EXTRAIT DE MES ÉPHÉMERIDES
Quel beau et rare spectacle de voir chaque dimanche se réunir dans une église pour y chercher consciencieusement, sous l'œil de Dieu, la vérité religieuse, des hommes libres de tout préjugé, ayant laissé à la porte toute idée pré-
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conçue, n'ayant d'autre souci que de s'intruire et de s'édifier, prêts à tout sacrifier pour la vérité, jusqu'aux dieux auxquels jusque là ils avaient offert leur encens dans l'innocence de leur âme. C'est le spectacle que j'admirais aujourd'hui dans l'église de Mr. Conway et quel éloquent discours il prononça! Quel avenir cela promet pour ce jeune homme.
C'est une bonne chose que la méditation. On y apprend et on s'y exerce à penser. Mais c'est une bonne chose aussi que la conversation, du moins la conversation avec un homme supérieur tel que mon nouvel ami Spofford. Que de traits de lumière jaillissent du choc des idées ! Quelquefois il ne faut qu'une parole de bon sens pour détourner notre esprit d'une direction fausse, qu'un mot frappant pour lui ouvrir de nouveaux horizons. Un sage ainsi trouve partout quelque chose à apprendre, soit qu'il lise, soit qu'il médite ou qu'il contemple, ou qu'en société il converse ou écoute ; surtout point de parti pris ; sachons suspendre notre jugement. Que d'erreurs dans lesquelles on est tombé, que de fautes l'on a commises pour s'être trop hâté de se prononcer !
Pour la première fois depuis que j'ai quitté
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Rome, j'ai prononcé dans une église un discours religieux. Cette église naturellement était celle de Mr. Conway ; j'ai pu enfin parler en homme. Autrefois je parlais plus ou moins en fanatique.
* * Nous avons pour hôte un ministre épiscopal que
j'estime particulièrement, le Rév. Dr. Butler, qui avant Mr. Baird était à Rome chapelain de la légation américaine. Ma position vis à vis de lui est quelque peu étrange. Il ne pourrait s'empêcher de me plaindre s'il savait mes vues en religion si libérales. Aussi évitai-je dans nos entretiens la question religieuse. Pourquoi l'estime et l'affection des orthodoxes sont-elles presque toujours limitées par leur orthodoxie ! La plupart des idées du Dr. Butler, en matière de religion, sont à mes yeux des préjugés. Mais enfin ces préjugés ne m'empêchent pas, moi, libéral, de considérer cet homme comme particulièrement estimable, vertueux et religieux.
Il y a à Cincinnati un club litéraire fort estimé ! J'en fus élu membre honoraire, et en m'annonçant cette élection, le secrétaire m'informait que la grande salle de réunion était à ma disposition pour mes conférences.
A la première séance à laquelle j'assistai, la discussion portait sur une question
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religieuse. Une chose m'a frappé. C'est que tandis que les orthodoxes affirmaient et niaient sans hésitation, les deux hommes les plus instruits de la réunion sans contredit, Mess. Conway et Spofford, savaient dire tout franchement: "I dorit know." Je ne puis avoir confiance que dans l'homme qui sait douter. Il n'y a que le fanatisme et la sottise qui ne doutent jamais.
Une parole de Mr. Spofford que j'ai retenue est celle-ci; on lui demandait: "Croyez-vous à la divinité de Jésus Christ?" Il répondit : "A la divinité, oui; à la deité, non." Cette parole fut alors pour moi comme un trait de lumière ; elle me permettait de concilier mon amour pour Jésus avec mon amour pour la vérité !
Diverses questions sur le romanisme me furent addressées dans ce club ; entre autres les trois suivantes que je donne avec les réponses que je crus devoir y faire :
i° L'église romaine a-t-elle beaucoup à cœur l'autorité des souverains et l'intérêt des peuples?
Non, étudiez son histoire; vous verrez qu'elle ne s'occupe de l'autorité des premiers qu'autant que sa propre autorité se trouve en cause ; de l'intérêt des seconds, qu'autant qu'il y va de son intérêt propre. L'église romaine est nécessairement et fatalement égoïste, et de l'égoïsme le plus absolu. C'est la conséquence logique de ses pré-
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tentions à l'infaillibilité et au pouvoir suprême. Elle ne vit et n'agit que pour elle seule. Le bien c'est ce qui la sert, le mal, c'est ce qui peut lui nuire. Jamais elle ne donnera un conseil, ne rendra un service entièrement désintéressé. Les gouvernements et les peuples, elle s'en soucie fort peu pour eux-mêmes ; qu'ils périssent, s'il le faut, mais qu'elle vive !
2° Un vrai romaniste peut-il être un bon citoyen ?
Jésus a décidé cette question : "Personne," a-t-il dit, "ne peut servir deux maîtres." Or, le romaniste en a deux. Mais comme celui auquel il doit donner la préférence est le pape, il s'en suit qu'il ne saurait être considéré comme le serviteur fidèle du souverain temporel. Tout vrai romaniste doit, si les iniérêts de son pays se trouvent en opposition avec ceux de son église, abandonner ou trahir son pays pour l'église. Tout vrai romaniste, si le pape commande et si le souverain défend, doit désobéir à celui-ci et se soumettre à Tordre papal.
* * 3° Quel est, selon vous, l'avenir du romanisme
en ce pays ?
L'avenir de ce pays est la mort du romanisme ! L'air qu'on y respire est fatal à tout despotisme. On ne peut vivre ici sans penser, et qui
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pense, n'est plus romaniste. Il faut que l'on soit homme dans ce pays nouveau. Votre succès y dépend de vous même. Les romanistes euxmêmes y subissent, à leur insu, l'influence de la liberté. Ils rougiraient de se jeter à genoux devant leurs prêtres, ainsi que le font leurs coreligionnaires d'Irlande et d'ailleurs. L'Amérique du Nord doit libéraliser tout se qui touchera ses bords, et c'est vers elle surtout que se dirige le flot de l'émigration. Oh ! venez, peuples du vieux monde, si longtemps asservis, venez sur cette terre de promission. Ici vous pourrez commencer une vie nouvelle, la vie d'hommes libres, de dignes enfants de Dieu !