CE QUI SUIT EST TIRÉ DE MES ÉPHÈMÈRIDES EN CALIFORNIE
San Francisco, 1 5 Avril, Vendredi Saint. Ce sera le Vendredi Saint de la grande repuplique. Aujourd'hui à dix heures du soir, l'honnête, le sage, le bon président Lincoln a été lâchement assassiné. L'assassin, après avoir commis son crime, s'est écrié: Sic semper tyrannis ! Jamais ces paroles ne furent plus mal appliquées. Si Mr. Lincoln a péché, c'a été par excès de bonté. Dire l'effet de cette effroyable nouvelle sur le peuple de ce pays est au-dessus du language humain. Jamais mort de souverain n'a causé une aussi profonde, une aussi universelle consternation. Pas une maison de San Francisco qui ne montre quelque signe de deuil. Du reste, l'indignation des citoyens est telle qu'il y aurait danger sérieux à paraître indifférent à la douleur nationale. Cette mort arrive pour Mr. Lincoln au meilleur moment. L'immense et glorieuse tâche qu'il s'était imposée est remplie ; la capitale rebelle est tombée au pouvoir des fédéraux ; le commandant-en-chef des insurgés a fait sa soumission ; la question radicale de l'esclavage est tranché ; la justice et la liberté triomphent. Que pourrait désirer de plus l'homme généreux, réminent patriote par qui ces miracles ont été accomplis ! Une seule chose lui manquait, l'auréole du martyr, seul digne couronnement
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d'une si noble carrière. Oui, le vrai disciple du Christ devait mourir le Vendredi Saint, et mourir par la main d'un assassin.
Et terrifié comme je le suis moi-même par l'annonce de cette mort, je me console en pensant qu'elle assure le salut de l'union américaine. La plus noble, la plus auguste des victimes devait tomber la dernière. Ainsi l'assassinat du plus estimé des pontifes, Deny Auguste Affre, archevêque de Paris, au moment où il se présentait aux insurgés, l'olivier de la paix à la main et à la bouche cette parole d'amour : "mes enfants ;" mitil fin soudainement à une guerre d'autant plus affreuse que c'était une guerre fratricide.
Les faits sont remarquablement analogues. Quand l'archevêque de Paris fut tombé sur les barricades, victime de son dévouement, les insurgés comme par enchantement mirent bas les armes. Ainsi depuis que la plus noble victime de la révolution Américaine a été immolée, les rebelles semblent ne plus avoir le cœur de continuer la lutte. Ils se rendent presque partout à discrétion. Peutêtre fallait-il ce crime atroce pour leur ouvrir les yeux. Quel plus bel autel pour se réconcilier et se jurer affection à jamais, que le tombeau de l'illustre martyr et du vénéré président !
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Oakland, 21 Octobre, 1868.
Ce jour fera date dans les annales de la Californie. Nous n'étions pas encore complètement vêtus ce matin, quand un tremblement de terre ébranla soudain la maison jusque dans ses fondements. Mon unique pensée tout d'abord étant de sauver les enfants, je ne pus étudier le phénomène ; voici quelques-uns de ses effets :
Nous avons passé la journée hors de notre demeure et dû déjeuner à peu près par cœur ; la chute des cheminées ne nous permettant pas de faire du feu et la crainte de la chute des murs nous empêchant de rentrer à la maison. Vingt secousses légères, éprouvées dans le cours de cette journée, nous ont tenu constamment en émoi. Et ce soir nous allons tous coucher sous un hangard et habillés.
La frayeur à Oakland était au comble dans les premiers moments. Bientôt cependant on se remit, et l'on s'occupa à constater les dégâts consistant en cheminées abattues, murs lézardés, meubles renversés, porcelaines brisées, etc.
L'impossibilité d'avoir des nouvelles de San Francisco donnait d'abord à l'événement l'aspect le plus sinistre. Quand les premières nouvelles de la grande ville arrivèrent, on respira plus librement. Elles étaient graves, mais non désastreuses comme on le craignait.
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Voici un fait assez curieux : Toutes les horloges qui marchaient ici et à San Francisco se sont arrêtées. Or j'avais une pendule apportée de Paris, qui m'avait coûté déjà en réparations trois fois plus que le prix d'achat et que, depuis deux mois je n'avais pu faire aller malgré des tentatives diverses. Eh bien ! le tremblement de terre a prouvé être en ce cas un excellent horloger. En un clin d'œil il a mis la pendule en mouvement, et elle marche maintenant comme à son premier jour.
Depuis quelque temps je me sens poursuivi plus que jamais par cette idée que j'ai autre chose à faire dans le monde que d'y assurer une existence honorable pour ma famille, que j'ai une mission plus considérable à y remplir, que mon expérience des choses religieuses si étrange et si variée ne saurait avoir été acquise en pure perte, qu'elle peut profiter à d'autres et que ce m'est un devoir de travailler à ce qu'il en soit ainsi. Comment ? Je l'ignore ; mais il faut y songer.
Je crois en Jésus-Christ. Le romanisme qui n'est qu'une immense exploitation de la crédulité humaine, au nom du Christ, pour le bénéfice et le privilège du pontife romain d'abord et ensuite de ses subordonnés dans la hiérarchie, n'a rien de commun en principe avec l'esprit de l'Evangile, c'en est
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l'opposé ; et voilà pourquoi j'ai renoncé à l'église romaine; et jusqu'à présent je n'ai pas cru m* attacher à aucune des églises dites chrétiennes.
Si l'on me demandait aujourd'hui qu'elle est la plus respectable d'entre elles, je crois que je répondrais l'église d'Angleterre. Ses adhérents sont, pour le plus grand nombre, gens bien élevés ; elle a un clergé supérieur à tout autre comme éducation. Elle est assez libérale pour admettre une haute et une basse église, et pour se montrer fière d'hommes comme Robertson Kingsley, Stanley, etc., il faut bien qu'il s'y trouve une certaine largeur de pensées, puisque les deux Newman ont été formés par elle. Je ne veux pas dire assurément que cette église soit la véritable église, qu'elle soit exempte d'erreurs. Mais c'est elle, quant à présent, qui me semble présenter le plus de titres à la considération des esprits indépendants.
Je me promenais cet après-midi avec un savant allemand, notre voisin, homme respectable, mais sans foi religieuse, et je lui en exprimai mon étonnement. Il me fit franchement cette confession : " Voici," me dit-il, " ce qui vous choquera probablement davantage encore. Je ne crois pas plus à la morale qu'à la religion. J'ai une femme que j'aime et qui le mérite à tous égards et je lui suis fidèle, mais sans me croire aucunement obligé à cette fidélité."
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Je fus stupéfié, et cependant y réfléchissant le soir, je ne puis m' empêcher de le reconnaître, cet homme est logique. Sans religion point de morale ; sans Dieu la vertu est un leurre. Donc, revenous à Dieu si nous voulons rester ou redevenir vertueux. Cen est fait de ce moment pour les autres comme pour moi-même, je me voue à la cause sacrée d'une religion raisonnable et pure.
Dès que mes amis Californiens eurent connaissance de cette résolution, ils firent, pour me retenir parmi eux des efforts aussi flatteurs qu'imprévus! D'une part, M. de Fremery, président de la banque de San Francisco, vint m'offrir un magnifique terrain, au centre même d'Oakland, pour une institution de demoiselles, avec dix mille dollars pour frais de construction d'une maison adaptée a cet objet, et pendant trois semaines cette proposition me fut cinq fois répétée, chaque fois avec une insistance nouvelle. D'autre part les Trustées de l'Université de Californie, récemment fondée, ayant été informés de mes projets de départ, tinrent, en vue de le prévenir, un meeting spécial et m'élirent immédiatement professeur de langues dans cet établissement qui devait s'ouvrir trois mois plus tard. Deux témoignages d'estime qui me sont particulièrement chers et dont je conserve les titres officiels.
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Mais l'idée de me consacrer de nouveau à la carrière évangélique l'emporta sur tout le reste.
Ce qui m'avait le plus péniblement affecté dans mon expérience religieuse des dernières années, c'était le spectacle de ces sectes multiples, rivales toujours, souvent ennemies, se disputant la robe sacrée du Christ et la mettant en lambeaux. Une seule chose pouvait assurer au christianisme la victoire sur le monde; à savoir, l'union, l'union qui fait la force, tandis que la division produit la faiblesse et la ruine. Jésus l'avait prévu, quand dans sa prière dernière il s'écria : " Que tous soient un, ô Père, comme toi et moi nous sommes uns; qu'ils soient un en nous !"
Ce vœu suprême du Maître occupa bientôt toutes mes pensées et m'amena à cette conviction que je ne pouvais mieux servir la cause sacrée de la religion qu'en me consacrant tout particulièrement à l'union des chrétiens, et cette idée, je ne crus pouvoir travailler à sa réalisation nulle part avec plus d'effet qu'à Chicago, le centre futur de l'union Américaine.