‹ PèlerinagesChapitre 12 sur 36 · VET{GE1{S £^ FLEURS · texte numérisé non relu

VET{GE1{S £^ FLEURS

LA fraîcheur de l'aurore à la fraîcheur d'avril Ajoute je ne sais quelle ivresse innocente; Partout, aux prés, aux bois, dans le nid, dans la sente, Flotte comme un aveu timide et puéril.

L'azur, telle une mer qui sans plainte déferle, Couvre le firmament de saphirs veloutés, Et, dans l'universel triomphe des clartés, La feuille est d'émeraude et le gazon de perle.

L'aumône du soleil tombe au cœur indigent. Grisés par la senteur des sèves printanières. Les plus vils animaux sortent de leurs tanières. Et les vergers en fleurs sont de rose et d'argent.

Cerisiers et pêchers, dans la molle eurythmie Des mois et des saisons, ont senti par degrés S'éveiller, sous l'ampleur des cieux transfigurés. Leur tendre floraison chastement endormie.

O vergers blancs parés de fragile candeur, O jardins virginaux, neiges immaculées, Qu'effleurent sans pitié les suprêmes gelées, Et que tue un retour subit du vent rôdeur!

Aux heures où l'oiseau guette la bestiole, Où l'agneau bondissant foule l'herbe qu'il mord, Par le suave enclos erre un souffle de mort. Et le pommier se fane, et l'amandier s'étiole.

Quand les premiers soleils pour le cœur sont venus. Il sent de même éclore en la grâce ravie De tant d'illusions qui parfument sa vie, Frêles et délicats, mille espoirs ingénus.

Mais dans l'intime enclos des chimères trop brèves. Un mot d'indifférence, un regard de dédain. Effleurant l'idéal conçu, flétrit soudain L'épanouissement précoce des beaux rêves.

VERS LA NATURE Sf

VÈroAlOtNi c4U TqACqAGE

,A Frédéric 'Bataille,

LE printemps éperdu qui murmure et qui rêve A transformé les champs, les jardins et les prés D'un sourire magique en tapis diaprés; Partout l'amour tressaille où circule la sève.

Partout éclôt un germe et fleurit un baiser;

Le lierre brode un chiffre au tronc qu'il enguirlande;

Des arabesques d'or ont festonné la lande;

Au bord des nids l'oiseau s'apprête à se poser.

Dans le pacage enclos d'infranchissables haies, Les fermiers ont conduit l'étalon frémissant, Et le noble animal, dont bouillonne le sang, Se grise des rumeurs printanières et gaies.

Seul enfin loin de l'homme égoïste et grossier, Il aspire le vent de liberté qui passe, Nerveux et souple et prêt à conquérir l'espace Sous l'inlassable effort de ses jarrets d'acier.

La croupe harmonieuse et luisante refuse L'entrave et les liens qu'en son audace il rompt; Tel surgit le cheval impétueux et prompt Dans l'hymne triomphal et l'ivresse confuse.

Cependant ses naseaux palpitent; dans son œil Qui s'élargit, s'allume une flamme amoureuse; Il piétine le sol du sabot et le creuse; Il hennit, redressant la tête avec orgueil.

Une brise qui joue effleure sa crinière. L'astre des voluptés aux éclats souverains D'un désir effréné lui caresse les reins, Et se cabre et bondit la bête prisonnière.

Longuement le poulain hume la chaude odeur Qu'apporte un souffle tiède et lent, par intervalles; Le souvenir ardent des premières cavales Dilate sa narine avec le vent rôdeur.

Une lave de feu s'irrite dans ses veines; Il galope au hasard en allongeant le cou; Les flancs et le poitrail fument, et, demi-fou, Haletant, l'animal s'épuise en courses vaines.

De tous côtés l'enceinte arrête ses élans. Alors, exaspéré, brutal, presque farouche, L'étalon, une écume impuissante à la bouche, Redouble les appels et les bonds violents.

VERSLANATURE 87

Puis, soudain, l'âpre rut qui dompte et qui harcèle, Et qui fait frissonner le monde rajeuni. Et dont tremble l'azur et s'émeut l'infini. Résume en un cri sourd la fièvre universelle.

Car le mâle fougueux dont s'adoucit la voix, Vers la fécondité, la nature et la vie. Vers la Création sans cesse inassouvie.

Hennit plaintivement une dernière fois.

riÈVE O^VÉE

Aux précoces rayons du chaud soleil de mai, Malgré la jeune ardeur des sèves nourricières, Les plantes languissaient et, grises de poussières. Exhalaient vers l'azur un désir embaumé.

Les nuptiales fleurs enguirlandant la terre, Qu'à leur seuil amoureux suspendent les époux, Attendaient l'humble pluie au murmure si doux Dont la chute plaintive arrose et désaltère.

Et les animaux même imploraient, le front bas. L'onde qui donne une âme aux chantantes fontaines. Car, troublant les échos de leurs rumeurs lointaines, Béliers et boucs avaient cessé leurs durs combats.

Or, ce matin, la pluie espérée est venue Marquer le sol brûlant de ses vestiges frais; Il semble qu'un orfèvre ait vidé ses coffrets Et que des diamants soient tombés de la nue.

C'est un scintillement de gemmes et d'émaux. Au jardin, chaque fleur ranimée, élargie, Voluptueusement sort de sa léthargie.

Et, suave, s'épanche en soupirs aromaux.

Sous un faix bienfaisant la branche humide ploie, Les arbres sont lavés, qui paraissaient ternis. Et les bêtes des prés, et les chanteurs des nids Mugissent d'allégresse et gazouillent de joie.

L'hymne adorant se mêle à l'essor gracieux; Tout vibre, et la nature entière, fécondée Par la chute propice et calme de l'ondée. Mue en dons éclatants les purs trésors des cieux.

Je sais une âme obscure, et solitaire, et veuve. Où se dessèche et meurt, invisible aux passants. Toute une floraison de rêves languissants. Sans qu'une goutte d'eau de loin en loin l'abreuve.

Peut-être garde-t-elle encor l'espoir divin Qu'un nuage, en dépit des stériles années. Un jour aura pitié des chimères fanées. Mais le ciel est torride et l'âme espère en vain!

7{OGo4riO^S

,A Eiio'ène Le V\ioiicl.

SANS hâte, le soleil triomphal a monté, Fait de gloire éclatante et de calme bonté. Un vent tiède, embaumé de sève printanière, De la cavale errante agite la crinière, Et berce l'océan de verdure et de fleurs Vibrant d'essaims légers et d'oiseaux querelleurs. Des suaves coteaux aux fertiles vallées, D'harmonieuses voix, saintement exhalées, Et que scande la cloche agile dont l'accent Unit l'appel mystique au charme caressant, Annoncent qu'un cortège avance et que Dieu passe; Car c'est un des grands jours où, semant par l'espace Les oraisons, ainsi que le grain aux labours. Les simples habitants des hameaux et des bourgs, Oublient, dans la ferveur de cette humble coutume, L'angoisse héréditaire et la longue amertume. Tous d'un pas grave et lourd, hommes, femmes, enfants. Aïeuls ressuscites aux soleils réchauffants,

Ne font, mêlés en quelque agreste théorie,

Qu'une âme qui soupire et qu'une âme qui prie.

Dans les chemins hantés de rêves, à travers

Les jeunes ceps, les prés fleuris, les épis verts,

On voit confusément derrière le vieux prêtre,

La foule recueillie et naïve apparaître.

Des vierges soutenant la Vierge, à pas très lents,

Le corps enveloppé de chastes voiles blancs,

Précèdent, de douceur et d'idéal éprises.

Chaque bannière flotte au souffle ailé des brises,

Sur laquelle est brodé l'agneau d'or ou d'argent.

L'espoir a confondu le riche et l'indigent.

Et le pasteur connu des routes et des sentes

Bénit, comme autrefois, les récoltes naissantes.

Or, tous ces paysans, iils du sol éternel.

Empreints d'on ne sait quel vestige originel,

Courbés par les labeurs âpres, image austère

De l'Adam primitif exilé sur la terre.

Ce douloureux troupeau dont la procession

Évoque une rustique et moderne Sion,

Et qui suit le Berger d'une allure rythmique,

Ennoblit par la foi sa pesante mimique;

Et ce peuple implorant au seuil des mois nouveaux

La divine pitié pour ses nobles travaux.

Et qui dans la campagne éblouissante ondule,

Émeut le plus farouche et le plus incrédule.

LES FOIC^S

LES ruisseaux murmurants ne gèlent plus aux gués; Tout est grâce, parfum, mélodie et lumière. L'abeille parle bas à la rose trémière, L'oiseau conte son rêve aux échos subjugués.

Le soleil aux lueurs fraîches et juvéniles Caressant, ô chevreuil, la fontaine où tu bois. Erre dans l'ombre verte et suave des bois, Et dore les toits bruns sous leurs fins campaniles.

L'azur est frissonnant de nuages légers; Partout l'ivresse éclate et s'accroît l'envergure; Dans les sentiers perdus qu'un rayon transfigure. S'exhale l'âme blanche et rose des vergers.

Or, tous les habitants de la ferme aux prairies Dès l'aurore s'en vont, fièrement résolus. Et le soir attendri, pleurant ses angélus, Ne trouve leurs bras las ni leurs forces taries.

Au vol des faulx, dont luit l'acier rythmique et clair, De l'onduleuse mer s'effondre l'ample houle; Chaque vague odorante avec mollesse croule; L'écume s'en disperse en arômes dans l'air.

Tous sont là, l'homme rude et l'aïeule courbée Dont s'éteint le regard dans un visage osseux; Puis les adolescents pensifs et même ceux Qu'amusent les frayeurs d'un pauvre scarabée.

L'un semble infatigable et, sans trêve fauchant, Dresse superbement sa carrure d'athlète; L'autre moins vigoureux et plus jeune halète. A l'horizon, parfois, monte un agreste chant.

Tous, faucheurs primitifs ou robustes faneuses. Les éphèbes songeurs et les enfants joyeux, Dans les poumons l'espace et le ciel dans les yeux. Travaillent, ignorants de nos cités haineuses.

Pieds nus, ainsi qu'aux jours presque immémoriaux Où le pasteur guidait l'humble troupeau qui broute. Ils reviendront plus tard, en ébranlant la route De la massivité des pesants chariots.

Et laissant derrière eux une trace embaumée. D'une cadence lourde, au crépuscule ardent. Ils gagneront la ferme accueillante, pendant Qu'elle épanche comme une haleine sa fumée;

A l'heure grave où tout se fait silencieux, Où tombe de l'extase, où l'on écoute encore Le refrain qu'attardé lance un groupe sonore, Ou la plainte sans nom que râlent les essieux.

Lc4 SIESTE

lA Charles Le Goffic.

L'ardente canicule embrase aux champs déserts Les sillons dont le vent courba la moisson mûre; Le ciel, blanc de chaleur, brûle sans un murmure; Un nostalgique effroi semble étreindre les airs.

Midi plane, immobile, au zénith redoutable, Et pour que le soleil ne les accable pas, Ils font la courte sieste après un court repas. Ceux à qui sert la glèbe et de lit et de table.

Tous, dès l'aurore, ils ont entassé les épis Sans redouter le feu qui les haie et les ride; Or, sur l'argile sèche et sous l'azur torride, A l'ombre d'une haie ils se sont assoupis.

Ils goûtent lourdement, la face vers la terre Où chacun d'eux a pris une place à son gré, La brève illusion et le repos sacré.

En oubliant leur dur labeur héréditaire.

Mais, tandis que soumis à leur sort douloureux, Ils dorment, respirant l'atmosphère étouffante, Mère qui toujours souffre et qui sans trêve enfante, La nature s'épuise en silence pour eux.

La terre jamais lasse et jamais décrépite N'accorde nul répit aux sèves, et l'on sent Jusqu'en ses profondeurs sourdre un effort puissant, Lorsque germe une source ou qu'un fétu crépite.

O sol, qu'ont fécondé d'innombrables aïeux. Écoute, frémissant d'une anxieuse attente, La palpitation rythmique et haletante Qui monte des ferments encor mystérieux.

Et dans le tourbillon d'ivresse créatrice Qui ne peut assouvir l'universelle faim. Offre aux hommes futurs ton flanc robuste, afin Qu'ils y marquent aussi leur âpre cicatrice.

LE SoiLoAlTiE

EPARS dans la cour vaste aux profondes ornières, De traits éblouissants par l'Archer d'or criblés, Les robustes coupeurs de seigles et de blés Attendent, las encor de leurs tâches dernières.

Le labeur formidable est enfin accompli; La moisson s'amoncelle en gerbes dans les granges. Et la terre n'a plus les grands frissons étranges Qui des plaines faisaient onduler chaque pli.

Appuyés sur la faulx qui chasse la famine. Le visage brûlé par les soleils de plomb. Ils attendent, muets, dans le soir rose et blond. Dont un reflet sacré parfois les illumine.

Tous, fils du chaume obscur et du sol nourricier, Ils sont la pacifique image de la force; Un pur et large souffle accroît l'ampleur du torse, Et l'air, qui trempe tout, leur fit un corps d'acier.

Leur attitude simple évoque ce qui dure; Le front est de granit sous d'incultes cheveux; Les bras marmoréens sont velus et nerveux, La poitrine bombée autant qu'un roc est dure.

Mais, sortant tout à coup de rêves inconnus. Et groupés sous l'abri d'un arbre séculaire. Les rudes tâcherons, pour toucher leur salaire. Aux appels du fermier, sans hâte, sont venus.

Avec une lenteur grave et presque rythmique. Ils reçoivent le prix d'un long mois de sueurs. Et le couchant qui prête au métal ses lueurs. Transfigurant le geste, exalte la mimique.

Puis, sous la clarté pâle et mourante des cieux. Timides devant l'or, de même que superbes Devant les épis mûrs, ces entasseurs de gerbes. Ayant compté deux fois, partent silencieux.

Poète, dont jamais le labeur ne calcule. Toi qui sais féconder tous les sillons ingrats, Et prodiguer l'ardeur virile de tes bras. Et sans répit faucher, de l'aube au crépuscule;

Lorsque tu reviendras, quelque soir, abattu. Ayant fait ta besogne aux champs de la pensée. Las de tant de vigueur vainement dépensée. Tragique moissonneur, quel salaire auras-tu?

LES GloAtNiEUSES

oi Jean de Mitty.

LA mort du jour torride et du soleil ardent Laisse un peu de fraîcheur s'épandre par la plaine; D'effluves embaumés la tiède brise est pleine; Une clarté de nacre argenté l'Occident.

C'est l'heure violette encor du crépuscule, Où l'arbre du coteau se détache plus fin; La glèbe se prolonge à l'horizon sans fin; La lumière est par l'ombre envahie et recule.

Dans les champs où passa le vol rythmé des faulx, Tenant leur gerbe, ainsi qu'on rapporte un trophée. Les glaneuses, chacune agrestement coiff^ée. Regagnent le village en groupes triomphaux.

Bien que lasses, cambrant avec fierté le buste, A travers les sillons dès l'enfance connus. L'humble tâche accomplie, elles rentrent pieds nus Dans leur beauté puissante et leur grâce robuste.

lOO PÈLERINAGES

Le soir qui les grandit tombe sur leur destin. Héroïnes sans noms d'obscures épopées, Elles vont, d'un reflet biblique enveloppées, Scandant leur marche aux coups d'un angélus lointain.

De temps en temps parmi l'harmonieux silence Jaillit d'un gosier jeune un chant sonore et clair Dont vibre longuement la pureté de l'air. Et le refrain en chœur des poitrines s'élance.

Elles rentrent ainsi sous les cieux assoupis, Et toutes, par degrés, sont bientôt confondues Au vague demi-jour des pâles étendues.

Sous leur double fardeau de misère et d'épis.

Or, comme elles, noyé dans l'ombre et le mystère, De la glèbe divine éphémère glaneur.

J'ai voulu recueillir une part de bonheur. Et, fétu par fétu, lier ma gerbe austère.

Mais, quand je suis venu dans le champ déserté. Vainement j'ai cherché sur l'idéale argile Un peu de joie éparse ou de gloire fragile. Le moissonneur avare avait tout emporté!

VERS LA NATURE lOI

LE SqAU^G VES VIG!?X.ES

OR, les foîns sont coupés et la moisson est faite. Voici le mois doré cher aux esprits songeurs; Les sentiers des coteaux vibrent de vendangeurs, Et par les airs s'exhale une rumeur de fête.

C'est l'époque où la vigne épanche un sang divin, Ainsi qu'au temps joyeux des bachiques amphores. Et les pampres vermeils dans les cuves sonores Laissent choir la vendange et fermenter le vin.

Les groupes sont bruyants comme une antique horde; C'est la fête des clos, la fête des pressoirs; L'odeur des raisins monte en la pourpre des soirs, Et la liqueur ruisselle où la gaîté déborde.

Les échos semblent las de répondre aux refrains Dont le rythme rustique et bondissant les frappe; L'enfant cueille le fruit, l'homme écrase la grappe, Et l'ivresse jaillit en rires souverains.

Voici le mois doré des rondes et des danses Où les vierges, avec les éphèbes, pieds nus, Une lueur plus tendre en leurs yeux ingénus, Tournent infiniment sur d'anciennes cadences.

Les doigts frôlent les doigts, les cœurs cherchent les cœui Le torse altier soutient la taille qui se cambre; Et partout, à la gloire unique des fruits d'ambre. Éclate l'allégresse et résonnent les chœurs.

Puis, vers les noirs celliers voûtés comme des porches. Vers le patriarcal accueil des vieux logis. Les cortèges s'en vont, étrangement surgis Aux fumeuses clartés de primitives torches.

Et le soleil s'effondre aux bords occidentaux. Et dans le crépuscule aux mourants incendies, Après les cris poussés et les torches brandies, Redeviennent déserts les sentiers des coteaux.

Tandis que les grands bœufs mugissent, qu'on dételle, Et que la caressante et lointaine rumeur S'efface à l'horizon comme un râle endormeur. Pour renaître demain dans l'aurore immortelle.

Grande âme que le rêve entoure de hauts murs, Et vers qui, dans la nuit, se tend plus d'une lèvre. Laisse cueillir, pour ceux que la Douleur enfièvre, Aux symboliques ceps de pitié, les grains mûrs.

Et qu'un pressoir les broie, afin qu'en cette vie Étanchent l'âpre soif qui les torture encor Ceux qui n'ont jamais bu le vin des coupes d'or, Ceux que jamais la joie ou l'amour ne convie.

SoAD^l Lc4'B0T{ES

CEUX-CI recueilleront le seigle et le froment D'où sort le rude pain des glèbes séculaires, Le pain noir et sacré de tes humbles salaires, Grave semeur, qui vis silencieusement.

Ceux-là dépouilleront le pampre et le sarment Qui pleurent les vins d'ambre et d'or en gouttes claires. Les unes, défiant la bise et ses colères. Fileront le lin chaste et le chanvre clément.

D'autres enfin, vers l'heure où l'ombre au jour se mêle, Presseront des troupeaux la féconde mamelle Incessamment gonflée aux pentes des ravins;

Et tous nourris de miel, de fruits et de laitage. Recevront du sommeil et les rêves divins, Et l'oubli des labeurs que le destin partage.

VERS LA NATURE lO^"

C\ÊTUSCULE c4UTO<^C7^c4L

LE jour s'achève avec des regrets infinis; D'une pâleur nacrée, il caresse, à mesure Qu'il s'efface, coteau, vallon, ferme, masure. Et velouté en mourant le creux des anciens nids.

L'oiseau gagne les bois par l'automne jaunis. Une lueur verdâtre, à l'Occident, azuré Entre chaque colline une vaste embrasure. Les appels des troupeaux sont beuglés ou hennis.

Dans les filets du soir l'astre éperdu s'emmaille. Un obscur laboureur revient de la semaille Devant ses boeufs lassés qu'aiguillonne la faim.

Une cloche, très loin, pleure dans le mystère; Et, fasciné, je suis longtemps l'empreinte austère, La trace des pas lourds sur la glèbe sans fin.

rc4U7{EQAUX qAU LqA'BOU^

kA T{emy Saînt-O^aurice.

L'automne d'or s'achève en des langueurs sereines, Prodiguant les fruits mûrs cueillis à pleines mains, Et si tiède est l'azur que tous les coeurs humains Dans une trêve sainte ont abdiqué leurs haines.

Les feuilles mortes font un sévère tapis Q^ue crible l'Occident de ses flèches obliques. Au fond des bois, gardiens de pieuses reliques L'hymne d'amour expire aux échos assoupis.

C'est l'époque sacrée où par la plaine immense Et que peuplent épars des fermes et des bourgs, Les semeurs primitifs aux agrestes labours D'un geste triomphal partagent la semence.

C'est l'époque où sur les guérets bientôt déserts, Flottent, tel un encens, les brumes apparues Autour de la profonde empreinte des charrues, Où les derniers refrains se croisent dans les airs.

VERS LA NATURE lOJ

L'homme grave et hautain dont la silhouette ample Semble grandie encor par le soleil couchant, Depuis l'aube sillonne, inlassable, son champ; Et l'astre extasié s'attarde et le contemple.

Car ses bras musculeux guident sans dévier Deux taureaux indomptés qui bavent leur écume, Et dont l'œil d'un reflet sanglant parfois s'allume, Car l'attelage est rude et hardi le bouvier.

L'irrésistible soc dans la glèbe tenace Pénètre lentement; farouches, sculpturaux, D'un pas majestueux avancent les taureaux. Dont le regard fulgure et dont le front menace.

D'un bout du champ sans cesse ils vont à l'autre bout, La fumée aux naseaux, tendant la tête fourbe Sous l'implacable joug qui les lie et les courbe, Les veines charriant une lave qui bout.

Et tous deux, cependant que meurt le jour fragile. D'un effort contenu, dont, joyeux, l'homme sent L'ardeur exaspérée et le rythme puissant. Entraînent la charrue et soulèvent l'argile.

Io8 PÈLERINAGES

LES roACHE^pCNlS

xA François Fahié.

POUR faire la semaille, épars aux durs labours, Ils ont quitté la ferme, humbles, demi-sauvages. Tâcherons primitifs résignés aux servages. Dès l'aube ils sont partis comme ils partent toujours.

Ils sont partis, alors que l'oiseau lance à peine Ses chants, dont la gaieté berce l'effort humain; A l'heure où l'invisible et formidable main De l'ample porte d'or va soulever le pêne.

Et dans l'austérité. de leurs gestes brutaux, Parmi le triomphal essor des alouettes, Ils ont dressé là-bas leurs hautes silhouettes Dans les calmes vallons et sur les doux coteaux.

Ils se sont acharnés pour un maigre salaire, Et le soir les a pris, courbés sur quelque champ. Sans trêve remuant l'âpre glèbe et marchant. Vagues spectres noyés d'ombre crépusculaire.

Puis au rythme des socs, aux plaintes des brebis, Bien que très las, ils sont revenus d'un pas ferme. Et, sous le toit sacré de la vivante ferme. Us ont trouvé la soupe épaisse et le pain bis.

Chacun a projeté son ombre colossale Aux lueurs du foyer rougeâtre, sur le mur; Chacun, silencieux et plein d'un rêve obscur, A mangé lentement dans la rustique salle;

Et se levant sans bruit des rudes escabeaux Rangés en cercle autour de la table de chêne. Afin d'être vaillants pour la tâche prochaine. Us sont allés dormir, simples, graves et beaux.

I lO PÈLERINAGES

L'ÉTOTÉE VU T{ErOU\

,ji Camille Vergniol.

LE couchant a rougi le faîte des coteaux. Sous l'éclat triomphal des feux occidentaux, Dans la splendeur de pourpre et d'or jamais tarie Que la brise des soirs comme un fleuve charrie, Parmi des bruits confus et de sourdes rumeurs, Tous, pâtres et bouviers, vignerons et semeurs, Les lents troupeaux, brebis plaintives, chèvres souples, * Les pacifiques boeufs qui cheminent par couples. Les fiers chevaux traînant les attelages lourds, S'étant sentis frôlés par l'ombre de velours. Tandis qu'à l'horizon se flétrit la lumière, Reviennent après l'œuvre auguste et coutumière. Noir sur le fond vermeil du ciel incandescent. Des sonores forêts le bûcheron descend.

Dans l'immense unité de leurs tâches diverses, L'hymne des socs s'ajoute au cantique des herses. Dans les tièdes vallons, sur les ravins penchants. Bergers et laboureurs ont confondu leurs chants. Et le râle amoureux du mâle ardent se mêle

Aux lamentations de sa douce femelle.

Sentant croître l'orgueil héréditaire en eux, Les indomptables boucs et les béliers haineux, De qui l'œil étincelle et dont la toison sue, Heurtent leurs fronts ainsi qu'une double massue. L'air vibre par instants de farouches abois Dont retentit au loin la profondeur des bois. Et qui hâtent, dans une instinctive panique, La mamelle pesante et la corne cynique. Tel un flot monstrueux qui ne laisse après soi Qu'un souffle de tempête en un goufi^'re d'effroi. L'étalon qui hennit et le taureau qui beugle Ont ébranlé le sol comme une force aveugle. Et de ces pis gonflés, de ces mufles baveux. Des torses, des poitrails, des crins et des cheveux, Et de toute la horde irritable et grossière S'exhale une acre odeur de rut et de poussière; Et ces croupes, ces dos, vers les seuils attendris, Vers les seuils, ô divin repos, où tu souris, S'efFacent, et plus vague à l'horizon plus terne. L'appel brutal avec la voix humaine alterne. Mais l'esprit par delà les troupeaux haletants Et les cris effarés plonge en la nuit des temps, Et de l'Homme scrutant les primitives traces. Retrouve la vigueur éternelle des races Chez le rude bouvier et l'agreste pasteur. Et le reflet suprême et transfigurateur Dont la bande rustique est comme enveloppée La couvre d'un manteau de gloire et d'épopée.

^-^Sîi*-

I 12 PELERINAGES

LE GqAT{VEU\

LE vent roule au ciel bas de lugubres nuées, Fantastiques de forme, et qui, s'amoncelant, Dans un effort que l'œil ébloui juge lent, Mêlent leurs croupes d'ombre, aux abîmes ruées. j

Monstres d'Apocalypse errant par l'infini. On les voit parcourir la gigantesque arène ; Celle-ci vole alors que celle-là se traîne. Chacune semble un spectre étrangement puni.

Et sous ce défilé monotone et grisâtre

De fantômes glissant vers les gouffres, sans bruit,

Aux horizons la lande interminable fuit.

Où chemine avec son troupeau le jeune pâtre.

Un chêne primitif, vestige du passé.

Érige un noir squelette en proie aux bises mornes. Et, par l'espace, ainsi que la douleur sans bornes. Apparaissent le pâtre et son troupeau pressé.

Sur le sol que foula l'ancctre patriarche,

Où le père mystique après l'aïeul rêva,

Derrière ses brebis, comme eux songeur, il va.

Et l'on croit qu'un morceau de l'âpre lande marche.

Quand le troupeau s'arrête, il se repose aussi. Hanté d'anciens secrets qu'à jamais il doit taire; Car rien ne peut troubler le calme héréditaire De son rêve éternel par le temps épaissi.

Rien ne peut varier ses gestes d'automate.

Et jeune, et par l'aurore au bonheur invité.

Il garde on ne sait quelle austère gravité,

En contemplant du ciel la pâleur sombre et mate.

Tels se succéderont les ans, pour lui pareils, Et comme l'eau du ciel au fond d'une citerne, Goutte à goutte, la vie inlassablement terne Tombera sur ses jours coupés de longs sommeils.

Et, bien qu'un souffle obscur s'acharne aux pas qu'il trace. Bien qu'il reste tremblant de farouches effrois. Seul il résumera sous des cieux lourds et froids, L'impassibilité de son antique race.

O Chaldée, où naquit le patriarche d'Ur, Ainsi tu vis jadis, graves et par centaines, De bibliques pasteurs aux visions hautaines. Peupler ta solitude et fouler ton sol dur!

T%EmiÈ\ES VEILLÉES

c/4 Claude Couturier.

C'est l'heure où chacun vient devant Tâtre s'asseoir Pour dégourdir ses mains au travail acharnées; Adieu les bons soleils et les claires journées Et les rêves fondus dans les brasiers du soir.

Adieu les champs, les bois, les lueurs, les murmures,

Les contemplations devant l'astre tombant

Et les tièdes repos sur le rustique banc

Au seuil du doux logis brodé de treilles mûres.

On voit dans les brouillards la pourpre se noyer. Car la froide saison plus intime rassemble La vierge qui rayonne et l'aïeule qui tremble Et l'homme qui calcule, autour du vieux foyer.

Quand tous sont réunis, l'ample cercle se forme A peine osant d'abord quelques mots indécis; Dans l'âtre primitif qu'émeuvent les récits Flambe le tronc du hêtre ou la souche de l'orme.

VERS LA NATU RE I I f

Toutes les passions, tous les soucis rongeurs S'illuminent, auxquels leur race est asservie. Les douloureux sillons que creuse l'âpre vie Sont accusés soudain aux brutales rougeurs.

Le père est anxieux, la mère paraît lasse, Et les aïeuls, ainsi qu'il sied aux vieilles gens. Ont pour les tout petits des regards indulgents, OiJ seule la tendresse à présent trouve place.

La quenouille au lin blanc, l'aiguille au chaste fil Gardent la pureté des âmes sous le chaume. Or, nul dans la maison des laboureurs ne chôme, Nul, pas même l'ancêtre au sévère profil.

D'une voix forte encor, mais que l'âge modère, Et qui semble l'écho lointain d'un grand passé, Celui-ci, que la gloire autrefois a bercé. Raconte un souvenir devenu légendaire.

Le vétéran termine avec un geste altier, Puis s'échange à mi-voix plus d'une confidence, Puis quelque chant naïf s'élève, que cadence Le rythme de l'horloge au fond du haut boîtier.

Quand la bise tout près souffle avec violence, Le cercle se resserre et le groupe se tait. Et chacun, dans la salle où naguère on chantait, Écoute avec la peur comploter le silence.

I l6 PÈLERINAGES

Mais quelques-uns déjà se sont presque endormis D'un sommeil lourd ou plein d'une grâce enfantine; Tous, dans les vastes lits que la serge encourtine, Vont goûter le sommeil aux durs labeurs promis.

Simplement, la famille entière agenouillée Devant le crucifix qu'ont légué les aïeux. Invoquant en commun l'Être mystérieux, Par l'antique symbole achève la veillée.

VERSLANATURE llj

éMQ4TItNi Ti'HlVE\

A l'heure où le sommeil, dans ses réseaux légers, Nous retenait, captifs des songes qu'il balance, Quelque nocturne orfèvre a, dans l'ombre, en silence, Revêtu de splendeur les champs et les vergers.

L'aube s'est éveillée en un décor étrange,

OEuvre d'un génial et tendre Ciseleur.

Les arbres, comme aux jours d'avril, semblent en fleur.

Et de roses clartés chaque cime se frange.

C'est une floraison de prismes délicats. De bizarres dessins, d'aiguilles éphémères. Et la pensée évoque un pays de chimères Fait de diamants fins et de rares micas.

Le moindre objet serti dans sa gaine de givre S'irise au soleil clair qui gagne lentement. Et le sol est couvert d'un vaste chatoîment Dont la gloire s'anime et tremble et paraît vivre.

Quelles puissantes mains d'artiste diligent, Dont le travail fragile étincelle et miroite, Surent emprisonner dans leur armure étroite Ces rigides guerriers de cristal et d'argent ?

Quels doigts minutieux ont brodé ces guipures. Afin de les suspendre aux branches par milliers ? Pour parer le gazon d'innombrables colliers, Quelle mine a fourni ses gemmes les plus pures?.

Hélas ! le soleil monte et par degrés détruit Dans les jardins, au sein des plaines réchauffées, Ce tableau dont la grâce eût ébloui les fées. Ce labeur gigantesque et frêle de la nuit!

VF. RSLANATURE II9

SEmcAILLES ÈTIQJJES

xA oindre ^Dumas.

DU ciel bas dont l'étreinte enveloppe la terre, Silencieusement la neige solitaire Descend, et, par milliers, sans trêve, les flocons Tombent de l'infini sur des champs inféconds. Parfois, quand la tempête inexorable fouette La lente et molle ampleur de la chute muette. Il semble qu'une auguste et fabuleuse main Jette aux sillons obscurs d'un labeur surhumain, Tandis que tourne un vol de corneilles rapaces, Quelque semence épique à travers les espaces. Et prodigue aux bas-fonds, et dispense aux sommets. Des grains qui d'aucun vol ne lèveront jamais; Tels au souffle des mers volent les grains de sable. Sur nos fronts attristés la main s'ouvre, inlassable. Ah ! quel prodigieux semeur épand ainsi Ces tourbillons légers sous l'azur obscurci? Quelle bise glacée et farouche accélère Cette chute candide, en sa vaste colère ?

I20 PELERINAGES

Quel SOC a prép^ré^ semaille sans fin

Qui raye incessamment l'horizon pâle et fin,

Et dont nul ne pressent la récolte future ?

O sublime folie où l'esprit s'aventure !

Ce que sema le ciel doit fleurir pour le ciel,

Et l'aquilon lui-même est providentiel.

Peut-être cette calme et sereine avalanche

Qui fait grise la nue et l'immensité blanche,

Cet efFeuillement tendre et virginal de lis.

Dont les jardins, l'hiver, sont encore embellis,

Ces grains mystiquement innombrables que lance

Une main ignorée aux plaines du silence.

Germeront-ils plus tard en épis glorieux.

Pour l'éblouissement éternel de nos yeux.

Dans les couchants de pourpre et les aubes de perle.

Et dans la houle d'or astrale qui déferle

Et frissonne, et devient, par les soirs enchantés,

La moisson qu'on recueille en gerbes de clartés.

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