VESTIGES
iA Jean de Foville.
ET nous sommes restés dans le clos défleurî, Dans le clos que l'automne a brusquement flétri. Confrontant dans le soir aux tons nacrés et roses La mort de notre amour avec le deuil des choses. Nos souvenirs allaient des sommets empourprés, Aux ruisseaux dont l'argent enlace, dans les prés. Un rideau frissonnant de saules et d'yeuses. Les lumières semblaient presque mélodieuses. Au fond d'une harmonie exquise de clartés, Planaient divinement nos regards exaltés, Et nous songions : Voici le lieu charmant naguère Que n'effleura jamais une ivresse vulgaire. Où nos cœurs ingénus, sous le ciel printanier. Dans l'extase sans fin voulaient communier. Hélas! la virginale illusion est morte.
Et le vent a soufflé, dont l'âpre haleine emporte Les restes de chimère ainsi que des fétus. Sur nos lèvres déjà les aveux se sont tus,
/Il
Et les sites rêveurs sont devenus sévères, Où nos doigts mollement frôlaient des primevères. Mais, devant ces débris nous demeurions pieux, Un attendrissement suprême dans les yeux, Comme des pèlerins, aux lointaines contrées, S'agenouillent devant les ruines sacrées.
VERS L 1 LLUSION 297
SOUVEU^I\
POUR avoir un instant respiré dans la brise Où tintait l'Angélus harmonieusement, Sur quelque seuil fleuri d'un parterre charmant, Le parfum dont mon âme est à jamais éprise;
Pour avoir en mon cœur qu'un cher souvenir grise Senti décroître un peu l'inflexible tourment, Et vu, d'un œil candide et d'un regard clément. Sourire une beauté blonde à ma tête grise!
J'emporte ton image en mon exil lointain.
Clair village, où brillaient au soleil du matin
La vigne qu'on émonde et le bois qu'on essarte;
Hameau paisible où mon amour se fit plus saint, Dont l'air fut plus léger à ma peine, et que ceint D'une écharpe d'argent la lumineuse Sarthe.
LES CTGtNiES
kA Tauî ïKiisuriis.
L'été, les profonds lacs de moire Ressemblent aux miroirs éteints Dont se ternissent les étains Et dont s'efface la mémoire.
Une impalpable brume d'or Les vêt d'un halo qui frissonne.
Dans leur solitude, personne N'ose en profaner le décor.
Seuls, parés de grâces insignes, Y passent lents et radieux, Ceux dont la fable fit des Dieux, Les royaux et candides cygnes.
Caressant les reflets moirés, Ils savent glisser en silence.
Et recourbent, pleins d'indolence, Leurs cols par le soleil nacrés.
VERS L I I. LU SI ON 299
A peine ils effleurent l'eau pâle, Au gré d'un désir voyageant, Et l'on dirait des nefs d'argent Qui cinglent sur des flots d'opale.
Telle la vie amasse en nous, Comme l'onde s'ajoute à l'onde.
Des lacs de tristesse profonde Où nagent des rêves très doux.
Cygnes errants des eaux pâlies, Ils vont, si légers, si subtils, Qu'à peine, en voguant, frôlent-ils Nos anciennes mélancolies.
Mais, sous l'ample regard des cieux, Nous sentons une aile indulgente Caresser nos âmes, qu'argenté Leur passage silencieux.
•JOO PÈLERINAGES
LES éMOUSSES V 0\
tA lArthur Coquard.
AU pied des grands pins où s'émousse La voix sépulcrale du vent, Ondulent, comme un or vivant.
De somptueux tapis de mousse.
Dans le sanctuaire vermeil Où pleurent les arbres sonores.
Durant de si longues aurores.
Ils ont bu l'âme du soleil;
Et, depuis des heures sans nombre, De tels rayons dorment en eux, Qu'ils en sont restés lumineux.
Même sous un firmament sombre.
Mon cœur, où rêvent assoupis Les bonheurs de cendre et d'argile Dont se brisa l'essor fragile.
Ressemble à ces fauves tapis.
VERS L 1 LLUSION 3OI
Pendant de trop brèves années, Il fut doré d'un tel amour, Qu'il demeure baigné de jour, Sous la nue aux teintes fanées.
Et tant de vierge extase a lui Dans ses replis les plus funèbres, Qu'elle éclaire encor les ténèbres Q^u'amassa la Douleur en lui.
SOITl V'c4VIEUX
kA Pierre de 'Boiichaud.
JE veux rester longtemps sur la chère terrasse Où le site est divin que mon regard embrasse, Où le pâle horizon de coteaux et de bois Me remémore un rêve oublié d'autrefois, Les frissons chuchoteurs de l'ancien paysage Et ce que l'idéal enfantin nous présage Lorsque nous évoquons, tremblants, comme à genoux, Le fantôme ingénu qui se dessine en nous. Le jour décroît, l'été s'achève, l'heure est molle; On ne sait quoi de chaste infiniment s'immole; De candides adieux saignent dans le couchant. Et la Pitié bénit l'holocauste touchant. Un douloureux désir, sans doute las d'attendre, Exhale sa prière en un soupir si tendre. Que cette plainte ajoute un trouble harmonieux A tout ce qui, le soir, fait se mouiller nos yeux. Les songes vont éclore en un cadre propice. L'ombre a gagné la tour que le lierre tapisse;
VERS L ILLUSION ^O
Des cygnes virginaux ont glissé sur l'étang; Toute rumeur s'apaise en murmure flottant; Toute clarté s'efface en vague demi-teinte; L'âme écoute éperdue une cloche qui tinte, Et dont la voix fragile et grave, tristement Semble défaillir presque à chaque tintement. Une surnaturelle angoisse élreint la vie A tant d'illusions lointaines asservie.
O soir apitoyé! soir empli de douceur!
O lente mort du jour dans un rythme berceur! Saigne, soleil, et pleure, angélus solitaire; Enveloppez l'extase humaine de mystère; Endormez les regrets nostalgiques; versez Les baumes faits de grâce aux pèlerins blessés; Choses, choses, soyez à l'homme fraternelles. O pleurs sacrés, tombez d'invisibles prunelles, Car toujours se lamente en quelque cœur meurtri Un incurable amour qu'il avait cru guéri.
V^Uir VE LUC^E
kA tAndrê Foulon de Vatdx.
LA nuit voluptueuse est blanche et violette Et le subtil frisson des âmes se reflète Dans sa mélancolie et sa limpidité.
Quelque fée au caprice auguste a médité Ce poème de songe où d'errantes phalènes Hantent d'un vol soyeux les nocturnes haleines. La chasteté du clair de lune, mollement Tisse au parc immobile un frêle vêtement De nacre veloutée et d'impalpable grâce. Parfois une légende harmonieuse passe, Dont jadis nous émut le récit. Les rameaux Des tilleuls fraternels et des ormes jumeaux Ont leurs grappes d'oiseaux endormis. Une flûte Dont le murmure avec le chant des sources lutte, Soupire encore au loin, très loin, et mes Douleurs Dans les sanglots dQS sons reconnaissent les leurs. Toutes, divinement ressuscitent, si pâles Parmi la floraison magique des opales Que mon œil les confond avec la douce nuit.
VERS L ILLUSION 30f
Chacune est un fantôme étrange qui s'enfuit
Dès que je tends les bras vers sa forme de rêve,
Et je regrette alors l'apparition brève;
Car, meurtris par les coups du passé, nous berçons
Nos cœurs saignants encore à ses vieilles chansons.
Voici le lent cortège attendri des chimères
Sur qui j'ai répandu tant de larmes amères.
O figure pensive et suave, est-ce toi,
Toi, mon premier amour si pudique? Pourquoi
Ce silence qui trouble et ce regard qui blâme?
Si les sens ont failli, vois la candeur de l'âme.
Et toi que les clartés enveloppent d'argent.
Comme tu vas hautaine! Oui le désir changeant,
L'impur désir me fit inexorable et traître;
Mais, ô vierge, pardonne avant de disparaître!
Ils s'effacent, les chers spectres, les rêves morts,
Et je reste accablé de lancinants remords.
Et la flûte plaintive et grêle continue
A m'effleurer très bas de sa peine ingénue,
Et l'étang nostalgique où pleurent des roseaux
Mélodieux, tandis que chuchotent ses eaux.
Mirant le ciel criblé de lumières insignes.
Enchante le sommeil ébloui des grands cygnes.
Et l'ombre satinée aux reflets de lilas
Pitoyable engourdit enfin mon esprit las.
Puis le mêle aux soupirs, aux effluves, aux moires.
Aux parfums irréels, aux rythmes illusoires,
Et le plonge amplement loin du monde aboli.
Dans la sérénité muette de l'oubli.
i ÈLERIN de tristesse ou pèlerin de joie,
T)ans l'aube qui pâlit, dans le soir qui rougeoie,
Calme fai dirigé mes pas sans trêve errants,
Vers les forêts, vers les fleuves, vers les torrents,
Vers les fauves sommets ou vers les flots tragiques.
Toète, fai traduit en humbles Géorgiques,
Sous d'amples ciels de pourpre héroïquement beaux,
Dont un vent d'épopée emportait des lambeaux,
Les labeurs de la glèbe et la vaillance austère
T)e ceux qui sont restés fidèles à la terre.
J'ai gravi des rochers sinistres et fai dit
T)e prophétiques mots à l'univers maudit.
J'ai visité, lorsqu'un lent crépuscule tombe,
Les plaines où. le tertre indique l'hécatombe;
J'ai vu, rame sereine et l'esprit radieux, Surgir les îles d'or où surgissent les TDieux; éMais je ne pourrai pas. Voyageur inlassable, Découvrir dans l'argile ou trouver dans le sable Le suprême et si dur chevet oii pour toujours Dormiront mes regrets, mes rêves, mes amours, Et contempler d^un œil tendre, bien que farouche, La place qui sera ma ténébreuse couche! C^on jamais, Tèlerin vieilli, je ne pourrai zMéditer sur le lieu redoutable et sacré Où l'ombre dissoudra ma dépouille grossière. Où ma cendre sera mêlée à la poussière, Où sans pensée enjîn reposera mon front. Et bénir le sépulcre où mes os blanchiront!
Table
Le pèlerin I
VERS L'ENFANCE
Petite Patrie 5
La Maison 8
Le Berceau 11
L'Atre 13
Le Grenier 15
Le Livre 17
Réminiscences 19
Le Jardin 20
Le Pré 22
Contrition • 24
La Romance 25
La Servante 26
L'Ecole 27
L'Eglise 29
Les Ancêtres 31
FRESQJUES ANTIQJJES
Prélude 37
Prêtre rustique 39
Cortège Bachique 40
Ciel de Vendange 41
Dans l'Aurore 43
Apparition 44
L'Essaim 45
Aune Abeille 46
Le vieux Verger 47
Vers le Gouffre 50
La Barque 51
Arion 53
Orphée 54