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DEVANT LA MER

t^ Henry T^aiïcr

VOCÉqA^

COMBIEN je t'aime, ô sombre Océan, mer farouche, Vaste champ de bataille où la tempête embouche, Afin d'accélérer le vol des ouragans, Ses clairons monstrueux aux appels arrogants; Où se heurte des flots la triomphale armée. Toujours anéantie et toujours reformée; Où, dans les cabrements de l'écume et les bruits D'escadrons l'un par l'autre incessamment détruits, S'engouffrent les poitrails d'indomptables cavales, Jalouses sans repos et sans trêve rivales, Qui, transformant le glauque abîme en morne enfer, Chargent la côte, ainsi qu'une trombe de fer! Combien je t'aime, ô mer, à t'irriter si prompte; Toi que l'âme vaillante et noble, seule, affronte; Mer où les vents, malgré leurs sinistres fracas. Font quelquefois vibrer les agrès délicats Et les cordages fins comme de grandes lyres, Pour célébrer ton calme ou louer tes délires.

l62 PÈLERINAGES

Et changent tout à coup les fragiles vaisseaux

En je ne sais quels luths vivants et colossaux!

Combien je t'aime, ô glèbe inféconde et bourrue,

Dont la barque de pêche est la lente charrue,

Et le rude marin le hardi laboureur!

Sur toi vole charmé mon rêve avant-coureur.

Telle une nef ancienne au vieux port amarrée,

Qui, de loin entendant gronder l'ample marée.

Tressaillant d'un espoir nostalgique, parmi

Les ondes se redresse, éveillée à demi,

Je songe à quelque longue et ténébreuse fuite,

A l'heure où dit le vent des paroles sans suite.

Où clament sans répit de lamentables voix;

Et je m'exalte aux bonds de la proue, et je vois,

Quand les Dieux vêtus d'algue enflent leurs conques torses

Surgir, fermes et blancs, des croupes et des torses;

Et mon rêve, avec les lames s'échevelant.

Plus haut que la mouette et que le goéland.

Aux cieux renouvelés des larges étendues,

Ouvre inlassablement ses ailes éperdues.

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VERS LA NATURE lô]

EFFLUVES LOl^ToAl^S

SI tu livres ta barque aux flots crêtes d'écume, Si, dans la grandeur acre et la froide amertume Des orageuses mers bientôt tu disparais. Laissant derrière toi le seuil lourd de regrets, Contemplant par-delà les vagues ameutées Le port strié de mâts qu'entourent les jetées. Souviens-toi de la lande et du coteau vermeil, Rose d'avoir toujours vu mourir le soleil; Pense à l'humble courtil, à la pauvre cabane Où, simplement fidèle à toi seul, s'enrubanne La tendre fiancée aux yeux inassouvis, Dont le cœur est un pur sanctuaire où tu vis. Songe à ta mère en deuil que la tourmente frôle Quand elle vient rêver sur les pierres du môle; Songe à la sœur pensive et douce qui t'attend; Et, sur le désert vaste où tu pars, emportant L'image de la glèbe aux légères fumées. Pour que restent d'espoir et de grâce embaumées

Les heures où la brume envahit l'horizon, O captif d'une étroite et mouvante prison, Que le clocher votif de la vieille chapelle Dont l'angélus te pleure et de si loin t'appelle, Envoie à ton exil dans les glauques chemins Qu'indiquent seuls parfois des vestiges humains, A ton âme intrépide, à ta vaillance neuve, A ton front de granit aussi dur que l'épreuve, Avec le vent plaintif qui traversa les bourgs, L'arôme des vergers et l'odeur des labours.

VERS LA NATURE l6f

ÊTcAVES ENFOUIES

Su R la grève des Naufragés, Où l'ouragan souffle, inlassable.

Apparaissent à fleur de sable Des bateaux lentement rongés.

Chacun gît là, tragique, inerte, Léché par les flots vagabonds; La mer, en d'héroïques bonds.

Sans relâche, achève leur perte.

Débris que l'écume roula

Et que l'herbe marine enlace,

La proue en l'air, de place en place,

Silencieux, chacun gît là.

Et, sous les gazes violettes Du crépuscule, je viens seul Contempler parfois le linceul Q^Lii couvre à demi ces squelettes;

l66 PÈLERINAGES

Et devant le soir radieux, Mer, insatiable prêtresse, J'écoute la clameur traîtresse Célébrant tes farouches Dieux.

O vie orageuse, toi-même, Vers recueil n'as-tu pas poussé Les nefs fragiles d'un passé Dont s'éteint le râle suprême?

Et puis n'ensevelis-tu pas.

Sous le sable lent des années.

Les chimères infortunées Que faisaient naître tous mes pas;

Puisque chaque illusion vierge, De l'âme obscure où tant de flots Sont morts avec de lourds sanglots, Telle une épave ancienne, émerge?.

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