenais à maudire, avec l'énergie qui m'était restée, les niaises et vives illusions auxquelles succédait si vile le plus sombre désenchantement.
Un jour que, plongé dans un de ces cruels mom ens d'affaissement moral, il me semblait que tout m'avait abandonne pour ne plus revenir, je reçus du ciel la faveur qui pouvait peut-être le mieux me réconcilier avec les hommes et avec moi-même. Cette faveur insigne fut la visite de mon ancien commandant, du bon amiral Chose, qui, accompagné de mon ami le capitaine de la corvette, venait me relancer de Brest dans ma retraite, ou plutôt dans ma prison, pour me sauter au cou.
— Diable, diable, me dit l'amiral, il paraît, Pc. laïOj que depuis notre séparation, tu as avancé ron-
dément en grade, car en entrant chez toi, j'ai trouvé une sentinelle à ta porte.
— Effectivement, mon général, répondis-je, j'ai tellement avancé que c'est depuis la perle de mon commandement que l'on m'a accordé cette sentinelle... Mais à quel favorable hasard, dcmandai-je, dois-je Icbonhçur de vous voir à Cherbourg?
— Mais, pardieu, reprit le général en montrant le capitaine, au hasard qui a voulu que monsieur m'écrivît de venir ici débrouiller un peu tes cordes et tes affaires !
— Je vous avais promis, me dit alors mon ami, de parler quand il en gérait temps ; mais j'ai mieux fait, j'ai écrit à l'amiral, pensant avec raison que sa présence ici vous vaudrait mieux que toutes mes paroles.
— Ah ! ça, voyons, continua l'amiral, tâchons de prendre un peu nos longueurs pour marcher droit et aller vite au but, sans nous entortiller dans de nouveaux embarras. Ton commandant est un luron qui m'a gâté l'expédition que j'avais conçue. Tu t'es fait blesser vaillamment, après avoir bien
rempli le devoir maladroit qu'on t'avail tracé. Jusque-là, tout était l)ien. Mais tu as ensuite désobéi à ton chef, et c'est là qu'est le mal. J'aime la subordination, non pas parce que je commande plus que je n'obéis, mais parce que sans elle, je ne comprends pas de service possible, et que je veux le service. Tu me diras peut-être qu'en résistant à l'ordre que tu avais reçu, tu avais tes raisons pour cela j or il n'j a jamais de raisons pour justifier une désobéissance qu'un chef ne s'explique pas, et qu'il ne doit même pas chercher h s'expliquer. Voilà donc ta part de torts faile, taillée et pesée, je crois, justement. Passons maintenant à la balance de ton compte,
M Je l'ai déjà dit ou fait entendre que par principe plus encore que par position, je n'aimais pas l'indiscipline, mais il est quelque chose que je déleste encore plus qu'elle, c'est la tyrannie des ciiefs. Le lien s'est montré dcspoliquemcut injuste envers toi, après l'avoir traité avec une arrogance déplacée, au risque d'aigrir un jeune et bon serviteur dont il devait ménager la susçepubililé dans l'inté"
rôt du service qui lui était confié, et auquel tu devais concourir comme officier. Le premier tort, il Ta eu par défaut de tact et d'éducation ; le second tort, c'est toi qui t'en es rendu coupable, par fougue de jeunesse et inexpérience de tes devoirs. Les deux parts sont-elles bien faites, messieurs, et n'ai-je pas loyalement coupé à chacun la portion qui lui revenait?»
— Un conseil de guerre, mon général, n'eût pas mieux fait, répondit le capitaine^ et plût à Diou qu'il eût fait aussi bien ! %
— Maintenant, reprit l'amiral, arrivons au résumé de la cause et à nos conclusions. On t'a puni, on le devait pour l'exemple ; mais on l'a puni durement, sans laisser à une honorable blessure reçue au service du pajs le temps de se fermer, sans donner à la souffrance le temps de s'appaiser. .. — Pauvre enfant 1 s'écria à ces mots le général, que les larmes avaient fini par gagner et par suffoquer, au milieu de cette paternelle admonition.
En voyant le bon et brave amiral me traiter avec
cette tendre affection et cette douce et pénétrante sensibilité, moi qu'il regardait comme son fils, je lui tendis les bras, même mon bras cassé, et pleurant comme il pleurait lui-môme, je le pressai sur mon cœur sans pouvoir trouver un mot pour lui exprimer tout ce qui se passait de vif et d'intime dans mon âme si profondément remuée.
— J'étais venu, me dit-il, pour le faire des reproches et pour le sauver. Mais les reproches comme tu vois, ne m'ont pas trop réussi, et lu en es quitte à bon marché... Quant à la seconde partie de ma besogne, je crois m'en être mieux tiré. J'ai vu d'abord, en arrivant ici, le préfet maritime, l'un de mes amis. C'était le plus pressé. Je l'ai trouvé dans de bonnes dispositions pour toi ; mais, en agissant ainsi qu'il a fait, c'est son devoir de chef supérieur qu'il a rempli, cl puis la plainte de M. ton commandant était là, et iî fallait bien qu'on y donnât-S lite. Quant à Mme la préfctle chez qui j'ai eu le plaisir de présenter mes hommages à miss Barnstaple, je l'ai rencontrée enchantée de ta personne, et toute décidée même, à prendre un peu imprudemment.
ton parti contre tout le monde s'il en était besoin. Mais comme par bonheur tout le monde à Cherbourg est à peu près de ton côté, Mme la prèfetle n'aura pas beaucoup d'adversaires à ramener à ta cause. Cependant, son beau dévouement nous a été fort utile sous certain rapport, et je n'ai pas lardé à m'apercevoir que l'opinion de cette dame avait singulièrement réagi sur celle de M. son mari qui, tout feu contre toi au premier abord, ne demande peut-être pas mieux aujourd'hui que de voir la chose s'arranger à l'amiable entre le M. commandant et M. le capitaine du Granville.
— Entre mon accusateur et moi, général, m' ccriai-je... Oh! jamais, jamais! et quelque chose que l'on fasse pour m'amener à cette réconciliation, ne pensez pas...
— Voilà bien les jeunes gens, reprit l'amiral -, toujours de l'exagération où il ne faudrait qu'un peu de justesse pour apprécier sainement les choses. Le commandant s'est plaint amèrement j on l'a d'abord puni pour la bonne règle, et assez sévèrement même, mais néanmoins pas aussi sévèrement encore
qu'il le demaudait. Aujourd'hui ou demain on lève les arrêts, on te rend même le commandement don on l'a suspendu, mais non pas privé, et voilà que tu te fâches tout rouge, alors que tu devrais le ré, jouir de la satisfaction très incomplète que l'on a accordée à celui que tu appelles ton accusateur?... Eh bien soit, pas de réconciliation si tu vcuxj mais, au moins, permets à tes amis de faire lever les arrêts et de te retirer le mieux possible du mauvais pas où tu t'ei engagé! Au surplus, pour décider entre nous la question que ton obstination vient de soulever, je fais le capitaine ici présent, juge suprême du différend, en consentant d'avance pour ma part à me soumettre àson arrêt, \oyonscapitaine, je vous écoute.
— Moi, dit le capitaine, encore ému de la scène d'attendrissement dont il venait d'être témoin, je pense que l'amiral a parfaitement raison, et que noire ancien commandant n'aura lieu que d'êtro très médiocrement satisfait des suites de cette affaire. Et le miniglrc, à qui la plainte a été adressée, quedira-l-il de celte façon d'arranger les choses?
— Oh! quant à celui la, répondit le général, je
m'en charge. II a reçu de ma main une épîlre écrite d'assez bonneencre, et danslaquelle je lui disais en dernière analyse eu parlant dece mauvais petitsujet : « Si après lui avoir lavé la tête, comme on l'a fait, vous ne savez plus qu'en faire, citoyen Ministre, donnez-le moi pour mon aide-de-camp avec le grade de lieutenant de vaisseau ; et je vous réponds au bout de la campagne que vous me destinez pour le Levant, de vous le rendre souple comme un gant et poli sur toutes les faces, comme le bois dont on fait les capitaines de frégate, quand toutefois on lient à en faire de bons. »