‹ PèlerinagesChapitre 8 sur 36 · VE1{S LE GOUFFRE · texte numérisé non relu

VE1{S LE GOUFFRE

Sous le regard des Dieux à jamais souverains, Tous approchent, tremblants, de l'infernale porte. Tous résistent au vent glacé qui les emporte. Le frisson de la Mort inexorable aux reins.

Esclaves nus, Héros couverts de lourds airains. Enfants, époux, vieillards, accroissent la cohorte. Le rêve de l'éphèbe en cette angoisse avorte, La vierge pâle échoue à ces bords souterrains.

Tous, promis sans retour à l'urne cinéraire,

Au vol de l'ample faulx que rien ne peut distraire

Tombent, crispant la bouche et se tordant les mains;

Et le troupeau hagard, qui d'effroi se bouscule, Contemple éperdûment de ses yeux surhumains Une aube vague au fond d'un vague crépuscule.

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%A Etienne fouillé.

LE grand fleuve infernal m'entraîne vers des bords Où séjourne la Haine, où la douleur se fixe; Et sur ma tête hurle un ouragan prolixe, Et surgissent au loin de monstrueux Thabors.

L'onde qui vers les lieux de ténèbres m'emporte Roule entre un double rang de spectres, et j'entends Sur d'effroyables gonds gémir les deux battants De je ne sais quelle ample et sépulcrale porte.

Il semble, par moments, qu'un Astre sans pitié, Jaillissant du chaos nocturne, me fascine, Et que des arbres d'ombre aient soudain pris racine Dans la boue et le sang d'un monde châtié.

Grâce! la nuit s'exhale en plaintes infinies, Et furieusement les ouragans brutaux De la porte sonore ont poussé les vantaux, Et j'écoute râler d'obscures agonies.

Grâce! le noir Érèbe aux lugubres remous, Que n'ont jamais rougi les fantastiques torches, Disparaît, tortueux, au dédale de porches, Où mon front est frôlé de vols velus et mous.

Grâce! le vent arrache une strophe étouffée A quelque lyre en deuil que l'Amour exila. Il plane de l'angoisse, et l'on sent passer là L'éternel désespoir d'un lamentable Orphée!...

Mais la proue âpre fend le fleuve aux reflets morts Dont l'eau se perd, sinistre, aux océans du Vide; Et sans trêve attirés par la souffrance avide, Loin du jour et des Dieux s'enfoncent mes remords.

VERS LES DIEUX fj

IL mêlait, le regard à l'horizon sans fin, Aux rythmes du navire un rythme encor plus tendre ; Et l'équipage ému se taisait pour l'entendre, Et les monstres charmés oubliaient l'âpre Faim.

Et la Lyre vibrait sous l'azur tiède et fin. Dont les sanglots allaient vers l'Archipel s'épandre; Et Lui, qui regrettait Corinthe et Périandre, S'élança dans le gouffre où plongeait le Dauphin.

Mais dès qu'il effleura la vague expiatoire, Le poète inspiré, vers le bleu promontoire Vogua sur l'ample croupe aux nageoires d'argent;

Et, dressé sur les flots, le chanteur de Methymne Scandait, de chaque crête écumeuse émergeant. Le murmure des mers aux caresses de l'Hymne.

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lA Jean Lorrain.

UN soir, Orphée errant que son angoisse exile, Noir d'ombre stygienne, et loin de tout asile Passait, les yeux noyés de larmes, poursuivant Dans la rumeur des flots, dans les râles du vent. Où que gémît un cœur, où que pleurât un rêve. L'inoubliable Épouse et l'Illusion brève. 11 allait au hasard, morne, et ne savait pas Sous quel tragique ciel l'avaient conduit ses pas, Tant vers l'unique But son âme était poussée, Et tant sa vision absorbait sa pensée.

Mais de ses doigts tremblants, ailés, mélodieux, Afin d'apitoyer la sentence des Dieux, Lui qu'ont voulu les Dieux pour cette épreuve élire, Il faisait sangloter la fabuleuse Lyre.

Or, c'était, hérissé de rocs, d'écueils épars, Qui parfois s'étageaient en farouches remparts, Un stérile désert, un lugubre rivage.

Que hante l'ouragan de sa clameur sauvage.

Que l'horreur de sa marque ineffaçable empreint,

Des hommes redouté, des fauves même craint.

Et dont la majesté garde, sévère et rude

Le sceau de l'épouvante et de la solitude.

Des arbres flagellés, courbés, presque rampants,

Tels que de monstrueux et sinistres serpents.

Semblaient, faits détrônes morts et de branches tordues,

Jeter d'âpres défis aux blêmes étendues.

C'était l'heure oij parmi des brouillards froids et roux

S'effondre le soleil frémissant de courroux.

Et le Poète étrange, et la Lyre bannie.

Contemplaient longuement cette affreuse agonie.

L'Astre mourait terrible, et s'épanouissant

Au livide horizon comme une fleur de sang,

Pareil à quelque torche éclairant un vil bouge,

Souillait l'immensité d'un reflet jaune et rouge.

Et, fuyant ce chaos, l'éclaboussait encor

D'une bave de pourpre et d'une écume d'or

Qui suintaient à travers l'opacité des nues

Qu'effleuraient tendrement les notes ingénues.

Et devant ce décor de cauchemar, voilà

Que, plus harmonieux, un hymne s'exhala

De l'ample Lyre, ainsi qu'une plainte étouffée;

Et la nuit grandissante enveloppait Orphée;

Et le Chantre immortel, sur l'aride chemin.

Épanchant son amour fatal et surhumain.

Car l'homme souffre afin que l'amour resplendisse.

Crut voir la douloureuse image d'Eurydice.

Alors vers le fantôme adorable et sacré

Il se hâta, les bras tendus, transfiguré;

Et malgré l'élément hargneux, le roc hostile, Et l'effroi qu'ici-bas l'obscurité distille, Malgré l'épreuve atroce et l'épique tourment. Et le pardon des Dieux imploré vainement. Et la mer lamentable aux présages funèbres. Hagard, il s'enfonça dans les pâles ténèbres.

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