‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 24 sur 35 · UN REGARD EN ARRIERE · texte numérisé non relu

UN REGARD EN ARRIERE

Paris, 4 Août, 1863.

Il y a aujourd'hui trente-trois ans que je sentis vibrer en moi pour la première fois la fibre du patriotisme. C'était le dimanche. Le facteur parut sur la place de mon village, ayant à son chapeau la cocarde tricolore. Il parla sans bien savoir ce qu'il

Le Pèlerinage d'une Ame.

disait de la grande révolution qui venait d'avoir lieu à Paris. Il prononça avec une certaine chaleur un mot magique et nouveau pour les adolescents de mon âge, le mot de liberté ! Dès lors je devins

libéral en politique en attendant que je le devins — en religion. Ma première ambition fut d'avoir une cocarde et une écharpe tricolores. Un mois après j'étais nommé par mes camarades d'école capitaine de la garde nationale des gamins; Les épaule: d'or de mon grand-père, officier supérieur, me permirent de faire honneur à mon grade. Nous fûmes l'exercice d'abord, puis la petite guerre entre nous, et enfin une sorte de guerre plus réelle entre les garçons ce mon village et ceux du village le plus voisin, qui, un dimanche, soutenus de la ga: : e nationale des hommes, vinrent, tambour battant et drapeau en tête, essayer la prise armée de mon village, le village de Vars. La sage intervention d'un mien cousin, maire alors, empêcha une lutte éminente, dont j'avais été un peu l'instigateur, non que je fusse batailleur de ma nature, loin de là! mais quand on est capitaine c'est pour aller en guerre.

# * J'ai vu depuis, de mes yeux vu, à Paris même la révolution suivante, celle de Février, 184 Quelle nouvelle ardeur de républicanisme ! d'autant plus excitant qu'il s'y mêlait un certain

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enthousiasme religieux. Religion et liberté, c'était alors la devise d'un parti nouveau auquel j'appartins, l'idéal que je rêvais et pour lequel j'étais prêt à combattre, de la parole tout au moins. Je ne devais pas tarder à apprendre qu'entre romanisme et liberté il y a antagonisme radical, irrépressible conflit. C'est cette triste découverte, faite quelques années plus tard, qui a amené ma rupture avec un système religieux représentant l'ignorance, l'intolérance, le despotisme spirituel, l'esclavage des âmes. Depuis lors je suis libre. Mais être libre ne suffit pas, il faut faire de la liberté un digne usage. Par cet usage j'en suis venu où j'en suis aujourd'hui. " La vérité par la liberté ! " Les romanistes ont une devise toute différente : " La vérité par l'autorité!" Pour eux la vérité n'est qu'un moyen de servitude. Pour nous c'est le chemin de la vérité qui à son tour doit devenir le chemin de la vertu !

Revenu aux Etats-Unis, je ne crus pas devoir à une époque où tout était en désarroi, retourner à Cambridge. Je préférai rester à New York, au centre même de cette activité fébrile, de ces efforts surhumains pour le salut du pays, et attendre là, en tâchant de m'y rendre utile, les effets de l'effroyable conflit, avant de m'engager dans une carrière nouvelle.

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Quelques jours après mon arrivée, je reçus la lettre suivante :

"New York, 6 Octobre, 1863.

" Cher Monsieur et Ami :

" Permettez-nous de venir vous demander; en notre nom et au nom de plusieurs de nos amis, de reprendre cette année le cours de vos prédications. Nous regrettons que vous ayez cru devoir les interrompre, et nous aimons à penser que vous n'hésiterez pas à les reprendre, maintenant que l'occasion vous en est offerte. Le silence est mauvais aux époques tourmentées.

" Proclamer courageusement la sainteté des lois naturelles, embrasser toutes les religions dans " la religion," prêcher l'Evangile universel, revendiquer le droit inaliénable de libre examen, lutter contre tous les despotismes, ne pactiser avec aucune iniquité, ne reconnaître d'utile que ce qui est bon, juste et vrai, sans tenir compte des préjugés ni des passions, c'est là, vous l'avez éprouvé déjà, une tâche aussi ardue que noble, qui produit rarement la considération et n'apporte jamais la fortune.

"Et tel est pourtant, cher Monsieur, le genre de dévouement que nous ne craignons pas de vous demander.

"Du dehors, nous ne vous promettons guère

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que des épines. En tout cas, l'estime et l'affection d'un petit nombre de chercheurs, comme vous altérés de vérité, et qui mettent au premier rang des qualités d'un orateur, une entière indépendance d'esprit, une sincérité parfaite de conviction.

" Vous le voyez, cher monsieur et ami, nous n'avons d'autre argument à faire valoir auprès de vous que le sentiment d'une noble mission à remplir. Cela seul, nous le savons, a de quoi vous séduire. Aussi comptons-nous, que vous vous rendrez aux vœux que nous avons l'honneur de vous exprimer.

"E. Fezandié,

" Dr. B. Traxchand."

Cette requête de deux amis français que j'avais en particulière estime, était trop conforme à mes vues et à mes vœux pour que je ne la prisse pas en très-sérieuse considération. J'en fis part à plusieurs des ministres libéraux de la grande cité. Et l'un d'eux, que je savais fort considéré de Théodore Parker, le Rév. Octavius B. Frothingham, prit la chose à cœur et vint mettre à ma disposition la grande salle où il avait lui-même ses réunions du dimanche, Ebbit Hall, et un arrangement fut convenu entre nous en vertu du quel j'y prêcherais chaque dimanche dans l'après-midi, tandis que lui

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y conduirait les services du matin, et cela réussit à merveille. Ebbit Hall devint bientôt un centre favori de réunion pour les libres penseurs en matière religieuse.

Mr. Frothingham avait un esprit aussi original qu'élevé. Je m'en rappelle le trait suivant :

C'était le dimanche des Rameaux ; le sujet de son discours était l'entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur un âne. " Savez -vous," demande l'orateur, "ce que c'est que cet âne, lente monture, plus disposé à reculer qu'à avancer, éminemment conservateur pour ne pas dire rétrograde ! C'est pour le catholique romain l'infaillibilité papale, pour l'anglican les trente-neuf articles, pour la grande majorité des protestants, l'orthodoxie ; et pour nous, citoyens de la grande république, la constitution ! (L'eslavage n'était point encore aboli.)

" Celui qui monte cet âne, peut compter, aussi longtemps qu'il se contentera de pareille monture, sur la faveur et la considération. Mais, qu'il y ait en lui l'étoffe d'un réformateur, d'un prophète, et que, trouvant cette façon d'aller trop lente, il y renonce pour poursuivre librement et bravement une carrière noble mais difficile, alors il doit s'attendre aux récriminations.

" Cependant que rien de tout cela ne le détourne de sa voie ; qu'il marche toujours, qu'il gravisse le Golgotha, s'il le faut ! Après le crucifiement, la

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résurrection ; c'est par la croix que s'obtiennent la victoire et le salut !"

J'assiste quelquefois le matin au service dans une des principales églises épiscopales de New- York. Ce ne sont pas les sermons qui m'attirent. Ils révèlent en général des esprits arriérés, sans rapport avec les idées et les besoins de notre époque. Mais les prières de la lithurgie m'impressionnent favorablement. A part quelques exceptions, une âme libérale peut y exprimer les plus religieuses aspirations et y trouver sa divine nourriture. Il me semble que quelqu'un qui saurait spiritualiser cette lettre morte pourrait remplir une admirable mission. Pourquoi ne m'appliquerais-je pas à cette tâche dans mon humble sphère ?

D'autant mieux que le maître m'en a donné l'exemple. Il n'a pas attaqué les doctrines des pharisiens mais seulement leurs superstitions et leur hypocrisie. Il faisait très peu de cas de leurs dogmes ! Il n'a point quitté le judaïsme, il y est resté pour le transformer en y soufflant une vie nouvelle. Il n'a pas renoncé aux pratiques du culte, il s'y est conformé au contraire, mais en en rappelant l'esprit et en s'en montrant d'ailleurs indépendant. Il a prêché dans les synagogues et s'est servi des livres sacrés des Hébreux. Il n'a point prétendu détruire la loi ; il est venu au contraire

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P accomplir. Ainsi ma route semble toute tracée. C'est comme Jésus qu'il me faut agir.

Que l'église épiscopale d'Amérique se libéralise et l'avenir lui appartient. Elle a un avantage immense sur les autres dénominations. Elle n'a pas rompu avec la tradition ; elle représente mieux qu'aucune l'histoire du christianisme. Qu'elle admette franchement la liberté d'examen ! Qu'elle se prête sans résistance au développement de l'idée chrétienne. Il n'est pas nécessaire qu'elle change ni son symbole, ni ses pratiques, mais qu'elle n'y attache qu'une importance secondaire, qu'elle s'applique à saisir et à dégager l'esprit caché sous la lettre.

Elle semble, et semble seule appelée à une grande et belle mission, servir de base à l'union tant désirée et tant désirable des chrétiens. Hélas ! dans certaines histoires et dans certaines pratiques données comme siennes, au lieu d'attirer, elle éloigne. Les ritualistes sans s'en douter sont ses pires ennemis. Ils la présentent aux intellectuels du christianisme sous un aspect repoussant. Quelle est la créature raisonnable qui pourrait accepter comme étant la religion du Christ cet ensemble de croyances absurdes, de pratiques ridicules qui constituent le ritualisme, et le présentent sous le patronnage d'hommes qui pour un grand nombre sont aussi intolérants que présomptueux.

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Dieu merci ! la réaction contre ce fatal ordre de choses a commencé, et c'est aux excès même du ritualisme qu'il faut en rendre grâce. Ce sont ces excès qui ont enfin ouvert les yeux de beaucoup qui ne voyaient pas et auraient voulu ne pas voir, et la réaction s'annonce toute en faveur d'un sage libéralisme. On commence enfin à comprendre que celui-ci seul est en harmonie avec les idées du temps et aussi avec la grande loi du monde qui mène l'homme à la religion pure en le dégageant de plus en plus des préjugés et des formes !

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