AU DÉSERT
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I£ SOUVE\qAI^
L'Astre s'est abîmé; déjà la nuit déferle Noyant le soir cuivré sous des tons violets. L'horizon a fondu ses magiques reflets Dans des roses de nacre et des pâleurs de perle.
Les rêves enchanteurs, les mirages divins Se sont évanouis dans la lumière morte; Le souffle du désert, tiède et sinistre, apporte Les suprêmes soupirs qui montent des ravins.
Un vestige de jour sur sa crinière rousse, Les ongles aiguisés, les yeux étincelants. Prêt, dans l'herbe complice, aux tragiques élans, Le lion est caché, qu'un long jeûne courrouce.
Le muffle ardent posé sur les griffes d'airain, Au bord du lac figé dont stagne l'eau sans vie, 11 se tait contenant sa rage inassouvie, Et l'horreur plane autour du puissant souverain.
2o6 PÈLERINAGES
Or, les naseaux tendus vers l'ample nappe humide, S'arrêtant lorsque au loin un appel a gémi, La girafe vient boire au grand lac endormi, Fantôme colossal qu'un murmure intimide.
Elle approche du monstre et ne le flaire pas. Elle effleure le gîte où sans relâche épie La formidable brute en silence accroupie, Et le cœur du désert bat au bruit de ses pas.
Le spectre lentement s'agenouille, et le fauve. Bondissant sur sa croupe avec férocité, Pousse un tel râle, un cri rauque si redouté. Que le moindre reptile entre les joncs se sauve.
Après avoir fléchi, soudain se relevant, La girafe au hasard s'enfuit martyrisée; Son sang rougit le sol d'une affreuse rosée. Sa course fantastique accélère le vent.
Mais l'autre se cramponne à sa proie éphémère.
Il laboure de crocs et d'ongles assassins
Le pelage rayé d'effroyables dessins;
L'ombre les gagne avec des douceurs de chimère.
Dans cette ombre rampante aux onduleux velours.
Farouche, torturée, aveugle, errante, folle,
La girafe s'enfonce et disparaît et vole,
Et l'espace résonne au choc des sabots lourds.
Elle empourpre en passant, les yeux hors de l'orbite, Les sables altérés et les cailloux sanglants; La palpitation rythmique de ses flancs Dit sa fuite éperdue et sa terreur subite.
Les ongles et les dents terriblement scellés A sa chair, toute vie en ses veines se glace, Et bientôt elle tombe, agonisante et lasse. Sous l'impassible éclat des gouffres étoiles.
^ Taul Hervieit.
VqA^S Voi'BléME
VOYAGEUR fatigué de ta si longue route, Doux Pèlerin, avant de disparaître, écoute. Seul du gouffre infini le deuil semble émerger; Tout s'achève en ruine, hélas! plus d'un berger Des vestiges d'un temple a construit son étable; Toute puissance est vaine et toute gloire instable! O Voyageur qui vas par les tristes chemins. Sur la vie étendant tes larges bras humains, Attiré vers les seuils que l'amour enguirlande. Traversant la forêt ou la plaine ou la lande Ou la montagne agreste aux pacages herbeux; Etudiant les moeurs des agnelles, des boeufs. Et des abeilles d'or aux brèves destinées. Puisses-tu, consolant les tendresses fanées, Incliner ton grand front où la pitié rêva Sur tout ce qui s'effrite et s'étiole et s'en va! Que de ton cœur jaillisse une source qui lave Les affronts infligés à toute chair esclave!
Q^Lie tes hymnes, pareils aux fleuves baptismaux Entraînent dans leur cours auguste tous les maux! Qu'irrésistiblement tu protèges l'idée, Par ceux qu'elle voulait défendre lapidée; Pénètre au fond de l'antre inaccessible, étreins Le monstre fabuleux dont fléchiront les reins. Puis domptant la misère aux hurlements funèbres, Chasse, armé de rayons, les antiques ténèbres. Qu'on sente, par ta voix mâle ressuscites. Dans le fourmillement des tragiques cités. Comme dans le labeur silencieux des glèbes. Des espoirs tressaillir où songent des éphèbes; Chemine en évoquant les gloires du Passé, Pour que, dans le sillage éperdûment tracé Par le héros qui lutte et l'apôtre qui prie, La foule agenouillée et grave te sourie. Sois de ceux que dans l'ombre ici-bas étoila L'amour de la souffrance implacable! Voilà Ce que m'a dit la voix du fier clairon qu'embouche La Conscience au masque énergique et farouche.
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CESSE de méditer, ô Poète. Deviens, Devant l'ample marée aux flots diluviens Dont sans trêve gémit la plainte universelle, L'âpre Archange de qui l'âpre glaive étincelle! Hélas! l'Humanité souffre, et tu n'agis pas. Et nul vers les Douleurs ne te voit faire un pas! Des fantômes humains sont là, t'effleurant presque. Dont la foule se presse en lamentable fresque. Sans que vers eux poussée irrésistiblement, A leurs maux ta pitié trouve un allégement! L'angoisse te coudoie et le haillon te frôle, Et tu ne comprends pas la grandeur de ton rôle!... Interromps tes soupirs inutiles, va, cours Où l'on appelle à l'aide, où l'on crie au secours. Sur la morne vieillesse ou l'enfance orpheline, Que ton front grave où germe un vain songe s'incline! Entre dans la mêlée et tu sauras combien On savoure de joie à prodiguer son bien,
A protéger le faible en larmes qu'on rassure. A répandre le baume et fermer la blessure. Que ta bonté se fasse agissante! La faim, La misère, le deuil, l'effroi, vaincus enfin Râleront si ta main virile les terrasse. Revêts-toi d'équité comme d'une cuirasse. Et que dressé devant l'injustice soudain, Le rêveur attendri se change en paladin!
VERS LA PITIÉ 2If
LqACHETÊ
JE songe que des cœurs existent en tous lieux, Q^ue n'a pas visités le bonheur oublieux, Qu'ont toujours poursuivis les haines obstinées; Oui, je songe qu'il est d'obscures destinées, Des êtres qu'un seul mot charitable et discret. Un seul mot prononcé très bas consolerait. Et que je reste là, stupide, et que je n'ose Voler vers eux, tenter la plus infime chose, Ni porter aux bannis, aux blessés, aux mourants, L'harmonieux écho des rêves murmurants Ou le divin secours d'une larme attendrie! Je songe qu'angoissé, je me lamente et prie. Lâchement inactif, quand je pourrais du moins Prodiguer au hasard de l'amour et des soins, Embrasser la Douleur d'une farouche étreinte, Et laisser, sur le front des affligés empreinte, La marque d'un baiser triste et compatissant; Quand je pourrais donner des pleurs, verser du sang,
Et courir, combattant le Mal héréditaire, De l'orphelin timide au pâle grabataire. Et d'une lueur d'âme ou d'un rayon d'espoir Illuminer l'esprit morne et le taudis noir!...
VERS LA PITiÉ 2 I7
VcAC^S UCHi 'P\Èroi\E
GARDE quelque indulgence au plus vil misérable. Sois accessible à tous et pour tous exorable. Qui donc peut ici-bas se passer de pitié? Qui donc par ses forfaits ne fut pas châtié? Le coupable maudit sa faute, et le Taygète Est lui-même effrayé de l'ombre qu'il projette. Oui, dans le gouffre atroce où se crispent des mains, Un remords punit plus que les bagnes humains. Dans beaucoup de pitié cherche un peu de justice. O juge, la vengeance infâme rapetisse, Mais le pardon grandit. Juge, les vagabonds, S'ils trouvent en chemin des êtres vraiment bons, D'un regard attendri, dont la douceur n'est feinte. Bénissent humblement, comme prie une sainte. Et passent, ayant fait peut-être un rêve obscur; Car partout la pitié laisse de son azur, Étant le seul rayon, dans la nuit où nous sommes. Que le Dieu de lumière ait mis au cœur des hommes.
2l8 PÈLERINAGES
VEéMEC/^TIc4
AH ! songer qu'éperdus, tremblants, nous sommes là, Nous que le sort farouche en ce monde exila, Gravissant les sommets, replongeant aux abîmes. Poursuivis par les maux que déjà nous subîmes; Songer que, laboureurs des plus arides champs. Sur nos fronts ont saigné tant de soleils couchants. Et tant d'aubes pleuré sur nos sinistres haines Sans laisser de lumière aux obscures géhennes! Oui, penser que depuis des siècles, nous errons. Les uns soufflant la mort aux bouches des clairons. Les autres exaltant la sombre violence.
Et que partout le fort sur le faible s'élance; Penser que nous souffrons, blasphémant, regardant L'infini sépulcral et sourd d'un œil ardent. Le cœur meurtri, les poings crispés, la face blême. Quand un peu de bonté résoudrait le problème!
VERSLAI'ITIÉ 219
IC^S^OCEC^CE
Sous les rideaux au roses plis Où l'ombre fluide est plus dense, Elle dort, bercée en cadence.
Les traits par un songe embellis.
Grâce au minuscule roulis, Sur son front une clarté danse.
Une âme semble en confidence Avec ses yeux d'astres emplis.
O sommeil aux heures trop brèves, N'éblouis que de divins rêves Ses regards à la terre clos!
O vie, océan qui déferles,
Que le plus amer de tes flots
Ne laisse à ses pieds que des perles!