‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 3 sur 35 · COLLÈGE ET SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

COLLÈGE ET SÉMINAIRE

JE SUIS né le vingt-trois Septembre, 1818, au village de Vars, situé près de la ville de Gray et à huit lieues de celle de Dijon. Mes parents, profondément religieux, jouissaient dans leur humble position d'une considération non commune. Ils vivaient du produit de modestes propriétés qu'ils cultivaient eux-mêmes. Ma mère, âgée alors de vingt ans, tenait, pendant l'hiver une école de jeunes filles, la première qui ait été établie dans le Canton. Le curé de la paroisse, M. Demay, était un homme de culture supérieure et ses relations avec mes parents étaient celles d'un ami sincère autant que d'un pasteur dévoué. Je n'étais encore qu'un petit garçon, quand cet homme généreux m'ayant pris en affection, s'intéressa particulièrement à mon avenir, persuadé qu'il avait découvert en moi une recrue pour la milice sacrée. Mon goût pour l'étude et pour les exercices religieux lui parurent une prophétie de ma carrière. Pendant deux années, il me prépara lui-même aux cours d'études classiques, puis, sur ses pressantes

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recommandations, mes parents m'envoyèrent au collège de Gray.

Notre digne ami insista pour qu'on m'admit dans la quatrième classe, apparemment trop avancée pour moi, puisqu'elle supposait déjà quatre années de collège, et mes premiers essais furent quelque peu décourageants. Mais j'étais déterminé à réussir, et, par de persévérants efforts, je parvins à obtenir, à la fin de l'année, les deux premiers prix de la classe, le prix d'excellence et celui de diligence. L'année suivante le succès dépassa de beaucoup tout ce que mon curé espérait de moi. Sur quatorze prix j'en obtins treize avec mention honorable pour le quatorzième. La faculté décida alors que je ne ferais pas de seconde, mais que je passerais immédiatement en rhétorique.

La vie au collège m'était si agréable, mes progrès étaient si encourageants, que j'en vins à rêver à un temps où je serais moi-même un de ses professeurs. Et cela serait probablement arrivé, sans un incident pénible qui donna à mes pensées et à mes vues une toute autre direction.

Durant les vacances, un camarade de collège, jeune citadin, vint me visiter à Vars. Ce n'était pas un modèle, mais un gai compagnon, avec lequel on pouvait passer quelque heures de récréation, sans découvrir en lui matière à scandale. Comme je lui faisais la reconduite, il se révéla à moi tel

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qu'il était, par un language si obscène, se vanta d'actions si infâmes, que tout mon être en fut révolté. Je m'éloignai de lui aussitôt sans même lui dire adieu, et quand je fus hors de la portée de son regard, je tombai à genoux demandant pardon pour lui et grâce pour moi. Ses vils propos, ses suggestions dégradantes, me montrèrent soudainement la vie sous deux aspects opposés ; d'une part l'apparition horrifiante d'une âme qui se plonge de son plein gré dans l'abîme des vices les plus honteux, de l'autre la vision céleste d'une âme encore se consacrant, celle-ci, .au culte de la beauté et de la vertu.

Ma résolution fut aussitôt prise. Je me dévouerais tout entier à la cause sacrée de la religion. Vingt minutes après, j'étais à côté de ma mère, lui communiquant mes pensées, lui disant ce à quoi je venais de me déterminer ! Elle me prit dans ses bras et me pressa sur son cœur, heureuse comme on l'est rarement en ce monde. Mon père aussi applaudit à ma résolution, et le soir même de ce jour nous nous en entretînmes avec notre digne curé, qui, le jour suivant, écrivit au supérieur du séminaire à Luxeil pour lui demander mon admission dans cette institution ecclésiastique, la première de ce genre au diocèse de Besançon.

Il y avait une objection sérieuse et que je n'avais

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pas prévue à ce que je quitasse la maison paternelle. A Gray, je demeurais chez des parents, et mes dépenses étaient peu considérables. A Luxeuil elles seraient notablement plus élevées, et notre famille, composée alors de neuf membres, n'était pas en position, malgré toute la bonne volonté possible, de consacrer à mon éducation une aussi grande partie de ses ressources. Ma décision cependant était prise, et c'eut été pour moi chose trop sérieuse que d'en changer. L'idée me vint d'aller exposer mon cas tout franchement a un cousin de ma mère, non marié, passablement riche et généreux caractère. Il m'écouta avec bienveillance, et me demanda, si, à supposer qu'il m'avançât l'argent nécessaire à mon éducation à mesure qu'il en serait besoin, je m'engagerais à le lui rendre quand je serais en état de le faire. Je le lui promis en toute sincérité. Plein de joie, je me hâtai d'informer mes parents de l'arrangement convenu, et le lendemain même je partis pour le séminaire de Luxeuil. A cette époque le séminaire avait à sa tête deux hommes remarquables, le supérieur, M. Guérin, plus tard évêque de Langres, et le directeur, M. Mabile, antérieurement vicaire à Gray, où il m'avait connu, qui devint ensuite évêque de St. Claude, d'où il passa au siège épiscopal de Versailles.

Venant de la troisième classe des études classiques, je devais, d'après la règle, passer à la

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seconde. Après examen, il me fut donné d'entrer immédiatement dans la première, la classe de rhétorique.

Il y avait, pour ceux qui obtenaient le premier rang dans cette première classe, un privilège grandement convoité, celui de dîner le dimanche à la table des professeurs. J'eus ce privilège les six derniers dimanches de Tannée scolaire.

Durant le cours de cette année, M. le comte de Montalembert, le plus jeune des pairs de France, le chef laïque du parti catholique libéral, et plus tard l'associé de Lammenais et de Lacordaire dans la publication de L'Avenir, honora notre séminaire d'une visite. Une sorte de réception académique lui fut donnée le lendemain, et je fus chargé par le supérieur d'addresser au jeune et noble pair, au nom de l'établissement, quelques paroles inspirées par la circonstance. Encore que cette courte adresse m'ait valu de sa part de flatteuses félicitations, j'étais loin de soupçonner que plus tard je me trouverais en communication fréquente avec cet homme remarquable, alors à l'entrée de sa brillante carrière.

Le séminaire de Besançon avait alors son école de Philosophie et de hautes mathématiques à Vesoul, chef-lieu de la Haute -Saône. J'y passai deux années, et c'est là qu'il me fut donné de rencontrer celui qui devait se montrer pour moi le

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meilleur des amis, M. Paul Perny de Pontarlier, plus tard vicaire apostolique en Chine et auteur d'une grammaire et d'un dictionnaire franco-chinois particulièrement estimés. Ce noble jeune homme devait bientôt confirmer à mon égard de la façon la plus généreuse les paroles de Lafontaine :

11 Qu'un ami véritable est une douce chose ! Il cherche nos besoins au fond de notre cœur ; Il nous épargne la pudeur De les lui découvrir nous-mêmes."

Mes études jusque-là avaient été simplement préparatoires ; c'est au grand séminaire de Besançon, qu'elles devaient se compléter, par un cours de théologie comprenant quatre années.

D'après un arrangement particulier à ce diocèse, les étudiants passent au séminaire même la première de ces quatre années. Durant les trois autres ils prennent pension en ville, à leur convenance. L'objet de cet arrangement est d'initier les jeunes ecclésiastiques à la vie du monde. Après mon année de séminaire je dus songer non-seulement à pourvoir à mes dépenses, mais aussi à rembourser l'argent emprunté pour mon éducation. Le supérieur, connaissant ma position et mon désir à cet égard, voulut bien s'intéresser particulièrement à moi et obtint en ma faveur la place de précepteur dans une noble famille hautement estimée, celle du

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Marquis de Lénoncourt. Pendant deux années j'occupai cette position donnant chaque jour deux heures à mes études de séminariste et le reste de mon temps à mes jeunes élèves.

Je commençais à me préoccuper de ce que je ferais après mon ordination. Ce que j'avais vu de la façon de vivre des prêtres séculiers n'avait que peu d'attrait pour moi et je me promettais intérieurement de servir d'une façon différente la cause du Christ et celle de son Eglise.

Tels étaient mes sentiments, quand un Jésuite, renommé pour son éloquence, le père Déplace, vint prêcher Favent à la cathédrale de Besançon. Je suivis régulièrement ses instructions ; et les idées de cet homme, l'accent de conviction avec lequel il s'exprimait, l'ardeur de son zèle m'impressionnèrent si vivement que je crus devoir me présenter et m'ouvrir à lui et le consulter sur la route a suivre. Plus je le vis, plus je l'admirai, et j'en vins à me persuader que ce que je pouvais faire de mieux, c'était de devenir moi-même membre de la société qu'il représentait si dignement. Connaissant mon désir à cet égard, il offrit de me recommander luimême comme postulant à son provincial.

Mais il y avait un obstacle fort sérieux à la réalisation de mes vœux, la dette que je m'étais engagé et que j'avais déjà commencé à rembourser. C'est alors que l'abbé Perny me donna le plus

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touchant témoinage de la vérité et de la profondeur de son amitié. Sans un moment d'hésitation, il proposa de me remplacer comme précepteur des jeunes de Eénoncourt et de consacrer le salaire à l'acquittement de ma dette. Cela semblait de sa part un excès de bonté et de générosité. Mais son cœur était avec moi, autant que moi il désirait que je suivisse ce qui semblait être ma vocation.

Je le connaissais et l'estimais trop pour songer à refuser son offre, et, grâce à lui, il me fut donné de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour me rendre au noviciat d'Avignon, le seul que la compagnie de Jésus possédât alors en France.

CAPITRE II.

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