LE PÈLERIN
la glèbe, aux forêts ; aux monts, aux flots marins, Dont tu dis les secrets que leur bouche veut taire, oApporte la douceur de V âme solitaire, 0 pèlerin candide entre les pèlerins!
Vans la robe de bure où se drapent tes reins, cAppuyant au bâton noueux ta marche austère, cAvance auréolé de gloire et de mystère, Tarmi les champs vermeils et les vergers sereins.
cAux fruits que mange un pâtre, aux vins quun T)ieu déguste. Tassant, prodigue, avec ta rêverie auguste. Le vol harmonieux de tes hymnes vivants ;
Et grave, et sans jamais regarder en arrière, Disperse, de V aurore au soir, à tous les vents. L'universel écho de ton ample prière.
VERS L'ENFANCE
tA Gabriel KÂiidiat.
TETITE Tc4T1{IE
VESTIGE conservé sous la nocturne cendre, L'aurore harmonieuse a l'éclat d'un beau soir. Sur le vallon où si souvent je vins m'asseoir Un indéfinissable amour semble descendre.
Au fond de ma pensée, en souvenirs confus, Des ancêtres dormants s'allume l'âme éteinte. Tout près un angélus du passé vibre et tinte; Ne suis-je pas l'enfant que naguère je fus ?
Après l'exil funeste et la cruelle épreuve. Terre éloquente au sein maternel, me voici Vieilli par le remords, par la peine adouci. Et de ton lait sacré de nouveau je m'abreuve.
Je revois le soleil qui dore les guérets Où tes grands paysans conduisent leurs charrues; Tes plaines par le vent d'automne parcourues, Et tes ruisseaux d'argent aux murmures discrets.
Je revois les troupeaux qu'en filant sa quenouille Guide une obscure aïeule aux récits attachants, Les laboureurs naïfs dont m'émeuvent les chants, Et les temples au seuil desquels je m'agenouille.
Et j'écoute l'écho vaguement affaibli
Qui plus mystérieux se précise et s'obstine.
Ressuscite en pleurant ma prière enfantine,
Et reprend tout mon cœur qu'envahissait l'oubli.
Je retrouve, embaumés ainsi que des reliques,
Le toit et le verger déserts où m'apparut.
Comme au faucheur biblique, un jour, se montra Ruth,
La vierge liliale aux yeux mélancoliques.
Dans la grâce achevant le radieux décor. Ondulent les coteaux lointains aux lignes nobles. Très longtemps couronnés de fertiles vignobles. Où d'antiques moulins parfois tournent encor.
Et par les mêmes prés dont je suivais les sentes En butinant sous l'œil pacifique des bœufs. J'arrive, pèlerin songeur, aux bois herbeux. Où j'évoque, attendri, bien des choses absentes.
VERS L ENFANCE
Je me rappelle aussi les portails hauts et ronds Où le foin s'engouffrait en lourdes charretées; Et la moisson bénie et les grappes fêtées Par les maîtres joyeux et les durs tâcherons ;
Puis les groupes dansants et les tables fleuries Du temps où débordait la grange ou le cellier; Le bienveillant accueil et l'air hospitalier Que réservaient aux gueux les riches métairies.
Et tout ce que j'aspire, et tout ce que je vois, Et tout ce qui m'attriste ou me charme à la ronde, L'Océan furieux qui tressaille et qui gronde, Le souligne âprement de sa rythmique voix.
Or, tant de visions ineffables, surgies D'un sol où tant d'aïeux vénérés ont vécu, Ne cessent d'attirer mes regards de vaincu. Que hantent sans pitié d'amères nostalgies.
Car la terre natale et rebelle aux départs. Dont le sourire enchaîne et dont l'appel captive. Résume en sa chanson délicate et plaintive Les angoisses, les deuils et les rêves épars.
Et sans que la douleur ou le regret tarisse Les trésors d'un labeur inépuisable et sain. Elle berce l'enfant prodigue sur son sein, Comme fait une vieille et fidèle nourrice.
PELERI NAGES
Lc4 moAlSOCNi
QUAND je reviens, pensif, vers la blanche demeure Où le destin voudra peut-être que je meure Aussi candidement qu'autrefois j'y naquis; Quand, le cœur embaumé d'un sentiment exquis. Et la mémoire à tous les souvenirs ouverte. Je reviens, chancelant, vers la maison déserte. Vers le modeste seuil entre les seuils élu Où mes premiers regards dans la nature ont lu, Attendri, de pieux mensonges je me grise. Je me retrouve enfant malgré ma barbe grise. Et dans les moindres coins mon rêve se blottit. Et tout en moi se fait innocent et petit. O toit béni, paré de somptueuses treilles. Où vibraient tant d'essaims dans les grappes vermeilles Que toujours quelque vol gracieux te hantait, Même à l'heure nocturne où le monde se tait, Je revois à travers la brume des années. Dans l'évocation de choses surannées.
VERS L EN FANCE
Tes murs éblouissants, ton calme hospitalier Et ton air indulgent à mes jeux d'écolier. Je retrouve surtout, vision qui se grave Ineffaçablement, l'aïeul austère et grave, Mais dont la gravité se fondait en douceur Lorsque, le soir venu, d'un ton lent et berceur, Il contait quelque fable héroïque ou si tendre Q^ue l'écho s'en faisait en moi longtemps entendre, Et que, plus tard, mon front posé sur le chevet, Le récit merveilleux en songe s'achevait. Oh ! quels sommeils de joie et quels réveils de fête ! Comme de vrais rayons la lumière était faite! Comme tout me semblait caressant, léger, clair, Et l'azur plus limpide, et plus suave l'air ! Comme tremblaient les voix fraîches et cristallines Que la brise apportait des lointaines collines ! Que la molle rivière en s'attardant coulait! Que savoureux étaient le pain bis et le lait! Et que le moindre deuil, humble toit qui fus nôtre. Dans l'âme de chacun en suscitait un autre ! Quand je reviens pensif vers la blanche maison Où les pampres brodaient un rustique blason. Vers la maison natale et du moulin voisine; Quand je pénètre, ému, dans la grande cuisine. Puis dans l'étroite chambre où je dormis enfant. Je ne sais quoi de pur, de bon, de réchauffant Ranime par degrés ma tendresse engourdie Et murmure très bas quelque humble mélodie. Un de ces chants naïfs dont le secret divin Enivre et rajeunit comme un antique vin!
lO PELERINAGES
Hélas ! mort est l'aïeul, closes sont les persiennes, Et le temps a tué les chimères anciennes, Et seul parfois, les yeux furtivement rougis, Je songe au vénérable et modeste logis.
VERSLENFANCE II
LE "BET^CEcAU
DANS la chambre, au milieu de reliques fanées, J'ai revu le berceau de mes tendres années; La couchette où ma mère auguste, en se penchant, Exhalait autrefois son âme dans un chant; La minuscule nef qu'un souffle frêle pousse. Et qu'un léger roulis ébranle sans secousse. J'en ai baisé l'osier sacré presque à genoux. Et j'ai songé : Peut-être, un jour, retrouvons-nous En nos hymnes émus ces cadences lointaines, Comme le voyageur se souvient des fontaines. Quand il parcourt des champs stériles et déserts! Peut-être la fraîcheur naïve des vieux airs. Le charme inoublié des romances d'aïeules, Fidèles malgré tout à nos mémoires seules. Composent-ils plus tard les rythmes caressants Qui hantent les proscrits et parlent des absents, Et dont la gravité simple et consolatrice Endort les maux humains comme un chant de nourrice !
Ah ! penser que tous ces grands vers mélodieux, Où triomphe le rêve, où respirent les Dieux, Qui fleurissent d'amour nos obscures argiles. Ont dans quelque berceau leurs racines fragiles!
VERSL ENFANCE I3
kA Félix Jeantet.
ET voici l'âtre éteint qui jadis éclairait La maison d'un feu vif et d'un bonheur discret; Voici le foyer mort qui, vers les moindres fentes, Allongeait autrefois ses lueurs réchauffantes; Voici l'âtre désert, qu'en des passés anciens. Frôlaient les talismans et les magiciens; L'âtre où le preux sublime et la subtile fée, L'un revêtu d'airain, l'autre d'or étoffée, Vivaient sous l'auréole étrange que leur font L'héroïque légende et le conte profond.
Oh ! la Belle et la Bête ! oh ! la douce Peau-d'Ane Qui, pour fuir l'infamie, à l'exil se condamne! Oh! les géants surpris par l'adresse des nains. Les pages séducteurs, les monarques bénins! Chacun d'eux à son tour errait, grave ou folâtre. Dans les pétillements et les flammes de l'âtre. Puis dans un tourbillon d'étincelles passait L'Oiseau couleur d'azur ou le Petit-Poucet; Or, blotti dans mon coin, j'aimais tout ce que guette Près des landiers massifs, la légère baguette, Et j'aimais d'autant mieux le beau récit trompeur
Qu'il était plus sinistre et qu'il faisait plus peur.
Oh! dans l'âtre où parfois la bouilloire chuchote,
Sur sa maigre monture attendre don Quichotte!
Oh! la mine farouche et les yeux arrogants,
Dans la braise qui croule entrevoir les Brigands !
Oh ! le Château dormant de la Forêt hantée!
L'Astre miraculeux! la Fontaine enchantée!
Oh! les lutins, les feux-follets, les loups-garous,
La chanson des rouets, la plainte des verrous.
Et, suscitant l'émoi d'une pitié subite,
Les donjons délabrés qu'un cher fantôme habite!...
J'aimais, j'aimais surtout l'humble aïeul évoquant,
Venue on ne sait d'où, partie on ne sait quand.
Dans les brumeux contours d'un nuage ébauchée,
La fantasmagorique et fière chevauchée
Qu'attend quelque captive aux tours des vieux manoirs ;
Et durant les hivers monotones et noirs.
Les contes, emplissant mon esprit de merveilles.
Illuminaient les jours en abrégeant les veilles,
L'âtre était le soleil propice du foyer.
Et pour moi, plus que l'autre il savait flamboyer.
Ah! que ces souvenirs, aux heures d'amertume.
M'ont attendri souvent de leur grâce posthume!
Comme avec le regret de ce temps disparu.
En mon rêve, un désir vaguement triste a crû !
Pourtant, désabusé des chimères sereines,
De princes amoureux et de tragiques reines.
Je sais que jamais plus, inclinés sur mon front.
Ces mensonges divins ne me consoleront!
VERS L ENFANCE If
LE G\El^(iIE'R
JE montais quelquefois, craintif et curieux, A pas légers, jusqu'au grenier mystérieux. Où, dans le clair-obscur des lucarnes mi-closes, Sous la poudre des ans sommeillaient tant de choses. Je montais au grenier dont le jour affaibli Révélait des recoins de silence et d'oubli. Où dans un tourbillon d'impalpables atônnes L'imagination peuplait d'anciens fantômes L'ombre que le regard nostalgique trouait. Oh! l'armoire boiteuse auprès du vieux rouet Q^ui de l'aïeule avait reçu les confidences. Les berceaux retrouvant d'éphémères cadences. Les visages défunts évoqués aux miroirs. Les gros livres dormant au fond d'amples tiroirs. Les coffres poussiéreux et les bahuts antiques! Comme tout revêtait les formes fantastiques. L'austère silhouette aux contours imprécis Des pâles revenants qui hantent les récits!
l6 PÈLERINAGES
Comme tout se mouvait dans un étrange songe! On entendait la dent invisible qui ronge Les portraits effacés qu'on ne reconnaît plus Et le bois assoupi des meubles vermoulus; Et des objets flétris et des choses fanées S'exhalait lentement l'acre odeur des années, Et l'esprit emportait de ce lieu de torpeur L'exquise impression d'une très douce peur.
VF. RSLENFANCE I7