NOTRE-DAME DE LA GORGE
Nous sommes quatre pèlerins, dont trois prêtres. Debout, les reins ceints, le bâton à la main, nous récitons Y Itinéraire ; nous demandons à Dieu de nous donner pour compagnon de route l'archange Raphaël, afin de revenir dans nos foyers avec la paix, la santé et la joie. Puis, le sac au dos, et la main armée d'un alpen-stock (bâton des Alpes) à la pointe ferrée, nous gravissons lentement la pente qui conduit au sommet du Crest-Volland. Le mot Crest, dans le patois savoyard, signifie crête, et le nom tout entier est celui d'une paroisse de 250 âmes située sur un plateau incliné des Alpes, à 3690 pieds au-dessus du niveau de la mer.
S'A l'KLEUlNAGES d'oUTRE-MER
Mais nous voici arrivés déjà tout haletants, au sommet Je la montée. Asseyons-nous un peu pour respirer, et jouir quelques instants du magnifique panorama ((ui se déroule sous nos regards.
En face, au pied du tableau, un rideau gigantesque de cimes alpestres taillées pres(jue à pic, avec ça et là une déchirure qui laisse entrevoir à l'horizon tout un nouveau groupe de montagnes. Fier de ses 7,242 pieds, le colosse du mont Charvin domine de toute la tête cette armée rangée en bataille. C'est aux jours d'orage surtout (ju'il est terrible, quand la voix de ses abîmes répète avec un écho formidable le fracas du tonnerre, quand le vent balaye à ses pieds des légions de nuages qui s'engouffrent dans la gorge de l'Arly, et vont promener la frayeur et la dévastation dans la vallée de Mégève.
C'est alors que les populations effarées se dirigent vers l'église du village pour se mettre sous la protection de Dieu. Le curé en surplis récite les litanies des saints, on sonne les cloches, et la voix de la prière et de l'airain sacré se mêle à celle des vents et du tonnerre qu'elle finit par dominer et réduire au silence.
Mais pourtiuoi évoquer ces lugubres impressions en un jour plein de calme et de soleil ?
Autour de l'humble église du Crest-Volland, les chalets dorment ça et là dans la verdure «omme des poussins sous l'œil vigilant de leur mère. En face, St- Nicolas-la-Chapelle, ([ue domine Chaussisse, caché par une longue crête couronnée de forêts. A gauche, Héry, dont les pâturages vont se perdre dans le flanc du mont Charvin ; à droite, Notre-Dame de Bellecombe, au fond
(le la ^•al]ée, Flumet, au confluent de l'Arondine et de l'Arly, Flumet avec son vieux château déjà en ruines au XVe siècle, dont les seigneurs avaient droit de "haute, moyenne et basse justice." — Puis là-bas, là-bas, au fond de la gorge creusée par l'Arondine, la flèche argentée de la Giettaz.
E.i route, vaillants pèlerins, car il est près de midi, et nous avons devant nous sept grandes lieues de chemin, par monts et par vaux, sur la crête des montagnes, le long des précipices, à travers des sentiers tracés par le pied capricieux des chèvres.
Nous voici au col des Saisies, à 4920 pieds de hauteur, point de ralliement pour toutes les communes environnantes, rendez-vous d'une foire célèbre. Au sommet d'une colline s'élève une modeste chapelle dédiée au saint précurseur Jean-Baptiste. On y célèbre la sainte messe le 3 juin. J'étais heureux de saluer dans cette réo-ion solitaire, et si loin de ma patrie, le bienheureux patron du Canada. Il est bien placé, cet enfant du désert, au milieu de ces alpages silencieux, que foule seulement le pied du berger et de ses troupeaux. " Cette voix qui crie dans le désert," n'éveille ici d'autre écho que le son modeste des clochettes ou la voix du pasteur et de son chien, qui ramènent au chalet les bêtes haletantes
Bientôt nous atteignons les hauteurs qui dominent Haute-Luce. Nous sommes à la limite qui sépare la Haute et la Basse-Savoie, le diocèse d'Annecy de celui de Moûtiers. C'est le temps de casser une croûte en savourant le délicieux point de vue qui s'étale devant nous. A nos pied.s, la pittoresque vallée de Haute-Luce,
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tout inondée de lumière. Un encadrement de montagnes assombries parles nuages fait ressortir tout l'éclat de ce lumineux tableau.
La vallée tout entière ressemble à un gigantest^ue damier, avec ses carreaux alternes de moissons jaunes et de pâturages. L'église est au centre ; c'est à l'ombre de ce clocher que vécut la famille du poète Ducis. A droite, sur un mamelon boisé, se dresse fièrement le château de Beaufort, à l'entrée du village du même nom. Il était depuis longtemps en ruines, quand le zèle d'un illustre théologien, philosophe et polémiste, l'abbé Martinet, entreprit de le relever. Le vaillant abbé travailla de ses propres mains à la restauration du vieil édifice. Puis, quand il était las du travail manuel, il s'enfermait dans une chambre étroite, fermée au soleil, pour y composer à la pâle lueur des bougies, ces traités pleins de lumière et d'originalité qui ont tant servi la cause de la vérité. Qui sait si Platon Polichinelle n'est pas sorti de cette Académie alpestre ?
Aujourd'hui le château de Beaufort est occupé par les Assomptionistes, qui y ont placé une école apostolique. Au sommet d'une haute montagne, au fond de la gorge qui sépare Haute-Luce de Beajifort, se dresse un énorme bloc de pierre en forme de trapèze. Il est planté là-haut comme une pierre sépulcrale, ou conane un mei}Jiir des temps druidiques. Comparez sa formation avec celle des rochers environnants, et vous n'y trouvez rien d'identique. Si vous lui tournez le dos, pour regarder avec une lunette dans la direction de la Giettaz, vous remarquez au faîte du rocher, en face, un vide assez notable dont les proportions et la nature géologique répondent
exactement à celles de ce singulier monument. Il vient donc de là, de sept lieues de distance en ligne droite. Mais qui l'a transportée, cette pierre à la taille cyclopéenne ? La tradition populaire raconte qu'un géant voulant se dresser une pyramide, décrocha un jour ce bloc et le transporta sur son dos jusqu'à la vallée de Haute-Luce. Arrivé en face du piédestal, il le trouva trop raide pour en tenter l'ascension, et se contenta de donner vm coup-de-pied à son monolithe, qui alla se poser juste sur la base que lui avait préparée la nature. Mais si vous préférez la science aux contes de vieilles femmes, la géologie vous dira que c'est là un de ces blocs erratiques transportés aux jours de la submersion universelle, et qu'on doit ranger ce phénomène, comme l'a fait un savant chrétien, au nombre des médailles du Déluge, ou bien encore, ce qui est plus probable, que la 2:)ierre du Géant doit sa translation à un glacier.
En quittant Haute-Luce, on s'éloigne des régions cultivées pour s'enfoncer dans le pays des pâturages qui occupent les tlancs et le sommet d'un col presque interminable. Le pays des alpages se divise en trois zones superposées, que l'on abandonne successivement avec le déclin de l'été. Nous ne sommes encore qu'au 21 août et déjà la plupart des troupeaux ont quitté la zone la plus élevée. C'est que déjà l'herbe y est tondue et que le froid commence à s'y faire sentir. Nous sommes d'ailleurs dans une rémon élevée où les arbres, même les sapins rabougris, ne croissent plus ; où l'on trouve pour toute végétation de l'herbe, et quelques touffes de gentiane et de fleurs sauvages.
Malgré l'air froid et la brume, car nous sommes ici t ntôt au milieu tantôt au-dessus des nuages, la rapidité de la marche et les aspérités du chemin nous ont échauffés. Il faut donc, pour prendre un peu de repos, entier dans le seul clullet encore occupé. On nous y fait asseoir sur des bancs, on nous donne des écuelles de petit lait enlevé au chaudron d'airain, où le maître du chalet brasse lentement la matière première d'un énorme fromage de Gruyère ; on nous arme de cuillers de bois, on trempe le 2J«m de Savoie dans le succulent breuvage, et en avant l'appétit !
Pendant ce temps, les vaches réunis autour du chalet pour " prendre une collation," nous régalent d'un ci.'ucert assourdissant, agitant leurs sonnettes avec tout l'entrain d'une fanfare de collégiens (soit dit sans malice.) Elles sont si tières de leurs instruments, et si jalouses, dit-on, quand on les en prive, qu'il faut bien leur pardonner ce petit tintamarre de vanité.
Il est près de 4 heures, nous ne sommes qu'à michemin, et déjà je me sens brisé de fatigue. Je reprends cependant courage en songeant aux nombreux fidèles qui font à pied le pèlei'inage à Sainte-Anne de Beaupré, et me voilà bientôt, leste comme une cliè\re, gravissant le sentier qui longe les aiguilles de Megève. Puis nous atteignons la croix de pierre plantée au sommet du col de Véry, à 5949 pieds d'altitude.
Comme il fait bon trouver l'arbre du salut dans ces hauteurs solitaires, loin de l'atteinte sacrilège des impies, connue un phare pour guider le vo3'ageur sur sa route pénible ! 0 crax, ave ! Comme il fait bon res-
pirer dans ce pays catholique cet air pur de la foi, encore plus vivifiant que celui des montagnes ! Partout on y rencontre la fermeté des croyances religieuses et la simplicité des mœurs des anciens jours. On sent que les ancêtres de ce peuple fort ont vécu sous la houlette bénie de saint François de Sales, et que ses courses apostoliques à travers ces pays abrupts ont fait fleurir la solitude et germer partout des monuments de foi.
Aussi nulle part ailleurs les chapelles et les croix ne sont aussi nombreuses. Il y en a au bord des routes, dans les plaines et sur les sommets escarpés, il y en a le long des précipices, sur le théâtre des accidents, pour crier gare au voyageur, et l'inviter à réciter un De profundis pour l'âme du malheureux qui s'est broyé au fond de l'abîme. Il y en a à l'entrée des ponts d'une seule arche qui traversent les torrents, et on y lit cette légende inspirée par la foi et la charité: Dieu protège les passants ! . . . 0 crux ave !
En quittant la cro-ia? de pierre, on jette un coup d'œil rapide sur le lac de la Girotte, car déjà le jour commence à baisser. Rien de gracieux, rien de pittoresque comme cette nappe d'eau carrée suspendue à michemin dans le flanc d'une montagne abrupte, à une hauteur de 5208 pieds. Vrai miroir d'argent, il reflète tour à tour l'azur du firmament, les couleurs sombres de la tempête et les teintes empourprées du soleil couchant. Un filet d'eau qui se précipite du haut du rocher des Enclaves alimente ce lac dont on ne connaît pas encore le fond, et un torrent bond'ssant avec un rugissement formidable par-dessus la muraille épaisse qui retient ses eaux, lui sert de décharge.
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Encore une dernière rampe à escalader et nous atteindrons le col qui sépare le pic de la Rosaletta de celui du mont Joly (7500 pieds.) Nous nous éloignons promptement d'un chalet hanté, où deux pèlerines surprises par la neige, passèrent, dit-on, la nuit en revenant de N.-D. de la Gorge. Couchées dans le fenil, elles furent éveillées plusieurs fois par des voix d'hommes, des hennissements de chevaux et des bruits de chaînes dans l'étage inférieur. Elles n'en conçurent aucune frayeur, croyant que c'étaient tout simplement les gens du chalet qui étaient venus s'y abriter avec leurs bestiaux. Quelle ne fut pas leur surprise le lendemain matin de trouver l'étable vide, et autour du chalet pas la moindre piste sur la couche épaisse de neige tombée pendant la nuit. Depuis ce moment, les pèlerins n'y logent plus.
Tout à coup, au sommet de la montée, apparaissent à nos yeux éblouis les pics majestueux du Mont Blanc * couverts de neiges perpétuelles, avec leurs ravins comblés par des glaciers séculaires. Les rayons du soleil couchant commencent à colorer de mille teintes les cimes altières du roi des montagnes. En face de ce spectacle imposant, je me rappelai ces deux vers de Guiraud :
Avec leurs grands sommet?, leurs neiges éternelles, Dans les jours d'éié, (|ue les Aljies sont belles !
• Le Mont Blanc, le plus haut sonunet de l'Europe, s'élève à 144.3U pieds au-dessus du niveau de la mer.
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et je compris mieux que jamais la grandeur du Dieu tout-puissant qui a créé tant de merveilles pour raconter sa gloire à l'homme oublieux et insensé.
Le soleil est déjà couché derrière les montagnes lorsque nous arrivons au bord du précipice, où il nous faut descendre par les lacets d'un sentier étroit et périlleux, avant d'atteindre le terme de notre pèlerinage Comment faire pour nous y engager au milieu des ténèbres croissantes ? Les braves gens du chalet des Besoëns nous prêtent une lanterne borgne, charité que nous récompensons par le don de quelques médailles bénites par notre Saint Père le Pape. Grande joie de ces bonnes âmes ! Puis, sous la protection de l'archange qui guida sûrement les pas du jeune Tobie, nous commençons la descente. Celui qui ouvre la marche tient aussi la lanterne, et se tourne à tous les trois ou quatre pas pour éclairer la route. Grâce à cette manœuvre fatigante, le trajet s'accomplit heureusement, malgré les troncs d'arbres renversés qui barrent le passage, malgré les racines qui croisent le sentier, malgré les mille détours que fait la voie capricieuse, malgré surtout le précipice béant (pli nous attend au premier faux pas. C'est l'affaire d'une demi-heure en plein jour, et nous y avons mis près de deux heures.
Arrivés sains et saufs au bord d'un torrent, nous discernons une lueur à travers le feuillage de la forêt. C'est la lampe du sanctuaire de Notre-Dame de la Gorge. C'est la lampe toujours pleine, toujours allumée de l'Hôte-Dieu des Tabernacles, qui attend ses convives à toute heure du jour et de la nuit, qui envoie ses servi-
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toîirs par les chemins, le long des haies, clans les endroits o^)<^eurs et ouhliés pour les convier au banquet.
Ô res mirabilisi ! niandiicat Doiiii'ium Panper, .«ervus et Iniiiiilis !
Dix minutes plus tanl nous frappons à la porte du missionnaire chargé de la desserte du pèlerinage. Etonné de nous voir arriver à pareille heure, il s'empresse toutefois de nous ouvrir et de nous donner l'hospitalité. Le lendemain matin, de bonne heure, je célébrais la sainte messe au maître-autel du vénérable sanctuaire, accomplissant ainsi l'acte principal de mon pèlerinage à Notre- Dame de la Gorge. Puis je contemplai avec émotion les nombreux ex-voto suspendus aux murailles de la chapelle. Le plus remarquable entre ces témoignages de reconnaissauce, est sans contredit un tableau suspendu du côté de l'Evangile. Il représente le siège de Vienne par les Musulmans, et l'arrivée du sauveur de la ville, Jean Sobieski, au moment où la sainte Vierge apparaît dans les nuages, portant l'enfant Jésus dans ses bras.
Quel rapport peut-il y avoir eu entre cette mémorable délivrance et le sanctuaire de la forêt, perdu au fond d'une gorge des Alpes ? Voici la clef du mystère. Un négociant de Saint-Nicolas de Véroce, paroisse qui comprenait jadis entre ses limites ce lieu de pèlerinage, s'était fixé à Vienne depuis de longues années. Menacé de perdre sa vie et ses biens si les Turcs s'emparaient de la ville, il se souvient de sa protectrice et des pèlerinages qu'ils avait faits, encore enfant, à son sanctuaire de la Gorge, et il Ht v»vu d'y envoyer un ex-voto s'il était sauvé du péril.
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Ce pèlerinage, encore très fréquenté, mais qui avant la révolution française, était desservi par trois missionnaires résidents, doit son origine à un solitaire bénédictin qui mourut dans une grotte voisine en odeur de sainteté. C'était au Xlle siècle, époque où l'on vit plusieurs religieux de cet ordre patriarcal, obtenir de leurs supérieurs la permission d'obéir à la voix secrète qui les appelait dans la solitude, pour y vivre dans le recueillement et la prière, et y mourir assistés de leurs seuls anges gardiens.
Une grotte taillée par la main de la Providence, dans le flanc perpendiculaire de la montagne opposée, lui servit de cellule. A deux pas, entre la grotte et l'étroite vallée, roule un torrent qui défendait aux hommes l'accès de son ermitage. Il y priait sans cesse devant une statue de la très sainte Vierge, et lorsqu'il mourut, " son sépulcre," comme celui du Maître pour qui il avait tout quitté, " devint glorieux." Les malades et les affligés venaient implorer l'assistance de la Vierge de la Gorge et de son fidèle serviteur, et ils retournaient de là guéris et consolés. On transforma en oratoire la grotte qu'il avait sanctifiée de ses vertus, on emportait comme un précieux élixir, l'eau du petit réservoir qu'il s'était creusé dans la paroi du rocher. Un léger pont jeté sur le torrent rendait facile l'accès de ce lieu de bénédiction.
Mais l'affluence toujours croissante des pèlerins exigea l'érection d'un sanctuaire plus vaste et plus riche. C'est celui qu'on voit aujourd'hui à l'entrée de la Gorge. Saint-François de Sales y fit son pèlerinage le 28 juillet lOlG. L'église fut solennellement consacrée en
1706 par monseigneur de Rossillon deBernex,et depuis lors les pèlerins n'y cessent d'affluer de toutes les parties de la Savoie. Quatorze oratoires rangés le long de la rivière représentent les -quatorzes stations du chemin de la croix. Le torrent (][ui sépare la chapelle de la o-rotte et dont le bruit anime seul cette solitude silencieuse, s'appelle le Bon-Nant ; à Saint-Gervais-les-Bains, il rejoint l'Arve qui se jette dans le Rhône, à quelque distance de Genève.
Le mot Nant est un mot générique qui, dans le patois savoyard, signifie torrent . . . Pourquoi s'appellet-il bon ? Les uns disent que cette épithète lui vient du fils de saint Benoit i.\\x\ l'a sanctifié par son séjour et ses miracles. Les autres prétendent que ce nom est dû à l'excellence de ses eaux, qu'on peut boire impunément malgré les 5 ou 6 degrés au-dessus de zéro qu'elles retiennent au milieu des plus grandes chaleurs. Une telle fraîcheur n'étonne point quand on se rappelle que le Bon-Nant est la décharge d'un des glaciers du Mont Blanc, celui de Tré-la-Tête. Dieu sait quelles chûtes et quels bonds il fait avant de couler devant la chapelle ! A un endroit, il se précipite avec une telle violence contre un rocher qui lui barre le passage qu'il fait sur lui-même un tour complet. On a donné à cette endroit le nom de la Roue. Aussi ses eaux bouillonnantes sontelles blanches comme si l'on y avait mêlé du lait, à cause des innombrables paillettes de granit qu'il entraîne sur son passage.
Quel peut avoir été le dessein de la Providence en établissant un sanctuaire de la sainte Vierge au milieu
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de cette solitude, sur la frontière qui regarde l'Italie, à l'extrémité la plus reculée de la France ?
Les légions romaines victorieuses des AUobroges, des Centrons et des autres peuplades gauloises, retournaient quelquefois dans leurs foyers par ce détilé qui conduit au Col du Bonhomme, à l'entrée de l'Italie. Les traces très visibles d'une ancienne voie romaine ne laissent aucun doute à cet égard. Avant de se rapatrier, ils avaient consacré à Jupiter la vallée et les pics environnants, comme limites des pays qu'ils avaient conquis. Le langage populaire a conservé le souvenir de cette dédicace infernale, car la vallée qui se termine à la Gorge s'appelle la vallée de Mont-Joux, et elle est dominée sur deux points par le Mont-Joly et le Mont-Jovet, trois noms qui, au dire des philologues, ne sont que la corruption du mot Mons Jovis, Mont de Jupiter. — Ne convenait-il pas que ces lieux jadis possédés par le démon, devinssent le domaine de celle qui a écrasé la tête du serpent, et que Marie régnât en souveraine douce et clémente là où Satan avait régné en despote ?