‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 23 sur 35 · PARIS ET NEW YORK · texte numérisé non relu

PARIS ET NEW YORK

10 Julliet, 1861.

ENFIN, après dix ans, Paris, je te revois ! Qu'il est magnifique toujours ! Mais ce qui me le rend cher, c'est tout ce qu'il me rappelle. Ici s'est complète le cours de mes études ! Ici je me suis voué au divin ministère. Ici s'est exercée ma jeune activité. Que de belles et grandes choses j'y ai vu faire ! Que de nobles et généreux caractères j'y ai rencontrés. Que de savantes et éloquentes paroles j'y ai entendues ! Je dois le dire ici je n'ai guère vu Paris que par son bon côté ! Mais comme c'était bien alors la capitale des capitales ! Hélas ! ces voix en ce temps-là si puissantes, elles sont maintenant ou éteintes ou silencieuses.

14 Juillet.

Parmi les hommes célèbres qu'il m'a été donné de connaître dans ce grand Paris, il en est un qui mérite de ma part une mention spéciale, c'est M. Jules Simon, réminent professeur dont l'enseignement eut pour moi un attrait tout particulier.

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Passant devant la maison où il avait son appartement, au coin de la Rue Tronchet et de la place de la Madeleine, je ne pus résister au désir de la revoir. Quoique malade alors et ne recevant personne, il voulut bien faire une exception en ma faveur et m'accueillit avec une bienveillance marquée. Questions et renseignements sur cette université de Cambridge à laquelle je suis maintenant attaché et dont les Bostoniens sont si justement fiers ! Questions et renseignements aussi sur la rébellion du Sud, sur la crise si grave que traverse à cette heure la grande république. D'autre part réminiscences de la Sorbonne, d'agréables incidents qui y signalèrent les cours du savant professeur, entre autres l'ovation que lui fit un jeune et enthousiaste auditoire le jour' où il parut dans sa chaire avec la rosette d'officier de la légion d'honneur dont il avait été décoré la veille. Tout cela donna à notre entretien un intérêt unique. J'en garde un souvenir substantiel dans ce beau livre de "La Religion Naturelle" que l'auteur eut l'amabilité de m' offrir avec quelques gracieuses paroles écrites de sa main à la première page.

20 Juillet.

Venu d'Amérique à Paris, une visite de ma part au célèbre auteur de "Paris en Amérique" était dans l'ordre. Cette visite eut lieu en effet à la

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demande expresse de M. Laboulaye lui-même, à sa résidence de Bourg-la-Reine, et elle ne dura pas moins de trois heures ; et tout ce qui s'est dit dans ces trois heures, tout ce que j'y ai appris sur la condition religieuse de la France ! M. Laboulaye avait traduit récemment en français les œuvres de Channing, le célèbre unitaire, grâce à quoi celui-ci a vite conquis dans le monde religieux et surtout parmi nos penseurs une popularité peu commune. Les philosophes l'admirent; certains orthodoxes protestants, tout en répudiant son libéralisme, ne se font pas scrupule de prêcher en tout ou en partie ses propres sermons. Certains catholiques font mieux ; ils le revendiquent comme l'un des leurs.

M. Laboulaye parlant un jour devant l'évêque Dupanloup de l'esprit évangélique dont sont pénétrés ces discours qu'il venait de traduire, M Oh ! ne vous y trompez pas," répondit le prélat, "Channing était catholique dans l'âme et avant de mourir il avait embrassé notre foi." Quant à Laboulaye lui-même, il n'hésite pas à se donner franchement comme chrétien. Il n'en est que plus estimé et plus goûté et cela doit être.

La façon dont M. Laboulaye découvrit Channing mérite d'être rapportée. Un jour qu'il cherchait quelque curiosité ou quelque trésor perdu, sur les rayons d'un bouquiniste du Quay Voltaire, il tomba

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sur un volume de sermons de William Elleiy Channing ; des sermons d'un prédicateur américain ! C'était pour lui chose nouvelle. La somme de cinq sous le rendit possesseur de cette nouveauté, et il se mit à la lire, tout en poursuivant sa promenade aux Champs Elysées. Plus il lisait, plus son intérêt et son étonnement augmentaient, si bien que pour pouvoir lire plus à Taise il s'assit sous un arbre et ne put s'arrêter avant d'avoir achevé la lecture du livre tout entier. Heureux de cette découverte inattendue, il s'en retournait chez lui, quand sur son chemin il rencontra Armand Bertin, le célèbre éditeur " des Débats." "Félicitezmoi," lui dit Laboulaye, "je viens de découvrir un grand homme !" "En effet, celui qui a pareille bonne fortune doit-être félicité," répondit M. Bertin, " et quel est votre grand homme ?" "Channing!" " Canning," s'écria M. Bertin, "belle découverte, en vérité." Tout le monde connait Canning ! Je ne parle pas de Canning, l'anglais ; je veux parler de Channing, le prédicateur américain, et sur le champ M. Laboulaye demanda à son ami le privilège d'écrire pour " Les Débats " un article sur Channing. Le rédacteur-en-chef consent ; et ce n'est pas un article seulement, mais trois articles successifs qui paraissent dans "Les Débats" sur le prédicateur de Boston ! Plusieurs autres suivirent sur d'autres célébrités américaines, et dès lors ce pays

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et ses institutions devinrent le sujet favori des études de M. Laboulaye. Et il communiqua toutes ses découvertes avec un véritable enthousiasme, d'abord aux nombreux auditeurs de ses conférences au colIège,de France, ensuite au public par des articles de journaux, par des brochures diverses lues toujours avec avidité. Et finalement il publia sur cette matière deux livres destinés à être des monuments de sa prodigieuse connaissance des choses concernant la grande république et de son dévouement à ce pays, "l'Histoire des Etats-Unis," ouvrage vraiment remarquable, et, "Paris en Amérique," la meilleure, peut-être, des satires modernes. Ainsi, tout en demeurant toujours dévoué à la France comme à une mère chérie et vénérée, il semblait avoir adopté et aimer la jeune Amérique comme une charmante épouse. Personne n'a plus contribué à la faire connaître et apprécier dans le vieux monde, personne n'a plus vivement ressenti ses épreuves, n'a été plus heureux de son triomphe final et ne s'est montré plus fier de pouvoir la proposer comme modèle aux amis et aux ennemis de la liberté de son propre pays.

Ma mission à Paris eut le succès désiré. Elle

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me mit en rapport avec des hommes d'une supériorité reconnue, tels que Coquerel, Colani et Monot parmi les prédicateurs; Pelletan, Louis Jourdan, Prévost Paradol parmi les journalistes; Jules Simon, Lenormand, Vacherot, Elisée Reclus, Edouard Fauvet, Laboulaye, Frédéric Morin parmi les professeurs en philosophie, etc., et dès lors leurs sympathies à tous, leurs écrits en font foi, furent pour les représentants et les défenseurs de la grande Union Américaine. Ceux qui avaient eu d'abord des doutes à ce sujet devinrent convaincus, que de la part du Nord ce n'était point une guerre pour la souveraineté, mais une guerre pour l'indépendance ; que, quelque pussent être les prétentions des partis et les vues particulières de quelques-uns, l'esclavage était la cause réelle de la rébellion, et que son abolition devait en être le résultat final.

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