‹ PèlerinagesChapitre 16 sur 24 · Enquête sur l'Evolution littéraire, p · texte numérisé non relu

Enquête sur l'Evolution littéraire, p

Tes yeux regarderont mes yeux; A l'heure où la Grande Ourse décline.

Et mes yeux auront la couleur De la fleur nommée asphodèle.

Tes yeux regarderont mes yeux, Et vacillera tout ton être, Gomme le mythique rocher Vacillait, dit-on, au toucher De la fleur nommée asphodèle.

En vain les disciples de l'école romane tentèrentils de prouver que Ton pouvait opposer le Pèlerin passionné aux productions parnassiennes, « sèches, froides, incolores». Mais les idées! criaient les adversaires. « Ses idées ! raillait Vignier, elles ne pèsent pas lourd, les idées de Jean Moréas. » — «Non, pas beaucoup d'idées», acquiesçait Gabriel Vicaire. Charles Morice, avec plus de justesse, disait : « Je ne sais pas si son domaine est très grand, mais il joue d'un instrument bien accordé. Il n'a pas d'idées, il ne lui manque que cela. » Enfin, pour Zola, c'était là « de la poésie de bocal » .

Ce que proposait Moréas valait pourtant qu'on s'} arrêtât. Il voulait que la poésie moderne ne négli geât aucune des tentatives anciennes et qu'elle si renouvelât en employant les jolies formes de jadis

aalheureusement abandonnées. Ce rappel à la traition n'avait pas qu'un intérêt de vocabulaire ou e syntaxe, il nous obligeait à retourner vers nos ources, à connaître les phases successives d'un art q évolution. Lui-même s'était contraint à cette tude qui lui fut profitable à l'époque où son talent tait en pleine maturité mais qui, alors, créa dans on esprit une sorte de confusion dont il ne sut pas e dégager. Il était trop savant, trop imprégné des tours précieux de l'ancienne langue», trop hanté e réminiscences pour parvenir à prouver son origialité. Il devint le reflet de maints lyriques pour îsquels il s'était enthousiasmé sur l'heure, et chaue fois il crut, sincèrement, avoir trouvé sa formule définitive.

Moréas — et nous devons l'en admirer — posséait un immense orgueil (un paon, disait Verlaine). Pour être poète, il faut être beau » (il prononçait o), s'exclamait-il. Et il ajoutait, en lissant sa mousache et en promenant autour de lui un regard satisfit : « Moi, je suis bo ! » Sa confiance en lui le pousait à publier sa dernière théorie comme étant la eule propre à sauver l'art en péril. De là, ses maûfestes qu'il ne faut pas considérer comme les

procédés d'un ambitieux, pressé de conquérir la gloire. M. Jean de Gourmont, pieux biographe, a essayé avec adresse de prouver que l'esthétique de Moréas est expliquée dans ses manifestes. Plus tard, Fauteur des Stances dira : « Il y a là-dedans des affirmations qui ne laissent pas de m'inquiéter. » Et encore: «J'étais bien jeune!» — Moréas, moins instruit, eût été tout de suite un grand poète.

Poète, il ne fut que cela, mais il le fut peut-être comme aucun autre artiste ne l'a été. Il ne parlait que de poésie et ne vivait que pour elle. C'est pour songer à ses vers et se perfectionner dans son art qu'il cessa de se mêler au mouvement tapageur de la jeunesse littéraire. Il travailla, silencieux et recueilli, et publia Enone au clair visage et Eriphyle, que M. André Beaunier considère comme son chefd'œuvre.

Déjà sa forme devenait plus classique :

De ta douce lueur, ô Phèbé, favorise Ma plaintive chanson qu'emporte au loin la brise. Et fais que mes soupirs, de l'écho répétés, Etonnent la frayeur des antres redoutés. *

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