EPHÉMÉRIDES
9 Juin, 1863.
La voilà donc notre terre promise !
Après bien des délais, car le brouillard nous a retenus au large pendant plusieurs heures ; après de grands périls, car un moment nous nous sommes trouvés au beau milieu des brisants, ne voyant que
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rochers à droite et à gauche à cent brasses du navire ; après de longues et vives anxiétés, nous avons enfin pu débarquer sains et saufs à San Francisco, ville de vingt années et qui déjà dépasse en population plusieurs capitales de l'Europe et se trouve sans égale quant aux chances de fortune et au confort qu'elle offre a ses cent mille habitants venus de tous les pays du globe, Elle n'est pas belle à première vue. Dans cette saison d'été, elle se présente presque dépouillée de ses attraits. Elle a déposé pour quelques mois son incomparable parure des fleurs les plus fraîches et les plus éclatantes ; elle n'étale aux yeux que les témoignages non équivoques de sa prodigieuse fertilité ! Ce n'est plus la jeune et séduisante épouse, c'est une mère incomparablement riche et féconde. Mais, ce qui m'amène dans ce lointain pays, c'est Starr King! Et comme j'avais raison de compter sur lui. Rien de cordial comme notre première entrevue, de touchant comme les témoignages de son intérêt. Je sens qu'en lui j'ai trouvé cette chose douce entre toutes, selon Lafontaine, un ami véritable.
Et cet ami incomparable est au premier rang des orateurs chrétiens. J'ai pu le constater dès notre premier dimanche, à son église. " Dieu dans la nature ; Dieu dans la politique." Il a fait sur ces deux sujets deux discours vraiment admirables.
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Quel foi ! quel patriotisme ! les plus hautes pensées, les plus nobles sentiments ! Tout cela exprimé dans un style parfait, avec un accent venant du fond de l'âme, et dans l'absence de tout ce qui sent le rhéteur. En ce qui concerne l'art oratoire, San Francisco n'a rien à envier à nos grandes villes de l'Est, Boston, New York; elle a King, son roi, un roi qu'elle aime autant qu'elle l'admire; c'est surtout, grâce à l'influence et à l'éloquence de Starr King, que la Californie est restée fidèle à l'union.
Sous le patronage d'un tel homme, le succès de l'entreprise conçue et proposée par lui ne pouvait être douteux. Il y prit dès les premiers jours le plus sérieux intérêt. Bientôt un local fut choisi dans le quartier alors le plus à la mode, dans South Park. Les plans furent préparés et approuvés, et en attendant que l'édifice fut achevé, les magnifiques salles attenant à l'église unitaire nouvellement construite furent mises à notre disposition, et c'est là que le 1er Février, 1864, eut lieu avec une certaine solennité et sous la présidence du révéré pasteur l'ouverture de ce qui devait être à South Park un établissement complet d'éducation pour les jeunes personnes.
Cependant nous avions, de temps à autre, Mr. King et moi, d'intimes entretiens portant presque toujours sur les matières religieuses. Un certain
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mercredi, nous étions restés deux heures ensemble à la tribune de la nouvelle église, nous communiquant nos vues et nos sentiments dans une expansion pleine de charme, Quand nous nous levâmes pour nous séparer, me prenant les deux mains, il me dit : " C'est aujourd'hui mercredi, il est quatre heures. Convenons que désormais tous les mercredis nous aurons ici, de deux à quatre, pour notre édification mutuelle, une conférence comme celle qui se termine en ce moment!" L'homme propose et Dieu dispose. Le mercredi suivant Mr. King était gisant sur la couche où il allait bientôt mourir, et le second mercredi, l'homme de Dieu était au Ciel !
4 Mars, 1864.
Quelle date ! Quelle journée ! quelle perte ! Le meilleur des amis, le plus ardent des patriotes, le plus généreux des philanthropes, le bon, le noble Starr King n'est plus de ce monde ! L'eussions-nous cru, il y a huit jours, alors que, sans s'en douter, mortellement atteint déjà, il nous apportait un nouveau témoignage de son précieux intérêt? Eussions-nous pensé que c'était sa dernière visite, sa dernière sortie, la dernière occasion qui nous serait donnée d'entendre sa voix si sympathique, de contempler vivante sa face si sereine.
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Toute la ville à cette heure est dans la consternation ; les amis se rencontrent et se serrent la main, l'œil humide sans pouvoir parler. On dit qu'il a été versé plus de larmes à San Francisco dans cette seule journée que depuis la fondation de la cité ! Plus de mille drapeaux flottent a mi-mât sur les maisons particulières comme sur les édifices publics. O digne Mr. King, comme vous avez su vous faire aimer !
La manifestation d'aujourd'hui en l'honneur du noble défunt est digne de celle d'hier. Ses restes sont exposés dans cette belle église qui vient d'être achevée et qui semble avoir été élevée tout exprès pour lui servir de monument. Une société de francs-maçons et une compagnie du premier régiment de la milice se tiennent derrière son cercueil lui faisant une garde d'honneur.
De midi à dix heures du soir la longue file des visiteurs n'a pas été un instant interrompue, chacun s'inclinant et jetant un regard d'adieu sur la face inanimée de celui qui quelques jours auparavant électrisait les multitudes. Comme ce peuple aimait cet homme incomparable, et qui, l'ayant connu, pourrait s'en étonner !
Le dimanche suivant toute la congrégation et
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nombre d'étrangers étaient réunis dans l'église à l'heure du service. La robe du pasteur était déployée sur la chaire. Pas une parole, pas un chant même. Seulement de moment en moment les plaintifs et doux accords de l'orgue produisaient sur l'assemblée une impression si solennelle et si religieuse qu'on se sentait dans la pieuse enceinte, sous une sorte de charme divin !
Le premier service régulier fut célébré huit jours après en mémoire de cet homme de Dieu. A ma pauvre personne fut dévolu l'honneur de prononcer son oraison funèbre.
Pendant plusieurs semaines je restai comme atterré sous ce coup si imprévu et si terrible, et certes, ce n'était pas sans raison. Mr. King vivant, mon cœur avait à qui s'ouvrir, mon esprit à qui parler ; mon âme trouvait et nourrissait dans son commerce, choses pour moi du plus haut prix, l'indépendance et la religion. Il était question déjà d'ouvrir une église française où ma voix serait en quelque sorte un écho de la sienne, tant nos idées et nos sentiments se trouvaient d'accord. Satisfait et heureux au point de vue spirituel, je me voyais à la tête d'une institution dont le succès certain m'assurait déjà la considération et dans un prochain avenir plus que l'aisance. Jamais ma position n'avait été plus agréable et plus pleine de promesses. Mr. King mort, tout tombe, tout
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s'écroule; je me trouve en un clin d'oeil dans une désolation aussi complète que le jour où je quittai Rome.
Mais, le poète l'a dit : " Dieu est toujours là !" Précisément durant ces jours où mon cœur venait de subir une si terrible épreuve, m'arriva du lointain Orient le plus touchant témoignage d'une amitié vraie. Il me venait de l'admirable ami dont j'ai parlé déjà en diverses occasions, de Mgr. Paul Perny, alors provicaire apostolique en Chine, et qui me témoignait une fois de plus que ni le temps, ni les circonstances ne pouvaient rien sur l'union intime qui nous attachait l'un à l'autre.
Les cinq mille lieues qui depuis dix années nous séparaient, la distance plus grande encore qui semblait nous éloigner l'un de l'autre au point de vue religieux, tout cela n'avait pu détruire ni même altérer une affection à la fois si profonde et si douce. Il reste, me disait-il, et il restera mon ami toujours, et comme les expressions de cet attachement sur lequel ni le temps, ni la distance, ni des différences apparemment radicales ne peuvent rien, me vont droit au cœur, et me touchent d'une façon incroyable, en ces circonstances pour moi suprêmes !
Dans le veuvage religieux où m'avait laissé sur la côte du Pacifique l'âme sœur de mon âme, encore que je dusse donner la plus grande partie
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de mon temps à des conférences littéraires ou historiques ou à des articles de journaux pour pourvoir aux besoins de ma jeune et déjà nombreuse famille, les choses de la religion n'avaient pas cessé d'être pour moi de prime importance, à preuve une publication en Anglais sous ce titre : " Free Thoughts on Religion by a Christian" au sujet de laquelle un ami de New York déjà nommé, M. Eugène Fezandié, l'ayant découverte par hasard, crut devoir m'écrire dix ans plus tard : "Voilà résumé en quelques pages tout ce qui a été dit et pensé de raisonnable sur ce vital sujet. Ce résumé des méditations, de l'expérience, j'ajouterai, des douleurs de toute une vie consacrée à la poursuite et à la prédication du vrai, devrait être le catéchisme de quiconque aspire à une existence supérieure. Quand je pense que moi, votre ami, et, qui plus est, l'ami de la vérité, j'ai pu rester jusqu'à aujourd'hui ignorant de l'existence de cette brochure où se pressent en si peu de mots les pensées, les solutions les plus vraies, les plus nobles, souvent les plus originales, exprimées avec autant d'intelligence que de précision, que sera-ce donc des autres !"*
*Nota — Ces libres pensées doivent paraître considérablement augmentées dans un livre maintenant en voie de préparation sous ce titre : ■ « Extracts From the Diary of a Lover and Seeker of Religious Iruths /"
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