LE VIEUX VE1{GE
TOI qui sais tous les bruits de l'immense nature, Qui, des antres profonds où l'esprit s'aventure Aux mythiques sommets tendrement lumineux. As contemplé ce qu'ont les abîmes en eux De germes effrayants et de splendeurs fécondes; Toi qui vois à ton gré tourbillonner les mondes Dans des plaintes de harpe ou des clameurs d'airain. Restant l'aède pur, le charmeur souverain Dont les doigts ont nourri de célestes colombes Pour les marbres des Dieux et les stèles des tombes, Et de qui les douleurs s'épanchèrent longtemps En lugubres soupirs, en rythmes éclatants. Que ta voix aujourd'hui, poète, s'amollisse Harmonieuse, avec un suprême délice; Fais d'un roseau ta flûte, et, d'un accent léger. Évoque la riante image du verger.
Assez d'autres ont dit en musiques sonores La candeur nuptiale et claire des aurores,
La gloire des couchants fabuleux, les rumeurs
De l'Océan sinistre aux râles endormeurs,
Les élans du génie et les essors de l'aigle!
En ce jour, ô poète, avec la flûte espiègle
Où soupirait jadis l'âme des œgipans.
Célèbre la douceur des espaliers rampants,
Des ruches au miel blond, des vigoureuses treilles.
Des thyrses odorants et des fleurs non pareilles.
Et, sous le tiède abri du pampre ombrant les murs,
Exalte le parfum pénétrant des fruits mûrs.
Verger ancien, verger aux arbres séculaires.
Qu'ose à peine effleurer le vent dans ses colères.
Qu'ont cultivé sans trêve avec des soins pieux
Des générations innombrables d'aïeux;
Enclos fertile, agreste et sacré qui prodigues
Les abricots fondants, les savoureuses figues,
Et qui, gonflant les cœurs de tes effluves sains
Toujours vibres d'oiseaux et bourdonnes d'essaims,
Accepte d'un passant l'hommage simple et fruste,
Et si l'hymne au granit triomphal ne s'incruste.
Que du moins la louange, ainsi qu'un vague encens.
T'enveloppe de vers souples et caressants.
Tu mêleras, verger, dans les soirs de septembre,
Les grenades de pourpre avec les raisins d'ambre;
Verger, tu mûriras, au déclin de l'été,
La poire d'or, la pêche au derme velouté,
La prune violette et la pomme arrondie;
De tes chanteurs ailés la fraîche mélodie
Éparse en ton feuillage, ô jardin familier,
VERSLESDIEUX 49
Dès l'aube jaillira du moindre néflier.
Pour vaincre le tourment des cœurs las et moroses,
A tes rameaux pendants s'enlaceront des roses,
Et, pour émerveiller les yeux, au même tronc
Des mousses d'émeraude et de bronze naîtront.
Verger où la vie entre en nous par chaque pore.
Où l'obscur souvenir des cités s'évapore
Et se dissipe et fuit comme un nuage vain,
Bien que grossièrement sculpté, le vieux Sylvain
Qui des choses comprend l'éternel dialogue.
Et dont la rêverie a des grâces d'églogue.
Le gardien de tes fruits, aux larcins indulgent,
Dans les silencieux crépuscules d'argent,
A l'heure pâle et rose où déjà la nuit traîne
Le satin de sa robe étoilée et sereine,
Où les troupeaux de bœufs, repus et fatigués,
Reviennent à l'étable et franchissent les gués,
Sentira quelquefois tressaillir sa paupière
Et le passé revivre en son regard de pierre.