DANS LA MONTAGNE
tA Georges Lecomte.
DANS des convulsions telles, que l'ample nue En poussière croula, qui dans ces temps passait, Avant Caïn le fourbe et le fabuleux Seth, Cet antre fut creusé par la Force inconnue.
Tandis que s'entassaient les blocs sur les sommets, Que durcissait le marbre et se figeait la lave. Dans l'étrange stupeur de la matière esclave, La Tempête a formé cet antre pour jamais.
Et la nature encore émue et courroucée Par la foudre qui gronde et le vent qui hennit. En formidables jets de soufre et de granit Bouleversa les monts d'une sourde poussée.
Or, durant des soleils épiques et si longs
Que l'espace en confond nos mémoires peu sûres.
Une faune a peuplé ces géantes fissures,
Ces cavernes, ces cols, ces gorges, ces vallons.
l86 PÈLERINAGES
Épouvantant de cris rauques, d'appels sauvages, Les ombres du repaire ou le faîte des rocs, Les aigles et les ours, les loups et les aurochs. De meurtres ont rougi ces antiques rivages.
Et, surgis par milliers, des monstres vagabonds. Aux gouffres primitifs qu'avec terreur l'œil scrute. Ont répandu l'effroi sinistre de la brute. Et troublé le chaos de gigantesques bonds.
Bien que la roche énorme aujourd'hui reste empreinte Du légendaire effort par quoi fut enfanté L'univers dans sa gloire et dans son âpreté. L'antre prodigieux n'inspire plus de crainte.
Seul un pâtre naïf, impassible témoin, A l'heure où l'astre ardent brûle les monts qu'il touche, Pénètre sans trembler dans la gueule farouche, Pour y prendre un repos plus frais, de loin en loin.
Et ce chercheur de menthe, et ce cueilleur de mauve. Des funèbres parois avec calme approchant. De sa voix monotone et de son grave chant, Emplit l'antre où jadis hurla le premier fauve.
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LES éMc4T{'Bl{ES
NOBLE sculpteur ému par l'Art antique, éventre La montagne hautaine où le fauve a son antre. Tire les marbres purs de leur pesant sommeil. Dresse leurs blocs épars sur l'horizon vermeil, Puis taille au flanc sacré des roses Pentéliques Et des Carrares blancs tous les Dieux symboliques, Afin qu'après avoir obscurément dormi.
Informes, oubliés, immobiles, parmi Le séculaire amas des granits et des laves, Dégagés du chaos épique, ces esclaves Au torse ample et gonflé de muscles et de nœuds Restent les dignes fils des monts vertigineux.
l88 PÈLERINAGES
UtNi CHoAU^r
LE vallon resserré garde un aspect de gorge. Au flanc de la montagne abrupte, où croissent l'orge Et le seigle, des pins aux longs et grêles fûts Emplissent l'horizon de leurs groupes confus. Un soir harmonieux attendrit et caresse Le regard pénétré d'extase enchanteresse. Conduisant une chèvre, un chevreau, des brebis. Sereine, sous le bras un reste de pain bis, Descend quelque robuste et fraîche paysanne Dont le teint à l'air vif des sommets se basane; Et, perdu dans l'auguste et grave immensité, Sur un rythme plaintif et lent, répercuté Par mille échos jusqu'à la cime âpre et penchante. Ainsi que les oiseaux, un petit pâtre chante. Or, dans la voix très simple et dans le chant très pur, L'enfant a mis son rêve et le ciel son azur; Et l'âme des aïeux que l'homme ingrat oublie Flotte dans l'hymne agreste avec mélancolie;
Et l'angoisse de tant de siècles, la douceur
De tant d'êtres qu'a pris le trépas ravisseur,
La résignation de tant de pauvres vies
Astreintes au labeur, à la glèbe asservies,
L'austère piété de tant de cœurs obscurs
Endormis dans l'enclos dont croulent les vieux murs,
Montent, par la chanson naïve résumées;
Et le hameau paisible aux lointaines fumées,
En regardant pâlir le magique ostensoir.
Semble écouter l'enfant qu'enveloppe le soir.
IÇO PÈLERINAGES
roTi\^EC^rs
LE torrent est à sec, qui, naguère sinistre, Précipitait avec un formidable bruit Son écume sous des brouillards d'ombre et de bistre.
Tel un noble étalon par sa fougue conduit, Qui ne connaît ni frein, ni maître, ni barrière, A disparu le flot qui hurle et qui détruit.
Les suprêmes élans de rage meurtrière
Et les bonds qui faisaient trembler les bords étroits
N'ont laissé qu'un chaos titanique en arrière.
Dans le lit dévasté qu'enserrent les parois Colossales des monts, se succèdent, farouches. Les blocs prodigieux semeurs d'amples effrois.
Arbres déracinés par le vent, âpres souches Que roulèrent les eaux ainsi que des fétus. Rochers s'étant creusé de fabuleuses couches;
Squelettes d'animaux dont les cris se sont tus, Fûts brisés, comme ceux de temples millénaires, Gisent là, d'épouvante et de stupeur vêtus.
Or, évoquant le sourd grondement des tonnerres, Rappelant la fureur d'un ciel bouleversé, Ce chaos symbolise aux yeux visionnaires
Ce qui reste dans l'âme où la vie a passé.
c4 mi-coiE
LE crépuscule épand sa caresse opaline Sur les châtaigniers verts et sur les sombres houx, Et baigne de reflets atténués et doux Les troupeaux suspendus au flanc de la colline.
Le jour dans la splendeur et la grâce décline. L'humble angélus qu'écoute une femme à genoux, Comme un appel sublime intercédant pour nous, Pleure d'une voix grêle et presque cristalline.
C'est un soir embaumé, frêle et délicieux,
Où la terre, un instant, semble mêlée aux cieux.
Où le cœur est l'agneau qu'un tendre berger mène;
Soir unique où joyeux ici-bas d'épancher Les soupirs qui là-haut se meurent, le clocher Compose sa prière avec l'extase humaine.
SU\ Loi CléME
POÈTE, envole-toi vers la ville aux remparts, De bronze que déborde une orageuse foule Et dont un ouragan de flamme emporte et foule Les palais et les tours et les dômes épars !
Auréolé d'audace et de silence, pars !
Des ailes flagellant la cité d'or qui croule, Attise l'incendie enflé comme une houle Qui t'enveloppera bientôt de toutes parts!
Vers le fluide airain dont les fauves coulées Semblent de pourpre et d'ambre et de laves mêlées, Vers les éclairs vibrant en monstrueux essaims ;
Jusqu'aux grêles clochers de fusible porphyre Qui peut-être ont sonné de tragiques tocsins. Prends l'essor, si ton souffle indigne y peut suffire.
0T{c4GE LOIC^TqAIC^
LE soir gronde, où des monts étranges et soudains Ont barré l'horizon de leur chaîne inouïe, Où la grande âme d'or du monde évanouie S'effondre sous le poids d'impassibles dédains.
Tel un cirque orageux aux farouches gradins, La masse fantastique à la vue éblouie Se creuse, et, vision sauvage de Touïe, L'écho tremble au pas lourd d'effrayants paladins.
Tous, corsetés de fer et brandissant la pique. Se dirigent peut-être en chevauchée épique Vers des cols sans issue ou des gorges sans fond ;
Et le vent et la foudre aux voix exténuées
Rythment d'un rauque accent le bruit d'airain qu'ils font,
Dans un écroulement sinistre de nuées.
VERS LA NATURE IÇf
Lc4 7^t//^£
Roc scellé dans le roc, onze fois centenaire, Surplombant la montagne à pic, dont les parois Ont essuyé le vain assaut de tant de rois, Le manoir féodal se dresse comme une aire.
Souffleté par la bise, insulté du tonnerre, Il garde en ses remparts démantelés et froids, Les tragiques grandeurs et les âpres effrois Qui peuplaient des aïeux la nuit visionnaire.
Seul parfois, à travers la ronce et le rocher. Quelque rêveur obscur ose encor l'approcher, Si redoutable et si farouche qu'il puisse être;
Afin que, surgissant des siècles engloutis,
Vêtu d'ombre et de fer, dans un sourd cliquetis,
Passe à ses yeux hantés le spectre d'un ancêtre.
VoACNiS LE SOn{
UN soir doré se meurt aux flancs roses des monts. L'air salubre et puissant qui gonfle nos poumons Apporte doucement sur ses ailes fleuries Les effluves subtils de lointaines prairies. Irrésistible, l'ombre avance et va noyer La vapeur du torrent, l'haleine du foyer. Dans le lent crépuscule aux profondeurs bleuâtres, L'appel des angélus se mêle au chant des pâtres. Un souffle harmonieux s'élève par instants Jusqu'aux sommets, de pourpre héroïque éclatants. Et que daigne effleurer l'envergure des aigles. Le vent fait onduler les orges et les seigles. On ne sait quoi de tendre émane du rocher Qu'un suprême rayon par pitié vient toucher. Enivrés des senteurs par la brise exhalées. Vers les hameaux perdus au creux d'humbles vallées,
Mugissants et massifs, par les chemins herbeux, Descendent gravement des vaches et des bœufs. Dont les troupeaux épars, aux robes ivoirines. Agitent dans le soir leurs sonores clarines.
Lc4 VIERGE
SE perdant vers la nue en jets étincelants Dont l'air glacé figea tout à coup les élans, En blocs de marbre et de basalte, La montagne apparaît farouche, et ne permet A personne l'accès de son vierge sommet Que la neige éternelle exalte.
Longtemps nul n'en troubla l'aride chaos, nul Malgré l'âpre énergie et le puissant calcul
N'en profana la chaste hermine; Elle opposa longtemps à nos orgueils punis L'impassibilité des hostiles granits
Qu'un faîte inviolé termine.
Longtemps elle interdit ses torrents, ses glaciers Où germent en secret les fleuves nourriciers.
Ses ravins où le caillou glisse; Ses gouffres de vertige et ses antres d'efTroi, Et les rocs fabuleux dont la moindre paroi
Forme une arcte abrupte et lisse.
Hérissement de tours, de donjons, de remparts. De pylônes massifs et de cippes épars,
Prodigieuse citadelle, La Vierge est immuable et sereine, évoquant On ne sait quel passé quand l'éclair brille, ou quand
L'aquilon rugit autour d'elle.
Parfois un souple vol de chamois vagabonds Trouble son rêve altier de fantastiques bonds
Parmi les cimes escarpées; Et les mélèzes noirs et les sombres sapins Qui par quelque pinceau tragique semblent peints
Ont l'ample voix des épopées.
Peut-être revoit-elle alors d'immenses preux Chevauchant dans l'horreur de ses vais ténébreux
Dans l'éclat sourd de ses tonnerres; Peut-être alors, voilés par des brouillards flottants, Ses abîmes sont-ils l'empreinte de Titans
Au-dessous des pics centenaires.
Depuis que l'homme vil à son pied pullula, Pour les aventuriers téméraires, elle a
Des gorges pleines d'épouvantes.
Et suscitant l'audace et l'ardeur du désir, Terrible, elle engloutit ceux qu'elle peut saisir
Entre ses mâchoires vivantes.
20O PELERINAGES
Tels les pêcheurs hantés par des flots inconnus Qui vers le port lointain ne sont pas revenus,
Tous furent pris dans la tourmente, Dont le squelette gît rongé par le néant, Sous quelque froid suaire, au sépulcre géant
Où seul l'ouragan se lamente.
LE GTTcAÈTE
tA ^Adolphe Chenevicre.
EPIANT OU rêvant, perché non loin de l'aire, Sur un vertigineux et rose piédestal, Immobile, l'oiseau sanguinaire et brutal Baigne son maigre corps dans la clarté solaire.
La rafale et l'éclair l'assaillent tour à tour; Il vit là-haut, hanté d'angoisses inconnues, Et quand il plane, tel un roi des airs, les nues Font une ample couronne au sinistre vautour.'
Parmi les blancs glaciers et la neige éternelle, Dans le vaste océan de vallons, de sommets, D'abîmes, dont les flots sont figés à jamais, Il vit là-haut, dolente et morne sentinelle.
Sur le pic où, toujours, guette son œil subtil, Où ne déferlent pas les rumeurs de la terre, Quel Dieu pétrifia le vautour solitaire? Comme la roche, inerte et grave, qu'attend-il?
Soudain, l'oiseau contracte une serre rapace,
Et, le regard fixé plus cruel vers un point
Oij quelque chamois seul broute et ne le voit point,
D'un formidable vol s'élance dans l'espace.
Le chamois, dont le corps fin et souple a frémi, Et que subitement le péril transfigure.
Sent approcher sans bruit la funèbre envergure. Et, courageux, attend l'implacable ennemi.
Prompt comme l'ouragan, s'abat le gypaète; Mais l'autre, à l'instant même où fond le bloc hideux. Le repousse d'un coup de corne aigu. Tous deux De leur combat muet ensanglantent la crête.
Le ventre de l'oiseau géant se dégarnit Puis s'empourpre, et longtemps la lutte épique dure. L'attaque est foudroyante et la riposte est dure. Si le bec est de fer, la corne est de granit.
Vingt fois meurtri, vingt fois s'est acharné le fauve,
Impuissant, hérissé, de fureur éperdu.
Le poitrail, où la corne héroïque a mordu.
Aux yeux des monts s'étale, horrible et presque chauve.
Enfin, l'oiseau s'enfuit, las de ses eff'orts vains.
Le chamois attardé rejoint sa bande agreste,
Et du silencieux et fier drame il ne reste
Qu'un peu de plume éparse au fond d'âpres ravins.