Propos littéraires. Première série, p
2. A propos du Dickens, de Paul-Louis Hervier, Michaud, édit.
les plus plaisantes qui aient été faites sur un écrivain. Le Daily Mail, dans un article fort élogieux, nous assure que cette biographie est sans égale, t même en Angleterre » . Nous pouvons donc croire aveuglément les faits qui y sont relatés. Mais ce qui doit séduire le lecteur profane, c'est la division singulièrement habile des chapitres, qui fait de cet ouvrage documenté (où le labeur ne se sent pas) un roman véritable. Roman passionnant s'il en fut, car l'existence de Dickens fut très mouvementée, et s'il goûta une gloire immense, il n'en connut pas moins des commencements difficiles.
C'est dans un quartier pauvre de Portsea que naquit Charles Dickens, le 7 février 1812. Les parents n'étaient pas riches, et Charles reçut une première éducation assez vague. Son père, modeste employé, sorte de fantoche irrésolu et gaspilleur, traqué par les créanciers, changeait fréquemment de logis. Et rien de plus lamentable que ce malheureux, traînant derrière lui ses enfants dont le nombre s'accroissait sans cesse. On devine que le jeune Charles n'alla guère à l'école, et qu'il préféra jouer dans la rue avec les petits voisins ou gambader dans la campagne. Si son ignorance devait peu contribuer à faire
de lui un ouvrier de lettres, son oisiveté perpétuelle développait en lui des dons d'observation. Ses parents devinrent plus tard, pour le romancier, des sujets qu'il sut peindre avec une vérité surprenante, et il n'oublia aucun détail du milieu pittoresque et maussade dans lequel il avait vécu. Enfin, il était de santé délicate, et rien ne pouvait lui être meilleur que la libre vie au grand air.
Après quelques années médiocres, l'insoucieux John Dickens perdit son emploi. Il ne se découragea point cependant et prit, au contraire, la résolution de faire fortune. Dans ce but, il vint à Londres avec sa femme et ses huit enfants. Les grandes villes attirent toujours les ambitieux et les faibles. John Dickens voulut réaliser de vagues plans qui devaient lui procurer la richesse, il ne réussit qu'à contracter quelques dettes et à se faire mettre en prison. Sa famille l'y suivit, sauf Charles qui fut mis en apprentissage. A vrai dire, le métier qu'il allait apprendre ne lui serait pas d'un grand secours dans l'avenir.
Il s'agissait de recouvrir d'un papier bleu, de ficeler et étiqueter des pots de cirage ! Ce vilain iébut lui causa une tristesse profonde (devenu célè-
bre, il en parlait avec mélancolie), mais n'abattit pas son énergie.
M. Hervier dépeint joliment la scène :
« Les patrons faisaient l'éloge de leur apprenti ; jamais ils n'avaient eu un employé aussi habile. En commerçants avisés, ils se servaient de lui comme d'une enseigne vivante. Derrière la vitre qui séparait le magasin de la rue, ils avaient installé le futur grand homme avec tout son attirail, et c'était pour les passants un sujet de curiosité très grande que cet ouvrier de douze ans, au masque grave, aux traits réguliers et fins, accomplissant son ouvrage avec une dextérité surprenante. Les grandes personnes s'arrêtaient et regardaient en admirant l'adresse du commis, les petites filles et les petits garçons du quartier venaient en mangeant des tartines de confiture écraser leur nez contre la vitre, intéressés par le travail d'un bambin qui aurait pu s'amuser avec eux dans les rues... »
Il déjeûnait à la Marshalsea (la prison pour dettes) et retournait à son labeur. Un beau jour, John Dickens reçut avis qu'il héritait d'un parent éloigné. La somme n'était pas considérable, mais elle lui suffisait à faire vivre les siens dans un bien-être relatif.
Voilà le père libéré, et la famille qui, une fois encore, plie bagage. On retrouvera dans la Petite Dorrit des scènes saisissantes suggérées par la vie à la prison. A la suite d'une discussion avec le patron de Charles, John Dickens décida de reprendre son fils et de le remettre à l'école. Heureuse inspiration que Charles bénit bien souvent. Il fit donc son entrée à la « Wellington House Academy » , que dirigeait M. Jones, personnage comique et redoutable. David Copperfield, JDombey, Old Cheeseman, nous permettent d'imaginer ce singulier lieu d'éducation où Dickens n'apprit pas grand'chose. Nous savons qu'il w rédigea une gazette hebdomadaire et qu'il y joua la comédie. Son séjour chez master Jones, qui mêlait ses élèves à coups de trique, ne fut pas très ong. Le père Dickens se vit obligé de borner là 'éducation de Charles : ce diable d'homme avait si eu de sens pratique que les fonds manquaient déjà. <ous retrouvons Charles chez un homme de loi où put tout à son aise observer les types qui animè- 3nt ses livres, puis nous le voyons apprendre 3ul, à force de volonté, la sténographie, dont les léthodes n'étaient pas alors des plus simples, avait dix-huit ans.
Accepté par un journal, il devint reporter et fit preuve d'une activité infatigable : « J'écrivais, raconta-t-il plus tard, dans la paume de ma main, à la lumière d'une mauvaise lanterne; j'écrivais à l'intérieur d'une diligence traînée par quatre chevaux galopant au milieu d'un pays sauvage, en plein cœur de la nuit... A ma dernière visite à Exeter, j'ai, dans la cour du château, montré à un ami l'endroit exact où j'ai «pris» le discours de lord Russel, prononcé malgré une vive bataille de tous les vagabonds du comté, et sous une pluie telle que deux bons collègues — ils n'avaient par hasard rien à faire — voulurent bien tenir un mouchoir de poche au dessus de mon carnet de notes, à la façon d'un dais dans une procession ecclésiastique... Je me suis usé les genoux à force d'écrire dessus, alors que j'étais assis sur la dernière rangée de bancs dans la vieille gale rie de l'ancienne Chambre des Communes. Je m* suis usé les pieds à force de me tenir debout dam l'ancienne Chambre des Pairs où nous étions entas ses comme des moutons. En revenant à Londre des assemblées politiques de province, je crois vrai ment que j'ai été jeté hors de tous les véhicule connus dans ce pays. Je me suis trouvé attard
dans des chemins de traverse boueux à quarante ou cinquante milles de Londres, dans des voitures ayant perdu leurs roues, conduites par des chevaux épuisés et des postillons ivres. Mais j'arrivais toujours à temps pour que le discours pût être publié i l'heure dite...»
Quel tableau saisissant de la vie d'un reporter ! Rédacteur parlementaire au True Sun, au Miror ,»/" Parliament, il continua de reproduire les paoles éloquentes des hommes politiques. A vingtrois ans, il entra au Morning Chronicle, et ce fut nfin la tranquillité, l'assurance d'ignorer l'angoisse m lendemain.
Mais cette quiétude ne suffisait pas à Charles
ickens qui rêvait d'écrire (car ce n'est pas écrire
le de répéter les paroles des autres). Et un beau
ur il se décide, il rédige une courte histoire inti-
lée : Un diner à Poplar Walk, et va déposer son
anuscrit dans la boîte aux lettres du Old Monthly
agazine. L'article paraît ! Dans la préface de
ckwich, Dickens dit à quel point il fut ému en
ant sa prose imprimée. Cette lecture eut lieu
ans une boutique du Strand... Il revint vers
estminster Hall, y demeura pendant une demi-
heure, car ses yeux étaient si obscurcis par des larmes de joie et d'orgueil, qu'il voulait ne le laisser voir à personne et ne regarder personne. » Dickens devait vite perdre cette émotion en face du succès. Un diner à Poplar Walk inaugurait une série de « sketches » signés Boz, qui parurent dans YEvening Chronicle. C'est dans les bureaux du Chronicle que Dickens rencontra M. Hogarth, dont il épousa la fille. Le nom de Boz devint notoire. Un libraire vint proposer à Dickens d'écrire un texte sur les dessins d'un caricaturiste nommé Seymour. Le texte devait être publié chaque mois et être payé 350 francs Dickens accepta. La première livraison parut et m séduisit aucun acheteur. Pour comble de malheur Seymour se suicida avant d'avoir terminé le seconc numéro. Un autre dessinateur dut illustrer le text< que Dickens composait un peu au hasard. « Ce fut dit un contemporain, un échec complet. — Les édi teurs parlèrent de rompre le traité. Mais voici qu'ai quinzième numéro, le tirage (qui était primitive ment de quatre cents) s'éleva jusqu'à quarante mill exemplaires. L'œuvre s'appelait Pickwick. Ces ainsi que Dickens et son premier livre connurer ensemble la gloire. »
L'activité de Dickens devint prodigieuse. A peine avait-il achevé Pickwick qu'il commençait la publication à! Olivier Twist t qui parut dans le Bentley Magazine, dont il fut directeur. Et Olivier Twist n'était pas terminé qu'il travaillait déjà à Nicolas Nicklehy. Ses œuvres connaissaient de tels tirages que Dickens put se montrer exigeant. Il racheta les droits de ses Sketches pour la somme de cinquante mille francs et tenta de devenir son propre éditeur. Il fonda un journal qu'il entreprit de rédiger seul. Il devait toucher douze cent cinquante francs pour chaque numéro et la moitié des bénéfices. Mais l'essai ne fut pas heureux, et Dickens dut revenir au système des livraisons que le public préférait. C'est ainsi que parut le Magasin d'Antiquités.
Le 24 janvier 1841, Dickens donna le premier chapitre de Barnaby Rudge qui est, à coup sûr, son meilleur livre. Barnàby Rudge est un roman historique, c'est-à-dire une œuvre très en dehors de sa manière habituelle. Elle n'en obtint pas moins un triomphe éclatant, et Dickens fut fêté officiellement par les Ecossais qui lui offrirent un banquet monstre, durant lequel maint orateur célébra la gloire de P« illustre convive ». C'est au cours de ce voyage
que le romancier fut pris du désir de visiter d'autres pays, et pour donner un but à son déplacement, il résolut d'aller en Amérique, où des commerçants peu scrupuleux s'enrichissaient en reproduisant ses livres.
Entre temps, Dickens avait connu le comte d'Orsay avec lequel il se lia d'une amitié solide. Il l'avait rencontré chez lady Blessington, sa compagne, l'amie choyée de tous les beaux esprits de l'époque. Dickens devint donc un peu dandy au contact du lion le plus fameux de l'Europe. Et c'est là un côté surprenant de son caractère. Dickens semble n'avoir jamais décrit les milieux élégants de Londres, ni même s'être adressé à l'aristocratie. Le vrai public de l'écrivain, c'était le peuple, le peuple dont il était, et qu'il sut si bien comprendre.
La réception que firent les Américains à Dickens fut aussi enthousiaste que gênante. Le soir de son arrivée, la foule assiéga son hôtel. A peine est-il couché qu'on lui donne la sérénade. S'il tente de se promener, il manque d'être étouffé par les curieux. S'il entre dans un établissement public, le directeur lui adresse un discours. La nuit, les reporters veulent l'interviewer de force, ils escaladent le balcon,
pénètrent dans la chambre. « S'il se rendait à l'église pour y chercher un peu de paix, dit M. Léon Boucher (Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1875), on se bousculait aux alentours de son banc, et c'était à lui que le prédicateur adressait la parole. Dans la voiture du chemin de fer même, le conducteur ne consentait pas à le laisser tranquille ; s'arrêtait-il à quelque station pour y boire un verre d'eau, une centaine de spectateurs venaient fixer les yeux sur sa gorge quand il ouvrait la bouche pour avaler. Enfin, à chaque courrier, la poste lui apportait un ps de lettres sans objet, et qui demandaient toutes une réponse immédiate. » Bref, il fut « l'invité de la t\Tation américaine », comme l'appela Washington j rwing. Mais personne ne s'étonnera d'apprendre que Pickens en eut vite assez. Le résultat de cette escalade fut les Notes Américaines , satire qui n'enhanta pas ses anciens hôtes.
Ce fut encore sous l'impression de son voyage 'Amérique que Dickens publia, le 1er janvier 1843, i première livraison de Martin Cïiuzzlewitt. Ce vre, que son auteur préférait à tous ses autres vres, obtint un succès médiocre. Et Dickens en fut >ut désorienté. Il était habitué à toucher de tels
droits que, voyant à la même époque The Christmas Carol ne lui rapporter que 11,500 francs, il éprouva pour le présent et l'avenir les pires inquiétudes. Il engagea le quart de tout ce qu'il pourrait écrire pendant les huit années suivantes pour la somme — payée d'avance — de 70,000 francs.
Dickens avait des charges nombreuses, et ses frères, ses amis, les gens de lettres besogneux, son père lui-même, ne faisaient pas faute de l'exploiter. Il subvenait à toutes ces dépenses en se pliant à un travail écrasant. Il avait établi méthodiquement le plan de son existence, et jamais il ne faillit à la tâche imposée. Ses heures de labeur et ses heures de sommeil étaient réglées, calculées comme par un bureaucrate soigneux. Il décida, lorsqu'il eut touché les 70,000 francs, d'aller se reposer en Italie. A peine fut-il à Gênes qu'il s'attela à la tâche comme un forcené; c'est là qu'il écrivit les Carillons (The Chimes) et dès qu'il eut terminé ce « livre de Noël le désir lui vint d'avoir à son sujet l'opinion de ses amis. Il repartit pour Londres, où il lut The Chirnet en petit comité. Dickens avait eu, cette fois encore une inspiration heureuse. La lecture fut un succès non seulement pour l'écrivain, mais pour le lec
he
teur... Et Dickens conçut immédiatement l'idée de faire ces « lectures » publiques qui devinrent une des sources de sa fortune.
Dickens avait, en effet, un grand talent de comédien. Ses contemporains sont unanimes à le constater. Et il est probable que, sans un hasard heureux, le théâtre eût été son unique but. M. Hervier nous raconte que, dans sa jeunesse, Dickens « fut sur le point d'entrer à l'Opéra Royal de Govent Garden. Il «avait écrit aux directeurs, expliquant avec la meileure foi du monde le peu qu'il était, mais ce qu'il mouvait espérer devenir si on donnait à sa bonne -olonté des occasions de se manifester. Il espérait à >eine une réponse, la réponse cependant vint : les lirecteurs lui offraient une audition pour une date xée. La joie du futur artiste — il se voyait déjà cclamé par un public idolâtre — fut grande, mais i fatalité voulut — peut-être vaut-il mieux dire sa onne étoile — qu'à la date attendue avec impatience fût malade et contraint de garder le lit. C'était écroulement de tous ses rêves. Allait-il donc être oligé de demeurer clerc obscur dans l'office des )mmes de loi ? Il voulut une fois faire preuve de 'urage, et s'excusa par lettre, expliquant son dés-
espoir d'être ainsi stupidement malade après une marque de bienveillance dont il augurait tant d'heureux résultats. Il lui fut répondu que son audition était reportée au mois suivant. Dickens n'était plus libre. »
Dickens ne se guérit jamais de son amour de la scène, et il n'hésitait point lorsqu'il s'agissait de prêter son concours pour des fêtes de charité où Dickens « acteur » connaissait une vogue dont Dickens « écrivain » n'était pas jaloux.
Il revint à Gênes, mais Londres lui manquait. Il regagna son foyer où il forma un plan nouveau. Il voulut être directeur de journal et lança The Daily News (Les Nouvelles quotidiennes). Mais au bout de quelques semaines, ce labeur imposé le lassa, il se résolut à ne plus être qu'un simple collaborateur de sa feuille et s'évada en Suisse où il écrivit Dombey et la Bataille de la Vie. Il y resta peu, et, après un tour à Paris, où il fut accueilli chaleureusement par les écrivains, il retourna à son œuvre à Londres, dont le tumulte et l'agitation étaient indispensables à son génie créateur.
Bien que l'essai du Daily News n'eût pas été heureux, Dickens résolut de fonder un autre périodique. Cette fois, il n'était plus question pour lui de rédiger intégralement le texte. Il s'entoura de collaborateurs habiles, parmi lesquels nous retrouvons Wilkie Gollins et Charles Reade ; il prit un excellent rédacteur en chef, M. Wills, qui le seconda si activenent que la nouvelle feuille — Les Paroles du Foyer - obtint un succès considérable. Malgré ce travail supplémentaire, Dickens ne cessa pas de jouer la ' omédie ni d'organiser des fêtes ; même il s'ocupa de fonder une sorte de Société des Gens 1 e Lettres, dont le but était de servir une pension |ux vieux littérateurs pauvres et de leur construire n refuge pour leurs dernières années. Dans cette ntreprise humanitaire, sir Edward Lytton fut son ssocié. Et, quoique le projet n'ait pas abouti, les îrivains n'en doivent pas moins garder aux deux )mmes quelque reconnaissance pour l'avoir imané.
En 1853, Dickens donna la première de ces lectus publiques dont l'idée lui était venue au moment i il lisait The Chimes devant ses familiers. Il y eut )is séances auxquelles six mille personnes assis-
tèrent, et dont les recettes furent versées à l'Institut de Birmingham.
Lorsqu'il vint à Paris, où les artistes lui firent le plus cordial accueil, il eut la chance de signer avec la maison Hachette un traité qui lui assurait 11,000 francs pour la traduction et la publication de ses œuvres parues et 1000 francs pour chacune de ses œuvres futures. J'insiste un peu sur les questions d'argent, afin de montrer l'acharnement de Dickens à se sortir des embarras où la bonté de son cœur le replongeait perpétuellement. Il aidait sa famille, ses camarades, les inconnus et, enfin, il avait dix enfants. Malgré cela, il put réaliser l'idéal de sa vie et acquérir Gad's Hill, la demeure luxueuse qu'il avait tant convoitée dans sa jeunesse. C'est à Gad's Hill qu'il acheva la Petite Dorrit. M. Gaston Sévrette, dans la notice qui accompagne l'édition classique de David Copperfield, décrit ainsi l'existence de Dickens à Gad's Hill : « Dickens se levait tôt, écrivait durant la matinée, et prolongeait rarement son travail jusque dans l'après-midi. Il considérait trois pages de manuscrit une tâche quotidienne suffisante. Les débuts d'une œuvre étaient souvent difficiles. Il se compare, dans ces moments-là, à un oiseau en cage
qui tourne autour de son morceau de sucre avant d'y toucher. Il mangeait peu et prenait beaucoup d'exercice. Il aimait l'ordre par-dessus tout et observait, dans ses moindres actes, une ponctualité rigoureuse. Malgré les sommes énormes que son travail lui procura, sa fortune ne fut jamais considérable, ce qu'il explique dans cette phrase : « J'ai peu d'économies à cause de la position publique très coûteuse que je tiens. »
Ajoutons que Dickens dictait seulement ses articles, mais jamais un chapitre de roman. Encore revoyait-il entièrement l'article et se réservait-il d'écrire lui-même le dernier paragraphe.
C'est vers cette époque que Dickens entreprit sa série de lectures. M. Arthur Smith fut son manager pendant cette tournée qui commença à Londres et se continua dans les provinces anglaises, en Ecosse et en Irlande. « Cette première série, dit M. Paul- Louis Hervier, comprit cent vingt-cinq lectures, et |on aura une idée de la fatigue que supportait :1e malheureux Dickens, en sachant qu'il avait à voyager le jour et la nuit, à parler dans des salles de fortune, quelquefois devant deux mille trois cents personnes (comme à Edimbourg), souvent deux
fois dans la journée, comme à Harrogate. Partout l'enthousiasme fut extrême ; les femmes étaient des auditrices passionnées. Elles attendaient avec patience une partie de la nuit à la porte des contrôles, elles s'asseyaient dans des salles bondées, comme elles pouvaient ; certaines personnes arrivant après la fermeture des bureaux, alors que toutes les places étaient vendues, offraient jusqu'à vingt-cinq francs pour un mauvais siège. Dans les salles, l'anxiété ou la gaité étaient grandes, suivant la lecture donnée. Un soir, un vieil homme ne cessa de pleurer, son pauvre corps secoué par de violents sanglots : les malheurs de la petite Dorrit lui rappelaient sans doute une fille chérie perdue quelques années auparavant. Une autre fois, après la lecture de Dombey, les femmes se précipitèrent sur la plateforme pour ramasser les pétales de géranium que Dickens avait effeuillés comme jeu de scène. »
Il va sans dire que ces triomphes se traduisirent par une aisance nouvelle. Dickens touchait pour ses lectures 7,500 francs par semaine en Angleterre et 12,500 francs en Ecosse. Mais les déplacements continuels, la fièvre que lui valaient les lectures, la préoccupation quotidienne de ses romans qu'il
n'abandonnait point, tout cela provoqua un surmenage préjudiciable à la santé de l'écrivain. Il tomba malade et dut refuser la proposition d'un manager australien qui lui offrait 250,000 francs pour une tournée de huit mois. Il ne cessa pas une minute de s'occuper de son journal, Les Paroles du Foyer, auquel il donnait des chroniques et des chapitres d'ouvrages en cours. Ses livres paraissaient avec [la même régularité. Mais il dépérissait. Il accepta pourtant de se rendre une fois encore en Amérique ;où ses lectures rapportèrent des sommes fabuleuses. [1 revint, vieilli, surmené, ayant perdu ses dernières forces. Il mourut presque subitement après une journée de travail, le 9 juin 1870. Sa mort fut un leuil national. On lui fit des obsèques solennelles it on enterra son corps à l'abbaye de Westminster. Telle fut, dans ses grandes lignes, la vie de Filastre écrivain dont l'Angleterre a fêté la mémoire, /étude qui m'a fourni la plupart de ces notes ésume cette existence avec une clarté singulière. )ickens nous apparaît comme un travailleur acharné, n lutteur tenace s'attaquant à la fortune et à la loire. Ses œuvres lui valurent l'une et l'autre. Il ous reste à étudier rapidement, si elles méritent
l'enthousiasme qu'elles surent provoquer, la vogue inouïe qu'elles ont encore parmi tous les peuples du monde.
« Les histoires qu'ils racontaient étaient touchantes 1 » dit M. Paul-Louis Hervier, et voilà ce qui justifie à ses yeux la vogue immense du romancier. Peut-être Dickens n'eût-il pas voulu d'autre louange que celle-ci. Mais l'explication est un peu courte. M. T. Marziatz, un biographe anglais, me semble avoir mieux défini certaines raisons du succès immédiat, foudroyant, qu'obtint l'auteur de Barnabe Rudge : « La littérature anglaise, dit-il, était à ce moment dans une période de langueur plutôt que d'activité. Le grand flot du début du siècle commençait à décroître. L'ère victorieuse laissait seulement a poindre à l'horizon le reflet de quelques lueurs; ai Byron était mort. Morts aussi Shelley, Keats, Coleridge, Lamb. Southey était au déclin de sa vie, Wordsworth avait depuis longtemps produit ses principales œuvres, et parmi les hommes du futur, k\ Garlyle, bien qu'il eût publié Sartor resartus, n'avait donné ni sa Révolution française, ni fait ses i conférences sur les Héros. Il n'était pas encore dans
la plénitude de son talent. Macaulay, alors dans l'Inde, n'était connu que comme essayiste; lord Tennyson et les Browning appartenaient surtout à l'avenir. A s'occuper plus spécialement de la littérature d'imagination, on s'aperçoit qu'on attendait un nom pour le placer à la tête des romanciers. Il y avait cinq ans que le grand Walter Scott reposait dans l'abbaye de Dryburgh. »
Dickens venait à son heure. Il sut, du premier coup, devenir le traducteur des sentiments populaires, il fut le peuple même. Son adolescence douloureuse, son éducation négligée, son entourage, tout le prédisposait à décrire la vie des humbles. Il le fit avec une sensibilité qui va jusqu'à la sensiblerie. Ses personnages ne sont pas des héros, mais des médiocres : dès que l'un d'eux dépasse la foule, il est transformé, ridiculisé par la caricature. Le bon est )pposé au méchant avec les procédés chers aux imagiers d'Epinal. Jamais Olivier Twist, Dombey, Joë, la petite Dorrit, Nelle n'auront une idée d'ambition >u de conquête : ils seront d'avance des résignés, des •naudits, mais parés des plus émouvantes et des plus andides vertus. Chacun pourra se reconnaître dans es portraits, et il sera loisible à chacun de s'atten-
drir sur soi-même. Qui donc, au cours d'une enfance difficile, vécue dans un village, n'aura pas redouté le mauvais bedeau, l'affreux homme de loi, le patron féroce? Ces manifestations, honnies et admirées, de l'autorité, Dickens osait les battre en brèche, les railler, les mettre en fâcheuse posture. Le public applaudissait avec ravissement. « Flatterie, servilité, commerce ! » disent les détracteurs — et ils sont légion — du grand animateur. Dickens écrivait pour vivre et pour faire vivre les siens. Il lui était interdit de changer de sujet s'il voulait éviter la misère. N'oublions pas qu'il publiait ses romans par livraisons, mises en vente à bas prix, et qu'en aucun cas ces brochures grossières ne pouvaient s'adresser à l'aristocratie. Dickens devait plaire à sa clientèle nombreuse et non seulement à l'élite. Ceci explique les essais fréquents du romancier, à la recherche d'une manière définitive, et s'il ne persista pas dans des tentatives plus hautes, c'est que dès les premiers feuillets son tirage diminua. Les éditeurs eux-mêmes n'admettaient pas ces changements, et Dickens dut leur obéir.
S'il y eut là quelque sacrifice fait à sa dignité d'écrivain, qu'importe après tout puisqu'il excella
dans le genre adopté. « La note dominante de toutes ces œuvres, la caractéristique de Dickens, c'est la pitié, écrivit M. Jules Claretie au lendemain de la mort du romancier (Illustration, 18 juin 1870). Il semble que cette nature nerveuse, facilement impressionnable, nature essentiellement humaine et mâle, mais féminine par certains côtés, vibrât en quelque sorte à toute douleur. Il a ce grand cœur qui battait si fort pour les causes justes, des colères contre toute injustice, des caresses pour toute souffrance. Il a pour les petits, pour les humbles, pour tout ce qui pleure, attend et espère, une tendresse profonde, je ne sais quel consolant dévouement. »
N'est-ce pas Paul de Saint- Victor qui, en parlant jde Dickens, le définit par cette phrase : « Un Balzac plus humain » ? Ce n'était pas Balzac, mais c'était à "coup sûr l'un des romanciers les plus humains qui (aient existé. S'il critiqua les riches, il ne les accabla pas de reproches : il voulait, semblait-il, dissiper un malentendu entre les heureux de la terre et les iéshérités. Il prêcha la charité aux uns, l'espérance ;uix autres. Enfin, il aima ses personnages d'une uTection pitoyable, qui éclaire son œuvre et l'ennoblit. Les modestes lecteurs de Dickens perçurent
cette affection, et ils en furent touchés jusqu'à vouer au chantre de leur grande misère une reconnaissance fraternelle. Celui-là était des leurs, ils le sentaient à chaque page où les menus incidents de leur vie étaient évoqués, et lorsque l'auteur leur disait de croire au miracle possible, à l'oncle d'Amérique, à l'héritage imprévu, aux fiançailles princières, ils oubliaient la fatigue quotidienne et la fange de leur grabat.
Par une autre qualité encore, Dickens s'attachait une clientèle fervente : il avait un sens de l'humour que peu d'auteurs comiques possédèrent à un plus haut degré. Les fantoches plaisants ou ridicules qui animent ses récits furent vite célèbres. Les Anglais se passionnent pour le héros caricatural. Falstaff ne pouvait naître que chez eux. Pickwick, Snodgrass, Sam Weller, Micawber, Pumblehook égayèrent les veillées familiales.
Dickens fut aussi le descripteur minutieux des incidents de chaque jour. Il savait, en quelques touches justes et hardies, peindre la douceur du home, le tumulte de la rue aux heures où l'ouvrier a pour habitude de la traverser, l'arrivée de la diligence, les élections, l'école, l'atelier, le village riant et la
campagne sous la pluie. Tout lui était prétexte à brosser des tableautins rapides et précis, où il mettait la couleur exacte, le bruit, le mouvement, la vie. 11 était poète et savait chanter la douceur des Christmas, le carillon de cloches, la neige mélancolique, et le printemps béni des humbles. Il se dégageait de ces croquis un parfum délicat de candeur et de bonté.
Et toujours la nature reflétait l'état d'âme de ses
personnages. Si le petit garçon chéri du maître
l'école meurt auprès de la pauvre Nelle abandonnée,
e paysage se fait lugubre ; si un crime est commis,
e vent et la foudre viennent transformer le décor ;
ïi la joie naît au cœur d'un brave garçon, le soleil
•it au ciel, les oiseaux chantent, les fleurs embau-
nent...
Il n'en fallait pas plus pour conquérir à jamais
'esprit simple des premiers lecteurs. Aussi bien,
Oickens avait satisfait, en écrivant Barnaby Rudge
eux qui eussent voulu voir en lui le continuateur
irect de Walter Scott. Mais n'est-il pas heureux
ue son public ordinaire Tait contraint à rester
î conteur qu'il a su être. Il a apporté une sorte
émotion nouvelle, infiniment humaine, je le répète,
et dont la douceur pénètre quiconque a ouvert un de ses volumes. Combien de nos romanciers durent à Dickens, sans le savoir peut-être, une part de leurs meilleurs dons ? Ce n'est pas seulement dans Jack ou le Petit Chose, de Daudet, que Ton retrouve Dombey ou David Copperfield. Ce n'est pas seulement sous la grotesque apparence de Tartarin, silhouette « si française » , que l'on reconnaît Pickwick ! Dickens eut sur notre littérature une influence considérable, et il serait facile de distinguer, dans les romans de certains contemporains illustres, la marque de ce barde du dévouement, de l'abnégation et de la fraternité.
Dramatique, théâtrale plutôt, humoristique et parfois mystérieuse, morale toujours, son œuvre synthétisait les qualités anglaises. De là son triomphe subit, l'engouement des foules qui en fit une sorte de demi-dieu. On rapporte qu'une petite bouquetière qui vendait des fleurs à la porte de Drury Lane, apprenant la mort de Dickens, demanda, d'une voix tremblante : « Est-ce que le petit Noël va mourir aussi?»
Le grand reproche que Ton fait à Dickens, c'est qu'il n'a pas su composer ses livres, qu'ils offrent
un aspect décousu et sautillant, qu'ils contiennent nombre de chapitres inutiles. La façon dont le romancier produisait ses œuvres, au fur et à mesure des nécessités, explique assez — sans l'excuser — l'introduction d'aventures secondaires dans un récit dont il était difficile à l'auteur, absorbé par d'autres travaux, de suivre fidèlement la trame. Ceci n'est pas niable. Les romans de Dickens sont mal construits. Mais seraient-ils mieux s'ils l'étaient autrement?
« Il lui arrivait souvent, dit un critique anglais, jM. William Angus Munro, après la publication d'une livraison, d'être embarrassé sur la nature de la suivante. En route, lui survenait l'idée d'un personnage aouveau, issu de ses observations ou de son imagination, et il ne se faisait aucun scrupule de l'introluire dans son récit sans considérer s'il était à sa i)lace. Il peint un portrait pour l'amour de l'art. Si jïve est cette tendance, qu'à maintes reprises, alors u'il travaille à un roman, un autre se présente à ai qu'il lance aussitôt, continuant à alimenter les eux simultanément. »
Paul-Louis Hervier ajoute : « Cette méthode de avail n'était pas sans inconvénient. Lorsqu'il fal-
lait arriver à une conclusion, Dickens se trouvait obligé d'avoir recours à des moyens expéditifs pour régler hâtivement le sort des personnages multiples qui étaient apparus dans le cours de son roman ; aussi, dans un chapitre final, il dénouait d'extraordinaire façon les situations les plus embrouillées. Plus d'une fois, Dickens en retard doutait de pouvoir remplir ses engagements envers ses éditeurs. Il lui fallait alors « mettre les bouchées doubles » ; il travaillait sans relâche et livrait à l'imprimeur des feuillets écrits trop vite, non par inspiration, mais par nécessité. »
Oui, ces critiques sont sérieuses, et il n'est pas discutable que la hâte se sent dans certaines pages de Dickens; mais moins pressé par le besoin, Dickens aurait-il travaillé, n'eût-il pas satisfait plutôt sa grande passion, qui était celle de l'art dramatique ? On sait que le romancier avait failli épouser une jeune fille riche, Maria Beadnell — il a raconté cette histoire d'amour dans la Petite Dorrit (Arthur Glenman et Flora Finching). — Or, on peut se demander s'il aurait songé aux lettres si ce projet s'était accompli. Dickens aimait l'argent, et ce défaut, qui indigne tant de commentateurs,
fut sans doute un bienfait. Il est vrai que c'est la passion du gain qui abrégea ses jours, mais c'est elle aussi qui le contraignit à produire ses œuvres dont les défauts mêmes ne sont pas sans charmes .
«Sa nervosité, écrit M. Emile Hennequin, le poussa à déroger de sa dignité d'écrivain au point de parcourir toute l'Angleterre et toute l'Amérique, en donnant des lectures payantes de ses livres, avec une gesticulation, des grimaces et des intonations qui étaient d'un déclamateur plutôt que d'un grand auteur. »
Sa nervosité ? Non pas. Mais son désir impérieux de conquérir la richesse, et son goût ardent pour le théâtre. Cette double préoccupation — l'argent et la mise en scène — fut peut-être l'artisan de sa gloire. Et si son labeur apparaît chaotique en ses parties diverses, l'œuvre entier est assez émouvant, assez humain pour que nous aimions jusqu'aux défauts qui ont aidé à le produire.
La « fantaisie » est à la mode, et les humoristes ont beau jeu. Les journaux nous offrent quotidiennement une petite aventure comique dont l'invraisemblance sait ravir le lecteur. Alphonse Allais avait un peu créé le genre. Aujourd'hui, Sacha Guitry, G. de Pawlowski, Curnonsky, La Fouchardière et Mac Orlan sont les maîtres incontestés des historiettes où triomphèrent Tristan Bernard, Pierre Veber et Willy. Mais la forme de ces contes rapides a bien changé depuis Allais et Goudeski t L'humour d'outre -Manche a presque partout remplacé l'esprit badin. Plus qu'aucune autre, l'influence de Mark Twain s'est fait sentir, et il est juste de consacrer quelques lignes à un écrivain jouissant d'une réputation mondiale, que les Uni-
«il
versités étrangères surent honorer, et qui est encore fort discuté chez nous.
L'illustre humoriste américain qui est mort voici quelques années à Redding, dans le Gonnecticut, fut une étrange figure.
Mark Twain se nommait en réalité Samuel Langhorne Clemens. Il naquit à Florida (Missouri) le 30 novembre 1835, et, dès sa plus tendre enfance, il se sentit l'âme d'un de ces aventuriers audacieux dont il avait entendu raconter les stupéfiantes histoires. Il se plaisait à imaginer des excursions mirifiques où il entraînait ses camarades subjugués. Lorsqu'il ne conduisait pas sa petite armée vers quelque campagne proche représentant pour lui la fin du monde, il inventait des récits baroques qui lui valaient un auditoire enthousiaste et docile. Ces succès précoces ne furent pas sans influer sur son avenir, et s'il se fit typographe, c'est, à coup sûr, pour vivre dans un milieu où l'on composait des livres. Mais allez donc retenir prisonnier d'un labeur quotidien un adolescent qui avait rêvé la vie d'héroïsme et d'indépendance ! L'immobilité ne pouvait convenir à Samuel qui devint un beau matin, on ne sait trop comment, pilote sur le Mississipi. C'est de
cette époque que date son surnom de Mark Twain, mots d'anglais déformés que les pilotes prononcent en retirant la sonde et lorsque celle-ci marque deux pieds. Il acquit, dans son nouveau métier, une habileté réelle, et il semble qu'il ne Fait jamais perdue tout à fait, s'il faut en croire les gazettes d'outreocéan. N'imprimèrent-elles pas, lors de l'élection de M. Taft, que M. Roosevelt, rendu aux loisirs de la vie privée et projetant un voyage d'agrément, avait acquis un steamer dont Mark Twain serait le capitaine ? L'excellent fantaisiste ne démentit point ce bruit, et même fit étalage, sans modération, des plus éblouissantes connaissances techniques.
De son séjour parmi les marins, dont il dépeignit plus tard l'existence rude dans la Vie sur le Mississipi, il lui resta l'amour de la vie libre et des spéculations hasardeuses. Il fut secrétaire particulier du secrétaire général de Nevada, puis chercheur d'or, et débuta soudain dans les lettres en publiant, dans le Virginia City Enterprise, des articles étincelants de verve, où l'on découvrait déjà ce flegme qui devait faire de Mark Twain l'un des écrivains les plus spirituellement satiriques de son temps. Devenu rédacteur en chef du journal qui avait
accueilli sa première prose, il l'abandonna pour faire du reportage à San-Francisco. En 1866, on le retrouve aux îles Hawaï. L'année suivante, il parcourt la Californie et, après avoir traversé les Etats de l'Est en faisant des « causeries », il voyage dans la Méditerranée, pousse jusqu'en Egypte et en Palestine, revient à Buffalo diriger un quotidien, et aborde en Angleterre vers 1872, pour s'y créer un renom de conférencier qui dura plus d'un quart de siècle. Cette manie pérégrinatrice, il l'eut toute son existence. C'est à elle que nous devons la diversité et le pittoresque de ses ouvrages.
Pour avoir beaucoup observé les hommes, il se vantait de bien les connaître, et, semblable en ceci au visionnaire Balzac, il se croyait un sens aigu des affaires. Peu d'inventions nouvelles l'ont laissé indifférent. Il leur sacrifia une 4 grosse part de ses économies avec la touchante certitude de faire fortune. Comme l'auteur du Père Goriot, il commandita une maison d'éditions. Il y perdit une somme énorme, n'ayant pas eu l'idée de publier ses propres livres. C'est là une candeur singulière chez un
businessman si acharné. Il ne s'en tint pas à ce premier essai, et gaspilla les revenus de ses œuvres en acquérant des actions d'une mine du Nevada et d'une fabrique de lait condensé. Il est vrai qu'un seul de ses volumes, Following The Equator, récit d'un voyage autour du monde accompli de 1865 à 1896, paya la totalité de ses dettes. Mais la passion des affaires le poursuivit longtemps.
A ceux qui lui démontraient l'inutilité de sa persistance dans cette voie ruineuse, il répondait qu'il avait effectué deux bonnes opérations plus difficiles que celles où ses efforts échouèrent. Et, avec ce sangfroid imperturbable qui constitue le côté original de son talent, il racontait qu'ayant acheté une boîte de cent cigares, il les avait tous assurés contre l'incendie. Après quoi il les fuma sans hâte. Quand le dernier fut réduit en cendres, il se rendit au siège de la Compagnie et réclama le prix de ses cigares « détruits par le feu ». La Compagnie refusa de payer et fit un procès, dans lequel Clemens -Twain eut gain de cause. La seconde opération est plus plaisante encore : Tout jeune il se promenait un jour, fort préoccupé par l'idée de réunir quelques fonds introuvables, lorsqu'il s'aperçut qu'un bull-dog le
suivait depuis un moment. Il se mit à caresser son nouveau compagnon avec une sympathie apitoyée. Soudain, un passant l'abordant, lui dit :
— Jeune homme, vous avez là un beau chien.
— Très beau, dit Twain.
— Est-il à vendre ?
— Pourquoi ne le serait-il pas ?
— Combien ?
— Euh !... dix dollars.
— Les voici.
Le dogue suivit son maître occasionnel, et Twain
t'émerveillait déjà de sa rouerie, lorsqu'il vit surgir m homme haletant, en sueur et le visage contracté, ui s'écria :
— N'auriez-vous pas vu mon chien ?
— Peut-être, dit Twain, décidé à la plus prudente iserve.
— Il est de telle couleur et répond à tel nom. ourriez-vous le retrouver ?
— Sans doute, mais que donnerez-vous ?
— J'irai jusqu'à vingt dollars.
— Ail right !
Twain courait après le premier acquéreur, le ratapait, lui rachetait le chien qu'il ramenait à son
véritable maître. Et, de la sorte, il se trouva possesseur de dix dollars légitimement acquis.
Sans doute, beaucoup des anecdotes attribuées à Mark Twain — et leur nombre est incalculable \ — sont l'œuvre de chroniqueurs habiles : l'humoriste, interrogé à ce propos, avoua qu'il adorait la bouffonnerie, et ne se défendit point d'être un « farceur»; il reconnut que les histoires qui circulaient à son propos n'étaient pas toutes textuelles, « mais c'est parce que les journalistes à qui je les raconte, dit-il, les déforment un peu, et je m'amuse lorsqu'elles sont publiées, à les déformer encore pour les rendre plus divertissantes ». C'était un pince-sans-rire, et il éprouvait quelque fierté à être imbattable sur le terrain de la plaisanterie.
Lorsqu'il se rendit à Londres, il alla visiter J.-M.-N. Whistler, qu'il admirait fort. Or, on l'avait prévenu que le peintre était un mystificateur de premier ordre, et il se tenait sur la défensive : « Je fus introduit, raconte-t-il, dans l'atelier de M. Whistler, i Londres. J'avais appris que le peintre était unjocket incorrigible, et j'étais décidé à avoir le dessus Donc, de mon air le plus stupide, je m'approcha d'un tableau que M. Whistler achevait :
; •— Voilà qui n'est pas mauvais, dis-je, pas mauais... Seulement, là, dans le coin — je fis mine de lasser un effet de nuage avec le doigt, — j'ôterais 3 nuage, si j'étais vous.
Whistler, nerveusement, s'écria :
— Eh ! Monsieur, attention. Ne voyez-vous pas je cette peinture n'est pas sèche ?
— Oh ! ça ne fait rien, répliquai-je, j'ai mes gants. Après cela, ajoute Mark Twain, nous fûmes très en ensemble. »
Ce genre d'histoire le réjouit profondément, et ms pourrions en reproduire une grande quantité ii'il avait répandues lui-même avec soin. On en rmerait un volume qui ne serait d'ailleurs pas placé dans les œuvres complètes de l'humoriste. Est-il vrai, se demande un de ses biographes, ichel Epuy, que Mark Twain n'a été qu'une sorte i bouffon grossier et sans art, qu'un pince-sans- 'e flegmatique, brutal amateur de lourdes plainteries ? — Oui, Mark Twain a été cela au début sa carrière littéraire, et il faut se rappeler qu'alors venait d'être pilote sur le Mississipi, et qu'il idressait à un public de pionniers et de rudes ferers. Mais à mesure que les années passaient, le
talent de Twain s'affinait, son gros rire s'atténuait sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jou davantage, et le joyeux conteur de bonnes farce; était devenu, vers soixante ans, un psychologuaverti et un peintre attendri des plus fines nuance du sentiment. » Il est loisible, en effet, de distin guer certaines pages appliquées de Mark Twain très différentes du reste de ses productions; mai sont-ce là les meilleures, et aussi bien pourquo vouloir faire d'un auteur burlesque un romancie psychologue ? Psychologue, il le fut à coup sûr, à s manière, et s'il écrivait parfois des lignes émouvac tes, ces lignes étaient souvent destinées à prépare un effet comique. Le Journal d'Eve, qui, au dir de Michel Epuy, atteint la perfection d'Homère o de La Fontaine, vaut surtout par l'opposition d l'humour et de la mélancolie. C'est un chapitre pai fait, très caractéristique du talent de Twain, et o l'on retrouve tout entier le jocher impassible que sans doute, l'auteur de la Grenouille sauteuse n jamais cessé d'être.
Il tenait à passer pour un malin, malgré ses de boires financiers. Il avouait pourtant avoir rencontr son égal, mais c'était l'homme « le plus finaud d
ionde». C'était un fermier de Marion Gounty sur
Mississipi. Voilà comment Mark Twain le prétnte : « Il vendit à son gendre la moitié d'une très îîle vache, puis refusa de partager le lait avec le une homme, sous le prétexte qu'il lui avait vendu
partie d'avant. Le gendre était obligé de fournir ute la nourriture de la vache et de lui porter de au deux fois par jour. Enfin, la vache donna un iup de corne au vieillard, qui poursuivit son ndre et lui réclama des dommages s'élevant à
dollars. »
Voilà une « fantaisie » qui porte sa marque. On lit l'humoriste disant ces choses avec nonchalance, j!ur « essayer » son public...
JQ avait une façon impayable de discuter ses inté- Js : C'est ainsi qu'il écrivit directement à la reine
3toria pour obtenir de ne point acquitter en An- { terre l'impôt sur ses droits. Il s'excusait de la lerté grande en se recommandant du prince de < lies : « J'ai déjà eu l'honneur, disait-il, de renc itrer le prince en 1873, dans une circonstance des l s imprévues : c'était dans Oxford Street, au c q de Régent Circus ; le prince descendait la rue
i tête d'une procession, tandis que je la remon-
tais en sens contraire, sur l'impériale d'un omnibus Le prince a certainement dû me remarquer, car j portais un pardessus gris à pattes, et j'étais presqu seul dans l'omnibus. » Et il ajoutait avec une cor descendance charmante : « Un jour, j'allai rendr visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie. Gel n'a pas d'importance, et peut arriver à tout 1 monde. » On ne dit pas si la reine accorda la d( mande de Mark Twain, mais le plus surpris fut c dernier, lorsque, présenté plus tard au prince devenu le roi Edouard VII, il s'entendit déclarer « Je vous connais depuis longtemps, Monsiei Mark Twain, nous nous sommes rencontrés dar Oxford Street en 1873. Vous étiez sur l'impérial d'un omnibus. »
La vraie célébrité de Mark Twain date du jour o les journaux du monde entier, mal renseignés p; une agence fantaisiste, publièrent le bruit de i mort et analysèrent son talent en termes dithyrac biques. La même mésaventure était arrivée, dans l dernières années de l'Empire, au doyen Philibe Audebrand. Par une note détaillée parue dans Satan, Aurélien Scholl l'avait occis. Le Figw reproduisit de bonne foi la funèbre information, «
indiquant l'heure, le lieu des obsèques, ajoutant qu'aucune lettre de faire-part ne serait envoyée. Audebrand se précipita chez Villemessant et eut beaucoup de peine à lui persuader qu'il vivait encore. — C'est désagréable, dit Villemessant, je déteste les rectifications.
Mark Twain eut plus de chance, et il put dénentir la fausse nouvelle dans une lettre d'une biquante ironie. Peu après, il écrivit l'histoire extraordinaire de François Millet, où il affirmait que le oeintre de Y Angélus vivait toujours, et n'avait feint ll'être mort que pour faire hausser le prix de ses loiles qu'il ne parvenait pas à vendre. De fait, les Moindres contes de Mark Twain connaissaient de olossales surenchères depuis que les gazettes 'avaient prématurément enterré. Et il fut vite le 'lus illustre des humoristes.
Dès qu'il put démontrer triomphalement qu'il 'entendait à diriger ses affaires, Mark Twain exaéra. Il profita d'un banquet qui réunissait cent irecteurs de journaux pour prononcer un long disours, où il expliquait qu'ayant signé un traité aux îrmes duquel il touchait 35 centimes par mot, il liminait désormais soigneusement de ses articles
les mots polysyllabiques : « Je n'ai jamais écrit « metropolis », alors que je touchais le même prix de 35 centimes pour « city » , qui est autrement court. J'ai toujours écrit « cop », et non pas « policeman», etc. » Je vous laisse à imaginer la joie des convives. Car c'est là l'humour, et cet homme au visage énergique, aux yeux perçants, avait l'art de raconter les choses invraisemblables avec une gravité sans pareille. «Mais, lui dit-on, lorsque les mots que vous écriviez dépassaient quatre ou cinq lettres, que ne demandiez-vous une augmentation?
— Je le fis, répondit-il, mais le directeur refusa. Sur quoi, je le traitai instantanément de annodactilus plesiosaurian conchyliaceons ornythoryncus. Hélas ! le pauvre homme tomba foudroyé et rendii l'âme deux heures après. »
Rien n'est plus américain que cette anecdote qui nous paraît, à nous, infiniment moins plaisante. Ces conclusions un peu grosses sont d'un esprit qui nous échappe. Elles nous font penser à ce mot de d'Ennery s'adressant à un jeune acteur : « Dites donc, mon garçon, vous m'avez dit que vous jouiez les comiques? — Oui, maître. — Permettez-mo: une question : Le faites-vous exprès ? »
Peut-être est-ce à cause de ces différences de compréhension que la mort de Mark Twain n'a pas fait grand tapage en France. Il fut pourtant un des hommes les plus curieux de notre temps. On sait quel retentissement eut sa querelle avec Paul Bourget, au sujet de l'Amérique. Mais ce qu'il a été surtout sous
; sa raillerie énorme, c'est un fin observateur, prompt à peindre les menus travers de l'humanité, et un
'■ amoureux éperdu de la vie active.
Ces courtes pages étaient écrites lorsque parurent
•deux biographies complètes de Mark Twain, l'une
idue au professeur Archibald Henderson, l'autre à M. W.-D. Howells. Maurice Muret, l'un des plus
(intelligents commentateurs des littératures étrangères, nous a donné de cette double étude une analyse qui comporte maintes critiques à l'égard de il'humoriste américain. 4 Pour ma part, je trouve ïon jugement excessif et le plus souvent injuste. Vlark Twain ne s'est jamais pris au sérieux, et s'il léplora parfois sa destinée d'« amuseur à perpétuité » , "/est avec une mélancolie qu'il ne faudrait pas pren-
1. Les contemporains étrangers. T. 2, p. 133 et suivantes, 'ontemoing, éditeur.
dre à la lettre. Muret rappelle cette anecdote que Twain raconta à M. Henderson : « Il n'y a pas longtemps, j'écrivis un poème sans la moindre intention ] de le livrer au public en raison de son caractère sérieux ; toutefois, ayant été invité à parler en présence des étudiantes d'une grande université, je me laissai persuader par un ami qui me conseillait de leur lire ces vers. A la fin de ma conférence, je m'exprimai par conséquent ainsi : Mesdemoiselles, je vais vous lire un poème de ma composition. Ces paroles furent saluées par de bruyants éclats de rire. — Mais, c'est un poème tout à fait sérieux, insistai-je. Nouveaux éclats de rire, plus bruyants encore. Irrité par ce malentendu, je remis le poème dans ma poche et je déclarai : Eh bien ! Mesdemoiselles, puisque vous refusez de me prendre au sérieux, je ne lirai pas mon poème. Alors un rire convulsif secoua mon auditoire. » Maurice Muret ajoute : « Quelles ne durent pas être les réflexions amères de Mark Twain pliant bagage sur ce « succès ! » Quel sort attristant, celui de l'homme qui n'a pas le droit d'être triste ! » Est-il bien sûr que Twain ait été affecté de cette sorte d'échec ? Ne l'avait-il pas préparé, escompté, souhaité môme? Et d'ailleurs,
Muret pourrait-il affirmer que l'anecdote n'a pas été inventée après coup ? Elle ressemble trop à celles qu'il répandait avec une négligence affectée pour ne pas leur être parente. C'est encore là une de ces mystifications dont il se réjouissait. Il ne faut pas oublier qu'il s'amusa un jour à publier un article sévère sur un de ses livres, pour avoir le plaisir malicieux d'y répondre en feignant d'être irrité.
Les ouvrages politico-psychologiques de Twain sont une tentative, une erreur volontaire, une exception. C'est dans ses livres comiques qu'il apparaît tout entier. A nous d'en tirer parfois une moralité :omme il est permis de le faire après la lecture de 'Tom Sawyer, roman savoureux, et du Legs de 30,000 dollars, satire presque féroce. « Nous aurions ort, au demeurant, dit Maurice Muret (à propos de a mort tragique d'un chameau de Syrie) de le pren- Ire de haut avec le primaire de lettres à qui l'on loit cette facétie écrasante. » Et il analyse l'œuvre 16 Twain en quarante pages t L'auteur de L'Informé fiancé d'Aurélie s'en fût fort diverti. Il en eût té fier aussi, car Muret est trop soucieux de justice our ne pas avoir reconnu et souligné un talent idiscutable.
C'est au poète Emile Blémont que revient l'honneur de nous avoir révélé Mark Twain. Les traductions de Gabriel de Lautrec et de François de Gail sont récentes. Dès 1873, Ghampfleury s'écriait, en le lisant : « Enfin, voici de la bonne humeur, et nous en avons besoin. » Bien qu'il ne soit plus question aujourd'hui de névrose et de neurasthénie, le rire est une vertu. Twain fut l'un des précurseurs de cet optimisme cher aux modernes et qui alimente notre courage, en nous prouvant le peu de sérieux de nos chagrins et la beauté de la vie.
Afin d'expliquer sa conception sportive de l'existence, il avait coutume d'établir une statistique saisissante : « Pour une personne qui périt dans un accident de chemin de fer, dix mille meurent dans leur lit. Il est donc plus dangereux d'être dans son lit qu'en voyage sur les railways...» Cette théorie ne l'empêcha pas de chérir son lit, les derniers temps, non pas pour y flâner, mais pour y travailler à ses livres. Sa chambre devint son cabinet de travail, et lorsqu'on en poussait la porte, on entrait dans une atmosphère de fumée. Les cigares et la pip€ furent le grand vice de Mark Twain. Il en mourut C'est le seul acte de sa vie qui fit couler des larmes