L'ESCORTE
J'entrai dans le pacage austère et grandiose Où loin, très loin, avec l'herbe jusqu'aux genoux, Paissaient les bœufs épars plus fraternels que nous Que transfigurait l'Astre en son apothéose.
L'heure était attendrie et solennel l'instant. Aux larges flancs et sur les croupes arrondies Le couchant allumait de fauves incendies; La pourpre débordait l'horizon éclatant.
L'un des boeufs tout à coup me vit, et vers la nue Un mugissement sourd et grave retentit, Et l'animal puissant vers l'être si petit Marcha droit, des lueurs sur sa tête cornue.
Et la troupe rangée avec calme et lenteur En ligne s'ébranla barrant l'immense espace, Et, tel un escadron majestueux qui passe Suivit le chef, ainsi qu'aux appels du pasteur.
Quel émoi curieux, quelle crainte instinctive Poussait les bœufs vers l'homme impassible et serein? Quelle force attirait l'ample troupeau sans frein Qu'un enfant intimide et qu'un rythme captive?
Hélas! l'éternel sphinx qu'est l'animal muet Garde jalousement les secrets qu'il doit taire, Et dans le crépuscule ardent et solitaire J'attendis, et la pourpre en ambre se muait.
La troupe à quelques pas fit halte; puis superbe, Mufle tendu, le chef vint flairer l'étranger, Mugit encore après avoir paru songer, Et le soir d'or vibra de son monstrueux verbe.
Un vestige de jour mourait augustement.
Comme au front du rêveur la dernière pensée; La troupe, de nouveau confuse et dispersée. M'enveloppa sous les splendeurs du firmament.
Or, tandis que croissaient les caressantes ombres. Et que le vent roulait d'harmonieux sanglots, Dans la clarté suprême et pâle de l'enclos. J'allais, environné de vagues formes sombres.
Et les doux animaux, compagnons généreux Et presque humains, et dont un vil bouvier trafique. Entouraient tous, comme une escorte pacifique Et géante, celui qui fit ces vers pour eux.
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UNE étrange stupeur plane sur les grands bœufs Obstinément muets dans l'étable lugubre; L'un d'eux a respiré quelque souffle insalubre Aux pénibles labours ou dans les prés herbeux.
Or, tous les compagnons de l'ample solitude, Tous les rudes forçats de la glèbe sans fin, Devant leur crèche pleine oubliant qu'ils ont faim. Flairent on ne sait quoi, tremblants d'inquiétude.
Car l'humble frère, avec de sourds gémissements Où se mêle peut-être une vague tendresse, Agonise, et chacun autour de lui s'empresse. Et le fermier s'épuise en ordres véhéments.
Mais le rythme sinistre où halète un mystère
De souffrance et de mort, et que rien n'interrompt.
Torture l'animal dont se courbe le front.
Et d'un son rauque emplit l'étable qu'il atterre.
Les bœufs, tels qu'à l'approche obscure d'un danger, Cependant que, sans voir, regarde d'un œil terne Le compagnon fiévreux dont le râle consterne, Serrés l'un contre l'autre à peine osent bouger.
Et dans la nuit d'angoisse éternelle et vivante Où les animaux sont avec l'homme engloutis, Tous, lamentables, lourds et presque anéantis. Restent pétrifiés dans leur sombre épouvante.
Et le troupeau naguère heureux, morne à présent. Comme immobilisé par l'effroi qui le glace, A
Semble implorer, faisant plus étroite sa place. Ceux qui donnent leurs soins au frère agonisant.
VERSLANATURE IJI
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PACIFIQUES, les bœufs sont revenus du pré, Et dans le vaste enclos, le soleil ironique Qui meurt transfigurant les êtres communique Aux choses la rougeur de son disque pourpré.
Anxieux, le troupeau s'arrête : il a flairé L'attelage fatal de son bourreau cynique; Et, dominé par une instinctive panique, Chaque bœuf soudain cherche une issue, effaré.
Sous les reflets ternis du fauve crépuscule, La bande qui veut fuir se hâte et se bouscule, A quelque vision infernale beuglant;
Et, présage de mort, malgré l'heure si douce.
On aperçoit, épars sur l'horizon sanglant.
Des monstres qu'un couchant fantastique éclabousse.
ip PÈLERINAGES
kA Henri Tote\.
TOUS deux ont très longtemps, pleins d'un égal mérite. Conduit le même soc dans le même vallon, Ruminant l'herbe fraîche ou le foin sec, selon Que le printemps flamboie ou que l'hiver s'irrite.
Ils demeurent tous deux, dès l'enfance accouplés, Les graves serviteurs en qui le maître espère, Car leur humble passage a fait le sol prospère. Et sur leur trace agreste a jailli l'or des blés.
Les mêmes jougs remplis par leurs têtes énormes, Dans la pâleur de l'aube ou l'éclat du couchant. Unirent leurs deux fronts en un labeur touchant. Et l'ombre amplifia leurs vigoureuses formes.
Et les mêmes chansons aux rythmes infinis. Refrains lents et berceurs, plaintives villanelles. Charmèrent longuement leurs tâches fraternelles. Ajoutant un murmure aux murmures des nids.
Parmi les Angélus scandant leur marche lasse, Tous deux sont revenus par les mêmes chemins, Ont caressé le soir de regards presque humains, Et dans la même étable ont pris la même place.
Et jamais chez ces bœufs rien ne pourra tarir L'instinctive tendresse et la douceur innée Qui dans la solitude ont grandi chaque année. Et si l'un d'eux mourait, l'autre voudrait mourir.
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c^ ^Alfred Toiiat.
L'un des deux compagnons est mort, et l'autre pleure, Et le soc inactif se rouille, et les vallons Retentissent d'échos douloureusement longs. Et comme un glas discret, par instants, sonne l'heure.
Les jougs, où s'accouplaient leurs larges fronts jumeaux, Gisent abandonnés, stupides, presque mornes ; Et le maître est pensif, qui décorait leurs cornes, Quand ils rentraient, le soir, de fleurs et de rameaux.
OEil hagard, souffle court, poitrine haletante, Le compagnon vivant, plein d'effrois ignorés, Sent l'angoisse et l'horreur l'envahir par degrés, Et beugle sans répit, las d'une vaine attente.
Il a vu passer l'ombre immense du trépas, Et, bien que le bouvier ait garni l'ample crèche De feuilles de maïs et de luzerne fraîche, Le bœuf épouvanté songe et ne mange pas ;
Et la bcte massive au regard lamentable, Dont rien n'a consolé le sublime tourment, Flaire de tous côtés mélancoliquement L'âme obscure du frère éparse dans l'étable.
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Lc4 VEILLÉE VU éMOT{r
LAS de traîner la herse au travers des labours Et d'écouter la voix mâle qui l'encourage, Le bœuf vient de mourir au fond du pâturage. Il gît là-bas, très loin des hommes et des bourgs.
Et quatre compagnons, sur l'herbe de velours. Tous accroupis, de peur qu'un rustre ne l'outrage, Forment autour du mort un massif entourage. Silencieusement redoutables et lourds.
Le bœuf n'entendra plus la douce villanelle. Berçant sa rêverie obscure et solennelle, Répandre en lui l'oubli du sillon coutumier;
Et le divin Virgile, aux âmes bucoliques.
D'un accent attendri comme un chant de ramier
Eût conté cette églogue en vers mélancoliques.