L'EFFIGIE
J'aurais voulu, hanté d'un rêve et le fixant Dans l'orbe qu'un stylet harmonieux burine, Au bronze d'or ou sur l'argile purpurine Empreindre ta beauté, d'un charme tout-puissant.
J'eusse ainsi conservé toujours, et même absent. De ton front virginal la splendeur ivoirine, La fierté de tes yeux, le pli de ta narine, Et ce que d'héroïque à ta vue on pressent.
Mais dans le cercle étroit de la médaille heureuse.
Si la grâce de ton sourire ne se creuse.
Dans mon cœur est gravé ton profil souverain;
Et quand ta pure image en moi se réfugie.
Mieux qu'en la glaise tendre ou qu'au solide airain.
S'y dessine à jamais ta vivante effigie.
VERS LES DIEUX 6l
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*A Tîerre Louys.
O jeune Dieu dressé dans ta splendeur vivante, Éphèbe harmonieux dont le geste d'airain Trahit la grâce antique au rythme souverain, Et si beau que du bronze émane une épouvante!
L'air du ciel aujourd'hui te caresse et t'évente. Longtemps enseveli dans cet âpre terrain, Revis les jours où fut loué ton front serein Par la flûte amoureuse et la lyre fervente.
Déjà sur ton corps souple au torse adolescent
L'hommage du soleil extasié descend;
Des sources vont pleurer, que l'on croyait taries;
Et les vierges, et ceux qu'éblouit l'Art sacré Onduleront encore en molles théories Vers ta lèvre entr'ouverte et ton œil inspiré.
LE VOTqAGE
LE gardeur est pensif, dont les lentes brebis Broutent la lande inculte où croît la fleur sauvage. Le laboureur, avec l'eau claire pour breuvage, Près du soc au repos savoure son pain bis.
De l'aube d'améthyste au couchant de rubis. Malgré la tâche ingrate et l'éternel servage, Malgré le vent qui rôde et l'éclair qui ravage, Ils chantent, oublieux des maux qu'ils ont subis.
Chante comme eux, rêveur timide, qui traverses. Sous les soleils brûlants, sous les froides averses, L'âpre glèbe où ton âme éblouie a vibré;
Et, louant le verger, la vigne ou la jachère. Révèle aux Dieux, pour qui tout effort est sacré. L'incurable tourment dont l'angoisse t'est chère.
LE 'BUT Sq4C\É
MARCHE. Le frais sentier que vont fouler tes pas, Pèlerin, aboutit au vallon solitaire Où sait chanter la source et la douleur se taire, Où la vie est rustique et ne nous leurre pas.
Là t'attend l'humble asile ou le frugal repas. L'âme, ainsi que le corps lassé, s'y désaltère. Là tu peux voir, baigné de rêve et de mystère, Sortir l'amour du seuil agreste où tu frappas.
Donc, suis le frais sentier. L'Astre aux lueurs sereines
Dore le pied des monts et la cime des frênes;
Les prés ont leurs troupeaux et les forêts leurs Dieux.
Va. Tu découvriras les roses de la porte Où s'encadre un profil tendrement radieux, Aux parfums que la brise harmonieuse apporte.
VoA'BoADXPOtT^
ONC tu peux vivre, hélas ! loin des prés et des champ Où plane l'ombre encor de l'antique Cybèle, Loin du soc qui gémit et de l'agneau qui bêle, Loin des heureux vallons et des coteaux penchants!
Tu fuis, pour les cités pleines d'hommes méchants.
Les granges, les celliers, la Nature si belle,
Et tu restes là-bas, inactif et rebelle
Aux labeurs que naguère ont célébrés tes chants!
Ne te souvient-il plus des génisses, des chèvres, Du buis harmonieux où se posaient tes lèvres. Et du pain bis trempé dans le vin ou le lait;
Des fruits mûrs du verger débordant tes corbeilles. Des blancs taureaux qu'au joug ta main ferme attelait. Et du murmure ailé qu'épanchent les abeilles ?...
VERSLESDIEUX 6f
VqACCUEIL
O triste pèlerin, tu semblés las. Pénètre Sous mon toit de glaïeul où murmurent les vents. Le rouet sait rythmer les poèmes fervents, Et des volubilis encadrent la fenêtre.
Laisse en toi l'espérance et la vigueur renaître. Les fruits et les grains d'or que jamais je ne vends Emplissent la corbeille et débordent les vans. Partage, ô pèlerin, mon rustique bien-être.
Mes doigts tressent l'osier souple et flexible afin Que s'étanche la soif et s'apaise la faim. Mes agneaux sont frileux encore de la tonte;
Et, pour que le passant trouve plus doux l'accueil. Par-dessus le vieux mur brodé d'un lierre, monte La rose qui décore et parfume le seuil.
HOSTiroAlirÈ
ENTRE. Quelque secret, passant, doit t'affliger. Je suis libre, et jamais mon âme ne fut serve; Pourtant la pitié veut que je console et serve La douleur du Proscrit, le deuil de l'Étranger.
Mon sort est doux : semer, recueillir, vendanger. Le clos donne le vin d'où jaillira la verve, Et l'abeille d'Hybla le miel où je conserve Les fruits qui tachent d'or les arbres du verger.
Mange à ton heure, à ton gré bois, erre à ta guise. Le soc que je dirige et la faulx que j'aiguise Te diront qu'au labeur je suis toujours dispos.
Passant, trouve la paix sous mon toit séculaire. Pour que l'agreste Dieu qui veille à mes troupeaux Soit propice à l'amphore et favorable à l'aire.
VÈTHÈ'BE
TIMIDE adolescent, que l'amour fait rêveur, Et qu'un viril et noble enthousiasme enivre, La trace des aïeux est pour toi douce à suivre, Et tu gardes au sol une tendre ferveur.
Sois-en loué. Le sol est fidèle et sauveur,
Dont le sein tiède accroît les trésors qu'on lui livre.
Feuillette la nature ainsi qu'un divin livre.
Et goûte du travail la rustique saveur.
Si la lourde charrue, entre tes mains novices. N'a pas encor rendu les suprêmes services A la glèbe que ton soc inhabile fend;
Demain, les durs labeurs, gonflant ton jeune torse,
Sauront unir en toi la souplesse à la force.
Et la vigueur de l'homme aux grâces de l'enfant.
CQ4VE[^<iCES
HUMBLE pâtre, déjà le jour tremble incertain. Accompagne, au verger paisible, en notes brèves. Sur le roseau grossier d'où s'envolent tes rêves, La chute des fruits mûrs parmi l'herbe et le thym.
Scande aussi les rumeurs du vent frais et lointain Qui croît, pareil au bruit de la mer sur les grèves. Il faut à nos douleurs d'harmonieuses trêves, Et cette aube candide annonce un doux matin.
Viens. Soit que la cavale au pacage hennisse, Soit qu'appelle en son clos l'agnelle ou la génisse, Mêle à leurs tristes voix tes soupirs caressants.
O pâtre, alors que l'ombre avec les clartés lutte. Exhale vers les Dieux, comme un rythmique encens, Les méandres berceurs que déroule ta flûte.
VERSLESDIEUX 69
l{rTHSfES
POUR fournir au labeur léger de tes fuseaux, Mes agneaux ont donné leur plus candide laine; Et leur robe tondue, et ta quenouille pleine. Un peu de la toison reste encore aux ciseaux.
Ma flûte d'or coupée aux agrestes roseaux, Et peuplant de soupirs la tiède brise hellène. En fait l'harmonieuse et délicate haleine Qui subjugue les Dieux et charme les oiseaux.
Vois. Le fuseau qui tourne et la note qui danse
Obéissent aux lois de leur double cadence,
Car tout veut aux douceurs d'un rythme se plier.
Tout : la source pleurant ses larmes cristallines,
La plaintive brebis appelant le bélier.
Et la mer onduleuse et molle des collines.
yO PÈLERINAGES
LE VIEU LqAWOD^
AH ! l'effronté pillard! le rôdeur familier Qui du jardin paisible a su franchir la borne, Et, se glissant, le long du mur qu'une treille orne, A ravi les fruits d'or que mûrit l'espalier!
Si jamais vers la grange, à la ruche, au cellier. J'aperçois du larron velu la face morne, Je le happe à l'oreille ou le prends par la corne. Pour, au milieu du clos, sans merci le lier!
Écoute, audacieux faune à la mine louche,
Le piège brusquement peut saisir qui le touche.
Suis mon conseil, si tu n'es pas stupide ou sourd.
Ne quitte plus le bois aux rumeurs incertaines Que hantent des blancheurs radieuses, où sourd Le murmure argentin et discret des fontaines.