LES PREMIERS ÉCRIVAINS MONTAGNARDS
Si l'on excepte les critiques provoquées par la biographie -critique de M. Jacques Reboul,4 et si l'on met à part un article de M. Furetières publié par le Soleil, le 7 août 1902, il ne fut jamais question dans aucun journal, à ma connaissance, de cet homme extraordinaire. Par contre, les revues en parlèrent quelquefois ; Grimm, La Harpe, puis Sainte- Beuve (Lundis, tome IX) vantèrent sa prose. Au demeurant, il reste inconnu des lettrés. M. Jacques Reboul lui a consacré un volume compact et documenté. C'est justice. *
Louis-François-Elisabeth Ramond naquit à Strasbourg, le 4 janvier 1755^ d'un père français et d'une mère allemande. Nous avons peu de détails sur son
1. Un grand précurseur des romantiques, Ramond, par Jacpaes Reboul, édition de la Revue des Lettres et des Arts. 1910.
2. Depuis le livre de Reboul, Emile Faguet s'est occupé de Ramond et lui a consacré une étude.
adolescence. Nous savons qu'il fit ses études à l'Université de cette ville, où il connut Gœthe, et qu'en 1777 il se rendit en Suisse où il publia les Dernières Aventures du Jeune d'Olban et les Elégies, livres aujourd'hui ignorés. Il se lia d'amitié avec Haller, Gessner et Lavater. En 1778, il vint à Paris, et se fit des relations puissantes. Deux ans plus tard, il donnait « sa plus forte œuvre dramatique, qui ne parait pas, nous dit candidement M. Reboul, avoir fait impression sur ses contemporains». Dès ce moment, la vie de Ramond devient un véritable roman d'aventures.
A la suite de son voyage de 1777, * qu'il fit en compagnie du poète Lenz, familier de Gœthe, il édita les Lettres de l'historien anglais William Coxe sur la Suisse, qui sont encore aujourd'hui une œuvre très consultée. En 1781, il devint l'ami et le
1. « Ce sentiment nouveau, exprimé par Haller et par Rousseau, Ramond l'éprouvait comme ses illustres devanciers, et il l'a traduit dans quelques morceaux d'une véritable valeur littéraire et trop peu connus. Il avait notamment exploré la vallée du Hasli, visité Engelberg, gravi le Titlis, et les impressions qu'il nous rapporte des hauts sommets n'ont rien perdu de leur beauté, même après tout ce qu'on a publié depuis. » — Gustave Bettex et Edouard Guillon, Les Alpes suisses dans la Littérature et dans l'Art, p. 40.
conseiller du cardinal de Rohan. Même il consentit à remplir, « pour le compte du prélat, le rôle de garçon de laboratoire de Gagliostro ». Il l'accompagna plus lard à Lyon, Bâle et Paris. (Les plus fidèles biographes de Gagliostro, Henri d'Alméras entre autres, ne nous parlent pas de ce fait pourtant curieux.) Ce fut encore lui qui, pour démontrer l'innocence du cardinal de Rohan dans l'affaire du Collier, entreprit de chercher à Londres la preuve du vol des diamants. Lorsque le cardinal fut acquitté, Ramond le suivit « dans son exil volontaire à la Chaise-Dieu, puis à Marmoutiers-les-Tours. C'est de cette époque m'il faut dater son premier voyage aux Pyrénées ». Bientôt, il se laissa absorber par la vie politique et levint le camarade de Danton à l'Archevêché. En .791, nous le retrouvons membre de l'Assemblée égislative où il défendit éloquemment Lafayette. )énoncé comme suspect, il se réfugia au cœur des Pyrénées «partageant l'humble nourriture des pares». Cette manière de vivre lui était familière. )éjà en 1777, il avait vécu avec les bergers et les •aysans de l'Oberland. Il fut trois fois arrêté et nfin incarcéré à Tarbes, de janvier à novembre 794. Sauvé miraculeusement du tribunal révolu-
tionnaire, il sortit de prison ruiné, débilité, mais non découragé. Il dut végéter pendant plus d'une année, dans une demi-misère, puis il fut nommé professeur de sciences physiques et naturelles à l'Ecole centrale de Tarbes. Ses cours furent très suivis. Il explora les régions pyrénéennes, publia les Voyages au Mont-Perdu, devint membre de l'Institut, député des Hautes-Pyrénées au Corps législatif (1800-1806), baron, commandeur de la Légion d'honneur. Enfin, Napoléon, avec lequel il était lié d'amitié, l'appela, contre son gré, à la Préfecture du Puy-de-Dôme. A ce propos, M. Reboul rapporte cette plaisante anecdote : « Me voilà préfet par lettre de cachet ! » s'écria le sceptique naturaliste. En vain avait-il prié Louis Bonaparte d'intercéder pour lui auprès de son frère : « Eh ! laissez donc. Qu'y a-t-il à faire avec ce diable d'homme ? Il me fait bien roi I » lui répondit le prince. Il se résigna à ne voir qu'incidemment ses chères Pyrénées et continua ses travaux sur le Plateau Central. Ses communications sur les eaux thermales mirent en lumière le Mont-Dore, et peu d'Auvergnats se doutent qu'ils doivent une part de leur fortune à cet érudit écrivain, s
Il obtint sa retraite en 1813 et revint à Paris. Nous savons qu'en 1814, les Cosaques pillèrent un convoi qui transportait des caisses pleines de précieux manuscrits de Ramond. Nous retrouvons notre savant, sous la Restauration, maître des requêtes au Conseil d'Etat. Son existence s'acheva paisiblement à Paris. Durant ses derniers jours, il trouva moyen de constituer une Flore qui enthousiasma le savant Humboldt. Il mourut en 1827, le 14 mai, âgé de 72 ans. <
Plusieurs fois, l'œuvre et la vie de Ramond furent étudiées, mais toujours au point de vue scientifique ou pyrénéiste. Les analyses les plus importantes furent faites par M. H. Béraldi : Cent ans aux Pyrénées; M. Pée-Laby, Ramond botaniste; P. Camena d'Almeida : Les Pyrénées; et enfin par MM. A. des Gouttes : Coxe et Ramond; et C. Morf : Les Pionniers du Club Alpin (ces deux derniers ouvrages ne sont pas cités par M. Reboul). Sainte- Beuve lui-même, dans les Lundis, nous présente
«Ramond, le peintre des Pyrénées. S M. Jacques Reboul prétend nous démontrer que Ramond fut un grand écrivain, un grand dramaturge, un grand «précurseur des romantiques». Voilà une tâche difficile ! M. Ernest Seillère a déjà prouvé que les préromantiques existaient dans l'auditoire de Savonarole, que Bussy-Rabutin était byronien sous Louis XIV, que M,Ie de Lespinasse, forme la transition entre Rousseau et Lamartine, et ces théories sont soutenables lorsqu'il s'agit d'établir que l'état d'esprit romantique existait avant que l'école littéraire fût créée. Mais il s'agit ici de dévoiler un grand écrivain inconnu. La tâche est moins aisée. Inconnu, Ramond Test dans le monde des lettres, et M. Jacques Reboul finit par croire qu'il a déniché son grand homme. « Nous devons faire, dit-il, cet aveu humiliant pour la curiosité intellectuelle de nos corn-
1. Il étudia les Pyrénées comme Saussure avait étudié les Alpes. Le Mont-Perdu devint son Mont-Blanc. A le gravir, à l'explorer, il dépensa d'incroyables efforts d'énergie et de patience. Puis la politique l'arracha aux ascensions. Mais il ne faut pas oublier ce que lui doivent les montagnes. Il fut plus qu'un littérateur aimable et un habile administrateur. Avec Saussure, il a sa place marquée parmi les peintres des Alpes. Les Alpes suisses dans la Littérature et dans l'Art. Op. •cit., p. 40.
patriotes, que dans bien des ouvrages de Ramond que nous avons à grand peine consultés, dans l'exemplaire des Voyages au Mont-Perdu, de la Sorbonne, en particulier, les pages, cent huit ans après, n'étaient pas encore entièrement coupées. » Remarquez que M. Jacques Reboul est logique dans son étonnement, puisqu'il écrit quelque part : « Si Victor Hugo eût connu Ramond et mieux avoué Chateaubriand, il n'eût pas clamé si fort ses témérités. » '.Enfin, il généralise : « Depuis une dizaine d'années, la découverte de Gérard de Nerval et de Gobineau a mis en valeur ce qui reste d'inexploré dans le riche fonds de notre littérature. La Table Ronde et Théophile redeviennent à la mode. Ce serait le moment de se demander si les tables d'influence et les classifications que nous ont léguées toute une génération de critiques, depuis Nisard et Sainte-Beuve lui-même, jusqu'à M. Brunetière, sont aussi définitives qu'ils les ont pensées. » Et voici ce qu'il tente : «lime suffira de montrer qu'un écrivain, penseur iconcis, lyrique remarquable dans ses descriptions, a existé, dont l'œuvre peut justement être considérée comme le chaînon, jusqu'ici absent, qui unit la Nouvelle Héloïse à l'Itinéraire de Paris à Jéru-
salem. Il sera peut-être en même temps prouvé que les auteurs saxons ne sont pas aussi créateurs qu'il ne paraît. » Lorsqu'on a lu l'étude de M. Reboul, il reste cette impression que celui-ci, malgré l'habileté de ses raisonnements, n'a rien montré ni prouvé de tout cela.
La piété avec laquelle M. Jacques Reboul a analysé chaque livre de Ramond ne laisse pas d'être touchante. Il est vrai que Sainte-Beuve a dit des Elégies qu'elles font prévoir Lamartine, mais ce n'est pas une raison pour que nous trouvions que des poèmes comme le Cygne « introduisent dans la poésie des éléments nouveaux d'observation de la nature et d'harmonie mystérieuse (oh!) qui ne se retrouveront que longtemps plus tard dans notre littérature. » Ayant ainsi parlé, M. Jacques Reboul cite le Cygne :
Sous le ciel orageux où l'aigle se balance, Jouant avec la foudre et guidant les éclairs, Il est une retraite, asile du silence,
Où le cygne avec négligence
Module ses concerts...
Pour ma part, je trouve cela détestable.
M. Jacques Reboul donne des extraits de toutes
les œuvres de Ramond. Dans les Aventures du jeune d'Olban, un vieux corsaire du nom de Birk s'écrie : «La pauvre Lali!... le bon Dieu sait quel sort ce malheureux Sain val lui a jeté... oui, morbleu ! un sort; car ce n'est pas naturel... Allez la voir, c'est pis que jamais, elle est là qu'elle ne dit plus rien, qu'elle pleure, qu'elle se jette à genoux... 3lle se désespère... elle mourra au premier quart l'heure sans confession, et puis le diable emportera 5a pauvre âme. Je n'ai donc plus qu'à attendre que non ami Solfa revienne : car personne ne songe )lus à moi, et j'irai avec lui au cimetière creuser aa fosse à la sueur de mon front et me coucher dedans ! Par pitié, mes amis ! venez y dire quelque- !dîs un de profundis... (il pleure).» — Il y a de uoi, en vérité, bien que M. Reboul nous affirme ue c'est shakespearien.
Les œuvres de Ramond qu'il faut retenir et qui nt fait sa gloire (car Ramond est illustre dans les 'yrénées où existe depuis 1865 la Société Ramond, : où, en 1902, on lui éleva une statue), sont les ettres de Coœe, Les Observations dans les Pyréées et Voyages au Mont-Perdu. C'est à propos îs Lettre de Coxe que Buffon disait à leur révéla-
domine », on croirait lire une phrase de la Nouvelle
teur : « Monsieur, vous écrivez comme Rousseau ! i Et, en effet, Ramond est le premier disciple de Rousseau, celui qui a le mieux compris les idées de son maître. Il parcourut les montagnes en « chamois savant» selon le mot que cite Guvier. Et lorsqu'il écrit : « L'émotion que j'éprouvais était agréable, comme l'est toute émotion qui naît de la connaissance d'un danger et d'une peine que l'on domine »
Hêloïse.
Gomment M. Jacques Reboul n'a-t-il pas remarqué l'influence énorme qu'eurent ses premières relations suisses sur l'esprit de Ramond ? De Haller de Gessner, il s'occupe à peine. Pourtant Albert d* Haller (peint par Casanova de Seingalt, de si alert( manière, dans ses Mémoires) fut le fameux auteui du poème Des Alpes, dont les vers nous paraissen quelque peu boursouflés aujourd'hui, mais qui eu une vogue immense. « Les parties descriptives De. Alpes sont en général excellentes, dit M. Virgil» Rossel1, bien que l'émotion y manque par trop
1. Quand ces pages furent écrites, les livres de MM. Virgil Rossel et Henri-Ernest Jenny (Payot, éditeurs) sur YHistoir de la Littérature suisse n'avaient pas encore paru. On y trou
D en est qui sont restées classiques. Haller a le talent de voir tout ce qui oblige à penser. Que s'il glisse parfois à une sorte d'exagération sentimentale, ion peut le pardonner à son enthousiasme. » Le poète Gleim raconte qu'il y avait alors à Berlin un grand (nombre de personnes capables de citer de mémoire es poésies de Haller si l'édition tout entière avait ité anéantie. Publiées en 1732, ses poésies ont vu rente éditions (dont une en latin) jusqu'en 1777, nnée où Haller connut Ramond, et qui fut aussi elle de sa mort. Haller ne fut pas seulement un crique, mais un savant. Salomon Gessner, descenant de Conrad Gessner, le Pline de la Suisse, « proige d'application, de savoir et de sagacité », selon uvier, est surtout connu par ses Idylles. Ses confions poétiques furent adoptées par Ramond, )nt il devint le compagnon de voyage et parfois le llaborateur.
En résumé, Ramond fut à coup sûr une nature rnantique dans la première période de sa vie,
■a une étude complète et excellente sur Albert de Haller. • essing, Gœthe, Schiller ont tenu le chantre des Alpes pour 1 grand poète ; tous, ils ont avoué lui beaucoup devoir. Et ( ibien de milliers et de milliers d'humbles lecteurs n'ont pas 1 i de lui plus qu'on ne saurait dire ! »
et c'est alors qu'il subit des influences nombreuses. Gœthe d'abord, qui lui inspira les Elégies, Rousseau, Haller, Gessner, ensuite, qui lui insufflèrent l'amour passionné de la nature. Enfin, Ramond fut dominé par l'esprit scientifique, mais il ne put jamais oublier qu'il avait tenté d'être un poète, et ses impressions profondes et sincères s'expriment dans la préface des Lettres de Coœe et Les Voijages au Mont-Perdu, avec une éloquence réelle.
C'est précisément le chapitre de l'étude de M. Reboul qui me paraît le moins bien venu. Il y commet d'ailleurs quelques erreurs notables : Théodore Bourrit (l'historiographe des Alpes, l'ami de Horace B. de Saussure) y est traité de voyageur alpestn oublié, ce qui prouve l'ignorance où est l'auteur de œuvres de Stephen d'Arves, de Durier, de Ferram et de Béraldi qui nomme Bourrit : « le père du tou risme ». « Grimpeur passionné », dit Goethe. « Se Descriptions des Alpes sont fidèles et vivantes, e dépit de trop d'éloquence et d'emphase, et ses itin< raires restent d'aimables «guides » où la fantaisie s taille une trop large part », dit M. Rossel qui, à se propos, déclare : « Il est des noms que la littératu n'a pas le droit d'ignorer. » D'autre part, M. Rebo
écrit en citant Grimm : « La sagacité de l'esprit observateur d'un de Luc (sic) — sic est dans le texte — d'un Saussure, etc.» Pourquoi cette parenthèse après « de Luc » ? J.-A. de Luc (ou Deluc) aîné, «géologue chrétien», fils d'un horloger, fut grand ami de J.-J. Rousseau, et se consacra à l'étude et à l'exploration des Alpes. Grimm avait donc raison de comparer Ramond à de Luc.
M. Béraldi, dans un livre excellent, l'un des plus parfaits et des plus précieux qui aient été publiés sur les Pyrénées, * dit que de Luc nous donna « en français, la première littérature de haute montagne, lie premier récit d'escalade et de conquête » . 2
Et il apparaît que le charmant conteur que fut
Henry Russell, et dont ne parle pas M. Reboul, avait
.raison lorsqu'il disait : « Ramond fut le plus illustre
ie nos pyrénéens», le vainqueur du Mont-Perdu,
e roi incontesté des écrivains montagnards, dont le
1. Henry Béraldi. Le passé du pyrénéisme. Notes d'un bibliophile. Les Pyrénées avant Ramond. Paris, 1911. Ce livre est le >remier d'une série. Le prochain volume contiendra sans doute m portrait complet et définitif de Ramond.
2. Recherches sur les modifications de l'Atmosphère. Genève, 772, 2 vol. in-4°, dans le format des mémoires scientifiques à aragraphes numérotés (cité par M. Béraldi).
style enchanteur bien qu'un peu démodé n'en est pas moins resté celui d'un maître. Si, dans l'autre monde, on peut encore s'affliger d'avoir perdu sa popularité, dans celui-ci, Ramond s'en consolera par la pensée que Rossini, Chateaubriand, et bien d'autres grands génies, ont subi le même sort...» Grand «écrivain montagnard», incontestablement. Ce titre est assez beau pour qu'on ne tente pas de lui ajouter ceux de dramaturge et de poète...
EDWARD WHYMPER
La catastrophe du Gervin rendit ce nom illustre. rhymper, qui est mort à Ghamonix le 16 septembre 1911, fut, on le sait, un grand alpiniste. Ge 'ut aussi, comme Ramond, un précurseur en littéature. Haller et Goxe, Saussure et Rousseau, iessner et Lavater, Gœthe et Schiller nous avaient ait aimer la nature alpestre en la dépeignant avec assion ; le spirituel Tœpffer, dans les Voyages en igzag, avait vanté la séduction des excursions en îontagne ; Eugène Rambert avait chanté la spleneur de la Suisse, d'autres encore s'étaient efforcé e traduire la poésie des vallées, des glaciers et des mes, mais jamais encore l'attrait des sommets, le îrtige de l'espace, l'amour de l'action n'avaient été îcrits comme ils le furent par Edward Whymper. Nous en étions restés au désenchantement de îâteaubriand : « S'il n'y a pas de beaux paysages
sans un horizon de montagnes, disait-il, il n'y a point non plus de lieux agréables à habiter ni satisfaisants pour les yeux et pour le cœur, là où Ton manque d'air et d'espace, et c'est ce qui arrive dans l'intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l'homme et la faiblesse de ses organes. » Et encore : « Ces draperies blanches des Alpes ont d'ailleurs un grand inconvénient, elles noircissent tout ce qui les environne et jusqu'au ciel, dont elles rembrunissent l'azur. Et ne croyez pas que l'on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidents de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines est nulle pour le spectateur placé à leur pied. La pourpre dont U soleil couchant couvre la cime des Alpes de \i Savoie n'a lieu que pour l'habitant de Lausanne Quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'es en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de s; tête, une portion d'un ciel bleu et dur, sans cou chant et sans aurore, triste séjour où le soleil jett à peine un regard à midi, par-dessus une barrier glacée. »
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Ces descriptions décevantes d'un des plus merveilleux décors du globe trouvaient facilement crédit parmi un public pour qui une visite à Chamonix, au « pays des glacières » représentait une exploration véritable. « Ce que j'ai vu de plus beau à Chamonix, écrivait George Sand, c'est ma fille ! » t Le « touriste Sand » se croit des impressions, disait Tœpffer, et il n'en a pas; des sensibilités mystérieuses, et c'est tout simplement son habit qui est de couleur cannelle. Bêtement assis ou bêtement debout, il pose on ne sait ni pour qui ni pour quoi ; et avec cela blafard, étonné, blasé, plat, musqué. Lélia fumeur et Tremnor tout ensemble. . . Ah t le drôle d'animal ! le ridicule et digne produit d'une littérature au rebours de l'art, du bon sens et de la morale ! » Le livre de Whymper fut le premier à nous entretenir des splendeurs que les romantiques n'avaient pas su voir. Hugo s'était montré trop lyrique et Dumas trop fantaisiste ; Whymper fut vrai.
Le premier égard que l'on doive à la montagne, dit Michelet, « c'est de n'y pas apporter la littérature énervante, maladive de notre époque... Peu de livres, je vous prie. »
Je n'ai pas l'intention, en accolant à celui de Whymper des noms aussi illustres, d'établir entre les talents des parallèles impossibles. Whymper n'avait pas de prétention littéraire, il racontait simplement les phases principales de sa vie aventureuse, et il n'est pas de roman plus attachant que cette suite de récits. Whymper est le vrai père de la littérature sportive. Et ceci suffirait à lui créer un titre de gloire.
La seule œuvre importante que nous en connaissions est Scrarribles amongst the Alps, 1860-1869, qui fut traduit en 1873 par Adolphe Joanne sous le titre d'Escalades dans les Alpes. Whymper y décrivait un monde nouveau pour tous, le monde des grimpeurs, et nul milieu ne fut observé avec plus de justesse. Les silhouettes de Macdonald, Kennedy, Leslie Stephen, grimpeurs intrépides, les portraits de guides célèbres, Michel Groz, Bennen, Aimer, Anderegg, J.-J. Garrel, le bossu Luc Meynet sont autant de croquis originaux et définitifs. Les caractères de ces conquérants nous étaient inconnus, Whymper qui était peintre et illustrait lui-même ses œuvres, savait en tracer avec sobriété les traits essentiels. Tout apparaissait neuf de ces héros iné-
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dits, leur équipement, leurs engins, leurs mœurs, leurs enthousiasmes et leurs folies. Jamais encore la joie de la lutte que l'homme livre contre la montagne n'avait été analysée et traduite avec tant de force. Enfin, c'étaient des décors surprenants, des (paysages de féerie ou de cauchemar, des victoires 'périlleuses et des catastrophes terribles que Whymper faisait défiler sous nos yeux comme un prodigieux kaléidoscope.
L'auteur des Escalades brossait çà et là des
nenus tableautins que lui envieraient les meilleurs
romanciers. C'étaient les villages dauphinois avec
;eurs forêts penchées, leurs torrents, leurs gorges
sauvages, leurs masures sordides et leurs habitants
misérables. Zermatt et Breuil, hameaux primitifs
u pied du Gervin, avec leurs chalets bizarres, leurs
uides têtus et orgueilleux, Chamonix et ses
dguilles magnifiques, la vallée de l'Arve et le Mont-
►lanc déjà dominé. Mais racontait-il une ascension,
ue l'épisode formait un récit particulier, sorte de
onte animé des gestes des personnages, de leurs
ris, de leurs rires et du tumulte soudain des ava-
inches. Il savait exalter la volupté de la bataille
ître l'homme et la matière, dire la ruse de l'attaque
et la patience de l'attente. Il savait rendre l'harmonie de l'immensité glaciaire, la beauté d'un fouillis d'arêtes déchiquetées et de clochetons . dressés vers le ciel. Il faisait savamment succéder le rire à l'épouvante, et cela sans viser à l'effet, mais parce qu'il avait vu la montagne tour à tour farouche et bénévole. Rappelez- vous les pages où il raconte la catastrophe du Gervin, au cours de laquelle il vit disparaître, impuissant et terrifié, ses compagnons dans l'abîme.
Enfin, c'est de la lecture des Escalades qu'est né notre joyeux Tartarin. Lorsque Daudet eut découvert Whymper et qu'il eût connu, par lui, des paysages et des émotions insoupçonnés, il résolut de conduire Tartarin sur les Alpes. Tartarin, comme Whymper eut une tente démontable, un piolet et des crampons Kennedy. Gomme Whymper, il eut son accident causé par une corde rompue... Daudet sut utiliser ce livre avec une fantaisie, une verve, un esprit qui rendirent son héros célèbre. Mais nous devons Tartarin à Whymper, et ceci valail d'être dit.
Whymper fut le précurseur des écrivains alpins dont beaucoup connurent la grande notoriété : Ram
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bert, Javelle, Zsigmondy, Gussfeld, Goolidge, Mummery, Edouard Rod lui-même et Guido Rey. Ce dernier a écrit une histoire du Mont-Gervin qui est une manière de chef-d'œuvre.
Les Escalades mériteraient d'être mieux connues. Et peut-être devons-nous regretter qu'aucune traduction n'ait été faite de son Voyage à travers les grandes Andes de V Equateur où, sans doute, nous retrouverions les qualités de sobriété, de force, de couleur et d'humour qui caractérisent Edward Whymper, professeur d'énergie et le premier des écrivains sportifs.
Un matin d'août 1860, un voyageur suivait la vallée de la Durance, entre les hautes murailles rocheuses dont les cimes se couronnent de sapinières. Il allait vite, d'un pas allongé, maniant un bâton à pointe de fer qu'il piquait dans le sol, d'un geste rapide et sûr. Il courbait un peu le dos à cause d'un sac trop lourd qui lui pesait aux épaules. Il pouvait avoir vingt ans, et son visage imberbe, ses yeux fouilleurs, exprimaient une énergie singulière. Il franchit presque en courant le torrent de Fournel qui vient d'Argentière, et il se trouva bientôt à la
jonction de deux vallées. Là se tenait un pauvre village aux masures étagées. L'une d'elle portait une vague enseigne. Le jeune homme y pénétra.
Il aperçut tout d'abord un groupe de paysans qui entouraient une table. A la table se tenait un personnage qui discourait avec force gestes. Le voyageur vint se mêler à l'auditoire, et il entendit un Français raconter que, quelques jours avant, il avait été bien près d'atteindre le sommet du Pelvoux, la montagne inaccessible qu'on apercevait, par la porte ouverte, massive et blanche dans le ciel.
— Quoi ! Monsieur, vous avez échoué ! s'écria le nouveau venu.
Il y avait à la fois tant de surprise et tant de regret dans son exclamation que le Français fut très flatté de l'intérêt qu'il avait suscité. Il consentit à donner des détails et pria le jeune homme de s'asseoir près de lui. Du 15 au 17 août, il avait, en compagnie de MM. J.-G. Hawkshaw et W. Mathews, et des guides Michel Croz et Sémion frères, essayé vainement de gravir le Pelvoux.
— Alors, je n'ai plus qu'à partir t dit le jeune homme.
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Et il expliqua qu'il était dessinateur, et qu'un grand éditeur anglais l'avait envoyé pour illustrer les péripéties de cette ascension organisée par le professeur Bonney, et dont on avait fort parlé d'avance à Londres.
— La partie n'est pas perdue, et si vous voulez, Monsieur... Monsieur...
— Edward Whymper, dit le peintre.
Le Français salua :
— Et si vous voulez, M. Whymper, nous pouvons tenter la chance ensemble, Je reconnaîtrai le chemin et le vieux Sémion doit être libre.
— Hélas t Monsieur...
— Jean Raynaud.
L'Anglais salua à son tour.
— Hélas î Monsieur Raynaud, on m'attend à Lonires, et il me faut remettre ce projet à l'année prochaine.
— Eh bien ! à l'année prochaine, dit Raynaud ; je 'etiens votre parole.
— Elle est donnée ! dit Whymper.
Ils continuèrent à bavarder de leur future esca- >ade, tandis que les paysans quittaient l'auberge, et Vhymper s'attarda tellement qu'il ne put retenir
une place dans la diligence à Briançon, et qu'il dut entreprendre une course à pied de cent onze kilomètres pour gagner Grenoble.
L'année suivante, il revint à la Bessée trouver Jean Raynaud qui était agent- voyer du canton. Le brave homme fut ravi. Ils décidèrent de partir dès qu'un ami de Whymper, M. Macdonald, serait arrivé, et dès qu'on aurait trouvé un alpenstock. Ce ne fut pas une mince affaire. Le maître de poste en possédait bien un, mais le maître de poste, à cette heure, était ivre comme toute la Pologne. On finit par lui faire comprendre de quoi il s'agissait, et il offrit son bâton en proclamant avec vigueur que « la France était la première nation du monde » . Raynaud se chargea d'un baril de vin, on engagea des porteurs et l'on partit pour le Pelvoux. Mais les premières journées ne furent pas heureuses. Le vieux Sémion se trompa de chemin, et la caravane, harassée, se vit obligée de descendre. A la Bessée, Whymper rejoignit Macdonald, et le soir même de la rencontre, les deux amis, Raynaud et le vieux
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Sémion allèrent coucher dans la montagne. Le lendemain, le mont Pelvoux était vaincu.
A vrai dire, ce n'était pas une première ascension, bien que chacun le crût dans le pays. Déjà, le 9 août 1848, M. Puiseux avait foulé la cime fameuse, mais ce n'en était pas moins une belle victoire, et l'on peut dire de cette course qu'elle fait époque dans l'histoire des Alpes Dauphinoises ; jusqu'alors la topographie du Pelvoux était inconnue, et Whymper la révéla avec exactitude. Enfin, du sommet, il aperçut la masse dominante des Ecrins et rêva d'une nouvelle conquête, — car il était soudain frappé au cœur de cette folie des grands espaces qui étreint pour jamais le marin et l'alpiniste.
Qu'on y songe, lorsque Whymper conçut l'idée impérieuse de les conquérir, les Alpes étaient presque inexplorées. A l'endroit où s'élèvent les palaces de Zermatt se dressait une modeste auberge, tenue par le père Seiler, et que visitaient de rares touristes. Ghamonix n'était qu'un village où s'arrêtaient des diligences ; les misérables habitants des hameaux du Haut-Dauphiné ne communiquaient pas entre eux, — et les régions glaciaires, les forêts géantes de cimes vierges restaient un monde que
l'imagination paysanne peuplait de monstres redoutables.
A cette époque, le savant John Tyndall venait de vaincre le Weisshorn. Le récit de sa réussite avait animé les jeunes Anglais d'une émulation singulière. De nombreux grimpeurs surgissaient soudain, envahissaient les coins les plus ignorés de la Suisse et de la France, s'attaquaient aux neiges et aux rocs, escaladaient les arêtes déchiquetées pour atteindre les têtes altières qui semblaient toucher le ciel. Whymper devrait être un de ceux-là.
Ce fut sa rencontre avec Jean Raynaud dans une auberge qui décida de la destinée de celui qui devint le plus illustre des alpinistes.
Sûr de sa force, ayant expérimenté son endurance, il s'attaqua tout de suite au plus rude adversaire : le Cervin. Dix hommes escomptaient alors pour eux la victoire et tournaient autour de la pyramide inaccessible. Le savant Tyndall, l'intrépide Kennedy, les frères Parker, M. Vaughan Hawkins et des guides comme Jean- Antoine Garrel, J.-J. Bennen, J.-J. Maquignaz avaient échoué dans leurs tentatives. Whymper arriva au Breuil, le 28 août 1861, avec un guide de l'Oberland, et apprit que le pro-
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fesseur Tyndall depuis plusieurs jours guettait le moment favorable pour risquer une nouvelle expédition. Parmi toutes les montagnes qu'il avait contemplées, deux avaient exercé sur lui une séduction sans égale : Le Weisshorn et le Gervin. Le Weisshorn appartenait à Tyndall et voici que le savant anglais venait encore lui disputer cette conquête t Ce fut désormais, entre les deux hommes, une guerre perpétuelle, une guerre courtoise où la ruse seule était employée. Un autre adversaire, le tenace Giordano, secondé par Jean-Antoine Garrel, le Bersaglier, entra dans la lice. Le combat devait se terminer par une victoire chèrement payée. Il dura quatre ans.
Les guides — sauf Garrel peut-être — ne croyaient pas à la possibilité d'escalader le Gervin. Et tous redoutaient de l'accompagner dans ses vertigineuses escalades. Garrel y consentait parfois, mais c'était pour s'immobiliser brusquement à un point quelconque de l'arête, et pour refuser tenacement, sans raison, de faire un pas de plus. Carrel savait qu'il atteindrait le Gervin et se croyait le seul capable d'y parvenir. Sans doute voulait-il augmenter le prix du triomphe en créant des difficultés imagi-
naires. Car, le fait est curieux, à chaque nouvel essai, Whymper s'élevait plus haut mais était toujours repoussé par un obstacle qui ne venait pas de la montagne.
Il s'acharna contre la fatalité, et puisqu'il ne trouvait pas de compagnons, il résolut de grimper seul. Il avait emporté une longue corde et deux bizarres engins de son invention : c'était un grappin d'acier et un anneau de fer forgé. Il utilisait le grappin, attaché à la corde, en le lançant le long des roches dans lesquelles il finissait par mordre, après quoi il se hissait à l'aide de ce câble instable. Pourtant sa tentative solitaire ne fut pas heureuse. Il fut obligé de rebrousser chemin, et à la descente son pied glissa sur une paroi glacée et il tomba dans l'abîme.
« Le poids de mon sac, écrivit-il plus tard, m'entraîna en arrière, et je tombai d'abord sur quelques rochers situés à trois ou quatre mètres au-dessous, et qui me relancèrent dans le couloir la tête la première : mon bâton s'échappa de mes mains et je descendis en tournoyant par une série de bonds de plus en plus longs, rebondissant tantôt sur la glace, tantôt sur les rochers, me frappant la tête quatre ou cinq fois avec une violence plus grande. Un dernier
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bond me fit faire dans l'espace un saut de dix-huit à vingt mètres d'un côté à l'autre du couloir ; par bonheur, mon côté gauche tout entier heurta contre le roc, où mes vêtements s'accrochèrent un instant, et je tombai en arrière sur la neige avec la conscience que ma chute était arrêtée. Heureusement, ma tête se trouva tournée du bon côté ; je me cramponnai à plusieurs reprises avec des contractions frénétiques aux aspérités du rocher, et je finis par m'arrêter tout à fait à l'entrée du couloir et sur le bord même du précipice. Bâton, chapeau et voile passèrent audessus de moi en m'effleurant et disparurent dans l'abîme; et quand j'entendis se briser avec fracas, sur le glacier, les fragments de rochers que j'avais déplacés, je compris toute la gravité du danger auquel je venais d'échapper presque par miracle. En effet, j'avais franchi près de soixante-dix mètres en sept ou huit bonds ; trois mètres de plus, et je tombais sur le glacier en faisant un saut gigantesque de 280 mètres. »
Qu'on s'imagine le malheureux cramponné au rocher et perdant son sang par vingt blessures. Il eut cependant la force de se couvrir la tête d'un bloc de neige et de grimper jusqu'à une petite plateforme
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sur laquelle il s'évanouit. Quant il revint à lui, le soleil se couchait, et ce fut dans l'obscurité complète qu'il acheva sa redoutable descente. Il arriva au Breuil et se glissa dans l'auberge à la dérobée, espérant ne pas être vu. Mais l'aubergiste le rencontra dans le corridor et, à la vue de cet homme ensanglanté, il poussa de tels cris d'effroi que toute la maison fut bientôt sur pied. N'importe qui eût succombé aux suites de cette chute terrible. Au bout de quelques jours, Whymper repartait.
Durant sa maladie, Jean-Antoine Garrel vint prendre de ses nouvelles, mais aux premières paroles, Whymper l'interrompit et l'engagea pour une nouvelle expédition. Elle échoua encore par la faute du temps, et Whymper, lâché par son guide, dut repartir avec un porteur bossu. Cette fois, il atteignit un point élevé que l'on nomme la « Cravate» et situé un peu au-dessous de l'« Epaule». Des plaques lisses l'arrêtèrent. Il eût fallu des échelles. Un autre eût désespéré. Il redescendit avec l'idée de se procurer les échelles indispensables.
Mais ce fut Tyndall qui, le premier, toucha l'Epaule, à 250 mètres du sommet. On juge de la fièvre de Whymper à cette nouvelle î La lutte devint acharnée.
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L'année 1863 devait voir la septième tentative de Whymper et son septième échec. Il parut découragé et abandonna le Valais pour la Maurienne et l'Oisans où, en 1864, il fit en compagnie de MM. A.-W. Moore et H. Walker, le 21 juin, le premier passage touristique du col des Aiguilles d'Arves, le 22 juin, la première ascension de l'Aiguille Méridionale de la Saussaz (3215 m.), le 23 juin, le premier passage de la Brèche de la Meije (3300 m.), et enfin le 25 juin, la première ascension de la Barre des Ecrins (4103 m.). La volonté, chez un tel homme, ne connaissait pas d'obstacles. Après trois ans d'attente, il réalisait son désir d'atteindre le véritable point culminant de l'Oisans. La descente fut très dangereuse. « Si [quelqu'un m'eût dit, raconte Whymper: «Il faut que vous soyez fou pour être venu là», j'aurais répondu en toute humilité : « Ce n'est que trop vrai. » Et si mon censeur eût ajouté : « Jurez que vous ne ferez plus aucune autre ascension si vous réussissez là descendre sain et sauf des Ecrins! », j'aurais, je le crois bien, prêté le serment demandé. » Serment de joueur ! La passion de la montagne n'abandonne pas ceux qu'elle dirige. Whymper devait se retrouver dans des situations semblables et apprendre à ue plus les craindre.
Cette même année, il ne s'en tint pas là : le 27 juin, il faisait le premier passage du col de la Pilatte, franchissait, le 28, le col de l'Alpe, pour quitter le Dauphiné, le 29, par le col du Galibier. De là, il gagna le massif du Mont-Blanc où il rejoignit M. Adams Reilly, qui entreprenait de nombreuses courses dans le but de lever les plans nécessaires à l'établissement d'une carte. Ensemble, ils passèrent, le 8 juillet, le col du Triolet, escaladèrent, le 9, le mont Dolent (3830 m.), le 12, l'Aiguille de Trélatête (3932 m.), le 15, l'Aiguille d'Argentière (3901 m.). Ces montagnes sont restées parmi les plus rudes ascensions des Alpes, malgré les cabanes qui, aujourd'hui, en facilitent l'accès.
Hanté par son désir de revoir le Gervin, il se rendit, avec son fidèle Groz, à Sierre dans le Valais, par la Tête-Noire, la Forclaz et Martigny. Puis tous deux atteignirent Zinal où ils retrouvèrent Moore et Christian Aimer. Il s'agissait de forcer un passage nouveau entre Zinal et Zermatt. Ce fut le col de Momming que les quatre hommes franchirent le 13 juillet. Croz dit plus tard que ce passage était le plus dangereux qu'il eût jamais traversé, et pendant qu'ils se trouvaient sur une pente de glace, Moore
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avoua qu'il avait « le cœur sur les lèvres», et le célèbre Aimer ne cessa de manifester son indignalion de voir des hommes raisonnables en pareilles postures.
Ces dangers devenaient vite des souvenirs. Whymper arrivé le soir même à l'hôtel du Mont-Rose contemplait avec avidité le Gervin invincible. A la porte, on lui remit une dépêche qui le rappelait à Londres, et il partit, la mort dans l'âme.
En 1865, Whymper rejoignait Michel Groz et Aimer à Tourtemagne. Groz n'allait pas pouvoir accompagner cette année, croyait- il, son «Monsieur » préféré. Il s'était engagé à partir du 27 juin avec un Anglais, et comme Whymper le lui avait doucement reproché, il lui écrivit une belle lettre qui disait l'honnête caractère de ce brave homme. « Prenez patience pour cette campagne et espérons que, plus tard, nous nous retrouverons. » La fatalité devait, hélas ! les faire se retrouver plus tôt qu'ils ne pensaient l'un et l'autre. Avec Groz et Aimer, Whymper fit l'ascension du Grand Gornier et, séduit par l'aspect aérien de la Dent Blanche, il résolut d'en gravir la cime. La Dent Blanche avait été conquise par Kennedy en 1861, mais ce haut fait
s'était exécuté dans le brouillard et personne ne voulait y croire. Whymper entreprit de faire la seconde ascension (au fond il espérait que ce serait la première) et de vérifier l'affirmation de Kennedy. La traversée de la bergschrund (crevasse) fut exceptionnellement délicate et le reste de l'escalade se fit dans une brume épaisse. A vingt mètres du sommet, Whymper aperçut une petite pile de pierres. Kennedy avait donc dit vrai, puisqu'il avait érigé un cairn ! — « Qu'est-ce que cela, Croz ? — Homme de pierres t hurla celui-ci. — Alors, inutile d'aller plus loin ! » Et Whymper qui n'aimait pas être le second fit faire demi-tour à la caravane.
Le 21 juin, il dirigea avec Croz et Aimer une huitième attaque contre le Cervin. Il fut repoussé par une chute de pierres qui faillit les assommer tous. Aimer, au retour, lui dit avec une certaine rudesse : « Pourquoi ne cherchez-vous pas à faire des ascensions possibles?»
Whymper fut impressionné. Il abandonna le Cervin et revint au massif du Mont-Blanc. Le premier, toujours accompagné de Croz, d'Aimer et de Biener, il foulait, le 24 juin, la cime des Grandes Jorasses
ne
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(4206 m.). Au cours de cette escalade, la cordée faillit être emportée par une avalanche. Le 26, il franchissait le col Dolent (3543 m.) et il semble que, depuis, le col n'a jamais été franchi dans le même sens. Le travail de la taille des marches dans la glace fut tellement pénible que le bras droit d'Aimer enfla le lendemain « d'une façon inquiétante ». Le 29, il atteignit le sommet de la fameuse Aiguille Verte (4127 m.) et, cette fois, il vit sa prouesse mise en doute par les Ghamoniards. Kennedy, sans doute en souvenir de la Dent Blanche, fit la seconde ascension de l'Aiguille et retrouva ses traces. Le 3 juillet, il passait le col de Talèfre, et, subitement, nous retrouvons Whymper au pied du Gervin. Giordano avait engagé Jean-Antoine Carrel et d'autres guides, parmi lesquels Gésar Garrel, et Jean- Joseph Maquignaz qui devait faire sa première campagne alpine. Whymper croyait trouver Jean -Antoine libre, et il fut désemparé.
Désormais son existence sera toute d'angoisse. «Il tournera autour de la montagne, dit un historien du Gervin, épiant avec sa longue-vue les mouvements de Garrel et méditant des projets de revanche. » Il essaie en vain de trouver des porteurs et
reste, immobilisé et furieux, entre sa tente roulée et ses bagages inutiles. Enfin, l'hôtelier du Breuil vient l'avertir qu'un jeune Anglais est arrivé avec un guide. C'est lord Francis Douglas. Whymper se présente. Les deux hommes sont vite d'accord. L'un et l'autre ont envie de gravir le Gervin. Douglas prête son porteur et Ton se met en route pour Zermatt. Il s'agit d'atteindre le sommet avant les Italiens ! A Zermatt, il retrouve Michel Groz qui est engagé par le Révérend Hudson et M. Hadow. Il lui semble, dès lors, que si Michel Groz l'accompagne, il est sûr de vaincre. Mais pour emmener Groz, il lui faut s'adjoindre Hudson et Hadow qu'il ne connaît point. Il n'a pas le temps d'hésiter. Les Italiens peuvent le gagner de vitesse...
Ils passent la première nuit dans la montagne. Le lendemain, 14 juillet, ils atteignent le sommet à 1 h. 40. Aucune difficulté sérieuse n'avait été rencontrée. Un seul passage avait causé quelque inquiétude à cause des hésitations du jeune Hadow. Mais la victoire faisait tout oublier. Whymper eut la joie d'apercevoir ses rivaux, à une immense distance au-dessous de lui. Il agita son chapeau et se mit à crier :
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— Groz ! Groz ! Venez vite !
— Où sont-ils, Monsieur ?
— Là, vous ne les voyez pas, là, tout en bas ?
— Ah t les coquins, ils sont encore bien loin t
— Groz, il faut absolument qu'ils entendent nos cris de victoire !
Et de crier jusqu'à ce qu'ils fussent enroués t
Cette joie devait être de courte durée. On sait la terrible catastrophe qui ensanglanta la descente. Whymper et Taugwalder fils étaient restés les derniers sur le sommet. Ils descendirent ensemble.
«J'étais, comme je l'ai dit, écrivit-il plus tard dans une lettre adressée au Times, détaché de ceux qui me précédaient et je descendais à leur suite, quand, au bout d'un quart d'heure, lord Douglas :me demanda de m'attacher à Taugwalder père, craignant, me dit-il, que s'il venait à glisser. Taugwalder ne fût pas de force à le retenir. Gela eut lieu dix minutes à peine avant l'accident, et c'est indubitablement à cette précaution que Taugwalder doit la vie.
« Peu d'instants après, à Zermatt, un jeune garçon doué d'une vue perçante courut à l'hôtel du Mont- Rose dire à M. Seiler qu'il venait de voir une ava-
îr.
lanche tomber du sommet du Gervin sur le Glacier On le gronda de faire un conte aussi absurde. Hélas ! il avait raison ; voici ce qu'il avait vu :
« Autant que je puis le savoir, personne ne marchait au moment de l'accident. Je ne puis cependant parler avec certitude, non plus que les Taugwalder, parce que les deux premiers hommes nous étaient €n partie cachés par un bloc de rocher. Le pauvre Groz avait posé son piolet à côté de lui et pour assurer davantage la marche de M. Hadow, il lui tenait les jambes et mettait ses pieds l'un après l'autre à la place convenable. D'après le mouvement de leurs épaules, je pense que Groz ayant fait ce que je viens de dire, se retournait pour descendre lui-même d'un ou deux pas; à ce moment M. Hadow glissa, heurta Groz de ses deux pieds et le renversa. J'entendis Groz pousser un cri d'effroi, et je le vis glisser avec rapidité sur la pente ainsi que M. Hadow. Presque en même temps, Hudson fut entraîné ainsi que lord Douglas. Tout cela fut l'affaire d'une seconde. A l'instant où nous entendîmes l'exclamation de Groz, Pierre Taugwalder et moi nous nous cramponnâmes aussi solidement que le permettait le rocher. Taugwalder se trouvait juste au dessous d'un bloc
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en saillie qu'il étreignit de ses deux bras. La corde était tendue entre nous deux, et le choc nous atteignit comme un seul homme. Nous tînmes bon, mais la corde se rompit à moitié de la distance entre Taugwalder et lord Douglas. Pendant deux ou trois secondes, nous vîmes nos infortunés compagnons glisser sur le dos avec une rapidité vertigineuse, les mains étendues et cherchant à se retenir au rocher. Ils disparurent un à un et tombèrent, de précipice en précipice, sur le Glacier du Gervin, 1200 mètres au dessous de nous. Du moment que la corde était rompue, nous ne pouvions plus leur donner aucun secours. Pendant une demi-heure, nous restâmes immobiles à nos places. Les deux guides, paralysés par la terreur, criaient comme des enfants et tremblaient tellement, que nous étions menacés à chaque instant de partager le sort de nos compagnons. »
On peut malaisément se figurer ce que fut cette descente entre deux hommes affolés par l'épouvante. Ils durent passer la nuit sur une dalle et attendre l'aube. Enfin Whymper arriva à Zermatt. Le père Seiler le suivit dans sa chambre, en silence, et lui demanda :
— Qu'est-il arrivé, Monsieur?
— Je suis revenu avec les Taugwalder, répondit Whymper.
L'aubergiste comprit et fondit en larmes.
Le 16, une caravane ayant à sa tête Frédéric Payot, de Ghamonix, partit pour rechercher les <x>rps. On les aperçut sur le glacier, rangés dans l'ordre où ils étaient tombés. Mais on ne vit pas lord Douglas qui avait dû rester accroché par quelque rocher et dont le corps ne fut jamais retrouvé.
Cette catastrophe fut commentée par les journaux du monde entier. Gustave Doré en fit un dessin fantaisiste resté célèbre. Mais comme Whymper «'était systématiquement, durant trois semaines, refusé à toute interview, l'opinion publique s'inquiéta, et la légende s'empara de l'aventure. Un Allemand, avide de scandale, écrivit que Whymper avait coupé la corde entre lord Douglas et Taugwalder, et ceux qui reproduisirent cette information sensationnelle cherchèrent des raisons profondes à ce crime abominable : Whymper devint le précepteur de lord Douglas, il avait emmené son élève en Suisse pour faire de l'alpinisme et, au cours du voyage, lui avait emprunté trente mille francs. Il était donc urgent de s'en débarrasser, etc. . .
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Whymper fut vite mis hors de cause, mais il n'en fut pas de même pour le vieux Taugwalder : les . guides de Zermatt, tant qu'il vécut, l'accusèrent d'avoir coupé la corde. Beaucoup de ses accusateurs racontaient même qu'il aurait dit à plusieurs reprises : « J'étais sûr que M. Hadow glisserait ! » Aujourd'hui encore, on entend couramment affirmer que Taugwalder a tranché la corde, et il fut obligé de s'exiler en Amérique. Il est revenu mourir dans son pays où chacun le méprisait. Pourtant l'examen seul de la corde cassée suffit pour convaincre de l'innocence du guide.
Le conquérant du Gervin devenu illustre, trop illustre à son gré, harcelé de questions, poursuivi ipar les interviewers, se lança dans les grandes •explorations. En 1867 et 1871, il visita le nord-ouest du Groenland, inconnu des Européens. Il en rapporta la première année une collection de fossiles qui fut acquise par le Musée Britannique. De 1879 là 1880, il fit l'ascension de nombreux sommets de la Cordillère des Andes, le Chimborazo, l'Atisano, le Cayambe et le Gotopaxi. Enfin, de 1902 à 1905, il 3xplora les Montagnes Rocheuses.
Durant ses explorations dans les Andes, nous le
retrouvons avec Jean-Antoine Garrel (mort en août 1890), dont il avait toujours admiré le courage tenace et le grand amour de la montagne. Après ses excursions dans les Montagnes Rocheuses, il ne vécut plus que de souvenirs. Il avait publié, outre les Scr ambles , un récit de son voyage à l'Equateur, une histoire du Matterhorn et les « guides » de Zermatt et de Ghamonix.
Whymper n'était pas seulement un grand « homme d'action » , c'était aussi un artiste : peintre plein de sentiment, il a orné ses œuvres de dessins dont beaucoup sont restés classiques dans le monde alpin; ses livres dénotent une érudition profonde, son style est sobre, précis, élégant. Ses escalades resteront comme un ouvrage documentaire, et Tune des pages les plus émouvantes de l'histoire alpine.
Lorsqu'il vint à Ghamonix, le 10 septembre 1911, il se sentait bien près de sa fin, et déjà il nous avait dit, à nous qui l'écoutions avec un respect ému, que jamais sans doute il ne reverrait ses chères montagnes. J'ai passé en sa compagnie la soirée qui précéda la catastrophe. C'est alors qu'il me confia ses souvenirs personnels sur l'accident du Gervin et qu'il gémit sans contrainte devant l'approche d'un
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déclin inexorable. La fatalité voulut que l'article écrit à l'issue de cette ultime conversation parût le jour même de sa mort. Il l'avait illustré lui-même du dernier croquis qu'il ait dessiné.
Ses funérailles eurent lieu le 20 septembre. Ce fut une cérémonie simple et très émouvante. Dix des plus fameux guides de Chamonix portèrent le cercueil. Tous les grands clubs alpins s'étaient faits représenter, et derrière les frères du défunt venait une foule serrée et respectueuse, le village entier, les touristes de passage, qui avait tenu à dire au i vainqueur de tant de cimes un dernier adieu. Rien 1 de plus mélancolique que ce long défilé sous un ciel • gris que transperçaient çà et là les hautes aiguilles brillantes de neige nouvelle.
Le vieux Frédéric Payot pleurait doucement celui qui fut son camarade durant quarante années.
La tombe de Whymper deviendra Un but de pèlerinage pour ceux qui admirent la volonté et le courage. Il poussa l'audace humaine jusqu'à ses extrêmes limites, et les alpinistes, nés de son exemple, retrouveront, écrite sur chaque roc, sur chaque pic, sur chaque bande neigeuse des cimes qu'il a su vaincre, l'histoire de cet écrivain modeste, de ce professeur d'énergie.
LES « HYDROPATHES »
Qui se souvient de Georges Lorin?... C'est une sorte de géant qui promène chaque soir, autour de a place Perreie, une silhouette maigre et triste, me figure mélancolique ornée de moustaches drues )t d'un nez important aux narines énormes. Il porte un feutre cabossé que débordent des cheveux replies. Il a joué dans l'histoire littéraire un rôle qui l'est pas sans importance.
Retenez ceci : Georges Lorin est le créateur de Montmartre. Voilà, n'est-il pas vrai, un titre de ;loire? Mais Georges Lorin est inconnu, oublié surout de ceux dont il a fait la fortune. Aussi bien, il . vu passer plusieurs générations. Il n'est plus eune; il vit avec de vieux papiers que pilleront >eut-être plus tard des chroniqueurs habiles. Car ce ontemplatif, ce résigné, ce paresseux ne publiera aême pas ses mémoires. A peine si, de temps à .utre, il écrit quelques vers, sculpte un buste char-
mant ou peint une toile mystérieuse. Car c'est un artiste véritable qui se gaspille et fait de tout un peu avec talent. — Et c'est le dernier bohème.
Georges Lorin fut le meilleur ami de Rollinat. Il possède un grand nombre de ses poésies et de ses mélodies manuscrites. Il a voué un culte au chantre des Névroses , et vous trouveriez chez lui des croquis saisissants qui évoquent le visage de cet étrange écrivain, mais un visage torturé presque douloureux, le masque même qu'empruntait Rollinat lorsqu'il chantait ses œuvres aux « Hydropathes »...
Les Hydropathes ! Savez- vous que ce club extravagant produisit de grands artistes? Son origine a une histoire bien curieuse que je vais vous conter :
C'était en 1878, Georges Lorin était alors soldat. Il avait l'habitude de retrouver au café de la Rive Gauche, rue Cujas, Emile Goudeau, Maurice Rollinat, Paul Mounet et Calmettes. Au régiment où se trouvaient quelques artistes, acteurs, chanteurs, violonistes, Lorin avait fondé des concerts d'artilleurs. Devenu civil, il continua d'assister à ces pe-
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tites fêtes et, un soir, il emmena Goudeau. Ce fut charmant. Goudeau revint enthousiasmé. En passant sous la grande horloge de la rue Turbigo, il frappa l'épaule de son ami.
— On dit les étudiants intelligents, s'exclama- t-il , et ils ne sont pas fichus de s'amuser de la sorte. Une société, c'est un divertissement plus admissible que les cabarets.
— Fondons la société, dit Lorin.
— Essayons.
Le lendemain, au café, ils exposèrent le projet. Mounet s'enthousiasma.
— Prodigieuse idée ! Commençons.
Et se levant, il déclama d'une voix formidable : «Waterloo! Waterloo! morne plaine...» Il fallut l'apaiser et, les coudes sur le marbre, les camarades jetèrent les bases d'un cercle littéraire. Le titre des « Mercredines » fut d'abord discuté; même comme Goudeau, pince-sans-rire, racontait pour la centième fois que son ami, M. de Puyjalou, chassait les hydropattes au Canada et développait: «Les hydropattes, grands oiseaux dont on coupe les pattes de verre pour en faire les pieds des coupes à Champagne. . . », Lorin interrompit :
— Voilà notre titre : les hydropattes, c'est excel lent.
Rollinat eut beau expliquer que cela voulait dire : « Qui aime ou n'aime pas l'eau » , on accepta l'appellation dont on ne changea que la dernière syllabe, pour que le mot hydropathe devînt tout à fait incompréhensible. Goudeau fut nommé président, Lorin vice-président, et l'on se mit sans tarder en quête d'un local. Un magasin vide de la rue Gujas fut loué. A la première réunion, il y avait deux cents adhérents.
Les tournois littéraires durèrent deux ans aux Hydropathes, ils produisirent le premier numéro de V Hydropathe, journal dont Goudeau fut le rédacteur en chef et dont Lorin dessina les couvertures sous le nom de Gabriol. La collection de la gazette montmartroise, rarissime aujourd'hui, contient une série de portraits qui seraient de curieux documents pour l'histoire littéraire de l'époque. Imprimée sur papier à chandelle, elle comporte une galerie de visages oubliés qui, tous, sont coloriés avec un rouge brique éclatant. La variété des couleurs dont Lorin disposait devait être très restreinte. On y trouve de fort bons poèmes et, remarquez ce pro-
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gramme du 10 janvier 1880, où se rencontrent comme acteurs : Emile Goudeau, Maurice Rollinat, Coquelin Cadet, Le Bargy (du Conservatoire), Fernand Icres, Galipaux, Grenet-Dancourt , Décori, Georges Lorin, etc. Rodenbach venait au siège dire ses premiers vers et Sarah Bernhardt, inscrite, annonçait toujours sa visite. Mais un soir Alphonse Allais, Fragerolles et « Illustre » Sapeck firent irruption dans la salle avec des feux d'artifice : ce fut la fin, cela tournant à la farce. On se disloqua. Les débris des Hydropathes furent réunis, quelques mois plus tard, dans le caveau de la place Saint- Michel, sous le nom d'Hirsutes. Là surgirent Edmond Haraucourt, Jean Rameau, Laurent Tailhade, Charles Vignier, Jean Moréas.
Vignier, Moréas et Tailhade étaient les fashionables du groupe. Ils professaient quelque dédain pour les « fantaisies romantiques » des ex-hydropathes. Ceux-ci leur jouèrent un jour « un tour innocent», avec la complicité de Léo Trézenick, directeur de Lutèce. Lorin inventa une lettre dans laquelle un jeune étudiant de province avouait son indécision devant la « poétique » nouvelle, t Doisje suivre le mouvement ? » écrivait-il à Trézenick.
lit
« Conseillez moi, voici mon premier essai. » Suivai un poème qui débutait ainsi :
Rose arrose d'argyrose La morose rose rose !
Oh ! l'hymen du cyclamen, Amène un amen. Amen !
Aucun sens. Lorin et son ami Louis Marsolleau avaient ainsi rimé pendant plusieurs strophes. La pièce était suivie du nom de Jean-Charles Laurent, et avait pour épigraphe deux lignes de points signées : Paul Verlaine. (Quand on les lui montra, il dit : « C'est ce que j'ai fait de mieux. ») Le samedi suivant, Vignier, Moréas et Tailhade s'accusèrent réciproquement de la plaisanterie. Le secret fut bien gardé. Mais Henry Beauclair, qui soupçonnait les vrais auteurs, annonça qu'il allait faire tout un recueil analogue. C'est ainsi que parurent Les Déliquescences d'Adoré Floupette, écrites en collaboration avec Gabriel Vicaire. Dès que ce livre, si fameux depuis, fut publié, les journalistes se méfièrent; seul Henry Fouquier, indigné, critiqua, pendant trois colonnes, cette prétentieuse littérature. On l'avisa de sa bévue. Il voulut se ressaisir
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au cours d'un autre article, mais l'effet fut formidable. Toute la presse se déchaîna. Les « Symbolistes » étaient célèbres. La lettre de Jean-Charles Laurent avait préparé leur triomphe.
Les Hydropathes et les Hirsutes furent aussi l'origine du Chat-Noir. Salis, qui prévoyait un réveil profitable, fit part à Lorin de ses vastes projets : « Je crée un cabaret. Amène-moi ces gaillards, j'offre des fêtes. On mangera tous les vendredis, je fais les frais. Il y en a qui ne seront pas fâchés. » Lorin enrôla la bande et l'on partit pour le boulevard Rochechouart où il y eut séance immédiate. Le Chat-Noir était fondé. Les mélodies funèbres de Rollinat rendirent malade Willette qui protesta ; Maurice Donnay vint jouer sa Phryné. La réclame fut énorme. On sait ce que produisit le Chat-Noir, sous la direction du gentilhomme cabaretier.
Le Montmartre actuel est né de tout cela. Des écrivains ont réussi. D'autres n'ont pas su évoluer. Beaucoup ont continué à préférer aux belles phrases les « bons mots ». Lorin rêve encore au temps jadis. Il donne de très rares livres qui ne sont pas de notre époque, mais qui méritent toutefois d'être remarqués. Goudeau fut de Montmartre (du Mont-
martre de Salis) jusqu'à son dernier soupir. Comm ses amis entouraient son lit d'agonie, il dit, d'une voix plaintive :
— Mes bons vieux, je ne veux pas vous priver de votre bridge quotidien. Allez au café, vous me ferez plaisir. Et je serai avec vous en pensée : je ferai un mort.
Lorin, Goudeau, Rollinat ! . . . Ces noms semblent déjà lointains. . . Mon récit vous aura peut-être expliqué ce dessin de Gabriol {alias Georges Lorin), qui orne un numéro de l'Hydropathe, réédité en 1898 à propos de la réunion des « Survivants » au Café Voltaire, et qui représente Emile Goudeau, assis sur le Panthéon, donnant la becquée aux « Aiglons de la Butte ».
Voilà la genèse de cette « renaissance » littéraire.
Pèlerinage à l'Hôtel Lambert
On ne visite plus, m'a-t-on dit, l'hôtel Lambert sans une autorisation du ministère des Beaux-Arts, mais autrefois, la porte de ce petit musée s'ouvrait devant le flâneur curieux attiré par le charme des vieilles pierres.
Il y a quelques années, les habitants de l'île Saint-Louis, cité paisible et provinciale, étaient bouleversés par l'arrivée d'une file interminable de voitures qui vinrent stopper le long du quai de Bourbon : huit cents « Amis du Louvre » visitaient l'hôtel Lambert, l'un des plus beaux spécimens de l'art décoratif du dix-septième siècle. Le lendemain, certains journaux annonçaient la disparition prochaine de l'hôtel Lambert, « voué à la pioche des vandales démolisseurs ». La Commission du Vieux- Paris s'émut, et aussitôt nouvelle visite et nouvelle surprise des Parisiens fossiles.
Je me suis rendu en 1905 à l'hôtel magnifique qui domine la Seine, à l'endroit où l'île s'avance comme une proue, et dont la façade mystérieuse se cache derrière les arbres d'un jardin en terrasse. A peine avais-je franchi le portail que je fus rassuré.
Le grand escalier, aujourd'hui vitré, récèle, dans sa niche, la fameuse grisaille de Lesueur : Fleuve accompagné d'une Naïade. La peinture est craquelée, fendue, effacée ; mais le dessin reste pur et tel que les cartons de Picart nous l'ont transmis. Au sommet de l'escalier géant, aux larges marches de pierre, un homme à favoris, blond et souriant, m'invite à poursuivre. Ce cicérone est optimiste. Il n'aime pas les journaux. Il me renseignera, dit-il, sur tout ce que je veux savoir.
— Les princes Adam et Withold Czartoryski cherchent un acquéreur. Ils veulent vendre l'hôtel, mais ne le céderont qu'à des gens capables d'ei comprendre la beauté.
Ce guide s'exprime avec une emphase railleuse. Il sait la valeur des choses confiées à sa garde.
— Les journalistes inventent, Monsieur, ajoute-til. L'un deux prétend avoir vu la table sur laquelle Voltaire écrivit la Henriade. Or, il ne reste plus
rien de Voltaire, aucun souvenir, pas plus que les panneaux de Lesueur n'ornent aujourd'hui les murs du cabinet de l'Amour.
Il pousse une porte, et nous entrons dans le boudoir le plus élégant, le plus précieux et le plus suranné. Un art délicat produisit les lambris et les corniches finement menuisées. Paysages de Patel et de Van Swanevelt, pilastres où s'ébattent des Amours joufflus et joueurs; quelques scènes de V Iliade et de l'Odyssée, peintes par François Perrier et Romanelli : tout évoque les magnificences anciennes, mais les compositions de Lesueur, qui contaient l'histoire de l'Amour, ont disparu. Elles sont aujourd'hui au Louvre. Nous traversons une chambre dont le plafond à poutrelles est enluminé d'arabesques bleues, et nous voici dans l'escalier que décorent d'immenses tapisseries.
Nous croisons une vieille femme qui se traine plutôt qu'elle ne marche, appuyée au bras d'un domestique. C'est la vieille gardienne de l'hôtel, qui fut servante de Louis-Philippe. Elle assista aux horreurs de la Commune, pendant laquelle une balle traversa le volet de la chambre où couchait le prince Adam. L'hôtel Lambert fut miraculeusement
sauvé du désastre qui s'abattait sur les musées France. Aujourd'hui la gardienne semble tombée en enfance. Elle balbutie des paroles sans suite et ricane d'un rire stupide et béat.
— Je vous abandonne ici, me dit mon guide, un autre vous montrera l'étage supérieur, qui appartient au prince Withold. Mais si vous visitiez la chambre de Voltaire, vous verrez qu'il n'y a plus rien.
Il sourit dans ses favoris pâles, pivote sur ses talons, et disparaît derrière une porte massive. Je gravis l'escalier et j'entre dans un vestibule ovale, simple, décoré de grisailles effacées, froid et grave, et qui s'ouvre sur des appartements luxueux, réservés sans doute jadis aux réceptions d'apparat. Un laquais rasé, compassé, me montre le chemin. C'est un homme d'aspect triste et dont la parole digne gémit sur toutes choses. Il redoute « la pioche des vandales démolisseurs ». Pour lui, la menace n'est pas vaine.
— Le prince est un homme comme tout le monde, me déclare-t-il ; si l'on trouve un acquéreur raisonnable, l'hôtel passera dans d'autres mains, et ces mains peuvent n'avoir pas de délicatesse (sic). L'Hôtel est menacé, Monsieur!...
Dans la première chambre, j'admire le portrait de Nicolas Lambert de Thorigny, le fondateur de cette demeure princière. Les fêtes qu'il donna eurent un faste inoubliable. Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes^ nous a laissé des souvenirs plaisants de ses fiançailles avec Mme de Bretonvilliers, fille de Le Ragois et de Marie Acarie, « une belle femme et qui a resté longtemps belle; elle Ta fait cocu ; aussi... » Il nous parle enfin du mariage de Lambert ;avec Mlle de Verderonne « belle et sotte, mais bonne •femme » .
J'évoquais ces souvenirs tandis que le guide récitait sa leçon :
— En 1703, disait-il, Nicolas Lambert de Thorigny, seigneur de Vermont, petit-fils de celui-ci, devint, par la mort de son père, Claude-Jean-Bap- :tiste, seigneur de Sucy-en-Brie, possesseur de H/hôtel. C'est à lui que nous devons les estampes de Bernard Picart, d'après Lesueur et Lebrun.
Il parlait d'une voix monotone et lasse. Je me rappelai les vers de l'abbé de Villers :
Pour les petits soins, se faire aimer des grands, Jeune et sage Vermont, c'est là ton caractère...
— Après lui, continua mon cicérone, le marquis du Ghâtelet-Laumont devint possesseur de l'hôtel. Sa femme « était bien » avec M. de Voltaire. Un ménage à trois. . . (Il cligna des yeux malicieusement.) Mme du Ghâtelet était savante.
Certes Mme du Ghâtelet était savante ! Newton et Leibnitz furent ses auteurs préférés, et Voltaire l'a décrite comme étant « le génie de Leibnitz avec de la sensibilité ». Mais quelle étrange figure que celle du marquis du Ghâtelet, mari bonasse et philosophe. L'hôtel Lambert devint à cette époque le rendez- vous des beaux esprits de France. Ge fut un des plus fameux salons littéraires. Quel cadre approprié aux causeries galantes ! Voltaire écrivait au roi de Prusse :
Lesueur et Lebrun, nos illustres Apelles,
Ces rivaux de l'antiquité, Ont, en ces lieux charmants, étalé la beauté
De leurs peintures immortelles.
Enfin celle à qui Voltaire, oubliant Adrienne Lecouvreur et la touchante Pimpette du Noyer, disait :
Je vous adore, ô ma chère Uranie, Pourquoi si tard m'avez-vous enflammé ?
Qu'ai-je donc fait des beaux jours de ma vie? Ils sont perdus, je n'avais pas aimé.
mourut, et Dupin de Chenonceaux acheta l'hôtel Lambert qui, grâce à Mme Dupin, resta l'un des salons les plus réputés de Paris.
Gomme répondant à mes souvenirs, la voix monotone du guide se fit entendre :
— Voici Mme Dupin.
C'est une toile de Nattier, exquise et d'un coloris tendre. Par elle on comprend le succès qu'obtint Mme Dupin auprès de Voltaire, Fontenelle, J.-J. Rousseau, Buffon, Montesquieu, et de l'habile |de Bernis. Rousseau l'aima avec passion, il fut son maître de chant, et certaines séances ne laissèrent pas d'être sentimentales et romanesques.
Le guide néglige l'époque des Marin de la Haye et les Montalivet, et me désigne le portrait du prince kdam Czartoryski, masque étrange et douloureux.
— Un homme admirable, me dit-il, un grand inspirateur. . . Il voulait l'indépendance de la Poogne. . . On dit que, de son temps, l'hôtel était un byer de conspiration.
Il parle à voix basse et ses gestes sont mystérieux. Snfin il déclare :
— Il a fait le bien, et les princes actuels ont coninué son œuvre. La moitié de l'île Saint -Louis
vît de leur charité. C'est une perte pour tout le monde. Hélas ! croyez-vous que l'hôtel puisse disparaître?
Je lui affirme que non, mais il ne veut pas être rassuré. Nous entrons dans la galerie d'Hercule, la pièce la plus merveilleuse de l'hôtel Lambert. Le plafond de Lebrun est encore intact, bien que craquelé par endroits. Lesueur et Lebrun travaillèrent ensemble dans cette galerie. Ils se détestaient, quoique tous deux élèves de Simon Vouet. Lebrun avoua, lorsque Lesueur disparut, que « la mort lui avait ôté une épine du pied ». Grandes ombres, souvenirs mélancoliques et glorieux, quels regrets n'éveillent pas ces pierres anciennes, façonnées par des mains artistes I
Je me sauve, car la nuit tombe et la voix du laquais pessimiste me poursuit :
— Hélas î hélas !.. . dit-elle.
Me voici dans la cour où pleure un jet d'eau. Le concierge m'aborde :
— Monsieur a-t-il vu la table de Voltaire ? Le concierge ne rit pas. Il a une bonne tête
chauve et tranquille.
— La table de Voltaire ? Mais elle n'existe plus!
Le cerbère se scandalise :
— Elle existe, Monsieur!... elle existe... la table, l'encrier, la plume, tout existe. . . et l'encre aussi, Monsieur, existe. . . J'ai écrit avec !
Les quelques centaines de livres que j'ai absorbé! ces dernières années m'ont paru singulièrement d'a< cord sur un point : on ne s'amuse plus. Et le vieux général qui déclare : « C'était autre chose sous l'Empire ! » finira bientôt par ne plus paraître si ridicule... Donc la gaîté française est morte et la noce devient lugubre. Cherchez les raisons de cette décadence, car c'en est une suivant la phrase de Marcel Schwob : « Rire, c'est se montrer supérieur. » D'aucuns prétendent que le mépris de la farce gauloise naquit de la vogue des humoristes flegmatiques ; d'autres affirment avec Tolstoï que l'arrivisme seul a tout gâché. Ceux-ci nous dépeignent
circulant dans la vie, égoïstes, ambitieux, satisfaits d'être des hommes graves et préoccupés d'on ne sait quels chimériques problèmes ; ceux-là vous jurent que la gaîté française est morte parce qu'on a crié : « Nous nous amusons ! » et que chacun s'est regardé rire dans un miroir. « La joie folle, désordonnée, rabelaisienne, n'est plus de mise — saurions-nous jamais voir se transformer l'aspect d'une société dont les plaisirs sont réglés, calculés, comme un rouage? Frivoles, changeants et fardés d'un scepticisme puéril, les Parisiens n'aiment pas à reconnaître les lois qu'ils n'ont pas faites eux-mêmes. Les institutions anciennes sont honnies à l'égal des clichés littéraires ; la recherche du nouveau a produit la ruine des fêtes naïves, franches et débraillées, et le rire a semblé lui-même suranné à cette jeunesse féroce, engouée d'un snobisme sportif que ravissent seuls les jeux mortels du cirque, sauts de la mort, combats de boxe, etc., et qui les pousse vers les bouges, les cabarets, les beuglants et les boîtes où il est seyant, pour les femmes, de traîner sur des tables graisseuses des toilettes de cent louis. » Ainsi s'exprime l'intraitable grincheux.
La décadence du plaisir — si elle existe, et les
derniers carnavals peuvent nous le donner à penser — fut lente, et n'en faut-il pas chercher l'origine dans les salons où le protocole mondain ternissait les soirées d'un voile morne et guindé ?
Les derniers aristocrates ont utilisé des relations imprévues pour s'occuper d'affaires ; leurs fils, qui forment la génération nouvelle, n'ont plus rien de ces mondains polis et frivoles qui cotillonnaient avec grâce et bavardaient sans fatigue. Les « soirées » les ennuient et ils s'en vantent. Un jeune homme sérieux — il le sont tous — répugne à se déguiser pour un bal masqué ou à se grimer pour un dîner « de têtes » . La mascarade lui paraît profondément ridicule, et il comprend mal les défilés historiques qu'applaudit le peuple anglais resté traditionaliste. Enfin, le bal public lui-même ne promet plus riei d'alléchant, d'inédit ou de scandaleux : Si le contact des courtisanes a pu séduire les « femmes honnêtes », point n'est besoin, pour ces dernières, d< mettre un masque ou de revêtir le travesti propiw aux intrigues. Les music-halls, les thés de cin( heures et les antichambres des couturiers révèlenl mieux les dessous de la galanterie dont les héroïnes victorieuses font la mode. — Et voilà pourquoi
LES BALS DE l'oPÉRA 281
les bals de l'Opéra, désormais sinistres et poussiéreux, sont défunts.1
Parlons un peu de ces fêtes légendaires. Aussi bien cette évocation ne sera pas déplacée dans ce livre. Parmi les pèlerinages littéraires qui s'imposent, celui-ci n'est pas des moins passionnants. Les fêtes de l'Opéra et les bals masqués ont été exploités par les écrivains de tout un siècle, de Balzac à Paul Adam en passant par Dumas père. C'est l'un des décors essentiels du roman français.
«... Ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas un bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissance publique de France, ce sont les idées qui tueront la gaîté en France. »
Ainsi, déjà, s'exprimait Alfred de Musset en 1831. t Quiconque, disait-il, était au bal de l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à faire le dandy, c'est-à-dire qu'il y avait absence totale de femmes ; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage ; que
1. Ces pages — que j'ai élaguées — furent écrites en 1906. Au cours de l'hiver 1913-1914, les bals de l'Opéra connurent de nouveau la vogue. Ils furent organisés avec un grand art de la mise en scène.
de misérables dominos décrochés de la boutiqm d'un fripier se promenaient autour de quelques provinciaux assez primitifs pour s'y rendre ; qu'en un mot, les jeunes gens réduits à eux-mêmes doivenl sentir que les mœurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs : des plaisirs solitaires. . . »
Et la chronique des bals de l'Opéra nous raconte que 1831 fut une des années les plus tintamarresques et les plus désopilantes! Ne devons-nous pas penser que Musset est le grand prédécesseur de ces jeunes gens fatigués, dégoûtés, épris d'attractions vagues, qui détruisirent, en gémissant sur sa perte, la gaîté simple? De fait, les bals devinrent vit( mélancoliques, et des « professionnels » furenl payés pour les égayer. « Vous avez six francs poui animer le bal... Tâchez au moins d'avoir des mots spirituels. » Telle est une légende de Gham, sous un dessin qui représente l'homme du guichet s'adressant à un déguisé piteux et désespéré de gagnei son salaire.
Enfin, le 18 janvier 1857, les Goncourt écrivaient : « Etre au bal masqué ; voici une chose grave, plus grave qu'on ne croit : le plaisir est mort
de bas en haut, de haut en bas. Nous nous somme» promenés cherchant à retrouver quelque chose de notre vieil Opéra : une blague, un vrai rire, un abandon du corps gratis, du désordonnement, de la fantaisie, du caprice, enfin Fapparence d'une intrigue — qui ne se fait pas payer cinq louis. Des affaires partout, des affaires jusqu'au cintre. «Les affaires, voilà le grand fléau; déjà on n'intrigue plus, les femmes escomptent le bal de l'Opéra durant des mois. Pour certaines, cette soirée doit être décisive, et elles s'offrent, savamment déshabillées, aux regards cyniques d'une foule en frac, désabusée et languissante, qui tourne avec ennui autour de cette marchandise d'amour. » D'ailleurs, les intrigues elles-mêmes ne finissaient pas toujours bien. Mais quels souvenirs ! . . .
Une nuit, Arsène Houssaye, Sandeau, Albéric, Roger de Beauvoir et quelques bons vivants furent accueillis, au moment où ils entraient à l'Opéra, par un domino qui les invita à souper. L'aventure ne laissait pas d'être plaisante, et le joyeux groupe accepta. Mais, comme il y avait dix hommes, on rechercha neuf dominos de bonne volonté, et il y eut bientôt vingt convives autour d'une table de
restaurant. Toutes les femmes gardèrent leurs masques malgré les tentatives, et comme elles y mettaient une extraordinaire pudeur, les compagnons furent « intrigués » plus qu'ils ne le souhaitaient. Enfin, le domino qui avait fait l'invitation monta sur une chaise et affirma qu'elle était la plus belle. Cette fois, l'incognito n'avait d'autre excuse que la lâcheté. Une femme se démasqua : un monstre apparut, et les hommes sentirent leur effarement augmenter lorsque, les huit autres soupeuses ayant retiré leurs loups, ils eurent devant eux la plus complète et la plus inattendue galerie d'horreurs. Moustachues, borgnes, chauves, édentées, de visages difformes, aux nez crochus ou presque absents, elles formaient un cercle navrant et désolé. La parieuse, enfin, se démasqua, — c'était Lola Montés, d'une beauté magnifique et souveraine.
Si nous remontons à l'origine des bals masqués, nous les voyons naître sous Louis XIV. Les fêtes dansantes furent organisées chez eux par les grands seigneurs. Mais la salle de l'Académie de Musique resta étrangère à ces réjouissances mises à la mode
par le Roi-Soleil. On connaît la célèbre aventure que conte Mme de La Fayette: Monsieur, frère du Roi, et Mme Henriette d'Angleterre, se rendant au bal, costumés de capes, rencontrèrent une troupe de masques à laquelle ils se joignirent. Monsieur prit la main d'un des inconnus, et Madame, l'imitant, eut la surprise de trouver le poing estropié du comte de Guiches, son amant malheureux qui revenait de Pologne où, par désespoir d'amour, il était allé se battre. On sait la pathétique conversation qui eut lieu, dans un décor de féerie, entre ces deux amis légendaires qui devaient tant souffrir l'un par l'autre. Monsieur surprit l'entretien, et le comte de Guiches s'esquiva. Gomme elle se retirait à son tour, Madame, questionnée par Monsieur, se troubla, manqua la première marche de l'escalier, faillit rouler jusqu'au bas où le comte de Guiches la reçut contre sa poitrine.
Le Grand Siècle dont Jacques Boulenger a fait revivre les fastes glorieux, fut l'époque des belles intrigues sentimentales et romanesques. Louis XIV conduisait à ces fêtes sa favorite La Vallière, tandis que la reine pleurait dans ses appartements. Mme de Motteville nous a laissé, à ce sujet, de savoureux
mémoires. Elle nous raconte que l'un des derniers jours du carnaval de Tannée 1662, la reine-mère, touchée de l'abandon où le roi laissait la reine, voulut conduire elle-même cette dernière au bal masqué. « Si bien qu'au sortir des grandes carmélites, où elle avait passé saintement toute la journée, elle vint trouver la reine qui était dans sa chambre au Palais- Royal, avec une belle troupe de masques habillés à l'antique, pour attendre l'heure chez Monsieur et Madame. La reine-mère fut leur conductrice ; couverte d'une mante de taffetas noire à l'espagnole, qu'elle mit par-dessus l'habit qu'elle avait dès le matin, affectant cette gaîté pour satisfaire la jeune reine qui était si sage et si modeste qu'elle ne voulait prendre aucun divertissement qu'elle ne fût accompagnée du roi ou de la reine sa belle-mère. » Louis XIV, après la mort de Molière, donna à Lulli la salle du Palais-Royal. Cette salle brûla, et fut reconstruite sur les plans de l'architecte Moreau avec un luxe inouï de décorations. C'est là, enfin, qu'eurent lieu les premiers bals de l'Opéra en 1717, grâce à l'ingéniosité du chevalier de Bouillon qui inventa un parquet mobile élevable jusqu'au niveau de la scène. Ces bals furent donnés depuis la Saint-
Martin jusqu'à l'Avent et depuis l'Epiphanie jusqu'à la fin du carnaval.
La salle de l'Opéra communiquait avec le Palais- Royal, et le régent, puis Louis XV purent s'y rendre de leurs appartements. Les bals obtinrent une vogue monstre. Galantes, spirituelles et discrètement gaies, les fêtes revêtaient cet éclat d'élégance française que Watteau nous a transmis dans ses toiles merveilleuses.
La salle du Palais-Royal ayant croulé, on construisit en soixante-cinq jours la salle de la Porte Saint-Martin. L'architecte reçut, pour sa diligence, le cordon de Saint-Michel.
Marie-Antoinette aima passionnément les bals masqués. « Pendant l'hiver de 1782, dit Mme Campan, les bals de l'Opéra firent passer beaucoup de nuits à la reine. Elle s'y rendait avec une seule dame du palais, et y trouvait toujours Monsieur et M. le Comte d'Artois. Le plaisir seul occupait toute la jeune famille royale. La reine croyait n'être jamais reconnue bien qu'elle le fût par toute l'assemblée dès le moment où elle entrait dans la salle, par sa démarche et son grand air, que nulle ne pouvait imiter... » Un soir qu'elle s'y rendait avec la du-
chesse de Luynes, sa voiture cassa à l'entrée de Paris. Elle dut prendre un fiacre, et la chose lui parut si comique qu'à peine rentrée à l'Opéra, ell< s'écria « C'est moi! en fiacre! N'est-ce pas bien plaisant? » L'histoire fut fort commentée et, on l'imagine, facilement dénaturée. L'infortunée Mari< Antoinette dut supporter les plus atroces calomnies.
Bientôt l'Opéra fut transporté rue Le Pelletier, el les bals masqués connurent le triomphe des grands succès. Sous Louis-Philippe, la jeunesse parut avide d'amusements. Une gaîté folle anima les jours d< fête, et les bals devinrent presque tumultueux. L( cancan fut inventé vers 1830. Napoléon Musard qui, de son bâton de chef d'orchestre, semblait dirige] les foules, transforma ce cancan en galop infernal, effroyable chahut où les danseurs se disloquaient comme des automates, fracas de coups de pistolet et de chaises brisées. . . Napoléon Musard, homme étrange, d'aspect lugubre, et qui cassait lui-même sa chaise tous les soirs, fut célèbre à l'égal d'un joyeux tyran. Il mourut fort riche et maire d'Auteuil.
Le 29 décembre 1848, Théophile Gautier écrivait cette page à peu près inconnue de tous et que Camille La Senne a déterrée :
« L'autre soir, nous trouvant éveillé par hasard au bal de l'Opéra, nous y sommes entré : c'était le bal d'ouverture, et notre métier de feuilletonniste nous impose le devoir d'assister à toute première représentation... Musard était là, morne, livide et grêlé, le bras étendu, l'œil fixe. Certes, il est difficile pour un prêtre de bacchanale d'avoir une figure plus sombre et plus sinistre ; cet homme qui verse la joie et le délice à tant de folles têtes, a l'air de méditer une suite aux Nuits d'Young ou au Tombeau d'Harvey. Après cela, le plaisir qu'on donne, on ne l'a plus, et c'est sans doute ce qui rend les poètes comiques si mornes.
« Le moment venu, Musard se courba sur son pupitre, allongea le bras, et un ouragan de sonorités éclata soudainement dans le brouillard de bruit qui planait au-dessus des têtes; des notes fulgurantes sillonnaient le vacarme de leurs éclairs stridents, et on aurait dit que les clairons du jugement dernier j'étaient engagés pour jouer les quadrilles et les valses. Nous reconnûmes à ce sabbat triomphant la famille monstrueuse des instruments de notre ami Adolphe Saxe. Les morts danseraient à une pareille musique. Figurez-vous qu'on a imaginé
une contredanse intitulée le Chemin de fer : elle commence par l'imitation de ces horribles coups de sifflet qui annoncent le départ des convois ; le râle des machines, le choc des tampons, le remueménage des ferrailles y sont parfaitement imités. Vient ensuite un de ces galops pressés et haletants près desquels la ronde du sabbat est une danse tranquille. Un torrent de pierrots et de débardeuses tourne autour d'un îlot de masques stagnant au milieu de la salle, ébranlant le plancher comme une charge de cavalerie. Gare à ceux qui tombent !
« Ce n'est donc qu'à ce prix qu'on s'amuse aujourd'hui. Il faut, à force de gambades, de cabrioles, de dislocations extravagantes, de hochements de tête à se casser le cou, se procurer une sorte de congestion cérébrale; cette ivresse du mouvement ou délire gymnastique a quelque chose d'étrange et de surnaturel. On croirait voir des malades attaqués de la chorée ou de la danse de Saint-Guy. »
Cette fois l'on s'amusait, assurément, mais le grand Théo s'attriste et déplore la gaîté simple. Sans doute y a-t-il trop de façons de se divertir, et que chacun ayant préféré la sienne on a fini par mutuellement s'ennuyer. Rien ne fut épargné, cepen-
dant, pour satisfaire le public avide de nouveau. Les bals de l'Opéra n'avaient pas encore vu la diversité des costumes. Le frac seul était autorisé, tandis que les travestissements pittoresques faisaient la fortune des Variétés et de Valentino. Déjà le docteur Véron avait tenté un essai malheureux. M. Mira, fermier des bals, imagina mille combinaisons. Les tombolas seules semblèrent réussir. Il eut l'idée de mettre en loterie « une jeune fille blanche et rose, un vrai bijou qui ferait le bonheur du gagnant ». Thiers s'inquiéta de cette annonce, fut scandalisé, et enfin appela M. Véron à son bureau. On s'expliqua : il s'agissait d'une jeune fille peinte par Greuze. Mira voulut essayer encore des soirées costumées. Il obtint de l'administration d'excellentes promesses, mais la veille le bal fut interdit. Mira passa outre et afficha quand même son bal. La journée se passa en lutte avec le pouvoir, qui ne céda que sous la pression d'une sorte d'émeute. La foule exaspérée, égayée peut-être, alléchée à coup sûr par l'impossible, contente de pouvoir être furieuse et de rencontrer un obstacle à ses désirs qu'elle comptait bien réaliser, menaçait d'enfoncer les portes. Il fallut s'incliner devant elle, et le bal eut lieu,
monstre, épileptique, tonitruant, et le grave Napoléon Musard fut deux fois porté en triomphe sur les épaules d'un public en délire.
Et, enfin, apparurent les chicards et les clodoches, pour la grande joie des fêtards héroïques, le duc de Grammont-Caderousse, le duc de Hamilton et lord Seymour, ce milord l'Arsouille, trop célèbre à son gré.
A vrai dire, lord Seymour fut peu responsable des folies qu'on lui a prêtées. La légende en a fait une sorte de Prince Rodolphe se livrant à mille extravagances. Pourtant il ne figura pas dans ces fameuses descentes de la Gourtille où les élégants de l'époque, travestis de la plus fantasque manière, apparaissaient juchés sur leurs voitures, entourés de « masques » jouant du cor de chasse, dans un bruit de grelots, de cris et de rires... Ce fut un nommé La Battut qui, désireux de gloire, imagina les farces et les aventures qu'à son grand désespoir la foule s'obstinait à attribuer au seul lord Seymour, Milord l'Arsouille qui n'en pouvait mais.
Chicards et Glodoches, deux races endiablées qui entretinrent le rire français, qu'immortalisèrent Cham et Gavarni, symboles de cette vieille gaîté
que nous font déplorer les Villemet, les Jules Lecomte, les Taxile-Delord. . .
Clodoche, de son vrai nom Glodomir Ricard, était sculpteur sur bois chez un antiquaire nommé Mazu. reau; il travaillait l'après-midi et dansait le soir. Je l'ai retrouvé, il y a quelques années, patron d'auberge à l'Isle-Adam ; peut-être y est-il encore. Interrogé, il conta ainsi son histoire : « C'était, il m'en souvient,, en 1856 que nous fîmes nos débuts aux bals de l'Opéra, Flageolet, la Comète, la Normande et moi. . . Ncus avions commencé par danser avec des femmes, puis l'idée nous vint de danser entre nous dans des costumes que je choisis et qui étaient d'un grotesque achevé. Bien entendu, nous n'étions pas payés, nous dansions pour le plaisir, parce que telle était notre passion commune. . . Plusieurs hivers de suite, le quadrille Clodoche obtint aux bals de l'Opéra un succès que ma modestie m'empêche de qualifier, mais qui était, je puis le dire, de bon aloi. Nous étions invités à souper par le duc de Grammont-Caderousse et d'autres grands seigneurs ou viveurs de l'époque. Strauss dirigeait alors l'orchestre des bals. Ceux-ci étaient très fréquentés. On accourait pour nous voir danser, tant
et si bien que le bruit de nos succès arriva jusqu'aux oreilles de l'Empereur qui vint, à plusieurs reprises, nous admirer dans nos contorsions fantaisistes. »
Chicard eut aussi ses beaux jours. Il s'appelait en réalité Lévêque. Il était marchand de cuirs. Son fils aujourd'hui continue son commerce.
Mais les chicards et les clodoches furent, hélas f remplacés par des professionnels, et le rire s'éteignit peu à peu, car la joie ne peut naître que d'un élan spontané, sincère, et une grimace payée est toujours mal obtenue. Le crayon de Gavarni a pu silhouetter le légendaire Goquardeau « l'homme qui s'ennuie » . On alla à l'Opéra comme au concert, et n'y sommes-nous pas entrés depuis avec la sensation de visiter un temple tout vibrant encore des saturnales à la Callot, fougueuses, indescriptibles, où traînent les lambeaux des airs anciens qui animaient les quadrilles furibonds de VŒU crevé ou des Incohérents, où repose pour éternellement la vieille gaîté morte.
« Les déguisés de la figuration sont à peu près les seuls qui dansent, dit Georges Montorgueil, dans Paris dansant; leur fourmillement, vu des loges,
n'est ni sans coloris, ni sans vivacité. La bassesse des oripeaux s'atténue de loin dans la cohue criarde que l'archet de Louis Ganne agite. L'optique mensongère de la scène et le rideau de poussière qu'épaissit l'abus des serpentins, profite à cette mascarade aux unités indigentes. Elle est empruntée à la bonne volonté des gueux du faubourg, auxquels on ne sait quel hasard procura une guenille carnavalesque. » Triste et plus navrante est la description d'un bal à l'Opéra que nous fit M. Félicien Ghampsaur, dans Une nuit de Fête, livre d'une peinture réaliste et brutale. Jean Lorrain en brossa un tableau macabre. Il les jugea « mortellement tristes » et il dit des masques, dont il écrivit de si stupéfiantes Iïi& toires : « Ils sont bruyants, débordants de mouvements et de gestes, ces masques, et pourtant leur gaîté est triste : ce sont moins des vivants que des spectres. Comme les fantômes, ils marchent pour la plupart enveloppés dans des étoffes à longs plis, et comme les fantômes on ne voit pas leur visage... »
Peut-être, malgré tout, regrettera-t-on les bals de l'Opéra, et les verrons-nous renaître dans l'avenir ! Ennuyeux, décriés et combattus, ils furent sui-
vis chaque année par les amants du plaisir, « ce bourreau sans merci », et les protestataires y furent les plus assidus. On y allait en maugréant, en souhaitant leur disparition, mais aujourd'hui les soirs de carnaval nous semblent encore plus tristes. D'ailleurs, la statistique démontre aisément que leur vogue ne fit qu'augmenter depuis 1871, époque où Strauss dirigeait l'orchestre. Les trois premiers bals après la guerre rapportèrent 18,000 francs, puis 10,386 francs et enfin 8936 francs. La moyenne fut de 2200 entrées. En 1872, les recettes donnèrent 8517 francs et 11,688 francs, avec 2458 entrées au premier bal. Quand Arban et Ducarre tinrent le bâter* magique, il y eut une recette de 29,000 francs avec 3000 entrées, et dans le Nouvel Opéra, en 1875, l'unique bal de cette année rapporta 83,360 francs (5059 entrées). Celui du 10 février 1877 donna 86,420 francs avec 5566 entrées. Plusieurs soirées virent 5000 spectateurs (5576 en 1873). Assurément le rapport diminuait sensiblement. On aimait moins à payer sa place. Les billets de faveur furent sollicités comme des postes magnifiques. On voulait voir un de ces bals qui ne vivaient plus que sur leur ancien renom. Cette vogue-là ne pouvait satisfaire les orga-
nisateurs de bals et les bals où se pressait la cohue des femmes en quête d'aventures heureuses, les fêtards froids et blasés, les déguisés sinistres, s'éteignirent doucement, sans bruit, sans faire naître beaucoup de regrets. On parut se souvenir seulement que les masques autrefois étaient maintenus dans la bouche par une petite tige qui déformait la voix et on parla avec l'accent des anciens fervents de T « intrigue », accent pâle et désolé qu'on prend pour évoquer les morts...
LIOTHKA