Enone au clair visage
Enfin parurent les premiers livres des Stances. >eut-être y a-t-il une œuvre aussi belle que celle-ci ans notre poésie, mais, à coup sûr, rien ne la épasse. Moréas avait composé ces stances une à ne, laborieusement, péniblement sans doute, mais vec amour. Elles résument en quelques pages nmortelles les intenses émotions de sa vie. Une ristesse profonde s'en dégage, et quelque chose 'indéfini, comme «le parfum de l'inquiétude», si 5 puis m'exprimer ainsi. Oui, ceux qui ont bien onnu l'auteur d'Iphigénie savent que sous son spect impassible, sous sa bienveillance souriante e dissimulait la plus mortelle inquiétude. L'homme i sûr de lui, jadis, était devenu, à mesure que s'amlifiait son talent, un indécis, un chercheur, un Yiquiet. Ce qui causait son angoisse, il le dira, la eille de sa mort, à son vieux camarade Barrés :
« Vois-tu, j'ai compris. Il n'y a pas de classiques t de romantiques... c'est des bêtises... Je regrette e n'être pas mieux portant pour l'expliquer... »
La perfection le hantait à ce point qu'il s'était étaché, désintéressé des préoccupations habituelles ui bouleversent notre humanité. Lui parliez-vous .'un événement politique, d'une révolution ou d'une
catastrophe, il vous écoutait d'abord avec stupeur, puis avec fatigue. Insensiblement, il ramenait la conversation à la littérature et vous disait, d'une voix de mystère, pour vous seul — rare faveur, pensait-il, — le vers de Racine qui savait le mieux l'émouvoir. Et si vous repartiez sur votre sujet, il déclarait, sévère et tranchant : « Vous ne comprenez pas », puis, insoucieux du bruit environnant ou des rires imbéciles, déclamait :
Les morts m'écoutent seuls, j'habite les tombeaux. Jusqu'au bout je serai l'ennemi de moi-même. Ma gloire est aux ingrats, mon gain est aux corbeaux. Sans récolter jamais, je laboure et je sème. Je ne me plaindrai pas : qu'importe l'Aquilon. L'opprobre et le mépris, la face de l'injure ! Puisque quand je te touche, ô lyre d'Apollon, Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure !
Quelquefois, nous dînions ensemble au Quartier- Latin. En vain j'essayais de pénétrer cette âme indifférente, et je jugeais toujours que Moréas n'aimait et n'admirait que lui-même. S'il n'estimail point les hommes, les coudoyant avec un dédain suprême, du moins voyait-il volontiers ceux qui h considéraient comme le plus grand poète de sor
?mps. Qui sait ce que cette froideur cachait de senibilité, ce que cette suffisance dissimulait de tenresse ! Mais cette indifférence eût-elle été réelle, u'elle avait son excuse : le labeur opiniâtre de son srveau, un perpétuel isolement en lui-même Tenaient le rêveur irritable. Cet esprit qui créait peu, îais n'enfantait que des œuvres définitives, était instamment surmené. A tous les instants, des rythîes chantaient en lui, se heurtaient, se confondaient, b dégageaient, enfin, purs et parfaits, pour former ne strophe admirable. Alors, s'il avait triomphé ans cette lutte intérieure, Moréas devenait d'une aîté surprenante. Il avait vingt ans î Un besoin 'résistible de plaisanter le poussait à prononcer ur ses contemporains des phrases lapidaires, spirinelles et terribles. Ou s'il récitait la stance achevée, 'était d'une voix tonnante, comme s'il voulait s'enirer de musique, d'idées et de couleurs pour se conaincre de son propre génie.
Je me souviens du Corbeau, que ses amis savaient ous par cœur à force de le lui faire réciter :
J'allais dans la campagne avec le vent d'orage, Sous le pâle matin, sous les nuages bas. Un corbeau ténébreux escortait mon voyage. Et dans les flaques d'eau retentissaient mes pas.
La foudre à l'horizon faisait courir sa flamme Et l'Aquilon doublait ses longs gémissements, Mais la tempête était trop faible pour mon âme Qui couvrait le tonnerre avec ses battements. De la dépouille d'or du frêne et de l'érable, L'Automne composait son éclatant butin.
Et le corbeau toujours, d'un vol inexorable, M'accompagnait sans rien changer à mon destin.
Cette impression d'incertitude, Moréas me l'a donnée à chaque rencontre. Peut-être se demandait-il s'il n'eût pas mieux valu laisser une œuvre plus lourde, s'il n'eût pas été préférable d'être Hugo — qu'il raillait ' — plutôt que Ronsard.
« Qui sait, disait-il un soir à Jean de Mitty, si ce n'est pas un tort de pousser trop loin le scrupule littéraire. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux choses importantes, sans quoi on ne les fait point. Il est bon de savoir faire à peu près. Pour être un grand architecte, il ne sert à rien d'avoir les subtilités d'un Gellini. Avec ces subtilités, on fait une demi-douzaine de manches de poignards... Et la vie passe...»
1. «Il n'a fait qu'un seul beau vers, disait-il avec une gravité pleine d'humour :
Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne f »
Boutade mélancolique, confession poignante de l'inîiétude du parfait ciseleur, du chantre mélodieux îi ne sut pas être — heureusement — un architecte. Le désir de réaliser de grandes choses le poussa écrire Iphigénie, Ajaœ et Philoctète. Le succès Iphigénie fut immense. Moréas ne s'est pas borné suivre fidèlement le texte d'Euripide. Il l'a moîrnisé en y ajoutant une sorte de sensibilité nonîalante, une douleur plus humaine. C'est là une îlle œuvre, classique désormais, et qui suffirait, ?ec les Stances, pour assurer à Moréas une survie sins nos mémoires. Les chœurs de cette tragédie téritent de figurer parmi les plus beaux poèmes ançais :
Rappelle, ô cœur meurtri, ton sourire en exil ?
Il faut que l'homme sache Que, malgré la raison, sous le ciel étoile,
Plus d'un secret se cache !
La prose de Jean Moréas, roide, compassée, sans lan, trop précise, manque d'harmonie. Je ne parle as ici de ces romans extraordinaires, des Demoielles Gouberl, et Le Thé chez Miranda, écrits en ollaboration avec Paul Adam à l'époque des exaérations symbolistes. Mais ni l'histoire de Jean de
Paris, roi de France, ni les Contes de la vieille France ne dénotent une imagination vive. « Des petits poèmes, des fabliaux ou bien des chroniques en prose » lui fournirent « le sujet et les principaux ornements de ces contes. » Les Feuillets et le Voyage en Grèce, recueil d'articles de critique ou pages de carnet, sont des documents plus précieux.
On a reproché à Moréas maintes erreurs syntaxi ques : consomme pour consume {Stances, p. 110) — Les oiseaux dans leur vol viennent poser sut lui, au lieu de se poser sur lui (Stances, p. 113) Et une dizaine de fautes plus graves dans Ylphigé nie ou le début d'Ajaœ. Mais nous savons tous qu'; ce petit jeu, aucun écrivain critiqué ne triomphe Et Moréas était étranger !
Moréas s'est éteint doucement, entouré d'ami fidèles. A ceux-là qui pleuraient auprès de sa cou che, il vantait encore la poésie qu'il avait tant aimée Une sorte de sérénité lui était enfin venue. Il parlai avec la conscience d'avoir accompli l'œuvre pou laquelle il était né. Et cette œuvre de conscience de probité, de pureté, est comme le reflet magnifiqu de cette noble existence entièrement vouée au cuit de la beauté.
Ernest La Jeunesse est mort en 1916, étranglé par un cancer à la gorge. Cette fin quasi-bourgeoise d'un rêveur épris de l'épopée napoléonienne, d'un collectionneur d'armes et de défroques militaires, a quelque chose de paradoxal et d'injuste. Il a dû beaucoup souffrir, s'il a senti sa dernière heure approcher, car — esprit curieux et passionné — il suivait les péripéties formidables de la guerre comme s'il y prenait une part réelle, et enregistrait les chocs et les espoirs avec la foi vive d'un combattant. Gomme Villiers, Lorrain et Wilde qu'il connut, il traînait dans l'existence une sensibilité de malade, une soif ardente de savoir, d'éprouver et de traduire, qui le rendaient irritable. Ce fut un homme bien singulier que l'auteur des Nuits, des Ennuis &t des Ames de nos plus notoires contemporains. Sollicité par le lyrisme et l'humour, perpétuellement indécis entre l'ironie et l'attendrissement, il
dissimulait son âme émotive sous un vernis de potinier féroce. Nulle silhouette ne fut plus composée que la sienne. Ce rêveur timide tenta d'étonner le Boulevard pendant vingt-cinq ans. Il le surprit à peine, et le Boulevard s'y habitua. Mais il eut néanmoins sa période de royauté, sa petite cour, au fond d'un café littéraire, et il domina un cercle hétéroclite où se mêlèrent les poètes, les journalistes et les aventuriers. A vrai dire, il fut le dernier bohème, et n'aurait-il eu que ce titre qu'il mériterait de n'être pas oublié. Il en eut d'autres — et de solides.
Coiffé d'une chevelure léonine volontairement en désordre, le front bossue, le nez large, la bouche épaisse, l'œil vif monocle, la lèvre rase, il affectait un air de perpétuel et dédaigneux ennui. La gloire l'avait visité dès son adolescence, et ce succès trop rapide le perdit. Il aurait pu donner des œuvres fortes s'il ne s'était dispersé par veulerie, par dilettantisme, par habitude de la rumeur quotidienne et familière que produisait son entourage. Il portait des vestons mal taillés dans d'épaisses étoffes, des cravates trop amples, des chaînes énormes, des breloques pesantes, des bagues invraisemblables et des cannes étrangement sculptées. Lorrain avait l'amour
des gemmes, mais les mains de Fauteur de Buveurs d'âmes étaient discrètes à côté de celles de La Jeunesse, alourdies de métaux armoriés et ciselés. Lorsqu'il apparaissait les poches bourrées de paperasses, la démarche rapide, la tête basse ornée d'un feutre déformé, le sourcil froncé, les boulevardiers le saluaient sans rire. Il était sympathique et l'on craignait son esprit. A l'époque tumultueuse de l'affaire Dreyfus, il publiait un journal concurrent du Psst ! de Caran d'Ache et de Forain, le Sifflet, qu'il illustrait lui-même avec H.-G. Ibels. Il était alors à lui seul la gazette vivante de la capitale. Les profanes allaient Fentendre pérorer d'une voix aiguë, crissante et métallique, au Bar Galisaya, où le stendhalien Jean de Mitty, masque glabre et cheveux plats, lui donnait la réplique. Il sortait à peine du lycée de Nancy quand les Nuits et les Ennuis, pastiches savoureux des maîtres écrivains, première idée des célèbres A la manière de... de Reboux et Muller, passionnèrent le monde des lettres. Ce retentissement subit d'un « essai » fut presque unique. La Jeunesse était classé avant d'avoir produit. Il avait un nom. Il lui fallut le soutenir. Les livres qui suivirent, comme l'Holocauste, Ylmi-
talion de notre maître Napoléon, ne le diminuèrent point. Le jeune romancier, bien accueilli de ses aînés, envié par les cadets moins heureux, avait le vent en poupe. Il se contenta d'une célébrité de taverne. A la fermeture du Bar Galisaya, il se réfugia chez Bols de deux à quatre heures, puis au Café Napolitain où il fut le tyran incontesté, l'autocrate applaudi d'un petit monde enthousiaste. Les jeunes poètes vinrent lui soumettre leurs balbutiements mis en strophes, les confrères lui communiquaient les épreuves de leurs chroniques. Il dirigeait l'opinion — du moins il le croyait — et décernait l'éloge et le blâme, comme Mallarmé, mais avec une truculence de termes, un flot original d'adjectifs qui ravissaient l'auditoire. Je le revois encore assis entre Bergerat et Mendès, recevant les «habitués», nonchalant ou agressif, selon son humeur, et racontant, soudain, à tue-tête, le dernier potin transformé par sa verve en croustilleux scandale. Catulle Mendès, souvent, attablé lui aussi devant une absinthe, interrompait le récit, le rectifiait, dispensait des dons surprenants d'improvisateur caustique, et la joute valait qu'on applaudît. Que de conversations étincelantes eurent lieu dans « la salle du fond », auprès de cette
banquette dont La Jeunesse, despotiquement, occupait le milieu. Alphonse Allais, camarade de toujours, y faisait seul montre de pessimisme et de mélancolie. Cet humoriste, dont l'œuvre n'est qu'un éclat de rire, promenait une physionomie lugubre et désabusée. Il confiait à tous ses chagrins et ses angoisses et répétait : « Je suis broken doivn*, d'un air morne, avec des gestes désespérés. Tristan Bernard, au contraire, plus rare d'ailleurs, distillait d'un ton froid, à la Mark Twain, l'historiette à conclusion inattendue qui déchaînait l'hilarité générale. Georges Gourteline se plaignait d'une voix rageuse de la sottise contemporaine, vantait les charmes de la manille, et s'irritait dès qu'on lui parlait de son talent : « Quelle blague ! j'ai sculpté des petits manches de cannes, et voilà tout, oui, Monsieur ! » Jean { de Bonnefon arrivait, imposant et onctueux comme un archevêque, mais pétri de malice, et raillait les confrères avec l'acuité d'un Chamfort. Moréas apparaissait quelquefois pour déclarer l'endroit « sinistre», s'asseoir avec un mouvement d'épaule, et décourager le débutant qui commettait l'imprudence de lui lire des vers. La Jeunesse écoutait, discutait, réfutait et concluait avec une autorité définitive.
La moitié de ceux qui portent un nom dans la littérature ont défilé devant sa table. Il a été l'idole du lieu. Personne n'osera désormais occuper la place vide.
Il défendait ses amis, et bien qu'il donnât ce titre avec circonspection, il se fâchait rouge lorsqu'on attaquait un indifférent sans mesure. Il choisissait ses compagnons pour passer la soirée et les traînait au Bar du Journal ou au Grand U d'où il ne partait que fort tard. Que de fois je suis revenu après un dîner avec La Jeunesse et Mitty ou Moréas, jusqu'à la Place de la République, où il me quittait pour rejoindre son logis des Filles-du-Calvaire. Promenades singulières où un La Jeunesse nouveau se révélait, un La Jeunesse ému, candide, presque puéril, pleurant sur une photographie de petite fille et gémissant sur sa vie gâchée. Il avait des minutes de désespoir presque tragiques. Sa santé précaire k prédisposait à la neurasthénie. Ses retours dans sa chambre étaient mornes. Sa chambre ! Un capharnaum indescriptible, un étal de bric-à-brac, un mu sée bouleversé. On distinguait d'abord une pile d( livres recouverts de poussière, puis des vêtement' entassés, dolmans d'officiers, capotes de grognards
toute une défroque glorieuse de l'histoire impériale, des casques, des bonnets à poils, des shakos, et enfin dans un porte-parapluies, des épées aux gardes ouvragées, des cannes de dandies, des bâtons dédorés de tambour-major, des sabres de cavalerie. Aux murs, des miniatures adorables, signées de noms illustres (Mirbel, Isabey), mais clouées en fouillis, recouvrant le papier déteint, alternant avec des croix, des médailles, des crachats. Sur la table, des livres encore, des gravures, des cachets, des bagues, une bibeloterie rassemblée au hasard, mais précieuse, mais rare et qu'il augmentait avec amour.
Le romancier Louis de Ghauvigny m'a raconté plus tard qu'il avait tenté le « sauvetage » de La Jeunesse à l'époque où il habitait son taudis du Boulevard des Filles du Calvaire. Ghauvigny était parvenu, non sans peine, à lui faire accepter une somme avec laquelle l'auteur de Sérénissime devait s'organiser une vie normale, avec quelque chose comme une servante de curé pour le soigner, brosser ses habits et subir ses mauvaises humeurs. Mais malgré les exhortations de l'amitié, La Jeunesse employa en achats de miniatures et de vieux cachets l'argent que Ghauvigny lui avait imprudemment remis, et
ce ne fut que bien plus tard qu'il émigra rue de Liège, ci-devant t de Berlin», où les choses les plus précieuses et les souvenirs s'entassèrent à nouveau, en vrac, comme dans la petite chambre d'autrefois.
Ce paresseux, ce désordonné, perpétuellement sollicité par un besoin de travail, contraignait son cerveau actif à toutes les lectures. Le vers baudelairien : « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans », s'applique mieux à lui qu'à aucun autre. Doué d'une mémoire prodigieuse, animé par une curiosité investigatrice, il dévorait les études d'histoire, avalant pêle-mêle Michelet, Augustin Thierry, Houssaye, Vandal, Masson, Lenôtre, ceux-ci avec une prédilection marquée à cause de son culte pour l'Empereur. Et, petit à petit, ce dreyfusard forcené, cet antimilitariste théoricien, ce champion des causes difficiles subissait l'ascendant de «l'armée», apprenant par cœur l'annuaire militaire, citant sans erreur possible les numéros des régiments en garnison dans telle ville, indiquant les divisions régionales et jusqu'aux noms de tous les chefs sur lesquels il collectionnait des anecdotes de carrière, et formulait des opinions propres à surprendre les gens de métier.
De même, comme s'il eût possédé un jeu de fiches, il dessinait en traits brefs la biographie de tel écrivain notoire ou de tel « essayiste » érudit trop timide pour parvenir. Un chroniqueur se fût enrichi en notant ses critiques parlées. La Jeunesse aurait pu être le Tallemant des Réaux de son temps. Semblable à Bixiou, il gâchait des trésors d'esprit, dilapidait une fortune de souvenirs, gaspillait des mots, abandonnait aux indifférents la matière de vingt volumes, avec l'instinct secret d'une virtuosité inutile et cependant dominé par la griserie d'un encens médiocre, d'un succès éphémère, d'un triomphe de brasserie.
Il aurait pu être un grand critique, si ses écrits se fussent inspirés de cette verve endiablée, gamine, débridée et clairvoyante. Mais le souci du style et la crainte de blesser quelque amitié défigurait son opinion. Lorsqu'il publia Cinq ans chez les sauvages, on crut, comme le dit Henry de Régnier, qu'il oserait clouer quelques confrères au poteau de torture. Il n'en fut rien. Derrière ce titre lapidaire se dissimulèrent les louanges. Il fut louangeur aussi dans ses pittoresques comptes rendus des séances de l'Académie-Française, dans ses critiques théâtra-
les, lorsqu'il remplaça anonymement au Journal Catulle Mendès le lendemain de sa mort tragique. Cependant la forme de ses études littéraires et dra- . matiques — d'un lyrisme peut-être excessif, mais harmonieux, malgré le déhanchement des phrases en cascade — et l'envolée de certaines pages empruntées au vocabulaire le plus étendu, à la fois précieux, rare et scintillant, raviront toujours les fervents de belle prose.
Il travaillait au café, transportant ses manuscrits chez Bols et au Napolitain, insoucieux du bruit qui, au demeurant, lui était peut-être nécessaire, et lisant ensuite à n'importe qui la dernière page du Forçat honoraire ou du Boulevard, livres bizarres, mal composés, décousus, mais vivant, par endroits, d'une vie brusque, réelle et lumineuse. Il pratiquait l'accueil insolent, rabrouant le gêneur avec violence puis, bon garçon au fond, rachetait sa brutalité par des paroles affectueuses. Je me rappelle qu'ayant blessé par jeu, d'un coup de yatagan — une pièce rare acquise dans l'après-midi, — son ami l'avocat Paul Rousset, il éclata en sanglots. Son humeur dépendait du temps, de l'ambiance, de son état nerveux. Personne ne s'en étonnait. Il avait conquis des
droits que nul ne discutait. Certains jours, il gardait un silence obstiné, fixant dans le vague un œil . morne et prenant une physionomie d'enfant qui boude. On ne le dérangeait point. Et le bavardage général diminuait son diapason jusqu'à ce que la voix de crécelle, la voix criarde, éraillée, discordante de La Jeunesse, ait retenti pour commander une absinthe, comme s'il se fût agi de rallier un régiment en fuite.
Doué d'un extraordinaire talent de caricaturiste, La Jeunesse, par instants, esquissait des silhouetites étonnantes sur une feuille de ce vilain papier ique recèlent les buvards de café. La table de marbre du Napolitain fut son chevalet ordinaire. Il dessina mille figures rapides, croquis aujourd'hui épars, dont il laissait le premier venu s'emparer. Il y en a de remarquables. Ceux qu'il a le plus volontiers reproduits sous des aspects différents sont Emile Zola, Catulle Mendès, Jean de Bonnefon, Gustave Kahn, Moréas, Verlaine, Anatole France, Jules Lemaître et surtout Oscar Wilde, pour lequel il avait conservé un culte.
La Jeunesse fut l'un des compagnons d'Oscar Wilde durant le séjour de l'auteur du Portrait de
Dorian Grey à Paris. Maintes fois, il se fit son panégyriste, et ceux qui voudront étudier l'œuvre émouvante du camarade de l'équivoque lord Douglas, devront rechercher les articles hâtifs, mais perspicaces, de La Jeunesse. Deux ou trois « têtes » d'Oscar Wilde, retracées de mémoire en quelques minutes, sont d'un art presque puissant. Il avait illustré plusieurs des premiers exemplaires des Nuits et des Ennuis destinés à des amis, en ornant les marges de croquis rehaussés de pastel. Ces volumes atteindront sans doute plus tard une valeur inattendue. En dehors du Sifflet, il composa tout un numéro de L'Assiette au beurre sur les académisables. Il dessinait au hasard et selon la disposition de son esprit, utilisant une mauvaise plume ou simplement un bout d'allumette trempé dans l'encre. Si ces feuilles étaient réunies, elles formeraient um galerie de figures « bien parisiennes », toutes celle* que l'on aperçut au Napolitain durant quinze an nées. On y reconnaîtrait les journalistes et le.« escrimeurs, les échotiers et les courriéristes, le; romanciers et les poètes. Que de visages disparu; aujourd'hui !
Le bon Thomeguex, géant aux vastes épaules, ap
paraissait entouré de la troupe des « mousquetaires », éphémère confrérie héroïque dont les exploits .scandalisèrent la bourgeoisie bien pensante. La petite et formidable société se composait de Laberlesque, Henry de Bruchard, Pierre Jan, Rouzier- Oorcières, Gustave de Villette, d'autres encore dont îous retrouverons les noms. C'étaient de braves jens, tous férus de La Jeunesse auquel ils formaient une sorte de garde du corps, et qui avaient entrepris de soutenir les opprimés et de châtier les . oppresseurs. Derniers échos du romantisme « Jeune «>ance», jeux puérils d'un temps révolu! Quand n ne trouvait pas d'oppresseurs, on se battait entre oi sans cause, pour le plaisir — cela s'appelait des ouïes sanglantes. Laberdesque est mort en 1914. '.'était un athlète bienveillant qui éblouissait les Durnalistes faméliques en parlant de ses gains fauleux. A l'en croire, le Pactole — sans que l'on sût ourquoi ni comment — ruisselait à travers son ortefeuille. C'était l'homme des tours de force, et il Dulevait à bras tendu une table de marbre à pied de >nte. La Jeunesse lui lisait ses articles et tenait à )n jugement « non déformé par une culture livresue». Laberdesque était notoire dans ce milieu
pour avoir résisté, dans sa villa, armes en mains, à l'intrusion de la police.
Qui fait la nique au commissaire?
Laberdesque le mousquetaire !
rimait Félix La Boissière, le légendaire « La Boisse», François Villon de taverne, auteur des Ballades toutes nues que l'on chuchotait avec ravissement dans les salles de rédaction. Imaginez une monstrueuse moustache entourant un nez énorme et renifleur, un visage creusé et des yeux d'enfan sous des sourcils en broussaille. La Boissière, voué à l'oubli malgré son talent réel, avait dissipé un< fortune dans les bars de nuit en compagnie de quel ques princes de la noce. Ruiné après une vie tumul tueuse et vide, il exprimait ses souvenirs sou; forme de ballades que La Jeunesse — auquel i avait voué une sorte de tendresse — approuvai avec enthousiasme et finit par préfacer. Le caf Napolitain — « la bourse des poignées de mains eut sa ballade :
Si tu veux au Napolitain Prendre une absinthe littéraire, Viens, nous passerons, c'est certain Un cinq à sept fort peu vulgaire,
Car ici chacun déblatère, L'on blague tout, amis, métier, Les confrères, le ministère :
Mettez-moi ça dans du papier.
La Boissière entrait, l'air épanoui, chantant d'une voix creuse la rengaine de la Fronde :
La Boissière, dis-moi. . .
it racontait des histoires datant de son séjour en Afrique, où il avait été maréchal-des-logis de chasseurs. Il parlait littérature avec goût et blaguait les >as-bleus dans des strophes alors célèbres :
Nous aurons des lits pleins d'auteurs légères. . .
Flanqué de son inséparable ami, Henry de Bruhard, il allait quelquefois tirer le pistolet dans les ois de Nesles-la- Vallée pour se faire la main. Il est îort presque misérable sans que sa gaîté ait jamais iminué. Henry de Bruchard, excellent journaliste, Durageux et chevaleresque comme Bussy ou d'Arignan, devait aussi disparaître sans prendre part 1 grand combat qui faucha tant de talents en îrme. Il s'éteignit à Avignon, accablé par une madie soudaine, que la fureur d'être immobile en des
heures si poignantes dut aggraver. Il avait eu un nombre incalculable de duels, bien qu'il fût l'esprit le plus conciliant. Mais il avait des idées sur l'honneur, et ces idées-là le conduisirent souvent sur le terrain. Il fut toujours blessé, sauf deux fois : la première où, par miracle, il toucha un maladroit adversaire. Il en fut lui-même stupéfait, et je le vois encore faisant un moulinet triomphant avec son épée : « Ah ! s'écria-t-il, on ne dira plus que je suis l'éternel vaincu ! » Et, voulant piquer fortement la pointe dans le sol, il se traversa le pied. On dui remporter, sanglant, furieux et déconfit. La secon de, ce fut au cours d'un duel avec le fils Roger d( Beauvoir, un duel au pistolet et au visé, où malgr* des lunettes en hublot qu'il avait acquises la veille il ne parvint pas à atteindre son ennemi d'un jour qui d'ailleurs, lui aussi, le manqua.
Gomme je lui disais : t Je t'assure que tu devrai travailler l'escrime. Si tu avais quelque science de armes, ta vie serait moins exposée », il me répondi avec une belle assurance : « Pourquoi pas ? je cor nais tous les coups, je les ai tous reçus ! »
Rouzier-Dorcières, auteur de Sur le Pré, était 1 grand organisateur des rencontres. Il est mort, il
a peu de temps, après avoir été bombardier dans l'aviation. Il a « dirigé » plus de deux cents duels, dont quelques-uns furent mortels. Perpétuellement affairé, il surgissait encadré de personnages solennels que l'on reconnaissait pour des témoins. Il « réquisitionnait » une table d'un ton sans réplique, s'installait devant une immense feuille de papier et discutait. La chose débutait toujours par un long et mystérieux conciliabule au milieu du silence des i habitués ». Mais soudain la voix de Rouzier éclatait : « Messieurs, je prends toutes les responsabilisés, votre client est l'insulteur, c'est clair ! » L'attiude était si menaçante que les témoins de l'adver- ;aire cédaient, dominés. Et l'on prenait l'engagement le garder la rencontre secrète. Rouzier sortait le dernier, pliant son procès-verbal, et confiait à ses euls intimes l'endroit où aurait lieu le duel. Le lenemain, il y avait cinq cents curieux à la Grande- Urne ou au Parc des Princes, vingt photographes t deux opérateurs de cinéma. Rouzier-Dorcières vait l'aspect même du mousquetaire, cheveux >ugs et bouclés, barbiche en pointe et moustaches oes. Il portait un chapeau à bords plats et des cra- Ues Lavallière. Il était aussi brave que serviable,
et ses amis étaient si nombreux qu'ils avaient institué un diner mensuel en son honneur.
Auprès de La Jeunesse, il y avait encore l'écrivain espagnol Gomez Garillo, grand voyageur captivé par les élégances parisiennes, Ernest Gaubert — transfuge du Café Vachette, — poète et romancier de talent, qui récitait des vers avec un accent savoureux et la plus surprenante mémoire. Le vaudevilliste Robert Dieudonné, Jean Gung'l, duelliste redoutable qui blessa sur le terrain plusieurs champions de salles d'armes, Georges La Bruyère, vem: quelquefois en sortant du Matin, Riccioto Ganudo Gabriel Boissy, Armory, Fauchois, d'autres qw j'oublie, et qui accomplissaient auprès de l'auteu: de YHolocauste, comme un rite, leur visite quoti dienne.
Parfois aussi surgissait Alfred Jarry, vêtu d'in vraisemblables redingotes rapiécées, chaussé d gros souliers à clous et la mine soucieuse. Il déve loppait d'un ton froid, monotone, et avec cette 1er teur chantée que Gémier avait prêtée au Père Ubi des paradoxes stupéfiants. Les histoires qu'il nai rait, impénétrable et sérieux, étaient incroyable: L'auteur du Surmâle et de Messaline, mystificatei
sans égal, mais désarmé devant la vie, ne parlait jamais de sa détresse qui était réelle. Son insoucieuse indolence en faisait un bohème impénitent. Franc-Nohain, lorsqu'il fonda le Canard sauvage, essaya de lui créer un revenu, mais en vain. Les articles ne venaient jamais à l'heure. C'est dans ce journal oublié que, voulant tâter de la littérature sportive, il publia au grand scandale des abonnés : t La passion de N. S. Jésus-Christ considérée comme course de côte. » Les soucis de l'existence ne l'effleuraient point. Il dépensait le prix d'une chronique sans s'occuper du lendemain. Alfred Vallette et la bonne Rachilde le logèrent à la campagne, où il entreprit d'abattre des oiseaux à coups de revolver et faillit se noyer en barque pour tenter de vivre du produit de sa chasse et de sa pêche. Il ne put conserver aucune situation. Employé au Petit Bleu comme secrétaire de la rédaction, il imagina de mettre les titres en vers octosyllabiques et les sousjtitres en alexandrins. Chargé par la Renaissance Mine de rédiger « Le Journal d'Alfred Jarry », il ipporta un jour le récit de l'érection sur la tombe ie Baudelaire du monument dû au sculpteur José le Charmoy. Mais il se plut à confondre Baudelaire
avec un escroc nommé Boulaine, dont tout Paris s'entretenait, et les lecteurs furent une fois de plus déconcertés, à la satisfaction de Jarry. Une nuit, ne sachant pas quelle heure il pouvait être, il braqua brusquement son revolver sur un passant pour lui intimer Tordre de regarder sa montre. Il mourut à demi-fou. Les derniers temps, il s'était pris d'une passion violente pour l'absinthe. L'alcool le faisait engraisser, et il en concluait qu'il réparait sa santé chancelante. De fait, son visage apparaissait de jour en jour plus boursouflé, mais son esprit ne s'éteignait point. Il expliquait : « Je suis un régime admirable, l'absinthe est un cordial jusqu'ici bien calomnié. » Et pour démontrer que l'eau était un liquide impur, il notait avec une ingénuité pleine d'humour « qu'une seule goutte d'eau versée dans son absinthe suffisait à la troubler ». Quand il atteignit graduellement la dose quotidienne de seize verres, il tomba chez lui foudroyé. On le retrouva dans sa mansarde, parmi des bouteilles vides.
Au Napolitain venaient encore le tragédien Sylvain que La Jeunesse aimait fort; Hugues Rebell qui fut l'un de ses fidèles ; les « anciens » de la Revue Blanche, Félix Fénéon, Romain Goolus;
P.-J. Toulet et Gurnonsky désertant parfois le café Weber où ils tenaient leurs assises; Georges Feydeau, subtil et redoutable par son esprit; le mime Paul Franck, entre deux tournées à travers la France. Par instants aussi, Louis de Chauvigny, dédicataire du Boulevard, auteur des Souliers des Morts, descendant de Choderlos de Laclos, quittant sa gentilhommière, apparaissait. C'était un jour de fête, car La Jeunesse avait pour Louis de Chauvigny une prédilection visible. Peut-être Chauvigny est-il un de ceux qui ont le mieux connu cette âme énigmatique. La Jeunesse se précipitait au-devant de lui, transformé, l'accaparait dans un grand besoin de confidences, un désir de s'épancher, de raconter ses chagrins et ses rancœurs. Et ces soirs-là, autour de la table où quelques rares amis bavardaient, La Jeunesse se définissait lui-même, sans indulgence, disant sa vie manquée, sa solitude décevante malgré le tumulte d'un cercle dont il ne pouvait s'évader; puis c'étaient des retours d'espoir, des élans exprimés avec une foi d'enfant, l'engagement d'écrire l'œuvre importante pour laquelle était né sans doute ce rêveur trop faible, cet esprit délicat et douloureux, ligne d'une meilleure et plus glorieuse destinée.