‹ PèlerinagesChapitre 17 sur 36 · LE VIX-C07{S · texte numérisé non relu

LE VIX-C07{S

,A Henri Chantavoine.

LA forêt murmurante et calme et sans courroux Qu'enflent les brises, telle une mer qui moutonne, A revêtu déjà sa parure d'automne.

Mêlant les tons d'or fauve aux tons de cuivre roux.

L'Astre prêt à sombrer dans les houles rougies Ajoute son éclat triomphal et vivant Aux rouilles du feuillage agité par le vent, Et dans l'apothéose exalte ses magies.

La frondaison de pourpre est comme un bloc ardent Que sillonne de l'ambre en fluides traînées; De rubis somptueux les cimes couronnées Y bercent les splendeurs qu'étale l'Occident.

Voici l'heure idéale et fraîche où chaque harde, Mâles, biches et faons, sort des épais taillis Sous les obliques feux du grand soleil jaillis. Criblée aussi des traits étincelants qu'il darde.

Fuyant les vils troupeaux et farouche comme eux, Un vieux cerf isolé, dans la haute avenue Où plus d'un hêtre incline une tête chenue. S'avance en élevant son bois lourd et rameux.

Il passe lentement sous la puissante voûte, L'œil encore alangui d'un vague et long sommeil, Les poils éclaboussés par le couchant vermeil. Et l'on sent qu'il épie et l'on voit qu'il écoute.

Dans son regard se lit l'héréditaire effroi Des ours velus, des loups cruels, de l'esclavage. Cependant qu'il parcourt, inquiet et sauvage, La tragique forêt dont il est le vrai roi.

Sa majesté paisible est faite d'harmonies, De naturelle aisance et de nobles instincts. Et, dans le jour suprême aux reflets incertains, La souplesse et la grâce en lui semblent unies.

Mais le fier animal soudain s'est arrêté. Effleuré d'un frisson qui s'achève en caresse, Tous les muscles tendus, son corps nerveux se dresse En un désir subit mêlé d'anxiété.

Pour qu'ainsi soit troublé son rêve solitaire, Quel arôme a frappé son odorat subtil?

Quel soupir non perçu de l'homme entendit-il Dans les fourrés que hante un éternel mystère?

VERSLANATURE l^^

Les naseaux frémissants, il a flairé là-bas La passive femelle, et la lutte, et le drame; Humant l'ivresse éparse au vent du soir, il brame De fureur et d'amour vers de prochains combats.

L'écho lointain sans doute envoie une réponse Parmi les troncs géants aux fragiles décors; Car, d'un pas gravement rythmique, le dix-cors Sous la futaie immense et lugubre s'enfonce.

LE CHc40S VE \OCHES

TELS les sourds grondements de tonnerres lointains, Les plaintes d'une mer invisible, la houle Des feuillages dorés pleure, qu'Octobre a teints.

Par instants, sombre voix qui plane et se déroule,

Faite de lents soupirs, de râles infinis,

Elle s'enfle, pareille aux rumeurs d'une foule.

Et les chênes géants par l'automne jaunis. Les hêtres, les sapins, les érables, les ormes. Balancent à leur cime agreste de vieux nids.

Une ville de rêve aux assises énormes,

Aux dômes écroulés, aux carrefours déserts.

Emplit tout l'horizon de ruines informes.

Parmi les ajoncs noirs et sur le gris des airs, La cité de remparts, de sépulcres, de temples. Surgit et parle encor de bibliques Azers.

VERS LA NATURE I f f

Sans doute, à notre orgueil offrant de vains exemples, Se sont rués sur elle, en chocs vertigineux, Les Barbares venus jadis des steppes amples.

Spectres de pierre ayant de l'épouvante en eux. Ces blocs gisent ainsi qu'un monstrueux reptile Dont la hache brutale a dispersé les nœuds.

La foudre les atteint, l'ouragan les mutile, Après l'acier du glaive et le fer des sabots; Car au morne déclin l'hiver morne est hostile.

Or, tandis qu'au-dessus tourne un vol de corbeaux, On songe à tous les vils essaims qui hantent l'ombre. Lorsque le vent du soir gémit sur des tombeaux.

Dans le dédale obscur que la broussaille encombre, L'Esprit, malgré la ronce et le fauve terrain. S'achemine pensif vers l'éternel décembre.

O noble solitude, éperdûment serein,

Des débris de portique aux restes de colonne,

Il marche, nostalgique et tendre pèlerin.

Par delà le chaos muet qui s'échelonne,

Dans la stupeur des rocs épars et des murs nus,

11 évoque Solyme et revoit Babylone.

Héroïques exploits, vestiges inconnus, Souvenir effacé des primitives races, Euphrate légendaire et fabuleux Cydnus;

Cet Esprit, d'un essor triomphal, suit vos traces.

Et rongés d'un suprême et séculaire oubli,

Il vous arrache une heure aux silences voraces.

Dans un passé qu'on crut pour jamais aboli, Dans la nuit grave où tout ici-bas doit descendre, Son souffle vous réveille à l'horizon pâli,

Comme de foyers morts l'irrévocable cendre.

VERS LA NATURF. I f 7

Lo4 éMO\T VES CHÉC^ES

,A xAndré Lemoyne.

LE fer inexorable a fait son œuvre impie Dans le temple autrefois vibrant d'hymnes confus; Sur l'autel dévasté gisent les sombres fûts, Et la grande forêt mystérieuse expie Quelque crime commis dans ses rameaux touffus.

D'un sacrilège obscur la forêt fut complice, Puisque les bûcherons sont venus, inhumains Et sinistres, la hache ou la cognée aux mains. Préparer froidement ce monstrueux supplice, Et réserver aux bois ces tristes lendemains.

Avec les troncs couchés la frondaison s'étale, Et les chênes, malgré leurs ongles souterrains Et leurs torses géants durs comme les airains, Sont tombés sous les coups de la horde brutale. Mais, jusque dans la Mort, semblent des souverains.

La sève lentement saigne de chaque plaie, Et l'arbrisseau timide, ayant vu choir l'aïeul, Devant le ciel béant tremble et se sent plus seul, Et le brouillard glacé que nul vent ne balaie Les enveloppe tous d'un funèbre linceul.

Et, tandis que, plaintive et morne, passe l'heure, Et que pèse partout un silence pareil Au calme du suprême et ténébreux sommeil. Plus d'un frère épargné, dans la bruine pleure Sur ceux qui jamais plus ne croîtront au soleil.

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