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SAINTE- ANNE D'AURAY ET LA BRETAGNE

Prat-an-Raz, près Quimper

Finistère, Bretagne, le 27 juillet, 1883,

Bien cher ami,

Quand je vous quittai pour l'Europe, le 16 juin dernier, entre mille autres regrets, j'avais celui de partir sans avoir fait mon pèlerinage à Sainte-Anne de Beaupré. Tous les ans, en effet, depuis mon enfance d'écolier, fidèle à la tradition des bons Canadiens, j'allais retremper aux sources vivifiantes de Sainte-Anne de Beaupré ma pauvre âme allanguie par ce commerce nécessaire avec les hommes et les choses d'ici-bas, d'où

l'on revient toujours, dit V limitation de Jésiis-Ohrist , un peu moins homme cju'auparavant. Et cette ann ée je partais les mains et le cœur vides, peut-être, de ces grâces que sainte Anne déverse à pleines mains dans le sein " du pauvre et de l'indigent." J'y ai souvent pensé, de Québec à Paris, et à Paris plus que jamais, à Paris, cette "université des sept péchés capitaux," comme l'appelle Louis Veuillot ; à Paris, où le tourbillon de l'activité toute terrestre, pour ne pas dire diabolique, vous donne la lièvre et le vertige.

Mais voici que la fête de sainte Anne approche. Je suis encore en France, en dépit de mes prévisions. Sainte-Anne d'Auray, d'où nous vient Sainte-Anne de Beaupré, est à deux pas, je veux dire à 130 lieues de Paris. " C'est là, mon ami, me dis-je à moi-même, qu'il te faut faire ton pèlerinage annuel."

C'était le 24 au soir. Le lendemain matin, à 7.30, je prenais le chemin de fer de l'Ouest, à la gare Montparnasse. "En voiture. Messieurs." La cloche sonne, le sifflet crie, le train s'ébranle, et le cœur me bat de satisfaction.

J'avais dit mon bréviaire au chant du coq (de celui dont parle le Bréviaire, " Gallus jacentes excitât," non pas du coq gaulois, que j'étranglerais avec joie, si je le rencontrais hors du pays), de sorte que je pouvais jouir du panorama de la route. Versailles, Rambouillet, Maintenon, souvenirs historiques et classiques. Un A ve Maria à vol d'oiseau à Notre-Dame de Chartres et à sa ravissante cathédrale gothique. Laloupe, Condé, Nogcnt-le- Rotrou, La Ferté-Bernard, Connerré, Montfort, avec son

beau château neuf, style de la Renaissance ; Plateaud'Auvour, d'où les Zouaves Pontificaux repoussèrent vaillamment les Prussiens, Le Mans, patrie des chapons et des poulardes (ten minutes for refreshments), Sullele-Guillaume, Evron, Chapelle Anthenaise, Laval, pittoresquement assis sur les bords de la Mayenne, Vitray. A Rennes, on change de chars. Puis volent rapidement sous mes yeux Bruz, Bain-Lohéac, Messac - Guipry, Fougeray - Langon, Beslé, Messerac, Avessac, Redon. Depuis Rennes jusqu'à Bain-Lohéac on côtoie les bords pittoresques de la Villaine. Jamais nom de rivière n'a mieux menti, car les coteaux couronnés de chênes viennent s'y refléter, et les vallons qu'elle arrose sont émaillés de riches pâturages et de grasses moissons.

A Redon, on laisse le chemin de fer de l'Ouest pour celui d'Orléans. C'est le train-omnibus qui correspond à nos trains mixtes du Canada. Les arrêts sont plus longs. Je puis donc contempler à loisir les clochers et les chaumières de St-Jacut, Malansac, pays de landes, Questerabert, Elven. Mais voici Vannes, siège de Monseigneur Bécel, dans le diocèse duquel est située Sainte-Anne.

Le train est maintenant chargé de pèlerins, que nous avons recueillis à toutes les stations depuis Rennes. Encore une petite course de chars, et voici Sainte- Anne. La gare est à une demi-lieue du village. Le char-àbancs qui nous mène a peine à se frayer une voie au milieu des pèlerins qui encombrent les rues du faubourg et les abords de la basilique.

Du haut de mon siège, je puis examiner à mon aise ce mouvant tableau aux tons si variés et si brillants,

écouter ce concert de voix étranges, que mon oreille n'avait pas encore entendues.

Mais laissez-moi respirer un peu, avant de vous faire une description, bien incomplète et imparfaite pourtant, des costumes de la Bretagne. Laissez-moi mettre en ordre mes souvenirs pour vous faire entrevoir deux ou trois tours de ce kaléidoscope vivant, et dont les révolutions et les combinaisons empliraient des albums. C'est à peine croyable. Il faut voir la chose pour en être persuadé, car nous sommes habitués à voir nos gens vêtus de la même façon par tout le pays. Ici, au contraire, chaque canton, outre sa variante de langue bretonne, se distingue par une étonnante variété de costume. Ce sont d'abord les liabitants d'Auray. Hommes : chapeau noir en feutre ou peluche, avec larges bords et lono-s rubans flottants, OTlets courts et culottes jaune serin, le tout relevé de parements en galon noir, o'rands bas noirs o-avnis de boutons en écaille blanche. Femmes : bonnets noirs avec bande de velours dans la forme des mitres russes ou des anciens bonnets carres, châles noirs doublés en rouge, jupons noirs. Les gens à l'aise portent des souliers de cuir, mais ceux de condition inférieure sont chaussés de sabots. C'est là d'ailleurs la seule marque de distinction entre; riches et pauvres, car le costume est traditionnel, et ils y tiennent avec leur entêtement proverbial. Je dois ajouter que c'est grâce à cet entêtement, après la protection de Dieu, de la sainte Vierge et de la bonne sainte Anne, qu'ils tiennent encore à être avant tout catholiijues et royalistes. Chose singulière, les petits gar(;t)ns et les petites tilles, même les plus jeunes, sont habillés absolument de la m-'^'Uie manière que leurs })arents.

Voici un autre groupe dont les hommes sont coiffés de longs bonnets rouges avec un gland qui retombe sur l'oreille ; ils portent aussi gilets bleus et pantalons blancs. Les femmes sont vêtues de capuces noires ou blanches avec de larges jabots à la Marie Stuart.

Je renonce d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, à vous dépeindre surtout la variété de coiffures. Parmi les ornements (jui déco]-ent les habits bretons (et il y en a de toutes les formes : aigrettes, épaulettes, fanfreluches aux couleurs voyantes), j'ai remarqué de touchants symboles. Au milieu du dos, sur un fonds tout noir, ressort un Saint-Sacrement ou une fleur de lys brodée en forme de chiffre, gages non équivoques de la foi et du royalisme des Bretons. Si je ne me trompe, ce sont les hommes de Scaer qui étalent ainsi fièrement les insignes de leur religion et de leur dévouement à la vieille couronne de France.

Je vous disais donc, que j'entrais ainsi triomphalement dans le beau village de Sainte-Anne, les yeux éblouis de ce spectacle, au chant monotone et pourtant varié des cantiques bretons, au bruit des mendiants pérorant sur leurs malheurs dans la langue des druides, aux sons harmonieux de la flûte modulant en accents plaintifs la prière du pauvre aveugle. De chaque côté de la rue des bouti(|ues en plein air, où se vendent indistinctement chapelets, médailles, images, souvenirs, jouets d'enfant, bonbons, comestibles, sans oublier les épinglettes et les colifichets dont les Bretons aiment à parer leurs coiffures.

Mais voici l'heure des premières vêpres de sainte Anne, car la fête commence avec le jour ecclésiastique,

c'est-à-dire à midi, la veille. Après vêpres, la procession s'organise et défile solennellement au chant des cantiques. La statue de sainte Anne est descendue de sa niche et placée sous une coupole élégante et richement dorée, fardeau béni (jue des acolytes portent sur leurs épaules. La procession se dirige avec bannières déployées, en face de la basilique, vers le Bocenno. Vous vous rappelez, qu'on nomme ainsi le champ où les bons paysans de Ker Anna, l'ancien bourg de Sainte- Anne, ne pouvaient, en labourant, parvenir à maîtriser leurs bœufs. Quand ces pauvres bêtes approchaient de l'endroit où plus tard le pieux Yves Nicolazic découvrit la statue de sainte Anne, elles devenaient furieuses. C'est là aussi que Nicolazic fut favorisé de plusieurs apparitions de sainte Anne. Le champ est soigneusement enclos. A l'extrémité, on a dressé une Scala Santa ou Saint Escalier, à l'image de celui qui existe à Rome, c'est-à-dire de l'escalier dvi Prétoire où monta Jésus.

C'est vers la Scala Santa que ce dirige la procession. Après le chant d'un beau cantique composé par Sa Grandeur Monseigneur Bécel, à l'occasion d'un pèlerinage accompli le 17 juin de cette année, un prêtre gravit les marches de la Scabi, et de cette éminence, d'où il domine tout son vaste auditoire, il prononce un sermon touchant sur sainte Anne, et la piété que lui doivent surtout les Bretons, enfants privilégiés de cette mère incomparable. Puis a lieu la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. La procession retourne à la basi- 1 il pie dans le même ordre, et les fidèles se dispersent, les uns pour retourner dans leurs foyers, (car pour un grand nombre la fête et le pèlerinage sont terminésV

les autres, pour prendre leur repas du soir. La cuisine se fait en plein air, le feu pétille sous la marmite, et l'on mange avec appétit le pain si bien gagné.

Mais n'allez pas croire qu'il est temps de se coucher, quoique le soleil en ait déjà depuis quelque temps donné l'exemple. Non, les portes de la basilique restent ouvertes toute la sainte nuit, et je dis sainte sans équivoque. Le sanctuaire est littéralement rempli de fidèles dont plusieurs ne le quitteront que demain. Ce sont les paysans qui l'emportent en nombre, mais il y a aussi des personnes de condition, quoique les pèlerinages de la noblesse n'aient lieu que plus tard. Il y a aussi des militaires, des marins qui viennent remercier leur mère ou se recommander à elle avant de partir pour l'expédition du Tonkin. Ces braves marins me rappellent avec bonheur que ce sont leurs ancêtres, marins comme eux, qui ont planté sur les bords de notre grand fleuve, la première chapelle dédiée à sainte Anne, ce grain de sénevé devenu aujourd'hui le sanctuaire et. le lieu de pèlerinage si populaire de Beaupré. Il y a aussi des religieuses et des prêtres surtout, plus que je n'en puis compter.

Demain, les messes doivent commencer aux douze autels de la basilique, à 4 heures du matin, et il y en aura jusqu'à 10 ou 11 heures. Tout autour de la basilique sont rangés des confessionnaux. On y confesse toute la nuit. Des groupes de pèlerins récitent à haute voix le chapelet ou chantent des cantiques à sainte Anne dans la langue du pays. Mais c'est autour de la statue de sainte Anne que l'afiiuence est la plus grande.

Cette statue, couronnée solennellement par Mgr Bécel, au nom de Sa Sainteté Pie IX, le 30 décembre

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1868, n'est pas la statue miraculeuse découverte par Nicolazic. Cette dernière, comme vous le savez, a été brûlée par les révolutionnaires, après avoir été cachée par de bonnes gens pendant plus d'un an. On en sauva cependant une partie considérable, pres([ue tovite la tête, relique précieuse et doublement vénérable, que l'on conserve sous un vitrail à la base de la nouvelle statue. C'est là qu'elle est exposée aux regards et à la dévotion des fidèles. Deux prêtres s'y tiennent constamment pour y appliquer les chapelets, médailles et autres objets de piété. La relique de sainte Anne est exposée en avant de la statue. Tout le monde y a accès, et on la vénère en la baisant, puis en y appli(|uant chaque joue, comme pour lui donner un double baiser. Devant l'autel de sainte Anne brûlent d'innombrables cierges. J'ai eu la consolation d'en faire allumer un aux intentions pour lesquelles j'ai offert le lendemain le saint sacrifice de la messe et que je vous indi(|uerai plus loin.

Tout autour de- la chapelle de sainte Anne, sont applicjuées sur les murs des tablettes de marbre qui racontent en ((uel(|ues mots la reconnaissance de leurs donateurs. Il y a aussi toute une galerie de peintures qui redisent éloquemment la grandeur et la bonté de la Sainte. Ici, c'est une tempête efi'royable qui menace la vie de tout un équipage et dont sainte Anne le préserve ; là, le retour à la vie d'un enfant retiré d'un puits après une longue immersion ; plus loin, les élèves du petit séminaire de Sainte-Anne, allant en procession remercier leur sainte de les avoir délivrés d'une maladie contagieuse. Mais quel est donc ce précieux tableau ([ui accuse le pinceau d'un artiste ? On y voit une mère

fiévreusement penchée sur le berceau de son enfant. Celui-ci, on le dirait déjà mort, tant il est pâle et amaigri. La mère supplie, les mains jointes, sainte Anne de lui laisser son bonheur. Sainte Anne lui apparaît, sa prière est exaucée, son enfant vit et respire.

Cependant, il me semble qu'une chose manquait à cette brillante épopée des hauts faits de la bonne Sainte : je ne voyais nulle part ce trophée de béquilles qui orne si bien le sanctuaire de Beaupré. A peine y rencontret-on quelques paires de béquilles isolées à côté des autels. Curieux d'en savoir la raison, je m'adresse à l'un des vicaires. " Ah ! dit-il, M. l'Abbé, ne vous étonnez pas de cette disette de béquilles. Elle est encore plus éloquente que l'abondance. Il n'y a pas moyen d'en faire un monument. Les boiteux (pii veulent être guéris viennent nous demander les béquilles de ceux qui l'ont été, et ne nous en laissent presque pas. La paire que vous voyez là nous a été apportée dimanche dernier par une jeune lille percluse depuis trois ans, et qui n'en a plus besoin pour marcher. Bientôt on viendra nous les demander, et nous nous garderons bien de les refuser."

J'aurais pu longtemps encore prier et admirer dans cette basilique, témoin de tant de merveilles de la grâce divine et de tant d'actes de sainteté connus de Dieu seul et de ses anges. Mais je voulais réserver un peu d'activité pour les solennités du lendemain, et je me rendis à l'hôtel de sainte Anne.

Il était onze heures lorsque je me couchai. Quant à dormir, je ne saurais dire au juste si j'y réussi.s. Toute la nuit, j'entendis un bruit confus d'allées et de venues.

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de canti(iues, de sons de tlûte, de pluie, et de sabots qui clapotaient dans la boue du chemin. A trois heures et demie, j'étais debout. De ma fenêtre j'aurais pu entendre la messe de quatre heures, qui se dit tous les ans à la Scala Scmta, mais elle n'eut pas lieu à cause de la pluie. A 4 heures et demie, j'eus moi-même le bonheur de monter à l'autel.

Dans ce vénérable sanctuaire, je sentis renaître un peu de cette ferveur de néophyte qui me ravissait à la célébration de ma première messe. Aussi voulus-je profiter de ce souffle bienfaisant du Saint-Esprit pour penser à tout ce qui m'est cher. Je priai donc pour la conservation de la foi chez notre peuple canadien, je priai pour le collège de Lé vis et mes chers confrères, pour les abonnés et lecteurs des Annales de la bonne Sainte-Anne, je priai pour ma famille et mes amis, sans m'oublier moi-même, qui ai tant besoin d'être protégé et soutenu. Il va sans dire que je priai aussi pour la France et pour le Roi. Tout porte là, d'ailleurs, dans ce pays si fidèle aux traditions chrétiennes, dans ce sanctuaire où les rois et les reines sont venus prier l'aïeule de Celui par qui ils régnent eux-mêmes ; au milieu de ces braves gens qui sont " Catholiques et Bretons toujours." Pour actions de grâces, que pouvais-jc faire de mieux que de gravir les degrés de la Scala Sauta ? C'est, d'ailleurs, une dévotion fort profitable, comme vous allez voir.

Sa Sainteté Pie IX y a accordé les mêmes privilèo^es qu'à celle de Rome, c'est-à-dire 9 années d'indulgences pour chaque marche, à condition de les gravir à

genoux en priant ou en méditant sur la Passion du Sauveur. Or, il y en a 34, ce qui, multiplié par 9, donne 306 années d'indulgences, toutes applicables aux défunts. Au sommet de la Scala est un facsimile de la colonne de la Flagellation, avec une relique considérable de la vraie colonne.

A neuf heures on sonne la grand'-messe. Elle est chantée par le secrétaire de l'Evêque de Nantes. Monseigneur Bécel y assiste, entouré d'un nombreux clergé. La fanfare du petit séminaire, qui compte une trentaine de musiciens et une grande variété d'instruments en cuivre et en bois, exécute, avant et après la messe, avec une grande perfection, des airs difficiles. J'aurais voulu trouver cette musique moins belle que celle du collège de Lévis, mais il m'aurait fallu pour cela trop de bonne, pour ne pas dire de mauvaise, volonté. La messe est en plain-chant avec beaucoup d'ensemble. L'orgue, placé au-dessus et un peu en arrière de l'autel, alterne avec le chant du chœur, tandis qu'un acolyte, debout au milieu du sanctuaire, psalmodie les parties de la messe qui ne sont pas chantées. A la fin de la messe, l'évêque, en mitre précieuse et la crosse à la main, donne la bénédiction solennelle.

En retournant à mon hôtel, j'arrête à la fontaine de Sainte-Anne, pour y boire de son eau bienfaisante qu'une vieille Bretonne mo donne dans un grand bol. Les pèlerins en emportent chez eux, comme nos pèlerins de Beaupré. Autre rapprochement. A Sainte-Anne de Beaupré on cueille la menthe pour en faire des tisanes. Ici, il n'y a pas de menthe, mais on cueille du mil de Sainte-Anne et on l'emporte précieusement à la maison.

J'allais bientôt partir de Sainte-Anne, la foi ravivée par la présence presque visible de Dieu dans ce sanctuaire où son doigt a tracé tant de signes éclatants, le cieur réchauffé par le contact avec ces fervents catholiques du pays armoricain. Il me restait pourtant encore à visiter le trésor de Sainte-Anne et le petit séminaire. Par bonheur, je rencontre un prêtre d'une exquise bienveillance qui s'offre à m'y conduire. Jamais je n'oublierai la courtoisie de M. l'abbé B., recteur de Saint-Congard. Dans les deux heures que nous passâmes ensemble, je pus connaître tout ce qu'il y a de générosité dans le cœur d'un prêtre breton.

Le séminaire de Sainte-Anne est un bel et vaste édifice qui fut construit par les Carmes et leur servit de couvent jusqu'à la Révolution. Tout y rappelle la vie monastique. Vastes corridors et salles ; et surtout le cloître, en arrière de la sacristie de la basilique, qui est, dit-on, un chef-d'œuvre d'architecture. Le général Lamoricière disait que c'était le plus beau monument de la Bretagne. Autour de ses larges dalles de pierre règne une belle colonnade. Sur les murs sont peintes les stations du chemin de la Croix, et au centre de la cour s'élève un crucifix imposant. Quelques pèlerins font le tour du cloître à genoux en parcourant le chemin de croix, ce qui demande une piété plus qu'ordinaire. Le terrain du séminaire est vaste. Il y a de belles promenades sous les grands arbres. Au moment où nous traversons la cour de récréation, les élèves sortent du dîner. Ils sont au nombre de 300. Ils n'ont pas d'uniforme régulier, chaque élève portant le costume de son p lys, ce (^ui fait une variété très pittoresque. Aussi

est-ce un mo3'en d'entretenir clans leurs âmes le respect et l'amour de leurs traditions.

Le trésor de Sainte-Anne possède de riches sor.venirs. Sous un vitrail on voit une mosette et une soutane de Pie IX, une chasuble fleurdelysée, brodée par les mains royales d'Anne d'Autriche, un peu plus belle que celle que cette même reine envoya à Sainte-Anne de Beaupré, et une autre chasuble brodée par madame la comtesse de Chambord. Le vaillant général de Charettc a suspendu ici sa noble épée, qui a bu le sang des ennemis de la France et de l'Eglise. C'est aussi le général de Charette qui a donné à la basilique de Sainte- Anne le beau tableau évalué à 10,000 francs qui orne le fond du sanctuaire.

Mon guide bienveillant me conduit ensuite dans un intérieur breton. Il me présente à un bon citoyen, oncle d'un jeune vicaire, aussi remarquable par sa piété que par ses talents. " Voici, dit-il en me présentant, un canadien ennemi du Roi et de Louis Veuillot, qui vient se convertir à Sainte-Anne." Le bonhomme me donna une poignée de main qui me fit sentir qu'il comprenait l'astéisme, et s'en alla me chercher le dernier numéro de l'Univers, sur lequel je lus la lettre admirable adressée par l'Episcopat canadien à son Erninence le cardinal Guibert, à l'occasion de la persécution de l'Eglise de France. Cette lettre me fit pleurer de joie, en un jour d'ailleurs si plein d'émotions. Quelle douce voix du pays venait résonner à mon oreille et à mon cœur sur le sol de l'ancienne mère-patrie, à Sainte-Anne d'Auray, le jour de sa fête! Ces émotions-là ne s'efiacent jamais. " Oui, me dit-il, M. l'Abbé, en perdant Louis Veuillofc

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uuus avons perdu le chef de la grande cause catholique^ Ah ! si vous l'aviez vu et ninie moi, prier et communier dans la lasilique de ISainte-Anne d'Auray où il venait passer quelques jours de vacances, vous auriez compris le secret de cette lumière et de cette force qui en ont fait un si vaillant champion de l'Eglise."

Un coup de vin vieux à la santé du Koi,et en route pour la gare. — En face de la gare, la jolie église de Pluneret ; dans le cimetière, à côté, le modeste tombeau de Monseigneur de Ségur, enterré auprès de sa mère, suivant ses dernières volontés. Lui aussi, il a aimé sainte Anne et l'Eglise. Aujourd'hui, dans l'Eglise triomphante, il contemple, les yeux ouverts, les gloires du Christ, de la sainte Vierge et de sainte Anne, dont, aveugle sur la terre, il a publié les grandeurs et répandu l'amour. — Les fidèles du pays le vénèrent comme un saint. Suivant une pieuse pratique, ils ont suspendu à la grille de son tombeau de petits ex-voto qui témoignent de leur respect pour sa mémoire et de leur confiance en sa justification.

Mais quel pêle-mêle à la gare 1 — Des centaines de pèlerins veulent monter ensemble dans les chars. Les quatre ou cinq employés en fonction à la gare veulent les en emotcher. — Efibrts inutiles. Les trois quarts de ces bons Bretons et Bretonnes n'entendent pas un mot de Français, et quand même ils en entendraient mille, ils persisteraient tout de même, car " rien ne résiste à l'entêtement des Bretons." Ils s'élancent à l'assaut des chars de troisième classe ; en un clin d'œil les sièges sont pris au milieu d'une Babel indescriptible de cris et d'exclamations. Le cahne à peine rétabli, les employés vont d'im char à l'autre pour faire comprendre aux

occupants qu'ils se sont trompés et qu'ils s'exposent à voyager loin de leurs paroisses. Grâce aux interprêtes, ils finissent par en persuader un bon nombre, et les autres, toujours un peu incrédules, descendent en grommelant. — Arrive enfin le train authentique, en route pour Lorient. Le mot d'ordre est donné. Nouvel assaut général. — Le courant humain me transporte dans un char de 3e classe en dépit de mon billet de seconde,' et je m'estime heureux de ne pas être laissé à la gare.

Notre convoi est très long. Deux locomotives en ont tout leur raide pour le faire avancer. Après deux ou trois minutes, arrêt à Auray. En face de la gare on voit l'enclos de la Chartreuse d' Auray au milieu duquel est le champ des Martyrs de Quiberon, tombés sous les balles des meurtriers de 93. Le mausolée des victimes érigé par la nation (Gallia 'niœre^is poswit), contient un sarcophage où sont gravées des paroles sublimes dont je transcris quelques-unes pour l'édification de mes lecteurs : Pro Deo, pro Rege nefarie trucidati ; indignement immolés pour Dieu et pour le Roi. Accipietis gloriarii magiiam et nomen aetemuin ; vous recevrez une grande gloire et un nom éternel. Et l'on ose aujourd'hui, célébrer à Paris, aux frais de la nation, le 14 juillet, l'anniversaire de la prise de la Bastille, que le duc de Bisaccia appelle si justement "la fête de l'assassinat." Et on croit pouvoir l'appeler la fête nationale ! Où sont les Huns ? où est Attila ?

Mais consolons-nous, le cieur de la vieille France bat encore dans les laudes et sur les coteaux de la Bretagne. Un jour, espérons-le, l'épée des Charette et des Larochejacquelein se réveillera, et, coumie la Joyeuse de

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Cliarleniagne, elle fera des pi-otliges de valeur pour la bonne cause. Il faut que le Roi vienne. On .sent cela dans l'air. Tout scmlile attendre et dé.sirer son avènement. Et avec le Roi très chrétien viendront la Force et la Justice, car l'Eglise l'aura oint et Dieu lui aura donné le pouvoir. Je quitte Sainte-Anne avec cet espoir vivant dans mon cœur, et je suis sûr que le trait d'union entre la Bretagne et le Canada est assez vivace pour que cet e.spoir ne soit pas isolé. Adieu donc, Sainte- Anne ! Au revoir, au Canada, et plus tard, j'ai l'espoir, au ciel.

Sainte Anne, Rempart de l'Eglise et Patronne des Bretons, priez pour nous !

Sainte Anne, Gardienne de notre foi, Mère et Protectrice du Canada, priez pour nous !

— Cher ami, laissez-moi vous citer pour adieu, ces vers charmants que j'ai lus au verso d'une image de sainte Anne.

0 Saiuie-A:.iii; ù'Auiay, Lliarn>.a;U Pèleiinage, Que j'iiimc la légende, et ton peujik- et .-a foi ! La poé ij est née en (a la de .sauvage, El la sombre bruyère a des paifanis pour moi.

Saine Anne, sou\i iiâ-loi de r'aidenle prière Que je viens dép; s jr au pitd de ton autel A ceux que j'aime, à moi, donne f rce et lumière. Tes vertus ici-ba.«, et ta couronne au ciel.

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