EN FORÊT
t/4 tAndrè Iheuriet.
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O forêt, sanctuaire immense, asile sain D'où sortent, pour la lutte héroïque trempées. Les âmes noblement éprises d'épopées.
Et que toujours hanta quelque vaillant dessein;
Je me suis enfoncé, téméraire, en ton sein; Farouche, j'ai gravi les cimes escarpées Où s'épanche ton rêve en graves mélopées. Où le vol noir se mêle au lumineux essaim.
Combien je vous vénère, arbres mélancoliques Dont le front est chargé de plaintives reliques, Fiers autels où peut-être ont prié mes aïeux !
Q^uand la clarté sur vous tombe en nappes fluides, J'évoque encor, parmi les chênes glorieux. Le Sacerdoce obscur et sacré des druides.
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Lc4 FUITE
PUISQUE à tes vains appels l'immense joie est sourde. O pèlerin, saisis le bâton et la gourde; Vers le large pan d'ombre où l'espoir apparaît, Pénètre dans la nuit de la grande forêt. Les carrefours des bois, comme ceux de la vie, Offrent plus d'un chemin dont l'âpreté convie. Et là, plus d'une route au mystère attirant S'ouvre à l'orgueil blessé du tragique Émigrant. Mais en toi tout à coup quelle pensée hésite Devant la plante hostile et l'herbe parasite? L'arbre qu'étreint le lierre et qu'étoufî'e le gui Émeut-il de pitié ton vieux cœur alangui. Et, monarque déchu que l'âge ou l'hiver glace, Tente-t-il d'amollir ton âme déjà lasse?... Va, ne t'arrête plus, pèlerin. Que les loups De ta fuite éperdue eux-mêmes soient jaloux! Que le rapide cerf t'envie et que la ronce S'écarte, respectant ta marche qui s'enfonce!
Que les ravins sans noms, que les fauves halliers,
Que les chênes géants qui croissent par milliers,
Tordus par l'aquilon semeur d'amples ravages,
Te voient tendre les bras vers les gorges sauvages!
Que du Sylvain velu guettant le moindre pas,
La flûte soit muette et ne te charme pas!
Que les nymphes, à qui la source sert d'asile,
Ignorent la retraite où ta douleur t'exile!
Que l'aigle et le ramier qui planent dans les airs
N'osent te retarder vers les sommets déserts,
Et que l'oiseau divin, et que l'oiseau rapace
Se taisent quand un cœur révolté souffre et passe!
Vole! la solitude est infinie. Atteins
Les plus sinistres rocs, les monts les plus hautains,
Et résigné, superbe, oublié de tous, entre
Dans la paix dédaigneuse et farouche de l'antre.
LES c41{'B\ES
kA Léon 'Dîerx.
QUAND je rôde, au printemps, sous les antiques chêi Sous les hêtres altiers aux mousses de velours, Je respire parmi leurs fûts bronzés et lourds La robuste senteur des frondaisons prochaines.
Bien qu'un jeune soleil les fasse radieux, On dirait par instants qu'une angoisse infinie S'exhale comme une ample et confuse harmonie Des arbres qui jadis abritèrent les Dieux.
Songent-ils, ces vieillards aux balancements souples, Géants des noirs ravins ou des âpres sommets, Que leurs bras monstrueux ne s'uniront jamais. Cependant qu'à leurs pieds s'étreignent tant de couples?
Peut-être, et c'est pourquoi, des voluptés exclus. Scellés au sol en leur séculaire esclavage, Ils épanchent parfois sur un rythme sauvage Les profonds désespoirs qu'ils ne contiennent plus.
Dans les vastes forêts où s'effacent les sentes, Vous enviez les nids dont vos rameaux sont pleins. Éperdus de tendresse, oh! comme je vous plains, Ancêtres torturés par vos sèves puissantes!
Comme je vous comprends, vous par qui je revis. Arbres sacrés, dont l'âme éparse se lamente. Et comme je saisis, même dans la tourmente, La fraternelle voix de coeurs inassouvis!
LES HÉri{ES
Au plus profond de l'ample et sauvage forêt, Dans une solitude et des demi-ténèbres Q^u'à peine osent troubler quelques soupirs funèbres, Tout à coup, la futaie effrayante apparaît.
Elle apparaît superbe et dix fois séculaire, Telle une cathédrale aux mobiles arceaux Dont les piliers seraient des hêtres colossaux, Qu'un jour mélancolique et presque morne éclaire.
Celui qui s'aventure en tremblant jusque-là Éprouve une terreur indicible et sacrée; Et toute âme est d'angoisse à jamais pénétrée, A qui la fîère voix des vieux hêtres parla.
Car, en ce lieu fatal où planent des mystères, Où meurent des appels nostalgiques de cor. Tragiquement hanté, l'esprit évoque encor La farouche grandeur des légendes austères.
Parfois, quand se déchaîne un de ces ouragans Dont par degrés s'accroît l'épique véhémence, Chaque ancêtre révèle enfin sa force immense, Et leur groupe s'exalte en défis arrogants.
On croit ouïr, avec un frisson d'épouvante, Les hymnes frémissants de guerriers valeureux Lançant une menace à d'invisibles preux. Et que l'écorce vêt d'une armure vivante.
O verbe triomphal! ô tumulte soudain Dans le prodigieux balancement des cimes! O transports éperdus! ô colères sublimes! O rythmes ruisselants d'implacable dédain!
Ce langage incompris de géants d'un autre âge, Q^Lii, très loin, s'atténue en râles endormeurs, Jaillit de la futaie aux puissantes rumeurs Qu'une parole offense et qu'un regard outrage.
Puis l'aquilon fléchit, moins brutal, moins amer, Et la majestueuse et plaintive assemblée, Que la rafale avait quelques heures troublée, S'apaise lentement, ainsi que fait la mer.
Les hêtres fabuleux gonflés de noble sève, D'une vie héroïque et saine débordants.
Les vénérables troncs chargés de mousse et d'ans Retrouvent l'attitude ancienne et l'ancien rêve.
Et tous, pleins d'harmonie et de sérénité, Méditent, recueillis, de Faube au crépuscule; Et la hache cynique elle-même recule Devant leur pied auguste et leur front redouté.
Lc4 \OCHE
LA roche épique est là depuis quatre mille ans, Impassible. Les soirs pourprés et rutilants, Les aubes candides et pâles Ont tour à tour criblé, parmi les troncs virils, Ce corps prodigieux, de rubis, de béryls, D'ors, d'améthystes et d'opales.
Depuis quatre mille ans le globe a gravité; L'épique roche est là, calme en sa gravité,
Monstre qu'un pan d'azur captive, Dans la forêt sauvage aux silences suspects, Où le moindre vestige a les rudes aspects
De la genèse primitive.
En proie aux lents efforts de l'élément grossier, Q ui, plus profondément que le fer et l'acier,
Fouille la matière et la sculpte, Elle s'érige au ciel lugubre ou radieux, Menaçante et pareille à ces terribles Dieux
Auxquels la peur vouait un culte.
Son geste altier, que l'ombre amplifie, est encor, Dans la solennité farouche du décor,
D'une grandeur surnaturelle; Et la pluie et la grêle et la foudre et le vent Ont dû, pour lui donner la forme d'un vivant,
S'acharner des siècles sur elle.
Puis sans doute, jadis, des hommes sont venus. Conquérants fabuleux et guerriers demi-nus
Qu'un sanglant passé revendique, Et qui, sortis vainqueurs d'héroïques combats. Pleins d'hymnes triomphaux, se sont courbés bien bas
Devant la pierre fatidique.
Car la forêt recèle aussi ses monuments
Sur qui gronde l'horreur des souffles véhéments
Dont la colère se déchaîne; Et cache, ennoblissant leur prestige mortel, Des ébauches de temple et des profils d'autel
Où semble prier quelque chêne.
Tel, fier autant qu'un Louvre ou qu'un Escurial, Ce bloc vertigineux, sombre, immémorial.
Cette masse que rien n'étaie.
Et qui, sourde au vain bruit qu'à son pied nous faisons, Peut-être attend le vol d'anciennes oraisons
Dans les hauteurs de la futaie;
VERS LA NATURF 1 49
Ce symbole effrayant, ce colossal menhir, Qui, du glaive géant que Dieu seul peut tenir
Reçut plus d'une cicatrice, Et qui, jailli brûlant du chaos, se figea. Aux aïeux prosternés apparaissait déjà
Dans sa puissance évocatrice.
Et sur la terre, où tout en poussière finit. Tant que la sentinelle énorme de granit
Veillera sur ces lieux funèbres.
Les mythes abolis et les obscures fois Sentiront par instants, sacrés comme autrefois.
Tressaillir leurs lourdes ténèbres.
IfO PÈLERINAGES