CHICAGO
(Extraits de mes Ephémérides.)
C'EST fait. Nous avons dit adieu à la Californie ! Au point de vue temporel, c'était une faute selon toute apparence. Nous avons quitté ce riche pays au moment où il nous faisait les plus belles promesses. Je ne le regrette pas. Un instinct impérieux comme le sentiment d'un devoir me poussait invinciblement vers quelque entreprise plus en rapport avec mon éducation, mon expérience, mes sentiments intimes et mes aspirations. Me voici pour cela sur un théâtre nouveau, prêt à profiter des fautes du passé, plein de bonnes intentions pour l'avenir.
Chicago, 1er Janvier, 1870.
Avec une nouvelle année va commencer ici pour moi une nouvelle carrière. Dieu veuille la bénir! A l'esprit de critique a succédé en moi l'esprit de religion. J'ai besoin de foi et de piété et je me sens un vif désir de répandre la foi et la piété autour de moi.
Le monde chrétien présente à cette heure un triste spectacle, celui des disciples du Christ, divisés en cent sectes différentes. De telles dissensions dans la milice chrétienne, c'est le scandale, c'est la faiblesse, c'est la défaite inévitable ; l'union au contraire serait l'édification, la force, la victoire assurée.
" Que tous ceux qui croient en moi ne soient qu'un, comme tu es en moi, ô mon Père, et que je suis en toi ! Qu'eux aussi soient un en nous, et que le monde connaisse que tu m'as envoyé."
De ce vœu suprême du Maître s'inspirera l'œuvre que je songe à entreprendre, si humble soit-elle.
La proposition la plus inattendue vient de m'être faite, celle de placer l'œuvre d'évangélisation française que je médite sous le patronage des presbytériens, et elle m'est faite par l'homme dont je l'eusse le moins espéré, le Rév. Dr. Patterson, d'ultra-orthodoxe réputation.
Etrange rapprochement ! Le premier ministre protestant auquel j'aie cru pouvoir m'ouvrir est un ministre presbytérien, le Rév. Charles Baird, chapelain de la légation Américaine à Rome ; et le premier service protestant auquel j'ai assisté pour mon édification est un service presbytérien, célébré par ce ministre dans la capitale du romanisme.
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Alors que je songeais a organiser à Boston une congrégation française, la première société qui ait mis son église à ma disposition pour cela, c'est celle de Old South Church, dont les presbytériens de Boston sont si fiers.
Aujourd'hui j'eus avec le Rév. Dr. Patterson une explication très franche. Il m' écouta avec bienveillance et finalement se montra presque aussi libéral que son confrère de Boston, le Rév. Dr. Manning l'avait été et sans vouloir m' engager en rien, je songe à profiter de ses bonnes dispositions.
Je l'ai fait. Le 23 Janvier nous eûmes dans la principale église presbytérienne de Chicago notre premier service français. Le succès a passé toute espérance et il s'est maintenu les dimanches suivants. Les éditeurs des principaux journaux étaient présents à nos réunions et en rendaient compte. J'avais la satisfaction d'y voir des pasteurs et des fidèles des églises les plus diverses. Le 14 Février j'écrivais dans mon journal :
" Notre congrégation est peut-être la plus mixte qui soit. Toutes les dénominations chrétiennes de quelque importance y sont plus ou moins représentées. Leurs membres, en s'y rendant, semblent vouloir oublier les différences qui les séparent, pour se rencontrer sur un terrain commun, celui du pur Evangile. Là il n'y a pas de sectaires, il n'y a que des chrétiens. A la place de la lettre qui
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divise et tue, l'esprit qui unit et vivifie. Mon vœu en ceci est remoli."
Cependant ce que je craignais et prévoyais ne tarda pas à arriver. On ne me fit point à ce sujet de représentations officielles ; mais j'appris indirectement que mon libéralisme inquiétait quelque peu l'orthodoxie du pasteur et des membres influents de l'église où avaient lieu nos assemblées, et, ne voulant en aucune façon causer peine ou souci à ceux qui m'avaient si bénévolement témoigné leur bienveillance je résolus de dresser ma tente sur un terrain plus libre.
La Providence me favorisa visiblement en cela. Un homme des plus considérés de la ville, président de banque, voué au bien, Mr. Scammon, qui dès le commencement avait pris à mon oeuvre un sérieux intérêt, sachant ce qui se disait, vint de luimême m'offrir sans condition pour nos services le charmant temple swedenborgien, bâti presque entièrement à ses frais et dont il avait l'entière disposition.
Avant de transplanter l'œuvre sur un terrain si favorable, il était à propos de lui donner une organisation définitive et caractéristique. C'est ce que je fis en choisissant un " board of trustées" composé d'un représentant de chacune des principales dénominations: un swedenborgien, un
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unitaire, un presbytérien, un épiscopal, un méthodiste, un baptiste, un universaliste et même un catholique romain. C'était un signe de la pensée prédominante dans cette humble entreprise : l'union des chrétiens!
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Aujourd'hui a eu lieu notre premier service dms ce charmant te:nple des swedenborgfens, si bien adapté à notre œuvre. L'assemblée était tout ce que je pouvais désirer pour le nombre des personnes présentes et pour l'intérêt manifesté !
Croyant devoir exposer en toute sincérité l'objet et le caractère de cette entreprise, je le fis à peu près en ces termes:
" Voilà enfin notre société régulièrement organisée; les bases vous en sont connues; ce sont celles d'une société vraiment chrétienne. Jésus n'a point dogmatisé ; mais il a déclaré que la marque à laquelle on reconnaîtrait ses disciples serait leur affection mutuelle ; donc liberté des opinions et union des cœurs, voilà l'esprit évangélique. A l'exemple du Maître, nous ne dogmatisons point ; en matière de doctrines nous laissons chacun à sa propre responsabilité. Seulement nous insistons sur ceci : que chacun sache et veuille reconnaître pour soi et pour les autres non seulement le droit, mais aussi le devoir du libre examen. Nous faisons peu de cas de croyances reçues docile-
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ment du dehors, mais nous avons un profond respect pour des convictions, fruit d'un examen consciencieux. En un mot, nous désirons que Ton soit homme et non esclave, chrétien et non sectaire, religieux et non fanatique !
" Quiconque cherche sincèrement la vérité, quiconque est prêt à sacrifier l'intérêt au devoir, quiconque considère la vertu comme le premier des biens, quiconque est disposé à faire profiter de son mieux le talent qu'il a reçu du Père, quiconque aspire à réaliser en soi de plus en plus l'idéal divin de la perfection, quiconque enfin travaille à ce qu'on puisse dire de lui comme du divin modèle : 'il a passé en faisant le bien ;' quiconque se sent dans ces dispositions, est invité à s'unir à cette société ! Celui qui s'inscrit comme un de ses membres, ne compromet nullement la liberté de son esprit, ne souscrit à aucune mystérieuse doctrine et prend l'engagement tacite de vivre conformément au grand précepte de l'amour de Dieu et du prochain, de venir, le dimanche, autant que possible, s'édifier ici avec ses frères, élever ses pensées, réchauffer son cœur, retremper son àme, faisant trêve pour l'instant aux préoccupations terrestres, pour vivre de la vie supérieure, éprouvant la vérité de cette parole sacrée : - M' approcher de Dieu, c'est mon bien !'
" Il va sans dire que tous, à quelque nationalité,
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et à quelque dénomination religieuse que vous apparteniez, américains ou étrangers, episcopaliens ou presbytériens, protestants ou catholiques, tous vous pouvez vous unir à cette œuvre, qui, j'ose le dire, mérite la sympathie et même la coopération de tous les gens de bien."
La translation de mon œuvre religieuse au temple des swedenborgiens lui valut la faveur publique. Jamais la congrégation n'avait été aussi mêlée que le second dimanche. Un représentant des Jésuites s'y trouvait à côté d'un directeur de l'opéra. " Vous voilà enfin tel que vous êtes," me dit un ami, en parlant du discours qu'il venait d'entendre. Au fait chez les presbytériens je me sentais contraint. On n'est homme que par la liberté.
Le lendemain je reçus un témoignage de l'opportunité de l'entreprise qui me plut particulièrement. Une lettre d'un jeune homme récemment arrivé de Paris, qui, à en juger par ses idées et par son style, devait être d'un talent et d'un mérite supérieurs. Mon sermon, le premier de ce genre qu'il ait entendu, dit-il, lui va de tout point Ainsi donc cette œuvre, toute modeste qu'elle soit, répond réellement à un besoin, à un besoin des personnes qui pensent !
Néanmoins, si satisfaisant et si encourageant que
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fut le succès, je ne tardai pas à concevoir des doutes sur la sagesse de l'entreprise. Sans doute, en elle-même, c'était une constatation du besoin de cette union aujourd'hui si nécessaire parmi les chrétiens ; toutes les dénominations se trouvaient plus ou moins représentées à nos services, mais était-ce un moyen réellement efficace de travailler à cette union ! J'étais seul et mon isolement commençait à me peser. J'aurais voulu faire œuvre durable, et je me demandais : <( Quand je n'y serai plus, que restera-t-il de ceci ! Pour la tâche à accomplir, pour le but à atteindre, des individus agissant individuellement ne peuvent rien. Il ne faut rien moins que quelque organisation puissante, se trouvant dans les conditions requises pour arriver au but ! Existe-t-il dans le monde chrétien quelque organisation de cette sorte!"
C'est ainsi que se présenta d'abord à moi la question de l'église.
Elle ne m'apparut dans sa gravité que quelques mois plus tard.
Partant de ce principe, qu'être chrétien c'est avoir l'esprit de Jésus-Christ, j'avais consacré les conférences de mon second hiver à Chicago, à l'exposition des divers caractères de l'esprit du Sauveur, tels qu'ils doivent se manifester dans ses fidèles disciples, esprit de foi, esprit de renoncement, esprit de prière, esprit de liberté, esprit de
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miséricorde, esprit d'amour de Dieu, esprit de charité fraternelle, etc., quand presque soudainement, j'en vins à me demander : Suis-je dans le vrai sur une si importante matière? Assurément, me dis-je, la condition essentielle d'un christianisme vrai, c'est d'être animé de l'esprit du maître. "Qui n'a point l'esprit du Christ n'est point de lui." Mais est-ce la condition unique ! Si, par exemple, le divin Sauveur a cru devoir instituer une société distincte de ses disciples, dépositaire de sa doctrine, chargée d'annoncer son Evangile au monde, d'y répandre et d'y perpétuer son esprit, n'est-il pas manifeste en ce cas, que ceux-là seuls auront un droit absolu au titre de chrétiens qui, vivant intérieurement de la vie du Christ, appartiendront extérieurement à la société distincte de ses disciples, telle qu'il l'a fondée. On n'a droit au titre d'avocat ou de médecin qu'autant qu'ayant acquis les connaissances nécessaires, on a de plus été admis officiellement dans l'une ou l'autre corporation. Or, Jésus-Christ a-t-ii réellement fondé sur la terre une telle société ! et, s'il l'a fait, à quels signes, peut et doit-elle se reconnaître, voilà la double question qui s'impose maintenant à mes recherches les plus consciencieuses.
Dès lors mes pensées se tournèrent dans la direction de l'église.
Et a'bord voici un fait incontestable et significatif.
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Entre les différentes dénominations non épiscopales et l'origine du christianisme, il y a rupture, une rupture de quinze siècles. Le christianisme comme histoire, comme réalité toujours tangible est ignoré d'elles. Pour elles, la semence déposée en terre par le divin semeur, ne reparaît à la surface qu'après un intervalle énorme, a quinze cents ans de son germe. L'église épiscopale au contraire est toujours visible ; elle n'est pas née du quinzième siècle, elle s'y est simplement réformée. C'est sa gloire de l'avoir fait, c'est son privilège de pouvoir le faire encore. Les églises protestantes en dehors d'elle n'ont qu'un christianisme de seconde main. Elles l'ont reçu non de Jésus-Christ, mais du Nouveau Testament. Et c'est par la lettre qu'elles prétendent aller à l'esprit. Mieux vaut assurément recevoir l'esprit d'une manière directe, du souffle même de celui qui a dit à ses premiers ministres : " Recevez le Saint Esprit."
L'église chrétienne n'est pas comme d'aucuns le prétendent, une société fondée sur les Ecritures, Jésus-Christ est son unique fondement ; elle a existé avant les Ecritures du Nouveau Testament que les sectaires voudraient lui donner pour base, et qui ne sont que ses premiers mémoires.
C'est à l'Eglise et non à telle ou telle secte que je veux et dois appartenir. C'est au triomphe
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d'une église vraiment catholique que je veux et dois travailler.
"Qu'ils soient un en nous, ô Père, comme toi et moi nous sommes uns ! " Qu'ils soient consummés dans l'unité ! La réalisation de ce vœu suprême est à l'heure présente le besoin impérieux de l'Eglise du Christ. Mais cette union ne saurait 'être effective qu'autant qu'elle sera constituée dans une organisation puissante. Or, est-il quelqu'une des églises chrétiennes existantes, sur le fondement et sur le modèle de laquelle elle puisse s'établir? Je n'en vois qu'une seule, l'église épiscopale, traditionelle et progressive tout ensemble, qui a, sur les diverses communions protestantes, l'immense avantage de remonter par son histoire jusqu'au premier âge chrétien, et, sur l'église grecque et l'église romaine, celui plus précieux encore de pouvoir se réformer toujours, s'adapter aux exigences du temps et des lieux. Cela étant, le devoir du ministre chrétien qui a réellement à cœur l'extension du règne du Christ dans le monde, me semble clairement indiqué ; s'unir à l'église épiscopale, s'appliquer de son mieux à y répandre et à y faire régner l'esprit du Maître de manière à pouvoir attirer à elle tous les croyants sincères en Jésus- Christ, à faire d'elle, enfin, cette vaste et sure bergerie si longtemps cherchée, où les brebis venues
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des pâturages les plus divers seront réunies sous la garde du seul suprême et divin pasteur !
Le fils aîné de l'évêque de l' Illinois assistait fréquemment à nos services. Les vues exprimées dans ma prédication le frappèrent et lui plurent. Il en parla à son père, le savant docteur Whitehouse, qui lui-même y prit bientôt intérêt et me fit exprimer par son fils le désir de me voir. Je crus devoir me rendre à ce vœu. Notre première entrevue dura plus de deux heures et fut marquée de part et d'autre par la plus entière franchise. Je trouvai l'évêque plus libéral qu'on ne me l'avait représenté. Ce que je lui dis de ma manière de voir en ce qui concerne l'Eglise, de la nécessité de travailler à une union visible et organique de tous les chrétiens, des raisons pour lesquelles l'église épiscopale me paraissait destinée à servir de base et de modèle pour une pareille organisation, parut lui donner pleine satisfaction. " En vérité," me dit-il, quand je le quittai, "je ne vois pas pourquoi vous ne vous mettriez pas en mesure de devenir l'un des nôtres. Je connais peu de nos ecclésiastiques qui aient sur ces graves matières des vues aussi larges et aussi saines."
Quatre ou cinq autres entretiens que j'eus ensuite avec le digne' évêque, à des intervalles divers éclaircirent certains points pour moi encore obs-
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curs. Et dès lors, l'hésitation ne me parut plus permise !
Quelques jours après, à New- York, à un meeting du board of missions, où se trouvaient nombre d'évêques, le Dr. Whitehouse parla de ce qu'il avait appris me concernant, de nos longues et intéressantes conversations et de leur résultats, ma résolution de m'attacher à l'église épiscopale. L'évêque de la Pennsylvanie, le Très-Rev. Dr. Stevens, frappé de ce qu'il venait d'entendre, exprima le désir de rn'avoir dans son diocèse ; son collègue de Chicago crut pouvoir l'assurer de mon consentement, et en conséquence, le 23 Juin, 1871, dans l'église du Saviour, à Philadelphie, sur la présentation du Très-Rev. Dr. Whitehouse, évêque de l'Illinois, en présence de l'évêque président, le Très-Rev. Dr. Lee, évêque du Delaware et de nombreux dignitaires ecclésiatiques, je fus reçu par l'évêque Stevens, de la Pennsylvanie, membre du clergé épiscopal. En vertu d'un arrangement préalable, le dimanche suivant, je prêchai mon premier sermon dans la cathédrale de Chicago.
Ainsi, pour la première fois depuis avoir quitté l'église romaine, je me trouvai dans une situation religieuse définie, qui me permettra, je l'espère, de faire encore quelque bien dans ce monde et de tirer quelque avantage de ma singulière expérience en matière religieuse.
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Dieu soit béni et veuille me venir en aide !
Ayant atteint ce qui paraît être le terme de mes pérégrinations religieuses, il semble à propos de jeter un regard en arrière, et d'en rappeler les principales stations.
Les plus importantes sont au nombre de cinq : i. Le monde abandonné pour l'Eglise.