ASSISE ET SAINT FRANÇOIS
Qui n'a entendu parler d'Assise ? Après Jérusalem, Rome et Lorette, est-il un nom de lieu plus familier à l'oreille du chrétien ? A quoi faut-il donc attribuer la popularité, je dirais presque, la catholicité du nom d'une cité, qui acquit une certaine célébrité dans l'ordre temporel aux âges de la chevalerie, mais qui aujourd'hui occupe un rang médiocre parmi les villes d'Italie, émules et patronnes du progrès moderne ?
Assise peut se vanter de sa haute antiquité, car elle fleurissait au temps des Etrusques. Sous la domination Romaine elle eut des temples magnifiques, de superbes aqueducs, un théâtre, un amphithéâtre et un
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circjne ; les noms de vingt-quatre familles consulaires enrichissent ses inscriptions antiques. Et pourtant, là n'est pas le secret de sa grandeur et de sa renommée.
Ce secret, faut-il le demander à son site incomparable, un des plus ravissants de ce paradis terrestre qui s'appelle l'Ombrie ? Faut-il le chercher dans cette renaissance de l'art chrétien, dans ce merveilleux épanouissement de la peinture religieuse dont Assise a été le berceau, l'école et le théâtre ? Faut-il le demandera cette pléiade de noms illustres dont se glorifie la cité ombrieime ; à Properce, le poète élégiaque ? à Trapassi, mieux connu sous son homonyme grec de Metastasio, qui composa les vers des opéras de Mozart, et écrivit- des mélodrames religieux où l'érudition du théologien le dispute à la tendresse du sentiment, et les charmes du style, à la foi vive du fervent chrétien ? * Non, tous ces titres de gloire ne servent qu'à mettre en relief le nom de celui qui illustra à jamais sa ville Jiatale.
Lui aussi était poète, et sa voix, mise d'accord avec les harmonies célestes qu'il lui avait été donné d'entendre, devait, comme la lyre d'Orphée, charmer les bêtes de la forêt, prêcher aux petits oiseaux les bontés du Créateur, dompter les loups féroces, que dis-je ! entraîner et convertir les hommes pécheurs et mondains, en leur chantant les louanges de la sainte pauvreté et l'amour de Jésus crucifié pour notre salut. Douze siècles après la naissance de Jésus-Christ, le roi de la pauvreté, naissait
• Quaiul ces lignes furent écrites, je croyais que Properce, né .lans un bourg voisin, et Trapassi, né à Rome, étaient origiiiair- s d'Assise.
comme lui, dans une étable, celui qui s'intitulait luimême, il glorioso poverello di Crinto, " le glorieux pauvre du Christ."
C'est en souvenir, sans doute, de cet humble berceau, dont il partagea les honneurs avec l'Enfant-Dieu, que François dota l'Eglise de la touchante dévotion de la Crèche de l'Enfant Jésus, dont ses fils de Y Ara Coeli perpétuent si bien la pieuse tradition : c'est par reconnaissance pour ce rapprochement, élevé au souver-Tin degré dans l'impression des sacrés stigmates, que le Séraphique Patriarche inspira la dévotion au Saint Nom de Jésus,
Cet enfant qui vagit comme son Divin Maître sur la paille de la crèche, ({ue sera-t-il ? Il sera le père d'une nombreuse génération, il fondra un ordre, que dis-je ! trois ordres, qui donneront à l'Eglise d'innombrables Saints et Docteurs, de généreux martyrs, des vierges incomparables ; et, dans la vie laïque, Dante, le plus sublime comme le plus profond des poètes, Giotto, le peintre religieux par excellence, Christophe Colomb, qui ouvrira un monde nouveau à la prédication de l'évangile. Les rameaux du grand arbre qu'il a planté en Occident pou.sseront de vigoureux rejetons sur toutes les plages du monde. Mineurs, Remontrants, Observantins. Recollets, Minimes, Capucins, Clarisses, Tertiaires, quel coin du globe n'a pas été arrosé de votre sang et de vos sueurs ? Quelle nation n'a pas été instruite par votre parole, convertie par vos miracles, et édifiée par vos vertus ?
Les fils de François, comme les Apôtres, se rendront jus<|u'aux extrémités de la terre. A l'Orient, ses mis-
sionnaires seront les proniiers à pénétrer jusqu'à la cour des Khans Mongols ; à l'Occident, ils seront les explorateurs et les apôtres de la Californie, et la puissante ville de San Francisco grandira autour d'une de leurs humbles missions. Ils suivront jusqu'au Canada le hardi malouin à qui nous devons notre patrie bien aimée, et ils y travailleront à la conversion des infidèles. Dans les temps de paix et de prospérité ils se feront tout à tous, fidèles à la pauvreté de leur Père ; dans les temps de persécution ils verseront leur sang à flots pour l'Eglise, et se laisseront pendre avec leur cordon pour l'amour de Jésus-Christ.
Héritière d'un tel berceau et des traditions qu'il a eno-endrées, est-il étonnant qu'Assise sonne si doux à l'oreille, et charme tant le cœur du pèlerin ? Est-il étonnant qu'Assise soit si fière d'avoir été choisie entre ses voisines et ses rivales pour être la mère du Séraphique Patriarche ?
L'Ombrie, où naquit saint François, est le centre et le cœur de l'Italie. Elle en est aussi le jardin, on a même dit, l'Eden. " Quand on a quitté Rome, dit Ozanam, en se dirigeant vers le Nord, après avoir traversé l'admirable désert de la campagne Romaine, et passé le Tibre un peu au delà de Cività Castellana, on s'engage dans un paj's montueux qui va s'élevant comme un amphithéâtre, des bords du Tibre jusqu'aux crêtes de l'Apennin. Cette contrée pittoresque, retirée, salubre, se nomme l'Ombrie. Elle a les agrestes beautés des Alpes, les cîmes sourcilleuses, les forêts, les ravins où se précipitent les cascades retentissantes, mais avec un climat qui ne souffre pas de neiges éternelles, avec toute la
richesse d'une végétation méridionale qui mêle au chêne et au sapin l'olivier et la vigne. La nature y paraît aussi douce qu'elle est grande ; elle n'inspire qu'une admiration s xns terreur, et si tout y fait sentir la puissance du Créatev.r, tout y parle de sa bonté.
La main de l'homme n'a point gâté ces tableaux. De vieilles villes, comme Narni, Terni, Amelia, Spoleto, se suspendent aux rochers ou reposent dans les vallons, encore toutes crénelées, toutes pleines de souvenirs classiques et religieux, lières de quelque saint dont elles conservent les restes, de quelque grand artiste chrétien dont elles gardent les ouvrages. Au cœur du pays s'ouvre une vallée plus large que les autres ; l'horizon y a plus d'étendue ; les montagnes environnantes dessinent des courbes plus harmonieuses : des eaux abondantes sillonnent une terre plus savamment cultivée. Les deux entrées de ce paradis terrestre sont gardées par les deux villes de Pérouse au Nord, et de Foligno au Midi. Da côté de l'Occident est la petite ville de Bevagna, où naquit Properce ; * à l'Orient, et sur un coteau qui domine tout le paysage, s'élève Assise, où devait naître le chantre d'un meilleur amour." f
François par le nom que son père lui donna au retour de la France et par l'origine provençale de sa mère, le fils de Pierre Bernadone apprit dès l'enfance le pivrler le jjlits délectable qu'il y eût au monde. D'ail-
* Properce, selon qu-^lques auleurp, naquit à As!?i!?e, et selon le pins grand nombre, à Moravia, ville d'Ombrie, anjourd'luii Bevagna, dans le duché de Spoleto. Morei^'., dict. hi~t. (édit. de 1707.)
t Ozanani. Les poètes franciscains.
leurs le fran^-ais de cette époque ressemblait beaucoup à l'italien, et les deux idiomes étaient trop voisins de leur berceau pour ne pas ressembler à leur mère commune, la langue latine. Mais ce n'est pas à la noblesse des temps chevaleresques, ni -Axxgay .sça voir dos trou\'ères, ni à l'influence enchanteresse de la belle nature, que François doit l'inspiration de ses chants. Toutefois, entre les mains de la Providence, tout cela y contribuait ; et la grâce, trouvant une nature sensible aux charmes de la grandeur et de la beauté, n'eut pas de - peine à transformer le brillant troubadour en un chantre passionné de l'amour divin.
François n'avait pas besoin des grandes scènes de la nature Ombrienne pour se laisser aller aux influences de la poésie ; il n'avait pas besoin, pour se sentir ému, des grands spectacles du lever et du coucher du soleil, de& jeux de la lumière, des fraîches couleurs du printemps et des teintes plus variées de l'autounie, de toutes les magniticences que le Créateur a répandues dans ses œuvres. " Une prairie émaillée de Heurs, dit un de ses biographes, * un champ de vignes s'enroulant en guirlandes autour des ormeaux, un ruisseau tombant des collines, et cour<int à travers la vallée," il ne lui en fallait pas davantage pour lâcher bride à son âme. Un jour la nature devait lui révéler son vrai secret, elle devait par ses aspects changeants, et sa beauté d'emprunt, lui raconter la gloire et l'éternelle beauté de Celui qui l'a donnée à l'honnue. f Alors il devait se faire de toute créature un degré pour l'euionter à Dieu.
* Celaiio.
t Lettres chrétiennes, No. 1 p. 5G.
C'est la mi-octobre. De toutes les saisons, en Italie, c'est la plus belle. Le soleil darde ses rayons avec moins d'énergie, car le gros de sa besogne est fait ; il a mûri le blé dans la plaine et le raisin sur les collines ; les greniers sont pleins, le vin bouillonne dans le pressoir, et tous les cœurs sont gais. Vers le soir, une légère brise rafraîchit l'atmosphère, et la nature, toute haletante durant la saison torride, semble respirer plus à son aise.
Le chemin de fer arrête devant une gare modeste. Un char-à-bancs vous reçoit sur l'invitation pressante du cocher, et vous voilà bientôt trottant sur le chemin poudreux qui gravit en serpentant la rampe des Apennins jusqu'à l'antique ville d'Assise. Elle est là devant vous, fièrement perchée sur une projection de la montagne. Elle a l'air de défier un ennemi, avec son couvent de Saint-François, tout flanqué de contre-forts comme une forteresse, avec sa citadelle dominant toute la ville de ses tours formidables. C'est qu'elle a déjà subi des assauts, la vieille cité : assauts des Romains, assauts des Huns, assauts des Sarrasins, assauts des Pérugins jaloux, assauts des soldats de Napoléon. Est-il étonnant qu'elle soit sur la défensive ?
Enfin, la montée est gravie ; nous pénétrons dans la ville par une rue étroite, et les chevaux s'arrêtent tout haletants de fatigue devant VAlbergo ou hôtel del SuJjasio. Tout le personnel de la maison nous reçoit avec une courtoisie fort démonstrative ; je dis nous, car
depuis la gare j'étais en compagnie d'un Américain des Etats-Unis.
Une fois ma chambre retenues, je me dirige vers le couvent de Saint-François qui n'est qu'à deux pas. Ce Couvent, et surtout la basilique (jui l'avoisine, mérite une petite notice historique, car nous sommes ici en présence du touibeau du Séraphique Patriarche. Ce rocher escarpé auquel se cramponne le puissant édifice, ((ju'on dirait taillé dans le roc qui lui sert de base, tant il est solide et austère,) s'appelait autrefois la colline de Vénfer. C'était presque un Golgotha ; ici jadis on exécutait les criminels. C'est en cet endroit infâme que l'humble saint, si l'on en croit la légende, pria de faire déposer son cadavre. Le Pontife à qui on en demanda l'autorisation, y consentit à condition que le nom en fût changé en celui de colline du Paradis.
Mais hâtons-nous d'admirer la basilique, élevée par le frère Elie à la mémoire de son Père bien aimé. L'architecte en fut-il Jacopo l'Allemand ou le Lombard, prêté pour la circonstance par Frédéric II, ou bien Nicolas le Pisan, qui laissa à Bologne, à Venise, à Padoue et à Naples, des traces de son génie ? Là-dessus les historiographes sont partagés. Si on en juge d'après le style de l'architecture, on y trouve un caractère plus italien qu'étranger ; la partie décorative est exempte de ce qu'il y a de dur et de tranchant dans le gothique tudesque. La basilique de Saint François est le premier exemple d'une architecture nouvelle; car dans cet art, comme dans la peinture et la poésie, dans la construction des églises, comme dans l'édification et la conversion des peuples, ph.rrea vivantes de l'Eglise, la réforme
du grand ouvrier de Jésus-Christ devait exercer une merveilleuse influence.
A peine ai-je franchi le seuil de la basilique mitoyenne, (car, aujourd'hui, en y comprenant la crypte entièrement souterraine, on compte, pour ainsi dire, trois basiliques superposées,) à peine, dis-je, le seuil en est-il franchi qu'un Frère Mineur m'aborde, et m'ofl're gracieusement de visiter toutes les merveilles. Ce bon Frère s'appelle Falinski. La terminîiison de son nom indique assez son origine polonaise pour que je n'aie pas besoin de l'apprendre à mes lecteurs. D'ailleurs, aux lieux de pèlerinage célèbres, en Italie, on trouve toujours des polonais pour recevoir les étrangers et leur offrir leur ministère. La facilité avec laquelle ils apprennent toutes les langues européennes, les rend spécialement aptes à cette fonction cosmopolite. Le F. Falinski me fait donc en quelques mots la description de la basilique, et je vous communique les détails qu'il m'a donnés.
— " La porte par laquelle vous êtes entré, me dit-il, est celle du souterrain ou de la basilique inférieure, destinée dans la pensée de l'architecte à être le lieu de la sépulture glorieuse de notre Père saint François.
" Mais cette porte n'est pas la seule qui donne sur l'extérieur, et par laquelle les fidèles puissent entrer de plain-pied dans la basilique. Grâce à la configuration du terrain, qui est en plan fortement incliné, ceux qui traversent comme vous la place de St-François, jadis animée par les foires du Pardon, entrent dans la basilique souterraine ; ceux (jui gravissent la petite montée
à droite de la place, entrent dans la basilique supérieure, et ceux (pli veulent aller immédiatement au tombeau, .se rendent par une porte plus basse, dans la crypte récente, devenue depuis 1822 une troisième basilicjue, grâce à ses vastes proportions et à la profusion d'ornements dont on l'a enrichie. L'architecte, suivant un antique usage, avait divisé la basilique en église et en souterrain d'égale grandeur, mais d'un style complètement différent.
" L'église inférieure est construite à l'imitation des cryptes des premiers siècles. Les voûtes basses, les pleins entres, les piliers massifs, le demi-jour qui pénètre par les étroites fenêtres de la nef, contribuent à lui donner un caractère sombre et sévère. Ces souterrains, destinés à recevoir les ossements des saints, devaient partout symboliser l'obscurité et la tristesse de la vie terrestre, à laquelle succèdent pour le juste la joie ineffable et la lumière indéfectible de la vie future. C'est cette dernière idée que l'architecte a reproduite dans la basilique supérieure. Elle est destinée, en effet, à symboliser la Jérusalem céleste et le triomphe de saint François après les épreuves de cette vie ; car elle est empreinte dans son ensemble et dans ses détails de ce caractère d'élégance et de majesté que l'architecture italo-grecque, avec la fixité de ses règles, était insuffisante à rendre, et que l'art du moyen âge, avec ses arcs brisés et ses fenêtres hautes et étroites, a su communiquer à nos basiliques. La misère présente et la béatitude à venir, voilà ce que nous prêchent ces pierres éloquentes, voilà la salutaire leçon que l'architecte chrétien a voulu donner aux générations futures. Mais, aujouui'hui que l'addition de la
crypte est venue élever à trois le nombre des églises superposées, je trouve que, sans oublier la première leçon, — rendue par l'artiste aussi durable et aussi solide que la pierre de son inonument — la modification du plan primitif nous prêche une grande vérité, un dogme consolant de notre sainte religion ; je veux dire la communion des Saints.
" Descendez avec moi dans la cr^^pte : tout y est sombre et ténébreux ; jamais la lumière du jour n'y pénètre, des cierges seuls éclairent ce souterrain froid et obscur comme une prison, avec soii épais grillage qui défendit si longtemps les ossements bénis du Patriarche contre les tentatives des Sarrasins et la dévotion effrénée des armées du moyen-âge.
" — C'est l'Eglise souffrante. Il y mancjue le rayon du soleil éternel ; la lumière de la gloire n'y luit pas encore pour les âmes fidèles qui pourtant sont si près de leur patrie. Plus haut, c'est l'Eglise militante. Ce demi-jour, c'est la foi ; c'est l'esprit humain luttant contre les ténèbres de l'ignorance et l'aveuglement des passions. Cette architecture plus ou moins lourde, c'est l'âme unie à un corps périssable et grossier, et qui ne peut encore se dégager des liens de la matière pour s'envoler librement vers sa fin dernière. Mais quittons ce séjour de lutte et d'épreuves, et pénétrons tout joyeux dans la basilique supérieure.
" C'est ici vraiment l'Eglise triomphante, la ' joie du Seigneur.' Cette grande nef ensoleillée (jui lance jusqu'au ciel ses faiscc aux de colonnes, ces nervures qui se perdent dans la voûte, tout nous parle de l'infinité et de l'immensité de Dieu ; le soleil qui nous inonde figure
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la lumière de la vision béatifique qui pénètre et transfigure les bienheureux, et les mille rayons plus variés que les feux du diamant, qui nous arrivent tamisés par cette rosace merveilleuse du moyen âge, nous donne un pâle reflet de l'inconcevable beauté de Dieu."
Mon guide, par sa chaleureuse description, m'avait, pour ainsi dire, ravi au troisième ciel. Il fallait bien, pourtant, après avoir admiré le sens figuré de ce superbe édifice, examiner un peu la réalité, et admirer la sagesse et la beauté du Créateur dans les chef:- l'œuvre de ses créatures. Avant donc de ijuitter la nef supérieure et de refaire en sens inverse la voie que nous avons parcourue, il faut s'extasier devant les 28 tableaux où l'immortel Giotto a tracé les scènes mémorables de la vie du grand serviteur de Dieu. Dans ces compositions, l'illustre maître florentin a atteint un haut degré de perfection ; si Michel- Ange et Raphaël l'ont surpassé par la science du dessin et du coloris, Giotto ne leur est pas resté inférieur par le sentiment et l'originalité. Mieux que ces deux fameux peintres, il a su rendre l'idée chrétienne Giunta de Pise et Cimabue ont aussi laissé dans d'admirables fres([ues de la voûte, des traces de leur génie et de leur inspiration religieuse.
C'est ici le lieu de dire un mot de cette renaissance chrétienne, dont la réforme de saint François a été au moins l'occasion, dont lOmbrie a été le théâtre, l'Ombrie qui a donné à l'art chrétien la bannière, cet étendard de l'Eglise militante ; cette renaissance dont Assise fut le berceau, comme elle le fut du Saint qui a été appelé à juste titre le " gonfalonier ou porte-étendard du Christ."
Vasari vante Giovanni Cimabue comme étant le premier à s'éloigner de la roideur et de la rudesse traditionnelles des Byzantins, par qui il prétend que le grand florentin a été dressé à la peinture. L'école byzantine n'avait guère d'autre mérite que le sentiment religieux exprimé par ses peintures. Mes lecteurs ont tous vu un échantillon du genre dans le tableau de N.-D. du Perpétuel Secours, rendu si populaire par le zèle pieux des Rédemptoristes. Cette image, comme on le sait, est le fac-similé de la Madone miraculeuse qu'on vénère à Rome dans leur église située tout près de Ste -Marie Majeure. A l'aspect des traits anguleux de la sainte Vierge et de l'Enfant-Jésus, à la roideur des draperies, on est tenté d'abord de ne pas admirer ; mais quand on contemple la tigure si maternelle et si digne de la Mère des Douleurs, et le regard amoureux jeté par le Divin Enfant sur les instruments de son supplice et de notre salut, alors que sa nature humaine le fait trembler, et qu'il saisit de fra3^eur les mains de sa mère, tout en perdant sa sandale dans la précipitation avec laquelle il se détourne, l'âme est saisie malgré elle de reconnaissance et d'amour, et l'on pardonne au naïf artiste son inhabileté.
C'est cet art primitif et imparfait que Cimabue s'avisa de réformer, en donnant plus de vie à la figure de ses personnages, en pliant les draperies avec une certaine grâce, et en groupant les personnages d'une manière plus naturelle. A l'époque où il peignait, ce progrès et cette originalité faisaient preuve d'un rare génie. On ne peut assez admirer la fécondité qu'il manifesta dans les scènes de l'Ancien et du Nouveau
Testament dont il orna les pans de la basilique supérieure. Comme invention, Ciniabue mérite d'être placé à côté de Michel-Ange, dont il partage la fierté, la terrible et sublime magnificence. Parmi les nombreuses compositions du maître, que le temps malheureusement n'a pas également respectées, signalons comme beautés du premier ordre la très joyeuse fête des Anges à la naissance du Christ, Jésus recevant de Judas le baiser perfide au jardin, et l'angoisse profonde que respire la déposition de la croix.
Cimabue avait ouvert à la peinture une voie nouvelle. Plus d'un siècle plus tard, héritier des traditions et de l'exemple laissés par son illustre devancier et maître, Giotto, l'ami de Dante et son compatriote, devait à son tour consacrer son génie à tracer en fresques immortelles la vie et les gloires de l'humble saint François. La grande légende de saint Bonaventure, voilà le thème suivi par le maître fiorentin. Fidèle à son sujet, il retrace les hauts faits de cette grande épopée, tout en respectant les exigences de la nature et du vrai ; tour de force qui révèle un génie supérieur. Vingt-huit épisodes de la vie glorieuse du Saint ornent les murs de la bns'lique supérieure. Sa jeunesse, ses premières générosités, son appel ; St-Damien reconstruit, l'héritage paternel abandonné, la vision du Pape Innocent, les miracles du Saint, sa prédication devant le Soldan d Egypte, ses extases, ses stigmates, et sa mort précieuse aux yeux du Seigneur, tout est là.
Mais c'est surtout dans la basilique inférieure qu'éclatent tout le génie et tout le senti laent religieux de Ciiotto. • L'nistorien Arétin, Vasari, prétend que Dante
inspira à son illustre ami l'invention des tableaux dont il a décoré la voûte de l'église sépulcrale. Et vraiment on est tenté de l'admettre en voyant la profonde science théologique qui éclate dans ces fresques admirables. Le divin poëte, exilé à Gubbio, ne vint-il pas à Assise, attiré par l'amitié et par sa dévotion envers saint François ? Comme jadis à Florence, assis sur un bloc de pierre, il regardait longuement s'élever dans les airs le campanile incomparable dessiné par son cher Giotto, ne vint-il pas surveiller ici le travail de son ami ? Comment en douter quand, dans la fresque où le peintre a symbolisé le vœu de chasteté, l'on contemple, agenouillés à côté l'un de l'autre, ces deux grands tertiaires de saint François, Giotto, qui lui a consacré un poëme en peinture, Dante, qui, au chant XI du Paradis, ce " Miracle de poésie," comme l'appelle Longfellow, entonne ainsi les louanges du Séraphique Patriarche :
" La Providence qui gouverne le monde avec cette pensée où tout regard créé, est vaincu avant d'en avoir sondé la profondeur, pour faire parvenir jusqu'à son bien-aimé, plus confiante et plus fidèle, l'épouse de celui qui, en poussant un cri vers les cieux, l'épousa avec son sang béni, destina en sa faveur deux chefs pour lui servir de guides. — L'un fut un Séraphin par son amour, l'autre par sa science, eut sur la terre une splendeur de Chérubin. Je parlerai de l'un, parceque parler de l'un, quel que soit celui qu'on prenne, c'est parler de tous les deux ; car leurs œuvres tendirent au même but.
Entre Tupino et la rivière qui s'écoule de la colline choisie par le bienheureux Ubaldo, descend d'une haute montagne une côte fertile, à l'endroit d'où Pérouse
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ro(;oit lo froid et le chaud par la porte du soleil, et sur l'autre revers, pleurant, sous un joug pesant, Nocera et Gualdo. Au point où cette côte adoucit sa pente, naquit au monde un soleil comme celui qui quelquefois surgit du Gange. Et que ceux qui veulent parler de ce lieu ne l'appellent point Assise, car ce nom ne dirait pas assez. Mais il faudrait l'appeler Orient. Il n'était pas encore très loin de son lever, lorsqu'il commença à faire sentir à la terre quelques bienfaits de sa grande vertu ; car tout jeune il résista à son père pour l'amour de cette femme, à laquelle comme à la mort nul n'ouvre la porte du plaisir. Et devant sa cour spirituelle et conim pâtre, il s'unit à elle, et puisdejonr en jour il l'aima plus vivement. Elle, veuve de son premier mari pendant mille et cent ans et plus, délaissée et obscure, avait attendu
jusqu'à celui-ci sans être recherchée de personne
Il ne lui servit de rien d'avoir été si fidèle et si hardie, que lorsque Marie resta au pied de la croix, elle y monta avec le Christ. Mais afin que je ne continue pas avec trop de mystère, François et la Pauvreté sont les deux amants qu'il faut reconnaître dans mes paroles diffuses. Leur concorde et leurs joyeux visages, leur admiration et leurs doux regards étaient la cause de saintes pensées. Aussi le vénérable Bernard * se déchaussa le premier pour courir après tant de paix, et même en courant, il lui semblait qu'il n'allait pas assez vite. O richesse io-norée ! 0 bien véritable ! Egidius et Sylvestre f se déchaussent pour suivre l'époux, tant l'épouse leur plait.
♦ Bernard de Qniatavallc,le premier compagnon de saint Françoi.s . t Autres compagnons du saint.
Puis ce père et ce maître s'en va avec elle et avec cette famille que ceignr^it déjà l'humble cordon.
Et aucune faiblesse d'âme ne lui fît baisser le regard quoiqu'il fût fils de Pierre Bernadonc, et qu'il parût vivre dans le dédain. Mais il exposa royalement sa règle austère à Innocent, et il obtint de lui la j^rcmière consécration de son ordre. Lorsque la pauvre famille s'accrut après lui, dont la vie admirable devait être chantée au milieu de la gloire du ciel, la sainte volonté de cet archimandrite reçut une seconde couronne du Saint-Esprit par les mains d'Honorius. Et lorsque par la soif du martyre, il annonça en présence du superbe Soudan, le Christ et les autres qui le suivirent, comme il trouva les peuples encore trop rebelles à la conversion, pour ne pas rester oisif, il revint cueillir le fruit de ce qu'il avait semé en Italie. Dans un âpre rocher entre le Tibre et l'Arno, il reçut du Christ les derniers stigmates, que ses membres portèrent deux années Quand il plut à celui qui l'avait choisi pour un si grand bien de l'appsller à la récompense dont il s'était rendu digne par son humilité, il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, la femme qu'il avait tant chérie, et leur ordonna de l'aimer tidèl:ment. Et son âme sainte voulut se détacher du sein de la pauvreté pour revenir dans son royaume, et elle ne demanda pas d'autre bière pour son corps."
Comment don^; s'étonner si l'ami poète communiquant à son ami peintre son inspiration, celui-ci a tracé dans un tableau admirable les épousailles de François et de la sainte Pauvreté ? C'est dans une des quatre orandes fresques de la voûte de l'église souterraine, au-dessus de
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l'autel papal à deux faces en marbre de Constantinople. Dansées tableaux Giotto a symbolisé les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et dans le quatrième,la glorification de saint François. Dans la première composition, on voit au milieu le Christ Rédempteur, joignant les deux mains droites de François et d'une personne à la figure exténuée, mais noble, couverte de haillons, qui se tient pieds nus au milieu des épines, et couronnée de lys et de roses. Un chœur d'anges contemple avec allégresse les noces mystiques, tandis que par contraste, deux jeunes gens, pour témoigner leur mépris de l'humble épouse, la menacent de leurs bâtons, et un chien hargneux fait mine de la mordre. A côté de la Pauvreté est l'Espérance habillée de vert, (pii étend la main comme pour l'aider, et la Charité, vêtue de l)lanc et couronnée de roses, avec trois auréoles autour de la tête et un cœur à la main.
Je décris ce tableau un peu longuement, car il traduit mieux que tout le reste l'esprit de saint François et de la merveilleuse réforme dont il fut l'auteur, parce qu'on y trouve plus évidente, l'inspiration du chantre du Paradis.
Admirons encore dans le tableau de la chasteté, la fî(»-ure de Dante et celle de son ami Giotto, disant à tout venant leur chaste amitié, et leur vénération pour le s?iint dont ils avaient revêtu, comme tertiaires, l'humble livrée. Contemplons avec ravissement la figure délicieuse de la Madone, que Cimabue a cnxyonnée sur une des parois voisines de la sacristie, et qui passe à juste titre pour un chef-d'(t'uvre, et puis, sortons au grand air, non pas pour oublier l'heureuse impression de tous
ces grands souvenirs, de toutes ces beautés artistiques, mais pour traverser en pèlerin les rues, où le jeune' François paraissait jadis avec son joyeux cortège de baladins, les places oii il tenait sa cour simulée avec un luxe princier, et où plus tard il se laissa poursuivre comme un insensé, parce que le " débonnaire jouvençel" s'était dépouillé de tout pour suivre Jésus-Christ.
" Vous venez de voir, me dit le P. Falinski, la sainte alliance de François et de la Pauvreté, merveilleusement tracée par l'immortel pinceau de Giotto. Allons maintenant à St-Damien pour y voir la pauvreté franciscaine dans toute sa primitive perfection." Et nous voilà bientôt descendant la route rocailleuse bordée d'oliviers qui mène au vénéré sanctuaire ; cette route parcourue si souvent par .saint François durant .sa vie, et qu'il parcourait pour la dernière fois quand on transporta ses restes de Ste-Marie des Anges.
Attiré là par une impulsion divine, François alla s'y pro.sterner devant une peinture byzantine où Notre Seigneur était représenté en Croix. Il le regardait tendrement tout en priant, et ses yeux se mouillèrent de larmes, lorsqu'une voix, semblant venir de la sainte image, fit retentir ces mots à son oreille : " François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? Va donc et mets-toi à la réparer — Bien volontiers, Seigneur," répondit François tout tremblant, et sans trop savoir ce (ju'il disait. François s'était déjà senti attiré vers Dieu : mais c'est en ce moment surtout que Dieu répondait à son Qaid vie vis facere ? Dieu lui donnait un rCAe ; cependant François ne comprit pas tout d'abord. " Dieu, en lui montrant sa maison ébranlée, voulait, dit Bossuet,
IKi PELElllNAOES D OUTRE-MER
entendre cet ouvrage qu'il a fait au milieu de nous, et (jui, ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux, Jésus-Christ et son Eglise." François les entendait, lui, dans le sens matériel. Aussi, se mit-il à travailler à la reconstruction du temple dilapidé. Chargeant un cheval des étoffes de son père, il courait' à Foligno vendre cheval et marchandises, et rapportait l'aroent au desservant de l'église. Il répéta plusieurs fois ces largesses, et lorsque l'humble prêtre les refusait, il jetait l'argent sur une fenêtre et s'en allait.
Or, l'intérieur de St-Damien est resté tel que saint François l'a fait réparer. Les murs sont nus, et l'on y voit le rapiéçage de la maçonnerie grossière à laquelle François travailla de ses mains, et dont il transporta les pierres dans le pan de son habit. L'étroite fenêtre grillée où il jetait l'argent de son père est encore là. Le crucifix qui lui parla a été transféré au monastère des Clarisses, où repose le corps de leur glorieuse fondatrice, sainte Claire, qui s'était laissée gagner à l'amour de Jésus et de la divine pauvreté, par exemple de son saint concitoyen, et devait donner, elle aussi, à l'Eglise une nouvelle postérité. Mais à la place de ce crucifix on en a mis un autre, prestiue contemporain de .«aint François. La tradition dit (ju'il a été sculpté de la main dea anges.
" Resrardez, me dit l'aiuiable jeune frère Rcmontrant, un vrai type de Fin Anr/elico, regardez l'admirable expression de ce Christ. Vue de droite, .sa figure est agonisante ; en face, elle semble expirante, et à o-auche, elle porte l'empreinte do la mort." Le trés(n- des reliques contient l'ostensoir en albâtre dont sainte Claire
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se servit pour chasser les Sarrasins sous Fi'édéric II : le bréviaire de sainte Claire, un manuscrit du Frère Léon, un des compta gnons de saint François, admirablement conservé, la cloche de la chapelle qui appelait les Sœurs à la prière, et la croix pectorale de saint Bonaventure, le Docteur Séraphique. Tout ici respire la nudité franciscaine dans sa primitive observance : on s'y dirait encore au temps de saint François et de sainte Claire. Voici le chœur où la vierge réunissait ses compagnes pour l'office divin ; ce sont les mêmes stalles et le même lutrin ; voici l'oratoire de la sainte, avec son autel, un bloc de pierre ; et la custode où elle déposa la Sainte Eucharistie après s'être présentée par cette porte toute voisine aux Sarrasins épouvantés ; voici l'endroit où saint François se cachait quand son père le poursuivait, irrité et désolé de voir son iîls bien-aimé se livrer à ce qu'il regardait comme une folie. Plus loin, l'infirmerie de sainte Claire, le jardin qu'elle cultivait de ses mains, l'endroit où elle mourut, la chambre de sa sœur, sainte Asfnès. Nous voici dans le réfectoire de sainte Claire, qui sert toujours aux Frères Remontrants, desservants de cette maison. Les stalles, les bancs, les portes, tout y est resté dans le même état que du vivant de la sainte. Tout y respire la plus grande pauvreté. A l'extrémité d'une table est marquée par une croix la place occupée par sainte Claire ; à côté se trouve l'armoire où elle multipliait l'huile, le pain et le vin.
O sainte et aimable pauvreté, richesse et orgueil de saint François et de ses frères ! tu as excité, toi aussi, la convoitise des nouveaux maîtres de l'Italie ! Au nom des libertés modernes, on s'est emparé brutalement de
ce berceau de la famille franciscaine, de ce " nid de colombe, de ce trou dans le rocher " où François avait placé à l'cibri l'ajuante du Divin Maître. Et pourtant, les Frères qui en avaient été chassés y sont revenus aujourd'hui, et la Pauvreté y fleurit et y sourit comme aux jours de saint François. Comment cela ? Grâce à la générosité délicate d'un anglais converti, dont le nom resta longtemps inconnu, mais que la reconnaissance des humbles moines ne saurait plus laisser dans le secret. Cet illustre bienfaiteur de la famille franciscaine, qui n'a pas voulu les laisser privés du précieux héritage de leur primitive pauvreté, on l'a vu, tout viceroi de l'Inde qu'il était, présider à Calcutta les conférences de St- Vincent de Paul, et travailler à côté de ses frères aux œuvres de la charité ! Est-il étonnant que le marquis de Ripon ait conservé sa tendresse pour les membres souflrants de Jésus-Christ, lorsqu'il a racheté pour ses héritiers le patrimoine du glorieux imiivre de Jésus-Christ ?
— L'âme toute remplie de ces grands et touchants souvenirs, je me dirige tout pensif vers mon logis, après avoir dit bonsoir au guide bienveillant qui se plaisait à me faire voir tous les trésors de la famille franciscaine.
Au souper, je n'étais pas seul. L'Américain arrivé le matin avec moi, mangeait vis-à-vis de moi tout un menu de viandes diverses, en dépit de l'abstinence du
samedi encore observée dans toute l'Italie, en vertu du précepte ecclésiastique, " ni le samedi mêmement." — Ce n'était donc pas un fils soumis de l'Eglise, puisque domicilié depuis longtemps à Rome, il devait connaître la loi, et partant l'observer. Hélas ! je m'aperçus à sa conversation qu'il était encore pis que cela : un positiviste et un naturaliste. Il n'avait qu'un léger bagage intellectuel, et, dans l'étalage de ses idées, le fond de sa pacotille était vite trouvé. — Il croyait, comme quelques positivistes, au perfectionnement progressif et indéfini de l'humanité, au privilège de contribuer, chacun dans sa mesure, au bonheur futur du genre humain, sans autre récompense que la perspective de "cet ombrage que nous devront nos arrière-petits-neveux." Puis, par une contradiction inconcevable chez tout autre qu'un halkiciné, il vantait l'antique civilisation d'Egypte, " dont toutes les civilisations modernes, disait-il, ne sont que de pâles imitations." L'Eglise, d'après lui, avait fait son temps, et contrairement à la loi inexorable de l'évolution, s'en allait en ruines devant les progrès du 19e siècle et de l'humanité en général. "D'ailleurs, je l'ai déjà prédit, ajoutait-il, au cardinal Antonelli, quand on inaugura le premier chemin de fer de Cività-Vecchia à Rome. ' Eminence, voilà un chemin de fer qui tuera rE2;lise.' — "Tiens, lui dis-ie, c'est drôle, autre pays, autres mœurs ; ce qui nuit un peu à l'universalité de votre principe. Au Canada, il y a des prêtres qui font construire des chemins de fer, et l'Eglise n'en fait que se porter mieux, et les curés aussi." — Comme vous le voyez ce n'était pas le loup, que ce philosophe ; il n'avait lu que des articles de revues, et n'avait pas même su
les digérer. Aussi je le laisse bientôt aux douceurs de son cigare et de son Harpers Magazine, et je nie retire dans mon appartement.
— Il était déjà nuit, et pourtant je n'avais nul besoin de lampe pour me guider dans ma chambre ; car la pleine lune versait à flots sa lumière brillante par les deux fenêtres entrouvertes. Je me dirige vers un balcon pour jouir des splendeurs d'une de ces nuits ombriennes, si justement appelées glorieuses par les artistes et les poètes, et pour contempler le ravissant panorama (jui se déroule sous mes yeux. Au-dessus de moi, et prolongeant vers la gauche ses tortueux replis, la chaîne imposante des Apennius, aux cîmes argentées par les rayons de la lune. A droite, entourant la colline d'Assise comme un long et gracieux ruban d'argent, le lit desséché du Chiaseio, qui donne son nom à la ville. — Hiver et printemps torrent impétueux, il sert en été de cIk^min pour les voitures et les piétons. — En face, Sainte- Marie-des-Anges, où les esprits célestes et la Reine du ciel recueillirent le dernier soupir de l'angélique patriarche. Plus loin, le monastère de Rivo-Torto, le premier endroit où il réunit ses frères ; plus loin encore et pres- (j[ue à l'horizon, où la ligne blanche du Tibre se déroule, se dressent fièrement les tourelles de Pérouse ; et puis, sur les flancs de la colline que domine le balcon où je me tiens, les bosquets d'oliviers aux troncs fantastiquement noués, et dont le feuillage pâle contraste avec la sombre chevelure des cyprès. — Jamais clair-de-lune ne m'avait paru aussi ravissant, tant la limpidité de l'atmosphère italienne augmente l'éclat de l'astre de la nuit. C'est par une nuit .semblable que saint François,
dans un élan d'amour et de reconnaissance, a dû s'écrier : " Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles ! Vous les avez formées dans les cieux claires et belles ! "
— Les cloches du' couvent sonnent l'Angelus du matin. Par-dessus les montagnes vient l'aube. Un flot de lumière, pâle d'abord, puis orange foncé, annonce Messer lo fraie Sole. Le bêlement plaintif des agneaux et le chant aigu du coq invitent au réveil ; et le doux matin, notre frère, et iiotre sœur, la brise, comme dans le Cantique de la Créature, ce doux chant archaïque de saint François, entonnent les louanges de Dieu et remplissent de joie la naissance du jour.
— A six heures, j'étais rendu dans le sanctuaire de la Basilique, et bientôt après, je célébrais la sainte messe au tombeau même de saint François. Avec quel soin jaloux le bon frère Elie n'a-t-il pas fait garder les restes de son Père vénéré ! Ses ossements bénis reposent derrière cet épais grillage de fer, dans une urne de pierre calcaire entourée d'une épaisse muraille de travertin.
Jamais main sacrilège n'a su les atteindre. — Jamais la rapacité des pillards du moyen-âge, souvent plus avides d'enlever les reliques des Saints que les richesses matérielles, n'a pu violer le tombeau du Saint, Depuis 1230 jusqu'en 1818, les dépouilles sacrées du Patriarche n'y furent pas dérangées. A cette dernière date, on en
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lit la reconnaissance, et aujourd'hui, on distribue aux pèlerins, comme une faveur, des parcelles de la poussière recueillie à cette occasion sur le tombeau.
Que d'il lustres et saints personnages sont venus ici demander l'humilité à celui (jui, par conviction de sa bassesse, ne voulut jamais consentir à recevoir le sacerdoce ? Que de Papes, de Saints et de Rois se sont succédé dans ce sanctuaire trois fois béni ! C'est Grégoire IX qui en pose la première pierre ; c'est Innocent IV qui le consacre, et qui y canonise saint Stanislas, évêque de Cracovie, en Pologne ; c'est saint Bonaventure, et plus tard saint Joseph Copertino, qui y laissent la mémoire de leurs prédications, de leurs miracles et de leurs vertus.
C'est le Pape Martin IV, qui y choisit sa sépulture à côté du glorieux Saint, et au milieu de ses compagnons et de ses fils, les Bienheureux Bernard, Sylvestre, Guillaume et Jean d'Angleterre, Electus, Valentin, Masseo, Ru tin, Ange de Rieti, Frère Léon, son compagnon sur l'Alverne, et tant d'autres.
Comment quitter ces lieux bénis sans m'enrôler sous la bannière du Gonfdlonier du Christ, sans entrer dans le tiers-ordre de saint François ? Le P, Falinski reçoit mon admission au noviciat des tertiaires, puis, il me donne le baiser de paix en me disant: "Vous êtes maintenant mon frère."
— Un jeune professeur tlu Séminaire d'Assise, que j'ai rencontré à Saint-Damien, accompagné de deux ou trois petits séminaristes, vient me prendre pour me faire voir les autres merveilles de la ville, et me conduire jusqu'au Mont Subasio, où séjourna si longtemps saint François. Sans nous arrêter à l'endroit de l'ancien Foram, pour examiner l'Ara Masshna, traversons la place publique où s'élève l'antique temple de Minerve, antérieur à Auo-uste et aux influences de l'architecture romaine, aujourd'hui église de la Sainte Vierge, avec son beau péristyle corinthien parfaitement conservé, et reproduit dans une des fresques de Giotto.
Nous voici à Santa Maria. Novella. Cette église n'est ni plus ni moins que la maison paternelle de saint François, devenue aujourd'hui un vénérable sanctuaire. A deux pas se trouve l'étable où il naquit, conmie son divin Maître, dans la pauvreté et l'humilité. La piété des chrétiens l'a convertie en chapelle. Au-dessus de la porte de Santa Maria Novella, on lit cette inscription :
Fauta Dei (einpliiin Francisci tecta parentum ; Carcer ubi est passus Vincla paterna nianus.
" Voici la maison des parents de François, changée en temple ; le cachot où il fut enfermé par la main
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paternelle."' On voit encore, en effet, l'endroit sous l'escalier où Pierre Bernadone emprisonnait son fils ([u'il cro}-ait insensé, et où sa tendre mère lui apportait »(uel(|ue soulagement. La chambre où dormait saint Franyois enfant est devenue une chapelle. Au-dessus du maître-autel, un tableau de Permei reproduit la vision suivante. Dans la nuit(|ui suivit l'héroïque dévouement de saint François envers un malheureux cavalier qu'il revêtit de ses propres habits, le Christ lui apparut, et lai montra un château décoré d'armoiries et de bannières portant l'image de la croix, symbole de ses futures conquêtes.
A quelques pas plus loin s élève la basilique de sainte Claire, due au crayon de Fra Filippo di Campello, disciple de l'architecte qui dessina le plan de la basilique de saint François. La beauté des lignes et la solidité de la construction, le goût des ornements, la belle rosace de la façade avec ses élégantes sculptures et ses 96 petites colonnes, attestent l'influence de Lapo. Giotto et son école avaient couvert de fresques les murs de cette basilique ; mais un goût barbare, ennemi du 14e siècle, a badigeonné tous ces chefa-d'œuvres, et il ne reste plus (|ue de rares figures de Cimabue, de Giotto et de Giottino pour faire regretter la disparition du reste. En descendant un escalier, on entre dans une crypte où se trouve, derrière une grille, le corps de sainte Claire, tout revêtu de ses habits religieux. On y vénère aussi le crucifix de Saint Damien, qui invita saint François à travailler à la réédification de l'Eglise.
En se rendant à la cathédrale d'Assise, on passe . près de l'évêché. C'est.là que François, sur les instances
de son père indigné, renon(,-a en présence de l'évêque à tout droit à l'héritage paternel. Cette renonciation faite, il se dépouilla de ses habits pour n'avoir plus rien qui fût à lui, et dut recouvrir sa nudité d'une chape épiscopale. Saluons avec respect l'imposante statue du saint, mémorial du 6e centenaire, due au ciseau de Dupré, ce sculpteur français par le nom, mais florentin par le génie artistique.
Nous voici en face du Duomo ou de la basilique dédiée à saint Rufin, premier évêque d'Assise, qui fut martyrisé en 238. Au milieu du lie siècle, l'évêque Ugon ou Hugues remplaça un vieil oratoire pour une église plus vaste, dont on voit encore les restes sous la basilique actuelle, œuvre de Jean de Gubbio, terminée en 1140, un siècle après l'église d'Ugon. La façade en est particulièrement belle, avec les élégantes sculptures des portes, la superbe tour du clocher, les corniches et les frises de l'abside. A l'entrée de la basilique se tj'ouvent les fonts baptismaux. C'est là que François reçut le baptême, ainsi que sainte Claire, et sainte Agnès sa sœur. On voit encore la pierre sur laquelle un mystérieux étranger laissa l'empreinte de son genou, aprts avoir tenu François sur les fonts. C'est ici que fut baptisé l'empereur Frédéric II.
Resté orphelin, il fut élevé dans cette ville par Conrad, comte d'Assise, sous la tutelle du Pape Innocent III. Hélas ! combien différente devait être la carrière de ces deux hommes, François et Frédéric, le Saint et l'Empereur ! Et pourtant tous les deux devaient être conquérants. François, avec le glaive de la parole de Dieu et les armes de la pénitence, devait conquérir à
l'Eglise de nombreux enfants ; l'autre, oi'guuilleux et insubordonné comme Lucifer qui l'inspirait parfois, devait porter une main sacrilège sur l'arche sainte, usurper le patrimoine de saint Pierre, et contrister le C(i^ur paternel de ses successeurs.
Il devait donner le signal de ces luttes interminables, qui sous le nom de guerres des Guelfes et des Gibelins, devaient affliger l'Eglise et désoler la face de l'Europe. Tour à tour excommunié et pardonné, il devait tantôt guerroyer contre les Musulmans, tantôt contre les défenseurs du Pape ; puis il devait assiéger Assise même, son berceau, avec des hordes de Sarrasins, ceux-là même que sainte Claire terrassa avec son bouclier eucharistique. Reconnaissons toutefois qu'il respecta la mémoire du saint (pii fut baptisé aux mêmes fonts que lui. La basilique et le tombeau de François furent respectés par ses hordes païennes, et il choisit la basilique, pour y ensevelir .sa seconde femme Yolande, tille de Jean de Brienne, roi de Jéru.salem.
Sous le maître-autel repose le corps de saint Rufîn, tlont un tableau merveilleux représente le martyre. Un autre autel à droite, contient les restes bénis de saint Vital.
Nos pèlerinages dans la ville d'Assise sont terminés. Nous sommes allés prier au berceau de cet enfant qui devait être si grand parmi les fils des homuîes ; nous avons vu le tombeau glorieux du Patriarche ; nous
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avons visité les fonts où il reçut le baptême, l'église qu'il répara de ses mains, le lieu où il se lit pauvre pour l'amour de Jésus-Christ, les rues et les places de la ville qu'il avait tant de fois parcourues, d'abord en gai chevalier, puis en pauvre mendiant, poursuivi comme un insensé par la foule qui avait tant de fois acclamé le brillant et joyeux troubadour.
Demain, avant de dire adieu à Assise, nous irons méditer sur sa mort précieuse à la basilique de Xotre- Dame-des- Anges.
Aujourd'hui, éloignons-nous du bruit de la cité, pourtant bien silencieuse comparée à ce qu'elle était jadis. Allons sur la montagne del Suhasio, pour nous rappeler les austérités de saint François, et de ses pauvres compagnons. En sortant par la porte des Capucins, lisons sur le fronton ces paroles vénérables ; c'est la dernière bénédiction que François mourant adressa à sa ville bien aimée. " Que le Seigneur te bénisse et te conserve ; qu'il te montre sa face et aye pitié de toi ; qu'il tourne vers toi son visage, et te donne la ^^aix. " La route que nous suivons n'est bonne que pour les ânes ou les piétons : le printemps elle sert de passage aux neiges fondues qui descendent de la crête des Apennins ; c'est un torrent desséché dont le lit est jonché de cailloux roulés. Nous gravissons lentement ce sentier rocailleux. Les flancs de la montagne deviennent de plus en plus dénudés; les oliviers ont disparu.
Arrêtons-nous et jetons un regard en arrière pour jouir du coup-d'œil. Au-dessous la vaste plaine de l'Ombrie s'étendant à perte de vue ; sous nos pieds, Assise, avec ses maisons groupées aux flancs des rochers comme un
essaim d'abcillos, et couronnée de sa fière citadelle, œuvre de Paul V. et témoin de tant de vicissitudes. Mais avan- ^■ons toujours ; car il faut que nous revenions avant la nuit, et les couchers du soleil sont brusques en Italie. A mesure que l'on monte, la désolation s'accentue d'avantao-e : c'est un désert jonché de pierres arides, à peine ça et là un brin d'herbe jaunie, pas un arbuste pour varier le paysage. Un sentier tortueux et abrupt ; plus haut, une croix ; puis, tout à coup, un ravin profond. Un détour, et par-dessus une basse muraille, nous voyons, niché sur le rianc de la montagne, et enveloppé d'un manteau de sombre feuillage, un petit groupe de constructions en pierre, tout au bord du précipice. C'est le monastère délie Carceri ou Ermitage des Frisons, ainsi appelé à raison de son aspect sévère, et de l'austérité que nous prêche tout ce qu'on y voit. Le vieux Padre, qui seul garde l'ermitage, vient à notre rencontre. Il nous montre en passant le puits qui jaillit à la prière de saint François, puis il nous conduit à la chapelle et à l'oratoire, pour nous y montrer le crucifix en bois dont le saint se servait dans ses prédications, et l'image d'une Madone fort vénérée. " C'e.st ici, me dit mon bienveillant cicérone, que ma grand'mère apporta dans ses bras un enfant mourant. Elle l'otiVit à la sainte Vierge et la pria de lui rendre la vie. Il y a de cela 83 ans. Cet enfant, (pii est mon oncle, vint plus tard ici célébrer sa première messe en honneur de la Madone, et il est encore curé de la cathédrale d'Assise."
Un escalier étroit qu'il faut descendre presque en rampant, nous conduit à l'endroit où saint François consacrait au sommeil les rares instants qu'il dérobait
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aux œuvres et à la prière. C'est une pierre nue, avec un morceau de bois pour tout oreiller. A deux pas, et recouvert d'une pierre percée à jour, est l'abîme où le démon alla se précipiter, furieux d'avoir tenté inutilement le serviteur de Dieu. La pierre porte l'inscription suivante : Inspector, istàc ad Tartara Satanamà Divo Francisco repidsiim tene nierrioriain. " Passant, rappelle-toi qu'ici saint François rejeta Satan aux enfers." Le Paxlre nous conduit au réfectoire construit par saint Bernardin de Sienne, qui agrandit le monastère. Les séminaristes avaient apporté un fiasco di vino bianco de la dernière feuille, et un panier de marrons rôtis, et nous faisons honneur à cette bonne chère monastique, car l'air vif des Apennins nous a donné appétit.
Les flancs du ravin sont creusés comme un rayon de miel par les cellules des compagnons de saint François. C'est ici que les Bienheureux Bernard de Quintavalle, ^gidius, Masseo, Rufino, André Cacioli et Antonio da Stroncone se livraient à la contemplation sous les yeux de leur séraphique maître. La cellule de ce dernier surtout est remarquable : c'est un tvAinel tortueux à travers lequel on se traîne à genoux. Vers le milieu, il y a une niche usée dans le roc par les coudes du solitaire. Chose merveilleuse, ce ravin profond, qui a dû être creusé par les eaux torrentielles qui inondent durant l'hiver et le printemps les flancs des Apennins, et qui en est le passage naturel, est parfaitement -à sec tout le long de l'année. Il en est ainsi depuis que saint François pria Dieu de détourner le cours du torrent pour avoir troublé le recueillement de ses frères. On y compte si bien que le vieux gardien délie Carceri a converti le
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lit du torrent eu jardin potager, Il arrive pourtant quelquefois que l'eau s'y précipite. C'est alors le signal de quelque malheur pour Assise ; les autorités de la ville en sont inmiédiatenient prévenues, et on institue sur le champ des prières publiques pour détourner le fléau. La dernière fois que le torrent coula, ce fut à l'époque de la violation du domaine de saint Pierre par les Garibaldiens. Un pont en pierre d'une seule arche traverse le ravin : à une des extrémités, reverdit encore un arbre, un chène-vert. C'est celui où se percha un jour l'auditoire ailé de saint François, alors qu'il prêcha aux petits oiseaux ces cho.ses admirables : " Mes frères les petits oiseaux, ou vous devez singulièrement louer votre Créateur et l'aimer toujours ; car il vous a donné des plumes pour vous couvrir, des ailes pour voler, et tout ce qui vous est nécessaire. Il vous a faits nobles entre tous les ouvrages de ses mains, et vous a choisi une demeure dans la pure région de l'air. Et .sans que vous ayez besoin de semer ni de moissonner, sans vous laisser aucune sollicitude, il vous nourrit et vous gouverne." A ces mots, les oiseaux, se redressant à leur manière, commencèrent à battre des ailes. Mais, lui -passant au milieu d'eux, allait et venait, et les effleurait du bord de sa robe. Enfin il les bénit, et faisant sur eux le signe de la croix, il leur permit de s'envoler. Tel est le naïf récit des Fioretti ou Petites Fleurs de saint François, emprunté aux témoignages de saint Bona\ent v.-e et de Thomas de Celano.
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Le lendemain matin, après une dernière messe célébrée au tombeau du Patriarche, et une dernière accolade à l'excellent Père Falinski, je descends la route poudreuse qui mène à la gare. Il me reste encore une heure ou deux avant le passage du train. C'est le temps que j'ai réservé pour la visite de la Portioncule et de la Basilique de N. D. des Anges.
Saint Bonaventure, en parlant de cet endroit béni dit que l'homme de Dieu l'aima pardessus tous les lieux du monde. — C'est ici, en effet, le berceau de l'Ordre des Mineurs, puisque François y entendit sa vocation à la perfection évangélique. Ce fut durant une messe en l'honneur des Saints Apôtres. " Vous ne posséderez ni or ni argent, disait l'Evangile, vous n'aurez pas deux habits, vous ne porterez ni souliers ni bâton." " C'est ce que je désire, dit François, rempli d'une sainte allégresse. C'est ce que je veux de tout mon cœur." Et il se déchausse à l'instant, jette loin de lui son bâton et sa bourse, ne garde qu'une seule tunique, et se ceint d'une corde. Il attire à lui de fervents disciples, amoureux comme lui de la sainte pauvreté, il leur distribue l'univers qu'il divise avec le signe de la croix, et les envoie, comme Celui (jui l'avait envoyé, convertir le monde. Le grain de sénevé était déposé^dans une terre féconde ; les sueurs de Fi"ançois et de ses compagnons devaient l'arroser, et le Divin Maître devait donner au s^rand
arbre cette merveilleuse vitalité, que tous les siècles et tous les pays ont connue et bénie.
C'est encore ici que naquit la famille des pauvres vierges, dont sainte Claire fut la mère et le modèle. Qui ne se rappelle le repas angélique que la vierge d'Assise et ses compagnes y prirent avec le Père Séraphique ? Pour toute nourriture saint François leur parla de la bonté de Dieu, mais si suavement, si saintement, si profondément, que tous les convives furent ravis en extase.
C'est ici que François reçut l'ordre de Jésus-Christ et de sa très sainte Mère, de forcer le trésor des indulo-ences, pour obtenir du chef de l'Eglise cette faveur jusque-là inouïe, du Pa7'don.
C'est enfin de ce lieu bien-aimé, que François mourant, levant sa main stignatisée, bénit sa ville natale, et prophétisa que par elle beaucoup d'âmes seraient sauvées, et que beaucoup d'entre ses enfants seraient élus au royaume de la vie éternelle.
Entrons dans la superbe basilique qui protège aujourd'hui sous son dôme élevé l'humble chapelle de la Portioncule. La piété et la munificence des Papes et des Souverains l'ont enrichie et ornée à l'envi. Saint Pie V en a ordonné la construction, et Grégoire XVI l'a fait relever des ruines du tremblement de terre de 1832. Elle aussi, nous prêche la pauvreté franciscaine, la modeste chapelle, avec ses hund)les proportions et ses murs restaurés par saint François sur l'ordre de Dieu. Elle nous rappelle la générosit.^ des fils de saint Benoit qui la cédèrent aux Frères Min nir.s : elle nous invite à profiter du merveilleux Pardon accordé sur la prière de
saint François, à tous ceux qui y entrent le cœur contrit et humilié, ayant satisfait aux conditions ordinaires des indulgences. Aussi, nous hâtons-nous d'y passer et repasser pour multiplier le toties quoties. A peine avonsnous le temps d'examiner le tableau dont le pieux peintre allemand Overbeck a orné la façade. Il parait, d'ailleurs, que ce n'est pas un chef-d'œuvre. Il faut pourtant vénérer le cordon de saint François, visiter la cellule où il couchait, la chambre où il mourut, et cueillir des feuilles du rosier miracuteux, qu'on dirait tachetées d& gouttes de sang. C'était jadis un buisson d'épines ; le Saint s'y roula pour .éteindre le feu d'une violente tentation ; depuis ce jour il n'y croit que des roses, et elles sont sans épines.
Un trait, avant de finir. Je le trouve dans les délicieuses Fioretti ou Petites Fleurs de saint François. Il nous révèle deux grands caractères de son ordre ; l'amour de la pauvreté et la simplicité.
Frère Ginepro s'étant rendu à Assise pour les fêtes de la naissance du Christ, méditait profondément devant l'autel du couvent richement orné et paré pour la circonstance. Sur la demande du sacristain, qui voulait aller " prendre une bouchée, " il reste pour garder l'autel.— Une pauvre femme se présente et lui demande l'aumône au nom du Christ. " Attendez un peu, lui dit Fr. Ginepro : je vais voir si je peux vous trouver quelque chose sur cet autel si richement orné. " Or il y avait une frange d'or artistement travaillée, avec des clochetons d'argent d'une grande valeur. " Evidemment, dit le Frère, les clochetons sont du. superflu, " et d'un coup de couteau il les détache de la frange pour les donner à
la mendiante. Le sacristain, réfléchissant tout-à-coup sur la cliaritcible manie du Fr. Ginepro, interrompt brusijuement son déjeûner, et arrive juste à temps pour constater la disparition de ses précieux clochetons. Il accable le pauvre Frère de reproches amers, et cherche en vain par la ville son tré.sor disparu. Furieux de n'avoir rien découvert, il va dénoncer au Général de l'ordre le malheureux Frère. " Ce qui m'étonne surtout, dit le Général, c'est (ju'il n'ait pas tout donné, frange et appendices ; mais je saurai le corriger. "
. — Il réunit tout le chapitre, fait comparaître Fr. Ginepro, et devant tous les moines rassemblés, lui reproche durement sa conduite. Le bon Général s'emporta au point d'avoir la voix enrouée. Fr. Ginepro accepta en silence la correction, et songea moins à son humiliation, qu'aux moyens de guérir l'enrouement de son Général. Quoi qu'il se lit déjà tard, il va dans la ville commander un mélano-e de beurre et de farine, et rcvient à une heure fort avancée. Sou écuelle d'une main et une chandelle de l'autre, il se présente à la cellule du Général, et frappe doucement à la porte. Le Généial ouvre : " Qu'est-ce qu'il y a ? " demande-t-il. " Mon Père, répond l'humble Frère, quand vous m'avez aujourd'hui reproché mes défauts, je me suis aperyu que vous aviez la voix toute rauque et fatiguée. Mangez ce bon mélange ; je l'ai fait faire t>xprès pour vous. " ' Ce n'est pas à pareille heure (pi'on vient déranger ses frères, répondit le Général irrité; allez-vous en avec votre farine et votre beurre, et laissez-moi dormir en paix." Fr. ftinepro voyant que ses instances ne servaient à rien, dit Jiaïvement au Général : "• Mon Père, puis-
que vous ne voulez pas manger cet excellent mélange que j'ai fait faire pour vous, faites-moi au moins le plaisir de tenir la chandelle, afin que je le mange moimême." Le Général touché de sa docilité et de sa simplicité, lui répondit : " Eh bien ! puisque tu le veux, mano-eons-le ensemble. " Et ils se mirent à manger cette écuelle de farine et de beurre, et ils furent rassasiés par la dévotion et la charité frtiternelle plutôt que par la nourriture corporelle.
— Je croyais, MM., avoir trop tardé à vous présenter ce modeste travail. J'avais presque honte de répondre si tard à votre bienveillante invitation. * Mais voici qu'une très heureuse coïncidence vient racheter ma faute et réclamer votre indulgence. Janvier n'est-il pas, de tous les mois de l'année, celui qui nous parle le plus éloquemment de saint François ? Dès ses premiers jouv'-', la dévotion à l'Enfant Jésus, popularisée par son grand serviteur, nous réunissait avec les bergers et les rois autour de la crèche de Bethléem ; récemment, nous saluions avec l'Eglise le nom de Jésus, " doux cantique à l'oreille, miel incomparable à la bouche, et au cœur nectar céle-ste." Comme l'agneau dressé par saint François, avec le ciel, la terre et les enfers, nous fléchissons
* Ce travail a été lu devant le Cercle Littéraire de Lévis au mois de Janvier, 1887.
136 PÈLERINAGES D'OUTKE-MER
le genou au nom de l'Agneau Divin. Et vers la fin de ce mois, ne verrons-nous pas briller au firmament de l'Eglise un autre François, héritier du nom et des vertus de son séraphi(iue patron ?
Un mot pour terminer. Il est de Gui d'Arezzo. C'est le père de la musique saluant le chantre de l'amour divin : " 0 François, s'écrie-t-il :
" Le monde était aveugle ; tu l'as fait voir.
Lépreux ; tu l'as purifié.
Mort ; tu l'as ressuscité :
Descendu aux enfers ; tu l'as fait monter aux cieux."