‹ Pèlerinages d'outre merChapitre 4 sur 14 · NOTRE-DAME DE CHARTRES · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE CHARTRES

Je revenais ue la catholique Bretagne. Mon esprit se reportait au charme pieux de ses sanctuaires pittoresques, et le souvenir de Sainte-Anne d'Auray et de ses merveilles me hantait doucement comme un rêve du ciel. J'allais bientôt rentrer à Paris, quand je vis apparaître de loin la flèche aérienne de Notre-Dame de Chartres. "Je vous salue, Marie, pleine de grâce!" m'écriai-je avec la fidèle dévotion d'un enfant qui revoit sa mère, avec le tendre respect d'un serviteur privilégié qui offre l'hommage de sa reconnaissance et de sa fidélité à son auguste et clémente souveraine. Dix minutes après, je gravissais l'éminence où s'élève, imposant et majestueux, le plus illustre et le plus vénérable des sanctuaires que la France clirétienne ait dédiés à la Vierj^e Marie.

Il faut remonter dans la nuit des temps, avant les siècles chrétiens, pour trouver les traces de sa fondation. Bien qu'un voile mystérieux entoure le berceau de Notre- Dame de Chartres, une antique tradition place cependant en cet endroit un bocage sacré et une grotte où les druides élevèrent à la Mère de Dieu une statue en bois p:)rtant cette inscription célèbre ; Yirgini pariturae, A 1(1 Vierge qui doit enfanter. Et cette dédicace prophétique n'est qu'un écho de la prédiction d'Isaïe, un reste fidèlement conservé des révélations divines dont on retrouve les vestiges dans les traditions de tous les peuples. Cette parole ne rappelle-t-elle point, en effet, cette autre prophétie de la sibylle de Cumes, chantée par le poète Virgile dans sa quatrième églogue ?

Eclairés ainsi par une tradition primitive, ces prêtres des anciens Gaulois attendaient de cette Vierge-Mère le silut moral et intellectuel du genre humain. C'est ce qui a fait dire au roi Charles VII, dans son ordonnance de 1432 ; " L'église de Chartres est la plus ancienne du royaume, fondée par prophétie en l'honneur de la glorieuse Vierge Marie, avant l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, "

Les druides avaient été, pour ainsi dire, les précurseurs de l'Evangile au pays de Chartres, et lorsque, sur l'ordre de saint Pierre, le premier pape, saint Savinien et saint Potentien furent envoyés en Gaule pour y répandre la bonne nouvelle, ils n'eurent pas de peine à convertir à la foi ce peuple des Carnutes que Marie aNait déjà pris sous sa protection. La grotte druidique fut la première église de Chartres, et les druides conv.rtis, ses premiers prêtres.

Mais le nombre des chrétiens augmentait rapidement, et l'on dut bâtir une cathédrale sur l'emplacement de la grotte. La chrétienté naissante de Chartres ne tarda pas, elle aussi, à subir le feu des persécutions. Grand nombre de martyrs scellèrent de leur sang la pierre angulaire de la nouvelle église, et parmi eux la chaste et courageuse Modeste, fille du gouverneur Quirinus. Le puits où l'on jeta les ossements des confesseurs de la foi fut appelé la Puits des Saints Forts.

L'église épiscopale, détruite de fond en comble, ne fut relevée que sous le règne restaurateur de Constantin, mais pour être de nouveau démolie par Hunalde, duc d'Aquitaine, qui renonça plus tard au monde afin d'expier son sacrilège. Une troisième fois, la cathédrale fut relevée de ses cendres par l'évêque Godessald, et une troisième fois rasée jusqu'à terre par les Normands, lesquels, dit un chroniqueur, " apportaient en notre terre française leurs pilleries, saccagemens et bruslemens."

C'était en 858. Une quatrième basilique reconstruite par l'évêque Gislebert, au premier moment de sécurité, eut l'insigne bonheur de recevoir du roi Charles le Chauve, la sainte relique qui fait la gloire de la basilique de Chartres, et qui est connue sous le nom de Tti/iiiqive de la Mère de Dieu. L'église de Gislebert eut le sort des trois premières, et fut brûlée en 903 par les Normands et les Danois. On la réédifia encore une fois, mais sous l'épicopat de saint Fulbert, elle fut brûlée par la foudre.

De toutes les constructions précédentes, il ne reste que de rares vestiges dans la basilique actuelle. Mais le nouvel édifice que le grand Fulbert et ses succès-

seurs, Thierry et GeofFroi, allaient ériger à la gloire de la très sainte Vierge, quoique visité à plusieurs reprises par des incendies désastreux, ne devait pas disparaître au point de faire oublier la majesté du plan primitif. Fulbert écrivit au roi Robert et à tous les souverains de l'Europe pour les inviter à donner leur royale obole au nouveau temple. Son appel fut entendu. Tous donnèrent à l'envi. Canut le Grand, roi d'Angleterre, de Danemark, de Norvège et de Suède, envoya une somme considérable. Le sacrilèo^e de 963 était digfnement réparé. C'était d'ailleurs au siècle qui suivit l'an 1000, alors que dans le monde chrétien surgissaient partout de majestueuses basiliques ; alors que, suivant le mot d'un vieil historien, " le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse pour revêtir la robe blanche des églises." Quelques années plus tard, Guillaume le Conquérant expiait le vandalisme des anciens Normands en faisant construire, pour le repos de l'âme de sa fille Adelise, le campanile de Notre-Dame, et sainte Mathilde, reine d'Angleterre, faisait recouvrir en plomb le toit détérioré.

En 1194, un cinquième incendie vint détruire en grande partie l'œuvre de Fulbert et de Thierry, et ne laissa subsister des travaux de l'évêque Geoffroi que la crypte, le porche occidental avec ses verrières, et les deux clochers. Melchior, cardinal de Pise, et légat du pape Célestin III, se trouvait alors à Chartres. Il réunit les fidèles sur les ruines encore fumantes de la basili(|ue, et fit un appel si chaleureux au zèle des Chartrains qu'on se " croisa sur le champ, pour travailler humblement à l'œuvre de Dieu, de Notre-Dame et des saints." C'était l'heureux temps où rois et peuples rivalisaient do lar-

gesse et d'activité pour bâtir la maison de Dieu, où les reines apportaient dans leurs tabliers le sable dont on pétrissait le mortier. C'était aussi l'époque où l'architecture se transformait, où le style ogival régnait déjà avec sa fîère élégance et sa noble simplicité. Et Dieu le voulait ainsi. Il a fallu la rencontre de ces deux éléments, une architecture digne de représenter l'idée religieuse, et une'^foi assez forte et généreuse pour ne pas reculer devant les difficultés et .les frais d'un style aussi dispendieux : il a fallu, dis-je, la réunion providentielle de ces deux éléments pour faire surgir de terre ces monuments gothiques qui font l'envie et le désespoir des architectes modernes. Si l'art le plus parfait est celui qui imite de plus près la nature, que penser de ces chefs-d'œuvre de l'architecture religieuse ! " Les forêts des Gaules, a dit Chateaubriand, ont passé dans les temples de nos pères, et ces fameux bois de chêne ont ainsi maintenu leur origine sacrée. Les voûtes ciselées en feuillages, les jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les chapelles comme des grottes, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans ces églises gothiques."

Pendant qu'on travaillait à construire l'église pour la sixième et dernière fois, la sainte Vierge multipliait les miracles, comme pour encourager les ouvriers ; on vit alors les morts ressusciter, les malades guérir, les sourds entendre, les muets parler, les aveugles voir, les boiteux se redresser, comme nous l'apprend un trouvère de l'époque :

Les sors oir, les niux par'er, Les orbs voair, les tors aler.

La renommée de ces miracles attira des pèlerins de toutes les parties de l'Europe, du fond de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne. Et ces pèlerins n arrivaient pas les mains vides.

Lors vinrent gens de toutes parts, Qui, en oJiarrettes et en chars, Grands dons à l'ég'ise apportaient, Qui à l'œuvre métier avaient.

Enfin la cathédrale fut parachevée et consacrée en 1260. Le roi saint Louis assistait à la fête avec toute sa famille. Il restait cependant encore à l'enrichir de nombreuses chapelles, de son jubé, don royal de saint Louis, à terminer la flèche du clocher neuf, et à entourer le clut'ur de sa ravissante clôture, chef-d'œuvre de sculpture, qui représente toutes les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les groupes de personnages sont à peu près de grandeur naturelle et si bien sculptés qu'on les croirait vivants. Rien n'est admirable comme cette galerie de hauts-reliefs où le fidèle peut s'instruire, en se promenant, des grands souvenirs et des mystères de notre sainte religion. Et dire que les ouvriers au ciseau de qui ces chefs-d'céuvre sont dus se contentaient de gagner cinq sous par jour !

Comme les derniers groupes de cette admirable statuaire ne furent posés qu'en 1700, il a- donc fallu plus de cinq cents ans pour compléter l'œuvre due à l'inspiration de ^lelchior de Pise, et à la dévotion des Chartrains.

Il était réservé à la vénérable basilique une dernière épreuve. En 1793, la Révolution vint s'abattre sur elle avec toutes les fureurs d'un vandalisme sauvage. Elle enleva les vases sacrés ; elle brûla les vêtements sacerdotaux ; elle s'empara du trésor, le plus riche de France ; elle dispersa les reliques des saints. Elle substitua dans l'église de la Viei'ge immaculée les orgies impures du culte de la déesse Raison à la sainteté des cérémonies chrétiennes. Dans la crypte ou église souterraine, les autels furent brisés, les chapelles dévastées, et la statue druidique de la Mère de Dieu fut brûlée devant la ^;»or^e royale de la basilique dans un horrible feu de joie ; on dépouilla le noble édifice de sa toiture de plomb et de ses cloches pour en fabriquer des sous, des canons et des balles.

Mais examinons de plus près le temple majestueux de la Vierge immaculée. Ce qui frappe surtout le reo'ard et excite l'admiration du voyageur, ce sont les deux clochers de N.-D. de Chartres ; car, suivant un antique adage, les clochers de Chartres, unis à la v.ef d'Amiens, au chœur de Beauvais et au portail de Rheims, formeraient la plus belle cathédrale du monde.

Rien de plus noble que ces monuments, témoins éloquents de la foi de nos pères, avec la majesté de leurs proportions, la richesse de leur travail, et l'élégante hardiesse de leurs flèches élancées. Ce sont bien là ces merveilleuses cages de pierre, destinées, suivant la pensée d'un grand écrivain, à abriter les oiseaux de la prière, dont le chant céleste invite si bien à pleurer, à se réjouir, à adorer.

Pour admirer la cathédrale dans toute sa perfection ^ il faut se placer vis-à-vis du porche méridional. C'est de là qu'on voit se dérouler toutes les parties du vaste et imposant édifice : à gauche les deux flèches aisi:uës s'élancent dans les airs, et les contreforts de la nef se dessinent avec leurs triples arcs ; en face, on a les degrés et le portail avec ses deux tours si sveltes, sa riche collection de statues, ses pinacles, ses gargouilles, ses o-aleries, sa rose aux délicates ciselures. A droite se présentent les galeries, les chapelles, la tour absidale et les doubles arcs -boutants, les plus beaux du monde. Pour concevoir une idée de la grandeur des proportions, il suffit de rappeler que la longueur totale de l'œuvre, prise à l'extérieur, est de 460 pieds, la laro-eur de la nef, à l'extérieur, de 138 pieds, et la hauteur du clochor neuf, le plus élevé des deux, de 3-15 pieds. La forme de l'église est celle d'une croix latine, et elle est tournée vers l'Orient, suivant la coutume apostolique

Après un coup d'œil d'ensemble, il est bon d'examiner quelques détails de l'extérieur. Et d'abord, voici le clocher vieux, le plus beau monument de ce genre qui existe en France. Admirablement construit en matériaux des plus solides, il a subi deux incendies terribles et a vu passer sept siècles sans avoir éprouvé d'altération.

Il faut ici pardonner à la simplicité et à la bonne foi du moyen âge le grotesque de certaines ligures et des gargouilles à tête de monstre qui vomissent la pluie des gouttières. Tout cela, du reste, ne sert qu'à mieux faire ressortir la grâce artistique et le caractère pieux des milliers de statues de saints, de rois et de héros qui

occupent les galeries et les tympans des portails. Chose assez singulière, les croix des deux clochers ne sont pas surmontées du coq traditionnel, symbole de la vigilance chrétienne, mais d'un croissant et d'un soleil, avec des étoiles aux extrémités des croix. C'est une allusion au passage de l'Apocalypse, où Marie est représentée comme revêtue du soleil, la lune sous les pieds et uve couronne d'étoiles sur la tête. Au sixième étage du clocher neuf est une galerie richement travaillée, qui sert d'observatoire aux guetteurs ; pendant la nuit, de demi-heure en demi-heure, ils sont obligés d'en faire le tour pour découvrir les incendies qui pourraient éclater soit dans la ville, soit dans les villages voisins.

La porte du milieu du porche qui forme la façade occidentale, et qui donne entrée à la principale nef, s'appelle porte roycde. Ce nom rappelle celui de la porte roycde des basiliques des IVe et Ve siècles, comme le nom de basilique ou palais royal, rappelle le premier usage des édifices que les grands du monde livrèrent au cuite du vrai Dieu après leur conversion à la foi. On l'appelle aussi p)orte royale, parce que, dans la pensée de nos pères, elle était le symbole de Jésus-Christ, Roi des rois. " La porte principale de l'église, dit Durand de Mende, signifie Jésus-Christ par lequel on entre dans la Jérusalem céleste ; car le Seigneur a dit : Je suis la porte ; Ego siim ostiiini.

Les parois du porche, ainsi que les chambranles, les tympans et les voussures, sont peuplés de statues et de statuettes au nombre de 719 ; et l'on en compte un nombre proportionnel aux deux porches latéraux, sans parler des innombrables statues qui ornent les deux clochers et

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l'intérieur de la cathédrale. Il faudrait un volume pour décrire tous les détails de cette imagerie superbe. Toutes les scènes de l'Evangile y sont représentées : le règne de Jésus-Christ sur la terre, et son règne dans le ciel, et surtout les grands drames de l'ascension et du jugement dernier ; apôtres, évangélistes, patriarches et prophètes, saint et saintes de l'ancienne et surtout de la nouvelle Loi, et puis les .saints de la France, les .saints évêques et prêtres, les saints rois et reines, les seigneurs et châtelaines, qui ont contribué aux diverses époques de l'histoire à la consti'uction et à l'embellissement du sanctuaire, ou qui ont laissé là le souvenir embaumé de leurs vertus. Et toute cette phalange d'élus et de bienfaiteurs est groupée suivant les convenances de l'ordre hiérarchique. Il y a des niches pour les saints, des galeries pour les têtes couronnées.

Mais les artistes du Xlle siècle, en sculptant la vie du Seigneur Jésus, n'ont pas oublié la très sainte Vierge. C'était l'époque où la parole si puissante et si douce de saint Bernard venait d'embraser tous les coeurs d'un amour inépuisable pour la glorieuse Reine des anges. Dans le porche principal, comme ailleurs, on retrouve la gracieuse ligure de Marie et les grandes scènes de sa vie, depuis l'Annonciation jusqu'au couronnement dans le ciel.

Pénétrons maintenant par la porte royale dans l'intérieur de la basilique. Quel spectacle imposant et harmonieux frappe d'abord le regard ! Nulle part, peutêtre, on ne sent une plus profonde impression. Sous ces voûtes colossales, la pensée s'élargit, devient chaste et recueillie : on sent qu'on entre dans une atmosphère de

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prière et de piété ; l'âme y sent la majesté de Dieu qu'on y adore ; il faut se prosterner, il faut croire, il faut dire comme Jacob: C'est vraiment ici la maison de Dieu et la 'porte du Ciel. Aux sentiments de piété et d'admiration qu'inspire la vue de cette cathédrale, vient se joindre le souvenir des faits mémorables dont elle a été le théâtre. Trois papes, presque tous les rois de France, une multitude de cardinaux, d'évêques, de saints et d'illustre personnages, une phalange innombrable de pèlerins de tout âge et de tout pays, y sont venus présenter leurs hommages à la Reine des cieux.

Au milieu de la nef, on voit incrusté dans le pavé, un lahifrinthe ou chemin de Jérusalem. C'est peut-être le seul que la Révolution ait laissé dans les églises de France. Nos ancêtres appelaient lieue cette ligne sineuse de pierres blanchies, parce qu'ils mettaient une heure à la parcourir en récitant les prières et en gagnant les indulgences attachées à cet acte de piété.

Je ne parlerai pas de nouveau de l'admirable clôture du chœur, ni de ce groupe colossal de l'Assomption qui domine le maître-autel, ni des onze chapelles placées autour de l'église ; car il me tarde d'admirer les incomparables vitraux coloriés à travers lesquels les rayons du soleil viennent embellir le sanctuaire des nuances les plus riches et les plus variées.

La vitrerie peinte de la cathédrale de Chartres est sans contredit la première du monde : elle garnit 50 roses et 122 grandes fenêtres ogivales ; elle compte 3889 figures, et offre au peintre- vitrier les plus parfait modèles qu'il puisse étudier. Rien de ravissant comme cette brillante imagerie aux tons si frais, dont on ignore

aujouixl'liui le secret. Elle est l'accompagnement nécessaire des églises chrétiennes ; elle seule peut leur donner ce demi-jour mystérieux qui prête tant à la prière et au recueillement. Aussi un concile d'Arras appelle les vitraux le livre des laïques, et les anciens catéchismes recommandaient de les regarder en récitant le chapelet pendant la messe. Ce qu'il y a d'admirable ici, c'est que les plus belles verrières sont celles qui sont consacrées à la très sainte Vierge. En cela il n'y a rien qui doive nous surprendre. Quelle profondeur dans les mystères de cette vie d'innocence, d'amour et de sacrifice 1 Quels parfums et (|uelles lumières dans cette Vierge admirable, la seule que le péché n'ait pas atteinte ! Soit qu'elle presse son Enfant-Dieu contre son cœur, soit qu'elle le tienne sur son giron ou dans ses bras, soit que, debout, elle le contemple mourant sur la croix, Marie éveille dans l'âme d'ineffables émotions que l'artiste a su rendre avec bonheur et habileté.

Ces verrières sont les dons de la foi vive et généreuse du moyen âge. Elle sont dues à la munificence de saint Louis, de saint Ferdinand, de la reine Blanche, et d'autres personnages royaux, ainsi qu'à la piété des ouvriers de toutes les corporations d'arts et métiers. La rose septentrionale, qui étale aux regards éblouis sa vaste corolle de pierre, est sans contredit, l'une des plus admirables Elle s'appelle la Rose de France, parce qu'elle a été donnée par saint Louis, et qu'elle figure en douze médaillons, les armes de France, d'aziir aux fieurs de lys d'or sans nombre. Le sujet qui y est peint est la Glorification de la très sainte Vierge comme refuge des pécheurs.

Mais il est temps de descendre à la crypte, pour jouir de ses ténèbres mystérieuses, image de celles qui précédèrent l'avènement de Jésus-Christ et le culte de la très sainte Vierge Marie ; pour évoquer les consolants souvenirs des origines du sanctuaire, pour y vénérer la sainte image de Notre-Dame de Sous-Terre.

La crypte de Chartres n'était primitivement qu'une caverne naturelle, où les druides élevèrent la statue célèbre à la Vierge qui devait enfanter. Elle est le sanctuaire le plus ancien qui ait été consacré à la Mère de Dieu, et l'un des plus vénérables du monde. Cette crypte, œuvre de saint Fulbert, est la plus vaste qui soit en France, comptant 330 pieds de longueur. Elle fut entièrement dévastée en 1793, et ce lieu tomba entre les mains des tonneliers et des marchands de vin qui y établirent leurs magasins. Rien de navrant comme le souvenir de ces impiétés. Déjà dans la belle cathédrale gothique de Notre-Dame de Rouen, j'avais frémi d'horreur en voyant sur le pa\'é les traces noircies des forges qu'on y avait placées, et que de fois ailleurs j'ai retrouvé avec tristesse les hideux vestiges des profanations de 93 !

Aujourd'hui la sainte Grotte, si chère aux cœurs religieux des Chartrains, est rendue au culte ; ses jours de deuil sont finis ; elle^est plus riche, plus ornée, plus pieusement soignée qu'avant les sacrilèges des terroristes. Les murs sont peints de fresques qui représentent les grandes scènes historique dont la basilique a été le théâtre. Treize chapelles richement ornées sont rangées tout autour^de la crypte. La première et la principale est naturellement celle de Notre-Dame de Sous-Terre, placée à l'endroit même où les druides fai-

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stiicnt leurs sacrifices et où ils élevèrent la statue qu'on y voyait encore avant la Révolution, et qu'on a rempla?ée par une copie tidèle. C'est la chapelle par excellence du })èlerinage : c'est ici que, pendant une longue suite de siècles, la Mère de Dieu a re(,-u les hommages de toute la chrétienté.

Rien n'est gracieux connue les peintures murages qui ornent cette chapelle. La voûte et les murs qui précèdent le sanctuaire conservent encore les tableaux exécutés sur l'ordre d'Anne d'Autriche. On retrouve avec joie les souvenirs du passage de cette reine pieuse dans tous les sanctuaires renommés de la sainte Vierge et de son auguste Mère. A Chartres, comme à Sainte- Anne d'Aura}', et à Sainte-Anne de Beaupré au Canadi, elle a su laisser des inarques de sa dévotion et de sa reconnaissance pour le fils que le ciel lui avait accordé.

C'est à l'autel de Marie, sous ses regards maternels, aux pieds de la statue vénérable de Notre-Dame de Sous-Terre, que j'ai eu le bonheur d'accomplir l'acte principal de mon pèlerinage à Chartres, en y célébrant la sainte messe. Comment ne pas se sentir embrasé de ferveur dans ces ténèbres religieuses ({ui rappellent les catacombes de la primitive Eglise ; dans cette grott?, rendez -vous de tant de saints et de saintes, témoin de si belles vertus et de miracles si éclatants ; au milieu de ce silence profond, interrompu seulement par les paroi js augustes du sacrificateur et par la voix angéliquo du jeune clerc de Notre-Dame, pieux et sage comme un autre Samuel ! Nulle part dans le monde entier on n'a si bien résolu le problème des servants de messe modestes et recueillis. Les jours de grandes fêtes, revêtus

de leur riche costume de cardinal (soutane rouge, mcsette rouge bordée d'hermine, et aube délicatement brodée au chiffre de Notre-Dame), ils assistent aux offices de la cathédrale, et exécutent avec un ensemble merveilleux les mouvements prescrits par les règles liturgiques.

Et quand la sainte messe fut terminée, et qu'il ne nie resta plus qu'à remercier Dieu et sa sainte Mère de toutes les grâces dont ils m'avaient comblé, mes yeux ne purent se détacher de cette ravissante chapelle, et ces paroles de monseigneur Pie, l'illustre évêque de Poitiers, me revinrent à la mémoire : " Toutes les grandes lignes de l'histoire de France viennent en quelque sorte aboutir à ce temple. Chartres, dans la pensée de Dieu, était prédestinée à une haute mission. A une époque qui se perd dans la nuit des temps. Dieu avait posé sur cette montagne les premières fondations et comme une pierre d'attente de la foi chrétienne." Et puis je contemplais avec amour la statue vénérable qui rappelle d'une manière si expressive la vocation à la foi de ces gentils des forêts gauloises, nos précurseurs dans la voie, la vérité et la vie. " Ce qu'il y a de remarquable dans l'Enfant Jésus, dit une vieille chronique, c'est qu'il a les yeux ouverts, tandis que Marie les a fermés. On rapporte que les druides ont représenté la Vierge avec les j'eux clos pour faire connaître que la foi était encore dans les ténèbres, lorsqu'ils élevèrent cette statue, et que celle qu'ils honoraient n'était pas encore née. Cette tradition veut qu'ils aient ouvert les yeux à l'Enfant pour faire comprendre qu'ils croj'^aient ce Fils existant de toute éternité."

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On est saisi de douleur en se rappelant que la statue des temps druidiques a été livrée aux tiammes par l'impiété des révolutionnaires, et l'on cherche à oublier ce forfait en relisant les paroles consolantes du grand successeur de saint Hilaire : " Cette ima^e sacrée n'aura pas plutôt été inaugurée sur un emplacement antique et traditionnel, qu'aussitôt tous les souvenirs des âges écoulés, des anciens prodiges opérés, viendront l'investir et la pénétrer, se grouperont autour de sa tête comme le nuage qui planait sur l'arche d'alliance et qui révélait la présence de la Divinité. Puis tant de larmes dont le parvis du temple a été mouillé ; tant de vœux, tant de soupirs, tant de prières qui, comme une vapeur d'encens, sont attachées aux parois des murailles et des voûtes ; en un mot, tout ce qu'il y a de sainteté répandue dans toutes les parties du temple, viendra se réunir, se renfermer dans cette image bénie, l'imprégner et la traverser. Et toutes ces générations de saints pontifes, de saints prêtres, de saints rois, de saints confesseurs, de saintes vierges, de .saintes veuves, qui sont venues invoquer la puissance de Marie en ce lieu ; toutes ces légions de fidèles serviteurs de Notre-Dame de Chartres qui sont présentement dans la gloire, étendront de concert leurs mains pour faire descendre d'en haut sur cette statue la même vertu divine qui s'est autrefois échappée de la statue anticiue pour leur sanctification."

Les nombreux ex-voto de reconnaissance (jui décorent aujourd'hui la nouvelle statue de Notre-Dame de Sous-Terre, sont la preuve matérielle de l'accomplissement de ces paroles prophétiques. En parcourant de l'œil ces témoignages éloquents et muets de la piété et

de la reconnaissance, mon regard rencontra tout à coup deux objets d'apparence singulière en pareil endroit, mais qui, pour moi, n'avaient rien que de familier. C'étaient deux colliers de perles de ce nacre des huîtres d'eau douce que les sauvages du Canada appellent wamjium, retenus ensemble par des soies de porc-épic teintes en rouge. L'un de ces colliers avait été donné par les Abénaquis ; l'autre, offert en 1678, par les Hurons, portait comme légende ces paroles : Votum Huronum ViRGiNi PARiTURJî, Vœit des Hurons à la Vierge qui doit enfanter. On avait heureusement réussi à les soustraire au vandalisme de 93.

La vue de ces deux humbles ex-voto m'émut jusqu'aux larmes, car ils avaient pour moi une signification plus éloquente que les offrandes d'or, d'argent et de pierres précieuses, qui tapissent les murs de l'auguste chapelle. Outre que ces deux colliers me rappelaient mon pays bien-aimé, ils me ramenaient, par la pensée, aux jours les plus heureux de ma vie. " Repassez devant mes yeux et mon esprit, doux souvenirs de mon enfance, me dis-je en soupirant; gracieuse chapelle de Notre- Dame de la Jeune Lorette, avec votre mruson de Nazareth portée par les anges, avec vos murailles ornées de colliers de ivampurii aux légendes variées ; pieux sanctuaire où, m'unissant chaque dimanche à la troupe fidèle des enfants de la forêt, je chantais avec eux en langue huronne les gloires de Marie." C'est là que j'appris l'art divin de servir la sainte messe, sous la direction du vénérable missionnaire qui prépara mon âme à recevoir mon Dieu pour la première fois, et dont la vertu et la charité firent naître dans mon cœur le

désir de me consacrer comme lui au service de Dieu et au salut des âmes.

Le souvenir de ma première communion, le souvenir de ma première messe, les deux plus beaux souvenirs de ma vie, je les retrouvais à Chartres, dans les ténèbres de Notre-Dame de Sous-Terre. Quel beau couronnement de mon action de grâces ! quelle délicate attention de la part de Marie, qui m'attirait à son sanctuaire pour me ménager la plus agréable des surprises, et me rappeler les plus saintes émotions ! C'est donc avec un cœur plein de reconnaissance que je m'éloignai de ce vénéré sanctuaire. Mais comment passer devant la chapelle de sainte Anne et sa précieuse relique sans me recommander à cette bonne mère ?

Louis, comte de Blois, parti pour la croisade, priait un jour devant le chef de sainte Anne, conservé à Constantinople. II lui vint à l'esprit d'acquérir une partie de ce précieux trésor pour sa chère église de Chartres. Ce fut son dernier tribut payé à l'église de Notre-Dame. Le prince mourut les armes à la main, et ce fut sa veuve, la princesse Catherine, qui fit l'offrande de sa part.

" Et la présentation d'un si grand trésor, dit encore Mgr Pie, la réception de la tête de la Mère dans la maison de la Fille, fut l'occasion d'une grande joie pour le peuple."

Cette relique, conservée longtemps dans une maison religieuse, échappa heureusement à la fureur révolutionnaire.

Je ne vous parlerai pas de la sainte Châsse qui contient la Tunique de la sainte Vierge, apportée de Cou-

stantinople à la prière de Charles le Chauve ; ni de la Vierge noire au }nlier, qui figure dans l'église supérieure. Elle remonte à plus de quatre siècles, et n'a cessé depuis lors d'être en grande vénération. Déjà en 1608, la colonne de pierre qui la soutenait était toute cavée des seuls baisers des pèlerins. Aujourd'hui, richement vêtue et décorée, elle occupe une place d'honneur dans la basilique. Mille ex-voto, des cœurs d'or et d'argent, des lampes, des candélabres, des statues, des broderies, des fleurs ornent la chapelle. Cette statue miraculeuse fut couronnée au nom de Pie IX en 1855. Un chapelain se tient constamment en cet endroit pour répondre aux besoins des pèlerins.

" Avant de quitter Chartres, m'avait dit un vénérable prêtre, chanoine de la cathédrale, n'oubliez pas d'aller voir Saint-Pierre. Après Notre-Dame, c'est la plus belle église de Chartres et l'une des plus remarquables de la France." Fidèle à cette recommandation, je m'empresse de visiter cette ancienne basilique d'abbaye, dont les commencements datent du 10e siècle. Par bonheur, je rencontre le sacristain, brave homme plein de complaisance, qui me fait voir en connaisseur les merveilles de sa basilique. " Admirez, me dit-il, la délicatesse de cette colonnade qui soutient la voûte, et cette verrerie aux sujets si bien ordonnés, aux couleurs si fraîches, avec sa verrière blanche alternative comme une page illuminée pour éclairer et faire ressortir le .sujet. Mais venez surtout voir les émaux incomparables de la chapelle absidale. Ils sont de l'époque de François I ; ils portent le chiffre et la salamandre de ce monarque et proviennent du château d'Anet. Longtemps

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on a cru qu'ils étaient du célèbre Bernard de Palissy, mais les initiales L. L. presque imperceptibles, qu'on a fini par trouver sous le talon de saint Jean et sur le pommeau de l'épée de saint Paul, les ont fiiit justement attribuer à Léonard le Limousin.

" A l'exposition de Paris, on les a estimés à 100,000 francs chacun, et il y en a douze, puisqu'ils représentent les de uze apôtres. Comptez ! Cela veut dire qu'ils n'ont pas de prix. Aussi les Allemands auraient-ils voulu s'en emparer. Lors de la guerre, un bataillon de prussiens commandé par le prince royal, s'arrêta à Chartres. Le prince dépêcha un officier à M. le curé de Saint-Pierre, avec prière de lui faire voir les émaux. Heureusement le conseil de fabrique les avait fait cacher dans un endroit inconnu au curé. Celui-ci put donc répondre qu'il ne savait pas où ils étaient. L'officier, déconcerté, rapporta cette réponse au prince, qui le renvoya le lendemain pour faire de nouvelles instances. Mais le soir, on recevait l'ordre de reprendre la marche. Les prussiens sont donc partis, et les émaux sont restés à St-Pierre. Tenez, monsieur l'abbé, voici le portrait de notre curé dans le vitrail de la chapelle du Sacré-Cœur. Il consacre sa paroisse au Cœur divin de Jésus. Les enfants de chœur qui l'assistent sont peints d'après nature. Celui qui tient l'encensoir, le petit Voisin, est aujourd'hui à l'armée, et quand sa mère s'ennuie de son absence, elle vient regarder son portrait dans le vitrail, et sécher ses pleurs en pensant qu'il est sous la garde du Ca'ur de Jésus."

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