EXPERIENCES DIVERSES. CINCINNATI
CETTE première année dans la nouvelle Angleterre fut pour nous des plus encourageantes. Mes conférences littéraires eurent un succès inespéré. J'en donnai un cours complet au Y. M. C. A. Hall et des séries diverses à Cambridge, à Salem, à Milton à Nahant et aussi à Newport. J'ai de ces diverses localités des témoignages spontanément offert, constatant la satisfaction des personnes d'instruction supérieure qui les ont entendues. Il s'y trouve des noms tels que ceux-ci : Longfellow, Théodore Parker, Dr. Hedge, Wendell Phillips, Edmund Ouincy, Manton Eastburn, Robert C. Winthrop, Charles Brooks, Henry Tuckerman, Lothrop Motley, Rufus Choate, etc.
Cependant il n'y avait dans ma position d'alors rien d'assuré. Deux propositions me furent faites qui me parurent tentantes; l'une de remplir l'office de professeur de français à l'université de Washington, à St. Louis, et l'autre de fonder à Lexington (Kentucky) une maison d'éducation
144 Le Pèlerinage d'une Ame.
pour jeunes demoiselles. Nous partîmes pour Saint-Louis d'abord. L'aspect des choses nous y parut défavorable et nous nous rejetâmes sur Lexington. Là, la situation semblait pleine de promesses. Le vice-président Breckenridge, le sénateur Duncan, toute la famille de Henry Clay prenaient un intérêt sérieux à l'entreprise projetée. Une des plus belles maisons de la localité avait été mise à notre disposition ; de nombreux élèves nous étaient assurés déjà, quand un incident étrange vint mettre à néant tous nos projets.
Un dimanche, revenant du service, comme nous traversions la place publique, nous y vîmes un rassemblement considérable, et nous étant approchés pour en savoir la cause, nous vîmes que c'était une vente d'esclaves.
Venant de Boston, ami de Wendell Phillips, j'eusse été par cela seul abolutioniste. Je l'étais dans l'âme. Et durant le dîner à l'hôtel où nous étions descendus, je ne pus m' empêcher d'exprimer et de manifester mon indignation ; mal m'en prit. Deux heures plus tard, je reçus la visite d'un mulâtre, prote de l'imprimerie où l'on venait de mettre sous presse les prospectus de notre institution. Il accourait pour m'informer qu'en conséquence de la manifestation intempestive que je venais de faire, il avait été résolu que la nuit suivante je serais goudronné et emplumé, et que je
Expériences Diverses. Cincinnati. *45
n'avais rien de mieux à faire que de me préparer à partir au plus vite, et ainsi fut fait. Nous nous hâtâmes de faire nos malles et prîmes le premier train pour la terre libre, et le 23 Septembre, 1857, trente neuvième anniversaire de ma naissance, nous arrivions à Cincinnati.
Dans la pensée que nous pourrions nous y fixer, si les chances de succès nous paraissaient encourageantes, j'écrivis à Théodore Parker, lui demandant son avis à cet égard, et s'il y avait lieu, sa bienveillante intervention. J'en reçus poste pour poste deux lettres; l'une pour le révérend Moncure Conway, ministre unitaire, "jeune homme," écrivait-il, " de talents supérieurs et dont les idées concordent avec les miennes" et l'autre pour Mr. Spofford, éditeur du Cincinnati Commercial, qu'il disait être l'homme le plus savant de l'Ouest, du reste, homme de cœur autant que d'esprit. Je vis sans tarder l'un et l'autre. Tous deux se dirent immédiatement mes amis, et ils l'ont prouvé depuis en maintes occasions.