‹ PèlerinagesChapitre 2 sur 36 · LE LIVIDE · texte numérisé non relu

LE LIVIDE

J'ai découvert le livre aux naïves images, Où l'étoile éclatante apparaît aux Rois mages, Où les Bergers pieux et doux, joignant les mains. Devant un Dieu d'amour courbent leurs fronts humains. J'ai reconnu, parmi de très vieilles reliques, Le livre vénérable aux mythes symboliques, Le présent maternel que fleuronnent encor Les contes merveilleux et les légendes d'or; Et seul devant la iiaute et vaste cheminée Qui semblait d'une flamme ancienne illuminée. Tandis qu'un peu de rêve en moi se recueillait, J'ai, gravement ému, tourné chaque feuillet. Mais, bien que rayonnant d'ivresses ineffables. Bien que transfiguré par les divines Fables, Pécheur dont l'orgueil lutte avec nos humbles fois. Je n'ai plus retrouvé mon âme d'autrefois! Hélas! vaincu par l'âge autant que par l'épreuve, Ayant tari la source où la douleur s'abreuve,

PÈLERI NAGES

Lourd de regrets profonds qui trop tard sont venus, J'ai mouillé le papier de mes pleurs ingénus! Oui, cherchant un reflet des aubes éphémères, J'ai pleuré longuement la mort de mes chimères, Et, l'esprit accablé par le doute étouffant. L'arôme évanoui de ma candeur d'enfant!

\È<^IUX.ISCE^CES

oî Edouard Champion.

OH ! feuilleter parfois quelque livre enfantin, Qui sur le triste soir jette un peu de matin, Et qui, par la douceur d'une insensible pente. Ramène l'homme ému de joie enveloppante Vers le seuil nostalgique où jadis il est né! Oh ! lire un livre ancien, un volume fané, D'où s'épand on ne sait quel merveilleux dictame. Pour sentir frissonner soudain la petite âme Dont brillait la fraîcheur en nos yeux de huit ans. Et, le front ingénu, se souvenir longtemps!

LE JqA\VI^

ET toi, jardin rustique, enclos que tant j'aimais, Premier asile auquel je ne songe jamais Sans qu'une ancienne voix, discrète et monotone, Au fond de ma mémoire indolente chantonne. Et sans que des essaims, comme des lueurs d'or. Jaillissant du passé, m'éblouissent encor, Où sont tes ramiers blancs et tes fins scarabées? Où sont, par un labeur délicat absorbées. Tes abeilles au vol sonore et diligent? Tes papillons légers de saphir et d'argent? Ton herbe où, dans des nuits d'émeraude, circule Et rampe tout un monde obscur et minuscule, Où, dans des antres frais aux vertes profondeurs, Bâtissent leurs cités mille insectes rôdeurs? Quelles fleurs maintenant ont le parfum des tiennes? Quels rythmes langoureux, quelles molles antiennes, Quels agrestes accords de flûte, soupires Par les faunes des bois ou les pasteurs des prés, Égalent en douceur un seul de tes murmures?

Quels fruits ont la saveur rare des grappes mûres

Qui pendent lourdement à tes verts espaliers?

O mes jeux ingénus! mes rires familiers!

O tendresse adorable et sainte d'une mère!

Rapides visions de bonheur, ô chimère!

Aïeule qui, filant ou tricotant un bas,

Chaque soir me redit des légendes tout bas;

Vieux puits dont les lézards visitent les crevasses,

Brodé de liserons et de lierres vivaces,

Où l'enfant que je fus hardiment se penchait.

Croyant voir dans l'eau claire un monstrueux hochet;

Amère odeur des buis, sable blond des allées

Que mes pas, depuis si longtemps, n'ont plus foulées;

Calmes bosquets, filtrant des gouttes de soleil;

Terme rongé de mousse, à quelque Dieu pareil.

Veillant sur les fruits mûrs et sur les fleurs écloses.

Et semblant écouter le langage des choses :

Oui, tout en ma mémoire est demeuré vivant.

Parmi les désespoirs et les haines, souvent

Le souvenir berceur est mon seul viatique.

Hélas! on a vendu l'humble asile rustique.

Mère sublime, aïeule au rouet endormeur!

On a vendu le chant des oiseaux, la rumeur

Qu'écoute la statue, et qu'autour des corbeilles

Eternise le vol musical des abeilles!

On a vendu les ceps, les gazons et le puits;

Et sans trêve à présent je pleure, et je ne puis

Comme naguère, à l'heure exquise où le soir tombe.

En pensée, y revoir tous ceux qu'a pris la tombe!...

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