SABLE
A Edouard Champion.
« C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et enivrant de ses champs de roses. La Vallée-aux-Loups, tout assombrie de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols, ressemblait à l'avenue d'un mystère. Nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison du poète ; nous ne tardâmes pas à la découvrir. Nous n'osâmes
pas frapper à la petite porte verte. Nous fîmes le tour des murs ; nous grimpâmes sur les arbres de la colline qui dominaient le jardin ; nous restâmes cachés dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir... Nous retournâmes tristes, mais non découragés, à Paris. Le lendemain, nous reprîmes à pied la route de la Vallée-aux-Loups, et nos postes sur les grands chênes... Enfin, au soleil couchant, la porte de la maisonnette tourna sur ses gonds; un petit homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête, sortit, suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le faire gambader sur l'herbe ; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôl dans l'ombre d'une allée. Un moment après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison et referma la porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de René ;
mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux... » L'auteur de ces lignes n'était pas, comme on le pourrait penser, un jeune écolier fraîchement sorti du collège : c'était Lamartine. Il avait alors vingt-six ans, puisque la visite ne put avoir lieu que pendant les étés de 1816 ou de 1817. Mais, avec l'inexactitude dont il est coutumier, il nous dit que Chateaubriand, nommé ambassadeur en Prusse, passait alors, dans la retraite de Chàtenay, ses derniers jours de France; or, la nomination à Berlin est de 1820 et l'auteur & Atala avait quitté son domaine de la Vallée-aux-Loups dès novembre 1817.
Certes, de tous temps, on fit des pèlerinages littéraires. Déjà Cicéron, dans un passage du De Finibus, évoquant à la fois
le bois d'Académos cher à Platon et le bourg de Golone où naquit Sophocle, parle de l'émotion qu'il éprouve à connaître les lieux où vécurent les grands écrivains.
Mais nul ne s'exalta plus vivement que Lamartine au souvenir de ses glorieux aînés ou en présence de ses illustres contemporains. Qu'on se rappelle l'épisode de la chasse l'amenant à Bourbilly, devant un château qui lui parut fort indifférent jusqu'au moment où il apprit que Mme de Sévigné l'avait habité. « A ce nom, écrit-il, le paysage s'illumina soudain pour moi comme si on avait allumé un phare sur toutes les collines du morne horizon... Puissance d'un nom qui vit et fait revivre toute la contrée morte à laquelle il a été une fois identifié! » Un autre jour, il va jusqu'à déclarer qu' « un paysage n'est qu'un homme ou une femme », et il ajoute : « Qu'est-ce que
Vaucluse sans Pétrarque, Sorrente sans le Tasse ? »
Pendant ces dernières années, soit en France, soit en Italie, j'ai, à mon tour, accompli de nombreux pèlerinages : aux maisons de Pétrarque et de Boccace, sur la tombe du Tasse, dans le « vallon » de Lamartine, à Coppet, à Nohant, au pays de Stendhal... Jamais pourtant, sauf peut-être dans la demeure de George Sand où tout parle encore d'elle, je ne fus aussi ému qu'aujourd'hui, en visitant cette Vallée-aux-Loups où Chateaubriand arriva un soir de novembre 1807.
Depuis trois ou quatre ans, l'auteur de René songeait à se retirer à la campagne. Peut-être le délicieux souvenir des mois
passés avec Pauline, à Savigny-sur-Orge, où il acheva si allègrement le Génie du Christianisme y encourageait-il ce désir de retraite. « Une chaumière et un coin de terre à labourer de mes mains, voilà après quoi je soupire », déclarait-il, en 1803, à Chênedollé. « Je mettrai un terme à tant de voyages, de sottises et d'erreurs, écrivait-il la même année à Guéneau, en m'ensevelissant dans quelque hutte, sur le coteau de Marly. »
Le fameux article du Mercure , où il attaquait le « tyran déifié », l'obligea à réaliser sur-le-champ son projet. « C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire... » Après un premier mouvement de colère, Néron se contenta d'imposer silence à Tacite. Au lieu de le « sabrer sur les marches des Tuileries », il supprima son journal et lui fît donner le
DANS LA VALLÉE-AUX-LOUPS lî>
conseil de s'éloigner un peu de Paris — ce qui permit à Chateaubriand de parler de son « exil ».
C'est alors que, sur les droits d'auteur d' Atala et du Génie du Christianisme, il acquit la Vallée- aux- Loups. « Je l'ai payée, dit-il, du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay. » Mme de Chateaubriand le confirme dans ses Souvenirs : « Nous nous décidâmes à sacrifier à peu près la dernière somme qui nous restait à acheter une chaumière pas trop loin de Paris ; nous en trouvâmes une à trois lieues et aussi sauvage qu'on aurait pu l'avoir dans les montagnes d'Auvergne.
Cette maison, que nous achetâmes vingtquatre mille francs, ce qui donne la mesure de sa beauté, était, quand nous en fîmes l'acquisition, une espèce de grange sans
cour avec un verger planté de mauvais pommiers, avec un taillis et quelques mauvais arbres, un seul acacia excepté qui était fort beau ; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain et environné de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin. » Je dois citer enfin les lignes qui ouvrent les Mémoires d outre -tombe et furent écrites ici même, à la Vallée- aux - Loups, le 4 octobre 1811 : « Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai, près du hameau d'Aulnay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était qu'un verger sauvage au bout duquel ^se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances : Spatio brevi spem longam reseces, » L'idée que Vol-
DANS LA VALLEE-AUX-LOri'S
taire, d'après la croyance alors générale, aurait vu le jour tout à côté, à Châtenay, n'était pas pour lui déplaire, et il ne manqua point de faire le rapprochement.
Chateaubriand et sa femme entreprennent aussitôt d'aménager leur nouvelle propriété ; et, comme les réparations ne marchent pas assez vite à leur gré, ils vont eux-mêmes les surveiller. C'est ainsi qu'un soir de novembre 1807, tous deux pénétrent dans le domaine. « Nous arrivâmes le soir à la Vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer ; la voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de Mme de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont je m'occupais alors. » On ne
comprend guère l'idée d'emporter un buste d'Homère pour un début d'installation à la campagne, et pas beaucoup mieux le présage que l'auteur tire de cette chute pour le futur succès des Martyrs...
L'accueil aimable et joyeux des ouvriers réconforte les nouveaux maîtres. Deux chambres passablement meublées les attendent ainsi qu'un excellent repas ; Mme de Chateaubriand avait eu, en effet, la précaution d'envoyer en avant leur étrange cuisinier, qui ne faisait bien la cuisine qu'en état d'ivresse, ce qui, heureusement, était fréquent. « Le lendemain, écrit René, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries. »
Les réparations de la maison sont assez vite terminées: on l'embellit d'un portique avec deux colonnes de marbre noir et deux
cariatides de marbre blanc, dont les torses, au dire de Mme de Chateaubriand, sont antiques. Son mari n'oublie pas de rappeler à cette occasion qu'il est allé à Athènes.
Mais le jardin et le parc occupent surtout le ménage. « Chacun de nous deux, écrit Mme de Chateaubriand, avait la prétention d'être le jardinier par excellence; les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille. » Il ne cesse d'en planter en effet. « J'étais dans des enchantements sans fin, dit-il; sans être Mme de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue... Je les ai choisis autant que je l'ai pu des divers climats où j'ai erré ; ils rap-
pellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions. »
En 1811, au début des Mémoires, il nous redit encore : « Je me suis attaché à mes arbres, je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants; c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle. » Dans ses lettres d'alors, il est sans cesse question de ses plantations qui, dit-il, l'empêchent de manger, de travailler, lui « tournent la tête ». A chaque instant, il met la duchesse de Duras à contribution. « Voici, lui écrit-il en janvier 1813, une petite liste d'arbres verts que je désire avoir ; ils sont rares, mais cependant on
peut les trouver chez les premiers pépiniéristes, entre autres chez Noisette, faubourg Saint-Jacques. Ma sœur a des chevaux, elle pourrait rendre visite aux jardins des faubourgs et arrêter mes arbres. Il faudrait qu'elle les prît les plus grands possible et surtout en pots ou en paniers. » Une autre fois, il lui demande d'aller voir M. de Blacas, ministre de la Maison du Roi, pour obtenir l'autorisation de prendre de la terre de bruyère dans le bois de Verrières.
Chateaubriand ne quitte plus la Valléeaux-Loups pour Paris que lorsqu'il a besoin de se soigner ou de surveiller l'impression d'un ouvrage. Est-ce pendant une de ces absences, en 1810, que Napoléon serait venu incognito visiter le domaine? Mme de Chateaubriand raconte, seule, cette anecdote, et d'après les dires d'un domestique. Il me semble bien étonnant, si elle était
vraie, que la vanité de René n'y ait pas au moins fait allusion dans ses Mémoires.
Les visites affluent, du reste, à la Vallée, et Mme de Chateaubriand s'en plaint. « La distance était trop petite pour qu'on ne vînt pas nous voir souvent, et trop grande pour qu'on ne passât pas au moins la journée. Il n'y a rien de plus agréable, mais en même temps de plus dispendieux, qu'une campagne à deux lieues de Paris. » F'ontanes, Joubert, Tocqueville, Mole, Pasquier, Berlin, M m es de Vintimille, de Rohan, de Duras, de Lévis, sont parmi les plus assidus. Chateaubriand faisait les honneurs de son domaine avec tant de bonne grâce souriante que Joubert pouvait écrire : « C'est le plus aimable garçon du monde. » La comtesse de Boigne, qui habitait à dix minutes de la Vallée -aux- Loups, fréquentait aussi chez Chateaubriand. « Nous voisi-
nions beaucoup, écrit-elle; nous le trouvions souvent écrivant sur un coin d'une table de salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de portefeuille et de secrétaire, et, d'un bond, arrivait au-devant de nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe. » Mme de Boigne n'est pas toujours tendre pour le grand homme qu'elle juge bien finement. Elle a des formules charmantes, comme celle-ci : « Hormis qu'il bouleverse votre vie, il est tout disposé à la rendre fort douce. » Elle est plus sévère encore pour Mme de Chateaubriand : « Elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie à extraire de tout de l'aigre et de l'amer, »
%ï PÈLERINAGES PASSIONNÉS
Le tour de la propriété achevé, on s'enfermait dans une pièce et Chateaubriand lisait à ses hôtes les morceaux terminés des Martyrs ou de Y Itinéraire . Il acceptait volontiers les critiques qu'on osait parfois lui soumettre; c'est ainsi qu'une page consacrée à Velléda, qui n'avait pas plu à une première lecture, fut entièrement refaite et accueillie, quelques jours après, par le même cercle d'amis, avec un parfait ravissement.
Pendant les années de la Vallée- aux - Loups, entre ses arbres et ses livres, Chateaubriand fut, somme toute, assez heureux. Sa femme nous le déclare : « Cette habitation, créée pendant notre exil, faisait toute la joie de mon mari et suffisait à son bonheur. » Peut-être y ajoutait-il d'autres distractions. « Je retourne à Y Itinéraire, disait-il, en 1810, à la duchesse de Duras; je suis à présent au moment de quitter l'At-
tique, assis au cap Sunium, par une nuit superbe. J'aimerais mieux être assis auprès de ma sœur, à sa petite table à thé...» Un autre soir, il lui écrivait : « Je vais me coucher avec votre pensée et le chant d'un rossignol qui revient chaque printemps dans ma petite tour. Il est arrivé avant -hier. Je compte lui apprendre le nom de mon amie. »
Seules, d'incessantes difficultés matérielles empoisonnent son existence. Il dépense sans compter et souvent se trouve à court d'argent. Rien que l'aménagement de la maison et du parc lui aurait coûté cent cinquante mille francs. S'il faut en croire cette mauvaise langue de Mme de Boigne, sa femme n'était guère plus raisonnable que lui. « Ce que ce ménage, dit-elle, a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence d'un état, serait une nouvelle preuve
entre mille des inconvénients du désordre. Au reste, M. de Chateaubriand convient lui-même que rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel qu'il soit. Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies des appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées pour se désennuyer, car, au bout du compte, c'est là le butet le grand secret de sa vie. »
En décembre 1810, la banqueroute d'un libraire complique la situation et Château-
briand se demande s'il pourra conserver son domaine. Toute Tannée 1811 se passe en combinaisons d'argent et de librairie. De longues lettres à la duchesse de Duras exposent ses embarras financiers et le besoin qu'il a de trouver quinze mille francs pour en sortir. Le mauvais cap doublé, d'autres se dressent aussitôt. « Mon front devient chauve, écrit-il en 1813, je commence à radoter; j'ennuie les autres; je m'ennuie moimême. La fièvre arrivera et, un beau matin, on me portera à Chàtenay. La Vallée sera vendue à un bourgeois de Sceaux qui fera du vin de Suresnes où j'ai planté mes pins... » Il n'a plus d'espoir que dans le retour des Bourbons. En novembre 1814, il est nommé ambassadeur à la cour de Suède.
Ce n'est pas tout à fait ce qu'il avait espéré. Il verse une larme. « Pauvre Vallée, quand reviendrai-je ? » Il s'apprête à partir, sans
enthousiasme, lorsqu'il apprend le débarquement de Napoléon au golfe Juan.
On connaît les événements qui l'éloignent de France, sa rentrée avec Louis XVIII, sa nomination de ministre d'Etat, de pair de France. Cette fois, c'est la fortune! Il va pouvoir réaliser ses désirs. « Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, écrivaitil en 1811, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent. » Mme de Chateaubriand, à ce qu'elle nous raconte, avait eu moins d'illusions. « Que de fois, en nous promenant dans notre jardin entouré de charmants coteaux, il me disait : — Ah ! quand nos Bourbons reviendront, je ne leur demanderai qu'une chose, c'est le moyen d'acheter les coteaux pour les réunir à ma propriété... Je haussais les épaules, pensant
bien qu'il lui arriverait ce qui lui est réellement arrivé quand ces chers Bourbons sont revenus. C'est d'avoir le plaisir de voir tous ses sacrifices payés de la plus noire ingratitude et d'être obligé de vendre (pour vivre) cette chaumière qu'il avait pu se procurer pendant le règne de son ennemi. »
Et, en effet, à la suite d'incidents politiques que je n'ai pas à rappeler, rayé de la liste des ministres d'Etat, privé des vingtquatre mille francs attachés à ce titre, Chateaubriand se trouva presque sans ressources. Il commença par vendre ses livres, puis dut se résoudre à sacrifier sa chère Vallée -aux -Loups. « La bibliothèque est vendue, écrivait-il, le 5 mai 1817, à la duchesse de Duras. Je ne puis aller déjeuner parce que j'attends l'argent. J'ai aussi la permission de mettre la Vallée en loterie; ainsi me voilà dépouillé. Comme Job, je
suis^ venu au monde nu, et je m'en irai nu. » Il avait eu, en effet, l'idée d'une loterie comportant quatre-vingt-dix billets à mille francs. « Le billet gagnant, disait le prospectus dont M. Henri Cordier eut la bonne fortune de trouver un exemplaire, sera celui portant le numéro qui sortira le premier au tirage de la loterie royale du 15 septembre prochain. On ne délivrera plus de billets après le 25 août. Si, à cette époque, tous les billets ne sont pas pris, etc..» Le notaire avait sagement fait de prévoir le cas ; hélas ! les partis politiques sont tout aussi oublieux et ingrats que les rois. Quatre billets seulement furent délivrés, trois à la duchesse d'Orléans et un à Laine, ministre de l'intérieur. Il fallut rendre l'argent aux souscripteurs; Laine laissa ses mille francs aux pauvres. Il ne restait plus qu'une solution : la vente aux enchères publiques. « Si
la Vallée n'est pas vendue, déclare Chateaubriand, il faudra aller me noyer. » Heureusement Mathieu de Montmorency fît une surenchère de cent francs sur la mise à prix de cinquante mille : la Vallée -aux- Loups lui resta.
Quelques semaines après, en novembre 1817, Chateaubriand écrivait à la duchesse de Duras : « Voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage ; il le faut abandonner tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armcrique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces
arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être... »
Il n'en fut rien. Montmorency respecta et soigna les arbres; il fît seulement des modifications et des agrandissements à la maison. Mme Récamier, qui, au dire de Chateaubriand, avait participé pour la moitié à l'acquisition, vint y passer quelque temps. « Je compte sur votre parfaite discrétion, lui écrivait Mathieu, pour ne pas trop souvent recevoir l'ancien propriétaire. Vous me direz seulement ce qu'il aura pensé des petits arrangements ou additions de ma façon. » Craintes et recommandations n'empêchèrent point l'inévitable...
Je ne sais si Chateaubriand revint sou-
vent dans le domaine qui n'était plus à lui, comme Stendhal allait revoir à Claix la propriété qu'il avait vendue. Mais il ne l'oublia jamais. Quand il en reparle, *u livre V des Mémoires, écrit près d'un quart de siècle plus tard, c'est pour dire encore son chagrin. « La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette. »
Un peu à l'ouest de Sceaux et de Châtenay, au milieu d'une combe verte, se cache le petit hameau d'Aulnay, dont la principale artère se nomme pompeusement « rue de Chateaubriand ». Sans doute le grand nom qui plane sur ce coin de campagne y attire-t-il les écrivains. Voici la demeure de Sully-Prudhomme, dont l'allure
vieillotte convenait si bien à l'écrivain du Bonheur :
Je n'aime pas les maisons neuves, Leur visage est indifférent; Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant...
Et voici, tout à côté, mais malheureusement en ruines, l'habitation d'Henri de Latouche, où Pauline de Flaugergues adoucit les dernières années du douloureux poète des Adieux. George Sand, avant Pauline, y venait souvent, de Paris ou de Palaiseau ; elle nous a raconté ses visites dans la préface du volume auquel Latouche donna pour titre le nom de cette vallée. Le poète se trompait quand il croyait que le hameau ressemblait au village où Pétrarque acheva ses jours dans les monts Euganéens ; rien ne rappelle moins les murs de pierres blanches d'Arquà, tassés les uns contre les
autres, étages sur un coteau pelé et brûlé de soleil, que les maisons d'Aulnay, enfouies sous les verdures. Du reste, plus que le souvenir de Pétrarque, celui de l'auteur des Martyrs avait dû déterminer son choix ; il n'y a qu'à lire les quatre ou cinq éloquentes pages qu'il lui consacre dans son volume, et qui sont bien intéressantes à relire, avant d'entrer dans la Vallée -aux -Loups, parce qu'elles furent écrites à une époque où vivaient encore à Aulnay des gens qui avaient connu Chateaubriand.
Si Latouche revenait, il trouverait sa maison démolie et déchiffrerait avec peine l'inscription qu'y firent graver ses admirateurs ; mais il aurait la joie de constater que ses vœux ont été presque exaucés et que la Vallée-aux -Loups n'est point encore trop défigurée par les hommes. « Oh! s'écriait-il avec l'emphase de l'époque, qu'on défende
notre village contre l'envahissement de l'aristocratie métallique, l'importance, la trivialité, le fléau de la mode et le bruit!... Ne punissez pas ce hameau d'avoir autrefois reçu Chateaubriand, comme on a flétri et vulgarisé l'exil où Rousseau se sauvait à Montmorency ! » Rendons grâces aux bons génies sylvains qui, si près de Paris, ont su veiller sur ces ombrages ! La fertilité des vergers et des champs de fleurs suffît aux heureux propriétaires ; ils n'ont point l'idée de leur substituer les usines bruyantes et les industries malodorantes qui ont enlaidi la plus grande partie de la banlieue parisienne. A côté des guinguettes de Robinson, c'est à peine si, aux dimanches d'été, s'emplit l'unique auberge du hameau, où, la semaine, on peut goûter la solitude et la fraîcheur des bois. Moréas y vécut, par un temps pluvieux, l'une des deux matinées qui, à son
dire, avaient laissé la plus vive impression en ses souvenirs. « Je me tenais, écrit-il, à la fenêtre d'une salle basse devant un vieux mur de clôture, crevassé, couronné de lierre. Quelle adorable moisissure j'aspirai là ! »
Mais ne faisons point comme lui et pénétrons dans la Vallée-aux-Loups.
La grille d'entrée, à côté du pavillon de garde, n'est pas celle que franchit Chateaubriand, un soir de novembre 1807. Elle donne accès à un chemin sablonneux qui tourne au flanc d'un petit coteau, au milieu d'arbres qui jaillissent, tout droits, d'un sol presque entièrement feutré d'une mousse épaisse, douce comme du velours frappé; le soleil lui donne parfois des reflets de bronze
antique ; elle est distribuée en plaques • si régulières qu'elle fait penser à ces mousses qu'on pose sur les plateaux de théâtre, pour un décor de forêt. A un tournant, comme taillée dans le coteau, que l'on rogna, du reste, pour dégager l'entrée, se dresse la maison de Chateaubriand. Je ne sais pourquoi, je songe au rêve de Jean-Jacques : « Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts. » Ici, la petite maison rustique s'est considérablement agrandie; mais les verdures qui la couvrent et sa vétusté distinguent la chaumière de René des deux autres constructions ajoutées à la suite, la première par Montmorency, la seconde par le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, entre les mains de qui elle passa par héritage. Ce n'était pas, à l'origine, une
vaste demeure. La réclame pour la loterie mentionnait : au rez-de-chaussée, un vestibule avec « escalier à deux branches disposé pour y mettre des fleurs », la cuisine, la salle à manger, un office et un salon non meublé ; au premier étage, deux chambres et un petit salon.
Tout cela même a été fort modifié. L'escalier fut transporté dans la construction suivante. Le fameux fronton soutenu par les cariatides orne maintenant le milieu de la façade élevée par Montmorency. Cette décoration n'a, d'ailleurs, rien de remarquable. Je ne sais si les torses des statues sont antiques, comme le déclarait Mme de Chateaubriand ; mais les visages n'ont aucun caractère. Et qu'ils annoncent bien le style 1830, les étranges coussins de pierre, avec glands, placés au-dessus des têtes, sans doute pour amortir le poids du fronton!
Du reste, ce n'est point là ce que je suis venu chercher à la Vallée-aux-Loups ; c'est le paysage, le décor d'e nature où vécut Chateaubriand; ce sont les arbres qu'il planta de sa main et dont il croyait pouvoir goûter les ombrages. Le propriétaire actuel, un aimable et fort érudit médecin, qui acquit le domaine en 1914, veut bien guider ma visite dans le parc. Que ceux qui ont le souci du passé et le culte de Chateaubriand soient rassurés ! Il n'a d'autre idée que de conserver, et même de rétablir quand ce sera possible, tout ce qui rappelle le souvenir du grand écrivain.
Ce décor de la Vallée-aux-Loups est vraiment superbe, et Chateaubriand avait merveilleusement compris le parti décoratif qu'il pouvait tirer du sol vallonné et propice aux arbres. Devant la maison s'étend une vaste pelouse encadrée de bois qui
masquent entièrement les domaines voisins. C'est l'isolement absolu, le désert voulu par l'auteur d'Atala, mais un désert de verdures. « Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée -aux- Loups deviendra une véritable chartreuse. » Ils ont tenu leur promesse, et les arbres, auxquels Chateaubriand donnait de l'ombre quand il se plaçait entre eux et le soleil, sont aujourd'hui géants. Non seulement les châtaigniers, qui ont donné leur nom au pays, mais les platanes, les tilleuls, les marronniers, les bouleaux, les ormes, plus que centenaires, offrent tous des aspects vénérables. Les pins n'ont peut-être pas la noblesse des pins qui se dressent dans la campagne romaine, mais ils érigent leurs troncs élégants et sveltes à des hauteurs prodigieuses. Presque tous les arbres ont
ici des troncs droits et réguliers tels qu'on les imagine au seuil des bois sacrés. Est-ce dû aux soins particuliers qu'eut à leur naissance Chateaubriand? Au dire de Latouche, « dans une sollicitude presque maternelle, il les faisait attacher à de hauts tuteurs par des cordages de joncs, tantil craignait pour eux l'effort des vents ». Tout autour de la pelouse et quelquefois même au milieu d'elle, dans un désordre voulu, s'élèvent les espèces les plus rares, celles qui devaient rappeler à leur jardinier ses lointains voyages en Amérique et en Orient. L'acacia, le seul bel arbre du domaine quand Chateaubriand l'acheta, est mort. Mais voici, de chaque côté de la façade, deux superbes tulipiers; voici les immenses cèdres du Liban ou de la Louisiane, et, au milieu de la pelouse, un gigantesque catalpa, dont les longues branches retombent jusque sur l'herbe.
Voici également un magnolia ; mais il a des fleurs blanches ; ce n'est donc pas un rejeton de l'arbre à fleurs pourpres, dont parle Mme de Chateaubriand, le magnolia donné par l'impératrice Joséphine, « le seul qu'il y eût alors en France après celui qui lui restait à la Malmaison ».
Les allées sont fort ingénieusement tracées, et il n'y a qu'à féliciter Chateaubriand et sa femme, puisque nous avons vu qu'elle se croyait en cet art plus habile que son mari. C'est, en somme, une forme assez nouvelle de parc qu'avait réalisée Chateaubriand s'inspirant des jardins anglais et même des parcs plus sauvages du Nouveau- Monde. Il suffît de parcourir cette Valléeaux-Loups pour ne pouvoir douter de son amour de la nature. Certes, il ne la goûtait peut-être pas aussi simplement et aussi naïvement qu'un Bernardin de Saint-Pierre ou
une George Sand; il l'aimait un peu trop en fonction de lui-même. Elle était le décorde ses rêves, le cadre de sa gloire. Mais enfin, celui qui choisit cette Vallée, qui sut la planter ainsi, qui y vécut de longs mois et la regretta toute sa vie, comprenait la poésie de la campagne et en savourait les incomparables joies.
Dans un coin isolé, j'aperçois le pavillon que je cherche des yeux depuis que je visite le parc. D'après Mme de Chateaubriand, le vendeur du domaine, un brasseur de la rue Saint-Antoine, l'avait fait élever pour y recevoir la reine Marie-Antoinette qui vint l'y remercier d'un service rendu à la famille royale, au début de la Révolution. Construit en trois jours, il ne pouvait être bien imposant. Pourtant, comme Latouche raconte que Chateaubriand avait passé les deux premiers hivers dans ce pavillon
« consacré depuis sous le nom de tour de Velléda », et comme, d'autre part, le prospectus de la loterie parlait d'une chapelle au premier étage et d'une bibliothèque au rez-de-chaussée, j'avais imaginé autre chose que cette simple construction hexagonale de plâtre et de brique. La légende rapportée par Latouche est invraisemblable : il n'est pas possible de vivre en un tel réduit. Je comprends très bien, au contraire, que Chateaubriand y ait fait installer un oratoire au premier étage, décor tout indiqué pour les rêveries de l'auteur du Génie du Christianisme, et, au rez-de-chaussée, de pfainpied avec le jardin, une sorte de cabinetbibliothèque où, dans le plus complet isolement, loin du bruit et des importuns, il pouvait travailler et méditer. Parfois, il prenait avec lui son secrétaire Pilorge, qui écrivait sous sa dictée ; s'il est vrai qu'il
composait alors en marchant nu-pieds sur le glacis pour amener un afflux de sang au cerveau, il ne devait guère que tourner sur place... Mais peut-être n'est-il que plus émouvant de se trouver entre ces murs si proches qu'on les touche presque des deux mains étendues, et de penser que c'est ici qu'il composa les Martyrs, Y Itinéraire, le Dernier des Abencérages, et qu'il commença ces Mémoires d outre-tombe, dont il avait eu la première idée à Rome, après la mort de Pauline. « Sa chambre! sa chambre! s'écriait Flaubert en visitant Combourg, c'est
là que tourbillonnaient, l'appelaientdes fantômes confus qui tourmentaient ses heures et lui demandaient à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure, Velléda au clair de lune courant sur la bruyère, Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards et la
blanche Amélie et le pâle René ! » Combien le bon géant se serait mieux encore exalté dans ce pavillon où naquirent les premiers livres des Mémoires, c'est-à-dire les plus splendides pages de notre littérature, où René commença le suaire magnifique qu'il tissa, suivant la belle image de Vogué, pour sa résurrection dans la gloire posthume !
D'ici, par les beaux soirs d'été, Chateaubriand regardait voltiger les hirondelles qui rayaient seules le ciel que trouble sans cesse aujourd'hui la ronde des aéros ; il aimait ces oiseaux qu'il voyait, enfant, tournoyer sur les joncs du grand étang et qui lui rappelaient l'une de ses premières amours, la pauvre « hirondelle » qui avait volé jusqu'à Rome pour y mourir près de lui. La nuit, il écoutait les chants des rossignols qui, eux aussi, évoquaient Pauline et
les concerts nocturnes de Savigny qu'il essaya de transcrire, avec la musique des mots, dans le Génie du Christianisme ; mais la mémoire de la pauvre morte s'effaçait vite devant son nouveau désir et c'est un autre nom qu'il voulait apprendre aux rossignols de la Vallée-aux-Loups. D'ici encore, il contempla la fameuse comète de 1811, « qui courait à l'horizon des bois, belle et triste, et, comme une reine, traînait sur ses pas son long voile ». De toutes parts, les souvenirs affluent. Des phrases des Mémoires se déroulent dans ma tête, des phrases que ces murs entendirent naître sur les lèvres de l'enchanteur. Ni à Combourg, ni à Saint-Malo, ni à Rome même, dans cette campagne qu'il fit un peu sienne par son génie, jamais je ne me suis senti aussi près de lui. Je ne sais si les poêles peuvent parfois quitter
les Champs-Elysées pour hanter les lieux qui les inspirèrent, mais je n'aimerais pas, le soir, « à l'heure des fantômes », rester seul en ce pavillon...
Mai 1921.
A Adrien Chevalier
A l'époque romantique où fleurit le goût des voyages, Musset, parmi les écrivains, fait exception. Dans sa jeunesse, le jardin du Luxembourg et le bois de Boulogne suffisent à ses besoins de campagne. Plus tard, il étend ses courses jusqu'à Montmorency et Fontainebleau ; il lui arrive même d'aller passer quelques jours en Bretagne, en Touraine ou dans les Vosges. Mais il ne sort que deux fois de France : une fois pour
se rendre aux eaux de Baden, l'autre fois pour accomplir le fameux voyage d'Italie qui fut, peut-on dire, son seul voyage, qui tint en tout cas une telle place dans sa vie et dans ses œuvres qu'il les divise en deux périodes. Si l'on en croit Sully-Prudhomme :
Le meilleur moment des amours N'est pas quand on a dit : Je t'aime...
C'est tout à fait vrai pour les amours de Musset et de l'Italie que le poète désira comme une maîtresse et qu'il chanta surtout avant de l'avoir possédée.
On sait que l'auteur avait du sang italien dans les veines, un de ses ancêtres, Guillaume de Musset, ayant épousé, en 1580, la Cassandre immortalisée par Ronsard, laquelle était une Salviati de Florence. Sans doute Musset connaissait-il cette parenté et ne fut-ce pas simple rencontre quand il
se peignit, dans Lorenzaccio, sous les traits d'un jeune débauché qu'il nomme Julien Salviati. Si Léon Séché exagère en trouvant dans les vices des Salviati « la source du mal qui corrompit le sang de Fantasio », peut-être cette ascendance expliquet-elle en partie « l'âme d'un Italien de la Renaissance » que Paul de Musset découvrait chez son frère.
Tout, d'ailleurs, portait Musset vers l'Italie. Ses goûts d'artiste d'abord. Doué d'un véritable talent de dessinateur, il passait au Louvre, dans sa jeunesse, des journées entières, copiant de préférence les œuvres italiennes. Il connaissait la vie et les travaux des grands maîtres qui lui inspirèrent Andréa del Sarto et le Fils du Titien. On se rappelle l'anecdote de la copie du Concert champêtre qu'il avait achetée un jour, sans pouvoir la payer, en promettant de se libé-
rer en quatre mois. Il n'avait pas résisté à l'envie de posséder cette copie de Giorgione par Carie Van Loo, qui appartient aujourd'hui à Mme Lardin de Musset. Il l'apporta en triomphe à sa gouvernante qui lui fit des observations : « Mettez, réponditil, mon couvert en face de ce tableau et retranchez un plat de mon ordinaire. Le dîner me semblera toujours assez bon. » Son frère nous a également raconté la fantaisie qu'il eut de faire une excursion nocturne dans l'Italie de la Renaissance. « 11 pria Horace de Viel-Castel, qui occupait un logement au Louvre, de lui ouvrir pendant la nuit le musée des peintures. On l'introduisit à dix heures du soir dans la galerie des écoles italiennes, où il s'installa devant les toiles qu'il préférait, avec une lampe portative à l'usage des promenades aux flambeaux. Il y resta longtemps seul.,
plongé dans ses réflexions, et il en revint fort content, disantqu'il avait vécu, cette nuitlà, dans la compagnie des anciens maîtres, qu'il lui semblait les avoir vus à l'ouvrage, et qu'il s'en trouvait deux dont il aurait avec bonheur préparé les couleurs et taillé les crayons : Raphaël et Léonard de Vinci. » Musset, passionné de musique, était, à vingt ans, abonné à l'Opéra. On n'y chantait guère alors qu'en italien et Rossini y régnait presque sans partage. Aussi, voulant célébrer l'harmonie, invoqua-t-il celle
Qui nous vint d'Italie et qui lui vint dès cieux.
Enfin, Musset, qui avait eu un précepteur d'italien, connaissait assez bien cette langue pour lire les auteurs dans le texte.
Lorsque j'ai lu Pétrarque, étant encore enfant... nYsi pas une vantardise. Il aurait pu rem-
08 PÈLERINAGES PASSIOISNES
placer Pétrarque par Dante qu'il paraphrase dans le Souvenir, par Machiavel dont'il se souvient au cours des Vœux stériles, et mieux encore par Boccace qui l'inspira maintes fois et dont il relisait souvent les œuvres :
J'étais donc seul, ses Nouvelles en main, • Et de la nuit la lueur azurée,
Se jouant avec le matin, Etincelait sur la tranche dorée
Du petit livre florentin.
Ceci dit, étaient-ce bien Dante, Titien, Pétrarque ou Rossini qui faisaient rêver Musset de l'Italie? Son frère semble l'indiquer quand il nous déclare, à propos d'Andréa del Sarto, qu' « en faisant parler les artistes florentins de la Renaissance, Alfred sentit un désir extrême d'aller en Italie, voulant, disait-il, imiter l'auteur de Y Histoire des Croisades qui, après avoir terminé son ouvrage, s'en alla en Terre Sainte pour voir comment
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étaient faits ces lieux qu'il avait décrits ». Je doute que Musset eût de tels scrupules, lui qui ne craignait pas de mettre la scène de la Coupe et les lèvres dans le Tyrol, sans autre renseignement qu'un article d'un dictionnaire de géographie. Du reste, il nous avertit dans Namouna — en raillant légèrement Hugo — que l'exactitude de ses descriptions est le moindre de ses soucis :
Considérez aussi que je n'ai rien volé
A la bibliothèque ; et, bien que cette histoire
Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais c'est si grand, si loin ! Avec de la mémoire
On se tire de tout : — Allez voir pour y croire !
Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque ville aux toitsbleus, quelque blanche mosquée, Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, Quelque description de minarets ilanquée Avec l'horizon rouge et le ciel assorti, M'auriez-vous répondu : « Vous en avez menti » ?
Aucun besoin d'érudition n'entraînait donc
Musset de l'autre côté des Alpes. Ce qui l'y attirait, mais lui-même nous le déclare par la bouche de Raphaël, dans les Marrons du feu :
Italie, Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.
Et vraiment, la rime s'imposait à lui :
Et qui dans l'Italie N'a son grain de folie ?
Ces deux vers sont tirés d'une pièce intitulée Venise, l'une des premières, peut-être la première qu'il ait composée. Car, en admirateur passionné de Byron, c'est la ville dont il rêve surtout. Il la chante, du reste, avec quelque fantaisie, écrivant d'abord :
Dans Venise la rouge
Pas un cheval qui bouge...
Impression vénitienne notée, comme dit
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Maurice Donnay, « du perron de Tortoni ». Au retour de Venise, dans une nouvelle édition, Musset remplaça le cheval par un bateau. Mais, ce qui est infiniment curieux et n'a, je crois, pas été signalé encore, il a remplacé quatre vers de Portia, d'ailleurs assez médiocres :
Une heure est à Venise, heure des sérénades, Quand le soleil s'enfuit, laissant aux promenades In ciel pur, et couvert d'un voile plus vermeil Que celui que l'aurore écarte à son réveil..
par ceux-ci :
Une heure est à Venise, heure des sérénades, Lorsqu'autourde Saint-Marc, sous lessombresarcades, Les pieds dans la rosée et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin... '
Évidemment, ces vers sont très supérieurs aux précédents ; mais les pieds dans la rosée... sur la place Saint- Marc, où jamais,
même du temps de Musset, un brin d'herbe ne poussa!
Dans Mardoche, Musset nous dit la femme qu'il rêvait de rencontrer en Italie. Il la voulait choisir
A Naple, un peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l'ombre du sillon ; Une lèvre à la turque, et sous un col de cygne Un sein vierge et doré comme une jeune vigne, Telle que par instants Giorgione en devina...
Malheureusement, quand il partit pour l'Italie, il n'avait plus à chercher cette amante idéale.
Alfred de Musset et George Sand quittèrent Paris en décembre 1833. Musset, superstitieux, remarqua que leur diligence était la treizième dans la cour des messageries ; au départ, elle renversa un porteur d'eau. Sur le bateau à vapeur qui les conduisit de Lyon à Avignon, ils rencontrèrent
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Stendhal qui rejoignait son poste de consul à Givita-Vecchia. Sans doute celui-ci se paya-t-il un peu la tête de George Sand qui nous raconte le voyage dans Y Histoire de ma vie. « Il se moqua, dit-elle, de mes illusions sur l'Italie, assurant que j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en ce pays étaient de véritables badauds... Il railla, d'une manière très amusante, le type italien qu'il ne pouvait souffrir. » 0 ArrigoYSeyle, milanese, qui l'aurait dit? <( Nous soupâmes, continue George Sand, avec quelques autres voyageurs de choix, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Beyle fut là d'une gaieté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table, avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas du tout
joli. » C'est le Stendhal à longue houppelande que l'on voit dansant sur l'un des albums de dessins que le poète a laissés. Les deux amants sont heureux de quitter leur compagnon à Marseille ; tandis qu'il continue son chemin par la voie de terre, le long de la côte provençale, eux s'embarquent pour Gênes. Sur l'album, Musset se représente en proie au mal de mer, tandis que Sand fume tranquillement une cigarette. De Gênes, Musset écrit à son frère une longue lettre où il lui donne des détails de mœurs et de costumes, des notes sur les galeries de tableaux. « Gênes, dira-t-il plus tard dans la Confession d'un enfant du siècle, est bien belle dans ses maisons peintes, ses jardins verts en espalier, et les Apennins derrière elle. » Il visite la villa Pallavicini délie Peschiere, la jolie villa Renaissance qui étage ses terrasses sur le
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versant du Zerbino, et il s'y repose près d'une fontaine. Longtemps après, quand son frère fera le voyage d'Italie, il se rappellera la douceur de cette heure. « As-tu vu, à Gênes, ce beau jardin où il y a écrit sur la porte : Hic mihi jucunda solitudo, amicitia jucundior? C'est celui que préférait ton serviteur très humble. Mme Sand en parle dans les Lettres d'un voyageur. » Dans la première de ces Lettres, George Sand dit, en effet : « Le plus doux souvenir qui te resta dans la mémoire fut celui d'une eau limpide et froide où tu lavas ton front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. »
Les amants passent rapidement à Pise.
Sand, qui commence à souffrir de la fièvre, visite le campo-santo « avec une grande apathie ». Pourtant, dans l'album de Musset, celui-ci nous la montre regardant à
travers son éventail, du même geste que la fameuse Vergognosa de Gozzoli.
A Pise, ils jouent à pile ou face l'itinéraire qu'ils suivront : Rome ou Venise.
« Venise face, déclare Sand, retomba dix fois sur le plancher. » Le destin voulait qu'ils allassent à Venise.
De Florence, Alfred écrit à son frère qu'il a trouvé dans les chroniques florentines le sujet d'un drame — ce sera Lorenzaccio — et qu'il visite la ville pour mettre en scène décors et personnages. Probablement à cause de la saison, Florence ne lui plut guère et lui laissa un mauvais souvenir. « Florence est triste, dit-il, dans la Confession d'un enfant du siècle ; c'est le moyen âge au milieu de nous. Gomment souffrir ces fenêtres grillées et cette affreuse couleur brune dont les maisons sont comme salies? » 11 dut visiter San Lorenzo, puis-
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qu'il parle de la fameuse statue du tombeau de Julien, au début de la pièce intitulée Sur une morte :
Elle était belle, si la Nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle...
L,es voyageurs traversent l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans une calèche assez confortable, accompagnés de deux gendarmes en habit jauneserin, chargés d'escorter la voiture, mais qui. par prudence, s'en tiennent fort éloignés. Ils passent sans s'arrêter à Bologne, Ferrare, et arrivent à Venise.
A quelle heure? Par quel temps? Avec quels sentiments? Nous n'en saurions rien, si Lovenjoul n'avait publié, il y a quelques années, un fragment de roman inachevé laissé par George Sancl. Suivant une habi-
tude assez fréquente, c'est elle qui se met en scène ; et Théodore, c'est Alfred de Musset. « Il était dix heures du soir, écritelle, lorsque le misérable legno qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole.
Le chargement de nos paquets fut long.
Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je pressentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le flot. Il faisait si
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noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations... Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de doubles persiennes aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria : — Venise ! Quel spectacle magnifique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit ! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca ; le temps s'était éclairé, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si majestueuse avenue à la cité reine. Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides... — Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Gela est beau comme le plus beau des rêves. Voilà Venise comme je la con-
naissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers ! Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie... Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus... »
Son frère nous raconte également qu'il eut une joie d'enfant à descendre à l'hôtel Danieli, l'ancien palais Nani, sur le quai des Esclavons. « Sa chambre, dit Paul de Musset, lui parut mériter l'honneur d'être décrite. Il ne se lassait pas, disait-il, de contempler les lambris sous lesquels s'était promené jadis le chef de quelque grande famille vénitienne et de regarder par la fenêtre l'entrée du Grand Canal, le dôme de la Salute. Persuadé qu'il ne résisterait pas à l'envie de mettre un jour dans ce cadre les personnages d'un roman ou d'une
L ITALIE DE Ml
comédie, il prenait des notes sur les usages vénitiens, sur les termes du dialecte, et il faisait jaser son gondolier. » Je crois bim que Balzac, quelques mois après, en 1835, occupa le même logement. Louise Colet, une vingtaine d'années plus tard, retrouva les deux chambres ouvrant sur une ruelle, avec un grand salon de soie bleu foncé qui donnait sur le quai des Esclavons.
Mais, sans doute, vite lassé de vivre à l'hôtel, Musset chercha un appartement. Il aurait volontiers, par amour de Byron, loué le palais Mocenigo que le poète anglais avait habité. Plus tard, dans son Histoire d'un merle blanc, il y pense encore : « J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour ; là je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara
doit y avoir laissés. » Il se borna à retenir un appartement dans une modeste maison où logeait Léopold Robert, qui devait, peu de temps après, se tuer par amour pour la princesse Charlotte Bonaparte. Mais Musset, malade, ne put venir l'habiter. Il nous a laissé un récit complet de cette histoire de logement dans une œuvre où l'on n'aurait guère l'idée de la chercher : le Salon de 1836 que publia la Revue des Deux Mondes, au mois d'avril de la même année.
Dans ce compte rendu, Musset s'arrête avec complaisance devant les œuvres italiennes ; et, à propos d'une toile de Flandin, il semble heureux de montrer sa connaissance de Venise : « L'auteur a fait sa lagune tranquille, et non agitée comme une mer, comme on s'obstine à nous la peindre en dépit de la vérité ; car, n'en déplaise au Canaletto lui-même, la lagune est toujours
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dormante, hors dans les jours de grande tempête ; encore ne s'émeut-elle guère aux entours de la Piazzetta. Puisque je fais de la science, je rappellerai à M. Flandin que l'ange du campanile de Saint-Marc est doré, et non pas blanc. » Musset s'étend particulièrement sur le tableau de Léopold Robert, le célèbre Départ pour la pêche*, qu'il a réservé pour la fin de son article. C'est alors qu'il nous raconte qu'il faillit habiter sous le même toit que le grand peintre. « J'étais, dit-il, à Venise, il y a deux ans, et me trouvant mal à l'auberge, je cherchais vainement un logement... J'avais essayé de louer le premier étage de l'un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron ; le loyer n'en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n'y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d'un casin de
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modeste apparence, qui appartenait à une Française, nommée, je crois, Adèle ; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m'introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle, et meublé de vieux canapés. C'était pourtant le plus propre que j'eusse vu, et je l'arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je ne pus venir l'habiter. »
Musset et Sand ne logèrent donc point près de Léopold Robert dont ils respectèrent d'ailleurs la retraite; mais, plus tard, pendant la convalescence du poète, ils quittèrent l'hôtel Danieli pour un petit appartement dans une ruelle du quartier San Mose.
Musset, tandis que Sand était souffrante, dut avoir le temps de s'initier un peu à la vie vénitienne. Dans un passage du Salon de 1836, il dit : « Quand je sortais le soir pour aller à la Fenice... » Louise Colet, qui
en tenait probablement le récit de sa bouche, nous déclare qu'il fréquentait, en effet, dans les coulisses de ce théâtre. Sans doute y eut-il quelque brève aventure et parle-t-il par expérience quand il nous dit, dans le Fils du Titien : « Les grandes dames aiment quelquefois mieux une secrète partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit souper dans un boudoir. Béatrice était de cet avis, et elle préférait aux dîners mêmes du doge un poisson frais mangé en tête-à-tête avec Pippo, sous les tonnelles de la Quintavalle. Après le dîner, ils montaient en gondole et s'en allaient voguer autour de l'île des Arméniens ; c'est là, entre la ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur d'aller par un beau clair de lune faire l'amour à la vénitienne. » Conseil excellent, dont il est sage pourtant de se défier par les nuits d'hi-
ver. Peut-être fut-ce à la suite d'une telle escapade que Musset dut se, mettre au lit, au moment où Sand commençait à aller mieux.
Je ne veux pas raconter le drame qui se produisit quelques jours plus tard. Après tant délivres, intitulés Lui, Elle, Lui et Elle, Elle et Lui, où les auteurs ont exposé les faits avec plus ou moins de partialité, il semble bien que Maurras, dans ses Amants de Venise, ait dit le dernier mot sur la question.
Mais ne croirait-on pas que Musset avait eu comme un pressentiment, quand il écrivait, bien avant le voyage :
Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté, Je respirai cet air dont l'âme est amollie Et dont ton souffle impur empesta l'Italie !
Mettons sur le compte de Venise et de son souffle impur la trahison de George Sand ; et plaignons Musset de n'avoir pu vivre, dans ce décor si bien fait pour sa Muse, aucune de ces heures magnifiques qui suffisent à enchanter une existence et que l'on voudrait, comme disait Daudet, fixer avec des épingles d'or...
Pendant son séjour à Venise, Musset n'écrit qu'une toute petite chanson de treize vers :
A Saint-Biaise, à la Zuecca...
qui, sauf les noms, n'a rien de bien vénitien. La pièce est datée du 3 février. Si la date est exacte, c'est peut-être le jour où il s'aperçut de la trahison de sa compagne. Nous savons, en effet, que, dès le 5, il souffrait d'une fièvre cérébrale ; Sand, dans une lettre du même jour, en informait son ami
Boucoiran en le priant de n'en rien dire à la mère du poète.
A la fin du mois suivant, Musset convalescent ne songe qu'à rentrer en France. Il écrit aux siens : « Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang... » Il quitte Venise le 28 ou le 29 mars; une lettre de Sand,du 30J prouve que la séparation date au moins de la veille. Elle accompagne Musset jusqu'à Mestre, si l'on s'en rapporte à Y Histoire de ma vie, jusqu'à Vicence si l'on se fie à ce qu'elle écrivait à Boucoiran.
Musset continue le voyage en compagnie d'un pauvre perruquier vénitien, nommé Antonio, qui lui sert de valet de chambre. Il s'arrête à Padoue et à Milan. De Genève, il envoie à George Sand une longue et douloureuse lettre. « Te dirai -je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des
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fois dans ces tristes nuits d'auberge ? Ce serait me vanter d'être une brute et tu ne me croirais pas. »
Le rêve était fini. Le voyage de Musset, le beau voyage tant désiré se résumait ainsi : trois mois d'hiver, dont la moitié passée au lit, en proie à d'affreuses tortures morales et physiques. « Tu es donc dans les Alpes ? écrit-il quelque temps après à son frère. N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au monde. Je voudrais qu'elles pussent te répondre; elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit... C'est là cependant qu'il est triste d'être seul. » Musset désormais sera seul et « dévoré d'un chagrin qui ne le quitte plus ». Ainsi que chantait Politien, il ne lui reste plus au cœur goutte de chanson ; l'amour le ronge comme la rouille le fer :
Non m'è rimaso dal cantar piu gocciola ; Lîamor mi rode corne et ferro ruggine.
Le 10 avril 1834, Musset est de retour à Paris. Je doute que la petite Chanson des œuvres posthumes, tant de fois mise en musique, et si banale d'ailleurs, soit de cette époque :
Je reviens, tel que tu me vois, D'un grand voyage en Italie.
Du paradis j'ai fait le tour ; J'ai fait des vers, j'ai fait l'amour.
Hélas ! le pauvre poète n'avait ni chanté ni aimé; et le paradis n'avait guère été qu'un douloureux purgatoire...
Les premiers vers qu'il publie, Une bonne fortune, sont datés de décembre de la même année. La scène est à Baden ; l'héroïne est Anglaise :
Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie, Car elle connaissait le pays sans pareil.
Lui aussi en parlait et toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Il avait gardé son perruquier comme valet de chambre pour l'entendre bavarder en italien, et même en vénitien, ce dialecte dont les souplesses et le zézaiement ont un charme si prenant. Antonio gagna à ces entretiens une telle nostalgie qu'il fallut le renvoyer à Venise Musset demanda pour ce voyage deux cents francs à Buloz. Le perruquier partit avecun emballage de fioles vides et de vieux pois de pommade qu'il se proposait, nous dil Paul de Musset, « de remplir de saindoux et d'esprit-de-vin pour les vendre aux habitants des lagunes, comme un échantillon de la parfumerie parisienne ».
Pour vivre en Italie, Musset se met à composer Lorenzaccio. N'est-ce pas lui qui parle par la bouche de son héros : « Quand on pense que j'ai aimé les fleurs, les prai-
ries et les sonnets de Pétrarque ! le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. » Peut-être cependant le travail aurait-il apporté l'oubli et l'apaisement. Malheureusement, George Sand, qui avait amené Pagello à Paris, ne tarda pas à se lasser de sa conquête et redevint la maîtresse de Musset. Ici encore, je neveux pas faire le récit de la succession de querelles, de séparations, de reprises, qui finirent par une rupture définitive. Musset écrit alors la Confession d'un enfant du siècle et les admirables Nuits, où il y a quelques-uns des plus beaux vers qui aient jamais enchanté les oreilles françaises. L'Italie y tient peu de place. A peine évoque-t-il ses voyages dans la Nuit de Décembre,
A Pise, au pied de l'Apennin...
A Florence, au fond des palais...
A Gênes, sous les citronniers...
T/lTALIE DE MUSSET H'\
A Venise, à l'affreux Lido,
Où vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir Ja pâle Adriatique.
En souvenir de Venise, il écrit le Fils du Titien où il peut évoquer ses souvenirs personnels. C'est bien lui qui a vu, à l'aube, « l'ange du campanile de Saint- Marc sortir brillant du crépuscule et les premiers rayons du soleil étinceler sur ses ailes dorées ». Boccace lui inspire les vers de Silvia et de Simone. Mais un poète le séduit tout particulièrement : c'est Leopardi dont la mélancolie hautaine et douloureuse lui semble si proche de la sienne. Il apprend par cœur la plus grande partie de son volume de poésies. « Ce livre si petit, disaitil, vaut tout un poème épique. » Il avait sans doute promis à la princesse Belgiojoso de le traduire ; cela résulte des vers de gamin — le poète avait encore des éclairs
de jeunesse — qu'il envoie à sa marraine, un jour où elle avait dû lui rappeler le désir de la princesse, qui habitait alors à Port-Marly :
Voilà mon frère qui me dit, Aujourd'hui vendredi, Que vous lui avez dit Que je devais renvoyer au Port-Marly Les traductions de Leopardi,
Pardi !
Si la princesse le veut, Je ne demande pas mieux.
Mais qu'est-ce qui la presse, Cette princesse ?
Musset renonça vite à cette traduction, mais voulut tout au moins consacrer un article à son frère de génie et de malheur ; on en a trouvé un fragment dans les papiers qu'il a laissés. Finalement, il préféra payer en vers son tribut d'admiration et il écrivit Après une lecture, où il chante le « sombre amant de la mort ».
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La pièce est de 1842. Cette année-là, Musset eut la tristesse de voir son frère partir pour l'Italie. Pendant son absence, il lui écrit souvent, ne cesse de penser à lui. Et son retour fut une grande joie. « Le jour où j'arrivai d'Italie, nous raconte son frère, au mois de novembre 1843, Alfred voulut fêter mon retour et m'emmena dîner chez le traiteur, quoique son dîner fût prêt à la maison. Il s'agissait de causer à fond de cette chère Italie dont j'étais encore plus amoureux que lui. Mes souvenirs tout frais réveillaient les siens. Nous en parlâmes à table, et puis le soir au coin du feu, et nous en parlions encore à deux heures après minuit. Le lendemain et les jours suivants, il fallut recommencer. Venise surtout était un sujet de conversation inépuisable... Nos conversations sur l'Italie ne discontinuèrent pas de tout l'hiver. » C'est alors, pendant
une convalescence, à la suite d'une pleurésie contractée un soir au Bois de Boulogne, que Musset composa les stances : A mon frère revenant d'Italie. Si, comme le dit Maurras, « le badinage qui ouvre la pièce est un peu long », surtout lorsque le poète parle de villes qu'il n'a même pas vues, comme il devient plus humain, plus douloureux, plus éloquent, lorsqu'il évoque Venise !
Je ne sais où va mon chemin,
s'écrie le poète dans sa dernière strophe. Il n'a pourtant que trente-quatre ans et il lui reste encore treize ans à vivre. Que de chefsd'œuvre auraient dû naître de son génie ! Avec quel serrement de cœur on constate combien il reste peu de pages à feuilleter ! Il écrit encore Carmosine qu'il tire de Boccace et Bettine qui nous ramène dans le
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pays dont il ne cesse de rêver. Une dernière fois, Italie rime avec folie :
Aimable Italie, Sagesse ou folie, Jamais, jamais ne t'oublie Qui t'a vue un jour.
Et la chère terre latine lui inspire l'une de ses plus jolies tirades : « Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande glpire de l'ennui ; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où fort se fait un ami en demandant son chemin... » Cette dernière trouvaille n'est-elle pas exquise?
Musset préparait alors pour Rachel, qui l'avait supplié d'écrire une pièce à son in-
tention, un drame dont la scène était à Venise, au xve siècle. Malheureusement, l'échec de Bettine refroidit le zèle de la tragédienne qui crut devoir s'éloigner du poète. Son frère nous dit qu'il abandonna alors le projet en s'écriant : « Adieu, Rachel ! c'est toi que j'ensevelis pour jamais dans ce tiroir ! », Il est très regrettable que Musset n'ait pas achevé cette Faustine dont les scènes insérées dans ses œuvres posthumes sont parmi les plus dramatiques qu'il ait écrites.
Le dernier poème publié du vivant de Musset est le Souvenir des Alpes, daté de 1851. Mme Martellet, qui venait d'entrer ;i son service, nous raconte qu'il pleura deux ou trois jours en le composant. Dixsept ans après le voyage d'Italie, le poète se rappelait les heures douloureuses de ce retour où la compagne du joyeux départ,
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resiée auprès de Pagello, l'avait abandonné aux soins du perruquier vénitien...
Les chansons et les pleurs et la belle Italie, Devenaient déjà le passé...
Puis Musset se tut ou à peu près. Six ans encore, il traîna une misérable existence qu'illuminaient parfois les vieux souvenirs. Toujours hanté par l'Italie, il assistait avec joie à son risorgimento. En 1854, l'envoi d'un corps piémontais en Crimée lui parut l'annonce d'une ère nouvelle. Avec une prescience étonnante, il salua l'aurore de l'unité et de l'indépendance italiennes. A son frère qui lui présentait des objections, lui disant que l'Autriche ne se prêterait jamais à un remaniement de la carte d'Europe où elle perdrait ses plus riches provinces, il répondit avec une sérénité et une largeur de vue qui sont d'un philosophe
plus que d'un poète : « Ce qui est juste, dit-il, n'est pas aussi difficile qu'on le pense. On n'empêche point de pousser les rameaux de l'arbre de vie, et il y a au delà des monts un peuple qui demande à vivre. Les égoïstes croient le monde fait pour eux et sourient des souffrances d'une grande nation ; mais c'est de leur politique qu'il faut sourire. L'intelligence tient par la main la liberté. Peut-être n'est-elle pas trop loin cette liberté si longtemps attendue, car elle marche par des chemins qu'on ne connaît pas. Du haut du dôme de Milan et du campanile de Saint-Marc, on la verra quelque jour paraître à l'horizon. »
A cette époque, la Ristori donnait des représentations qui faisaient courir tout Paris. Sans doute n'y avait-il aucune corrélation entre le séjour en France de la tragédienne et les plans secrets de Cavour.
Pourtant Musset — son frère nous le raconte — considéra ce voyage « comme un présage du lien étroit qui devait unir la France et l'Italie ». Il ne manqua pas une des représentations et plaça, dans son cabinet de travail, un buste de l'actrice qu'il appelait, en jouant sur le nom, Vltalia ristorata. Il fît même pour elle des stances, malheureusement perdues, dont Paul de Musset put seulement reconstituer quelques strophes ; elles figurent dans les Œuvres complémentaires du poète, recueillies par M. Maurice Allem :
Quelqu'un m'avait bien dit que, malgré la misère, La peur, l'oppression, l'orgueil humilié, D'un grand peuple vaincu le genou jusqu'à terre N'avait pas encore plié.
Et il demandait à la Ristori de dire à ses compatriotes que les Français suivaient avec émotion les efforts d'un grand peuple
luttant pour conquérir son indépendance et sa liberté :
Rapporte en souriant, dans ta belle Italie, Une fleur de France à ton front.
N'est-il pas émouvant de penser que les derniers vers peut-être écrits par Musset évoquaient encore la « belle Italie », où il partit le rire aux lèvres, et d'où il était revenu « le corps malade, l'âme abattue, le cœur en sang » ?
Le 2 octobre 1825, Lamartine arrivait à Florence en qualité de secrétaire d'ambassade. Il connaissait et aimait la ville où il s'était arrêté lors de ses deux précédents voyages d'Italie. Il avait désiré très vivement ce poste. Le 30 août 1821, il écrivait à Virieu : « Il n'y aurait que Florence qui me plairait. » Le 17 juin de l'année suivante, il répétait : « Je préférerai toujours Florence. » Mais les mois passent sans;
lui apporter sa nomination. Le 6 août 1823, il écrit : « On a donné Florence à Boissy, à ce qu'on assure. S'il en est ainsi, je vais donner ma démission ab irato. » Il n'en fait rien cependant; et, en juillet 1824, se trouvant aux eaux de Schinznach, en Argovie, il profite de sa rencontre avec M. de la Ferronnays pour lui rappeler son désir. Malgré les bienveillantes dispositions de ce diplomate, il doit attendre encore.
Enfin, dans l'été de 1825, il obtient ce qu'il a tant souhaité. Et, comme il arrive souvent chez les lyriques qui rêvent surtout de ce qu'ils n'ont pas, il reçoit la nouvelle sans enthousiasme. « J'accepte avec regret, écrit-il à Virieu, car, hélas ! que vaisje chercher? Il y a moins d'aisance qu'où je suis, moins de solitude, moins de loisir, moins d'ombrages... » Mais à peine est-il à Florence qu'il subit l'enchantement de la
Li:s « HARMONIES » TOSCANES '.)"
Toscane. « C'est le paradis», écrit- il au chevalier de Fontënay. Il le répète à Virieu : « Cette Toscane est un vrai paradis terrestre. » Toutes ses lettres proclament le même ravissement. Le seul revers de la médaille, c'est son métier : au début, il le trouve indigne de lui ; puis, trop absorbant, lorsqu'on le charge de remplacer le ministre absent. Dans de nombreuses lettres, revient le même refrain : « Je ne fais plus de vers. » Pourtant, lorsque, en août 1828, l'arrivée de M. de Vitrolles à la légation de Toscane met fin à son intérim, Lamartine rentre en France avec une grande partie des Harmonies, qu'il publiera en juin 1830, après son élection à l'Académie.
Il n'est pas très aisé de dresser la liste exacte des pièces composées en Toscane.
On ne peut, en effet, se fier aux commentaires, que les lettres ou les manuscrits
98 PKLERINAGES PASSIONNÉS
contredisent le plus souvent. Lamartine a vraiment le génie de l'imprécision. Le 4 novembre 1849, au moment d'écrire la préface pour une nouvelle édition des Harmonies, il déclare : « Il faut que le prochain courrier emporte aux protes d'élite de Didot un certain nombre de pages dans lesquelles je dise aux lecteurs comment, pourquoi, dans quelle disposition de l'âme, dans quel site de France, d'Italie, de Savoie ou d'Orient, j'ai chanté ces harmonies... » Mais, dans les pages qui suivent — et dont plusieurs sont magnifiques — on chercherait vainement la moindre indication à ce sujet.
Sur les quarante-sept pièces que comportait la première édition des Harmonies, une vingtaine peuvent, avec assez de certitude, être datées de Toscane. Sans entrer dans des détails d'érudition, voyons ce qu'elles
doivent au pays où elles naquirent. En quoi Florence, la divine cité, inspira-t-elle Lamartine?
Qu'on ne trouve nulle trace en ses vers, nul souvenir de cette charmante vie des petites cours italiennes, au début du siècle dernier, qui devait tant séduire son contemporain Stendhal et que lui-même a décrite en certains passages de ses mémoires, cela n'a rien pour nous surprendre. Ce qui nous étonne plutôt, c'est de rencontrer, dans le recueil, une pièce de circonstance : la Perte de VAnio. Mais le poète avait ses raisons. On se rappelle, en effet, qu'après la publication du Dernier chant du pèlerinage d'Harold, où l'Italie moderne était sacrifiée
un peu cavalièrement à l'Italie antique, il y avait eu, dans la péninsule, comme une première explosion de ce nationalisme aigu qui y sévit depuis quelques années; et le colonel Pepe, avait provoqué Lamartine en duel. Celui-ci n'avait pas tardé, du reste, à regagner la faveur italienne ; mais il crut habile d'achever cette conquête en composant un poème sur l'éboulement de rochers qui venait d'abîmer le paysage de Tivoli. « C'était, déclare-t-il à Virieu, une heureuse occasion pour moi de faire quelques vers flatteurs en réparation à l'Italie qui me traite complètement bien à présent. » On ne s'étonnera guère que la pièce ne soit pas une des meilleures du livre. Ce qui est plus étrange, c'est que la Toscane artistique ne l'inspire pas davantage. Il dit pourtant que \ Invocation^ qui ouvre le volume, fut écrite dans l'église de Santa
Croce, où il allait souvent se recueillir « entre les tombeaux des grands poètes toscans », ce qui est au moins étrange, ainsi que me le fit remarquer Ugo Ojetti, puisque le seul poète inhumé à Santa Croce est le piémontais Alfieri ; le tombeau de Dante, du reste vide, ne fut élevé qu'en 1829 après le départ de Lamartine. De même Y Hymne du son lui aurait été inspiré par les « belles nefs de San Spirito, de Santa Maria Novella et du Duomo ». Il ajoute — et ceci est assez curieux à noter, en pleine époque romantique — qu'il préfère ces églises à nos cathédrales gothiques. « J'aime mieux, ditil, les églises d'Italie peuplées de tombes, de statues, de tableaux, véritables musées religieux, où l'on sent à la fois la hauteur, la grandeur et la sérénité lumineuse d'un culte plus moderne. La cathédrale n'est qu'un vaste sépulcre. Tout y es! sombre.
tout y gémit, rien n'y chante. Les voûtes sonores des églises d'Italie chantent d'ellesmêmes... Après les mers, après les Alpes, après les forêts et leurs murmures, ce qui contient le plus de poésie, c'est un temple. » Malgré ces déclarations, je ne vois guère ce que les Harmonies doivent aux églises de Toscane; et je doute que le poète ait souvent admiré les monuments et les œuvres d'art dont il parle. Le seul vers où j'aie pu noter une vague « couleur locale » est, dans Y Hymne du soir :
Forêts de marbre et de porphyre.
Encore est-ce une « couleur locale » qui n'est point particulière à la Toscane. Tous les hymnes inspirés par les églises de Florence auraient pu être écrits à Rome, Naples ou Venise, et même, sauf ce dernier vers, en France. La vérité, c'est que les plus vastes
cathédrales arrêtaient le vol de ce grand oiseau de l'azur.
Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme!
déclare- 1— il dans Y Hymne de la nuit.
De la ville, il en est comme des églises. Le poète semble s'être promené en aveugle dans l'incomparable cité. Pourtant, au moment où il y désirait un poste de secrétaire d'ambasvsade, il s'écriait:
Oh ! qui m'emportera vers les tièdes rivages Où l'Arno, couronné de ses pâles ombrages, Aux murs de Médicis en sa course arrêté Réfléchit le palais par un sage habité...
Mais ces vers des Méditations furent écrits à Milly. Dans les pièces composées à Florence, on chercherait vainement un seul de ces noms si doux à l'oreille, si fluides, si musicaux : Arno, Médicis, Dante, ou tels
autres comme Béatrice, Fiesole ou Boboli. Florence- même n'y est pas une fois nommée. Le poète, qui a chanté Naples, Baïa, Ischia, Sorrente et les plages sonores, n'a pas un vers pour la contrée qu'il comparait dans ses lettres au paradis terrestre. Que nous voilà loin de nos goûts et de nos habitudes littéraires ! Il n'est pas un de nos écrivains qui n'ait célébré la ville du lys rouge à l'avoir seulement entrevue.
Ah ! comme je comprends mieux le cri de Louis Le Cardonncl, à la fin de son Florentiêe dicatum :
Et je puis dire encor : j'ai marché dans Florence !
Plus que l'art, la nature était, pour Lamartine, une source d'inspiration. Ses lettres
nous ont révélé combien la campagne italienne, lumineuse et sensuelle, le séduisait. Si les Harmonies /ici encore, restent muettes, leurs commentaires sont, à cet égard, particulièrement intéressants. Certes, je n'approuve point l'auteur d'avoir écrit ces notes où il rabaissa les plus nobles inspirations aux curiosités de l'anecdote, ne se rendant pas compte des effets comiques qu'il obtenait souvent. Gomment imaginer, sans rire, le poète gravissant les rochers du Montenero, avec une grande édition in-quarto de Pétrarque? Ce n'était point, du reste, pour la lire. M. Barthou, qui ajustement loué Lamartine orateur, serait sans doute plus sévère à l'étrange bibliophile qui arrachait les feuilles du volume, après y avoir griffonné ses vers. « Les broussailles, au pied des chênes verts du Monlenero, sontpleines encore de pages déchirées », déclare La-
martine, oubliant nous avoir dit, quelques lignes plus haut, que le vent de la mer emportait aux vagues ces feuillets noircis... Mais, à côté de ces enfantillages, il y a des récits superbes ; et sans aller jusqu'à prétendre, avec Louis Bertrand, que « leur prose chantante vaut les plus beaux vers », bien souvent, moi aussi, je les ai relus à haute voix, pour me griser de leur mélodie et respirer leur pénétrant parfum italien. Peu de tableaux évoquent, mieux que le commentaire de Pensée des morts, les spectacles de la vie toscane. Mais il est à noter que c'est loin de l'Italie que Lamartine parlait si bien d'elle. Les lyriques, comme je l'ai déjà dit, sont mieux inspirés par ce qu'ils désirent ou regrettent que parce qu'ils possèdent. Lamartine a lui-même raillé ce perpétuel besoin d'autre chose, dans une lettre à Virieu, envoyée justement de Flo-
rence. « Je serai ici, dit- il, jusqu'au printemps prochain. Mais, hélas !
Romœ Tîbur amem ventosus, Tibure Romani.
C'est-à-dire Saint-Point me plairait cet été, et, si j'étais à Saint-Point, je regretterais peut-être ma villa de Livourne et ma cellule de Vailombrosa. Ce qui était vrai du temps d'Horace, l'est encore. » Ainsi écritil, durant son séjour en Toscane, Milly et Souvenirs d'enfance.
0 champs de Bienassis! maison, jardin, prairies...
Avoir sous les yeux le noble coteau de Fiesole, les cyprès de San Miniato et la corbeille de Florence dont le printemps fait une coupe enivrante — et ne trouver à chanter que les maigres horizons du Grand- Lemps ou de Crémieu !
N'est-il pas plus curieux encore, qu'au
milieu de cette nature païenne, dont il sentait toute la langueur et la volupté, il ait composé ses poèmes les plus spiritualistes? Dans cette Toscane, où étaient nées presque spontanément et où s'étaient épanouies les plus magnifiques fleurs de la Renaissance, il ne trouve à écrire que des « paysages qui prient », suivant la jolie formule de Lemaître. C'est que les vers de Lamartine, comme on l'a dit, ne s'expliquent point « par le dehors », mais « par le dedans ». Or le poète était alors parfaitement heureux, près de sa femme et de sa fille, dans un poste qui le flattait. Le temps des orages était fini. De 1825 à 1828, la vie de Lamartine est exempte de toute préoccupation sentimentale. On n'y trouve plus trace de la fameuse princesse italienne à laquelle, en 1820, bien qu'il fût en voyage de noces, il n'avait pas hésité à rendre visite. « J'avais
passé, dit Lamartine, le cap des tempêtes que tout homme doit passer dans sa jeunesse, avant d'arriver à ces espaces calmes et lumineux de la vie où Ton goûte quelques années de sérénité... Tout était repos d'esprit, silence des passions, hymne intérieur en moi et autour de moi... Je ne discutais plus avec moi-même la foi du berceau.
J'éprouvais une grande douceur à croire, à adorer, à prier, à jouir... Je conçus la pensée d'écrire au hasard, dans mes heures de loisir et d'inspiration, quelques cantiques modernes, comme ceux que David avait écrits avec ses larmes. «Ailleurs, il déclare que les Harmonies sont les chants « d'une jeune âme qui n'ayant plus rien à pleurer ou à désirer sur la terre, pense aux choses éternelles », et il les appelle une « sorte de Te Deum » de son cœur. Le titre de Psaumes modernes, qu'il voulait primitivement don-
ner au recueil, indique bien le caractère et l'esprit de ces hymnes qui, « comme la prière, sont la respiration de l'âme ». S'il les écrit à Florence, il les aurait écrits, presque pareils, partout ailleurs où il se serait trouvé dans des conditions à peu près semblables de santé physique et morale.
Aussi les détails pittoresques et le décor lui sont-ils plus que jamais indifférents. Que lui importent la cité des fleurs et la grâce de ses collines ? Il ne recherche même plus les grands spectacles de la nature; il lui suffit de regarder autour de lui. Tout chante la bonté et la puissance divines. Cœli enarrant gloriam Dei. Tout sera donc matière à ivresse sacrée. Il ne veut plus être que celui
qui change en harmonie Le retentissement de ce monde mortel.
J'ai voulu relire, dans la paix des champs, les quatre livres des Harmonies. Au dire d'Anatole France, il n'est pas de meilleure condition pour une telle lecture. « L'ombre mouvante qui tremble sur le feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre l'œil et la page mêlent à la pensée de l'auteur une impression délicieuse de nature et de vie. » Je dois avouer que ce n'est pas sans lassitude que j'ai achevé le volume. M. Jean des Cognets, rappelant le mot de Carlyle que toutes les choses profondes sont chant, le compare à la Bible et aux symphonies de Beethoven. Oui, cela est vrai, pour une pièce comme Éternité de la nature, l'un des plus splendides jaillissements lyriques dont puissent
s'honorer la littérature française et le verbe humain. Mais trop d'autres poèmes font plutôt songer à la prose de George Sand ; ils en ont la lactea ubertas, ce ruissellement de lait que Lemaître signalait dans les œuvres de celle qu'il appelait un peu irrévérencieusement « la douce Io du roman contemporain». L'expression de Quintilien caractérise assez bien la facilité et le mélodieux déroulement des vers lamartiniens dont on ne saurait nier la monotonie. A la longue, on ne discerne plus les pièces entre elles et on a l'impression que la plupart des strophes en sont interchangeables, plus encore que dans les Méditations. De celles-ci, nous pouvons tous réciter quelques poèmes. Des Harmonies, même parmi leurs plus fervents admirateurs, bien peu savent une pièce entière par cœur.
Ah ! combien je préférerais que Lamar-
tine, planant moins constamment, daignât parfois descendre sur terre et regarder autour de lui î L'indétermination, ai-je écrit jadis à propos du Vallon, est la condition même de son génie. Les Harmo?iies en sont le plus éclatant exemple. Le poète, du reste, l'avoue dans un des commentaires de ce recueil : « La poésie pleure bien, chante bien, mais elle décrit mal. » Oui, sa poésie décrit mal, mais non toute poésie. Et il a tort d'ajouter : « Le moindre coup de crayon d'un dessinateur ou d'un peintre vaut poulies yeux tout Homère, tout Virgile, tout Théocrite. »
Ne cherchons donc point, dans les vers de Lamartine, une image, même imprécise, de la Toscane. Et si nous ne pouvons admettre que le poète ait vécu trois années sur les bords de l'Arno sans en subir quelque influence, accordons qu'il doit à la
ville de Giotto et de Dante un sens plus aigu de la noblesse et de l'élégance, un lyrisme plus ardent et plus profond, tout ce qui se résume dans le mot même qu'il substitua au titre d'abord choisi : Yharmonie.
Octobre 1920.
Sainte-Beuve fut un touriste médiocre.
De tempérament casanier, sans cesse rivé à sa table de travail, il redoutait les déplacements qui changent les habitudes. Il était, du reste, trop méfiant pour goûter sans arrière-pensée les plaisirs du voyage. Jr viens d'en avoir une nouvelle preuve en lisant un petit carnet de voyage que m'a confié l'amitié d'un éditeur lettré. Contrai-
rement à l'indication qu'y avait inscrite Troubat, le carnet n'est pas entièrement inédit : j'ai retrouvé dans les Nouveaux Lundis et dans les Chroniques parisiennes la plus grande partie des notes sur Rome; celles sur Naples, par contre, n'avaient pas été publiées. Bien que leur intérêt soit secondaire, j'ai pensé que les fidèles de Sainte- Beuve seraient heureux d'en avoir le texte : ils n'auront qu'à se reporter à la plaquette que je leur ai consacrée.
Dès les premières lignes de ces courtes pages, on est en présence d'un homme qui ne veut pas s'en laisser conter. « Des lieux cités, écrit-il, la moitié est à rabattre. » Idée sur laquelle il revient sans cesse. De plus, la nature ne lui parle guère. C'est l'un des rares écrivains qui auraient approuvé Socrate, lequel ne sortait pas d'Athènes parce que, déclarait-il, « aimant
à s'instruire, les arbres et les champs n'avaient rien à lui enseigner ». Sainte- Beuve ne se plaît vraiment que parmi les hommes et surtout parmi les livres. « Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, lui disait Barrés dans une des méditations d'Un homme libre, tu ne te satisfais qu'avec des idées ! »
Aussi part-il pour l'Italie, en mai 1839, sans emballement. Il écrit à ses amis Olivier : « Je fais donc un détour pour humer du soleil et accumuler du silence. Je pars vendredi pour Marseille, je m'embarque droit pour Naples, où je reste quinze jours au plus; je reviens par mer à Rome, où je reste huit jours ; et je reprends la mer pour tendre droit à Lausanne par le plus court, soit par Gênes, Turin et le Mont- Genis, soit par Livourne, Milan et le Simplon... Je ne resterai à Naples et à Rome
que le temps strict que je vous dis... Pour vous expliquer plus encore Je choix extrême de Naples, je vous dirai que j'y ai un ami banquier qui m'aplanira avec le plus grand plaisir toutes les petites difficultés d'un frais» débarqué... »
Il oublie d'ajouter que, ce qu'il allait surtout chercher en Italie, c'était le pays des Anciens et les paysages classiques. On aurait tort de prendre trop au sérieux les vers de Joseph Delorme, écrits dix ans plus tôt :
Que m'importent à moi les souvenirs antiques... Et que m'importe encor le tombeau de Virgile, Et l'éternel laurier auquel je ne crois pas!
Ces vers sont tirés d'une pièce intitulée Italie, où le poète parle des « bosquets de Pestum », qu'il voyait alors, ainsi qu'il le mettra en note plus tard, « du milieu de sa plaine de Montrouge ». Sainte-Beuve
SAINTE-BEUVE EN ITALIE i±\
a bien mieux exprimé sa véritable pensée dans la pièce des Pensées d'août, dédiée à Patin :
Les Latins, les Latins, il n'en faut pas médire...
L'Italie de Virgile et d'Horace, dont les noms et les citations reviennent sans cesse sous sa plume, était le principal attrait du voyage qu'il entreprenait; aussi, après avoir demandé à Stendhal un petit guide-nne, qu'il conserva toute sa vie, — il en parle encore dans l'une de ses dernières lettres, — sembarqua-t-il directement pour Naples et Rome. Pas la moindre envie de voir Florence, Venise ou Milan. Pas le moindre regret, au retour, de ne les avoir point visitées. Lorsque, trois ans après lui, son ami Golombet partira pour l'Italie, il lui écrira : « Quand on est revenu et qu'on a secoué ses puces, le voyage d'Italie est fort
joli : on en rapporte toutes sortes de belles et bonnes vues sur tous sujets. Les Latins, nos tirais ancêttes, ont vécu là. » N'est-ce pas l'état d'esprit de Flaubert qui s'exaltait devant la Méditerranée, parce que -« c'était l'eau de -la même mer avec le même bruit qui murmurait à la proue de la galère de Glèopâtre ou de Néron » ?
On a parfois reproché à Sainte-Beuve d'être allé « en païen » dans la ville éternelle. Certes, en 1839, il était à peu près détaché de toute idée religieuse. L'influence de Genève, des milieux suisses, d'Alexandre Vinet surtout, dont il suivit l'enseignement à Lausanne, l'avait, un moment, incliné vers le protestantisme, avait achevé plutôt de le dégager du catholicisme. Néanmoins, préparant Port-Royal, il voulut, après la ville de Calvin, visiter celle de saint Pierre. « Avant d'oser attaquer cette grande cité
dans Port -Royal, écrivait- il à Mme Juste Olivier, il m'est bon de la connaître ; j'espère en revenir plus respectueux, au moins plus indulgent, comme pour quelque chose qu'on a aimé. » Il ne semble pas que tel ait été le résultat obtenu. Les notes sur Rome sont, à cet égard, bien caractéristiques. Même dans les pages sur Naples, on constate, à plusieurs reprises, une tendance nettement hostile au catholicisme. « Au milieu des cérémonies et des superstitions de Naples, disait-il dans cette même lettre, j'ai bien souvent songé à Lausanne. J'ai mieux compris les églises dépouillées de la Réforme devant les autels d'argent de saint Janvier. » Sans doute, c'est à une protestante qu'il écrit. Mais la vérité est qu'il s'éloignait de toute foi. La pensée, si souvent ciiée, qu'il écrivit à Aiguës-Mortes en tête de ses notes d'Italie, résume bien son
état d'esprit : « Mon âme est pareille à ces plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué; la mer et la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à l'ombre d'un rare tamarin. »
Peut-être aussi Sainte-Beuve avait-il d'autres raisons de mal savourer toute la volupté d'un voyage sous le beau ciel d'Italie. Toujours dans cette même lettre envoyée de Naples, on peut lire : « J'ai cru nécessaire ce voyage solitaire pour mieux réfléchir sur moi-même et mieux réfléchir en moi l'horizon attristé au moment du passage de la jeunesse à l'âge qui la suit. Rome et Naples ne sont là que des bordures : le vrai paysage est celui des années arides et dépouillées qui s'avancent
SAINTE-BEUVE EN ITALIE 12o
et que j'ai vues surgir! » M. d'Haussonville, écrivant en 1875, à une époque où il y avait encore des raisons de ne parler qu'à demimot, émet l'avis que Sainte-Beuve avait cherché dans le voyage d'Italie un remède à une blessure amoureuse. C'est possible, quoique deux années se fussent déjà écoulées depuis l'abandon de celle qui, pour lui, avait trahi. Sainte-Beuve, en tout cas, ne demandait qu'à se laisser consoler. Je nen veux pour preuve que l'épisode daté de Marseille, qui, sur le carnet, suit immédiatement les pages italiennes, et que l'on trouve à la fin du troisième volume des Portraits littéraires. De même, descendant du Vésuve et contemplant l'admirable paysage du golfe, il s'écrie : « Oh! vivre là! y aimer quelqu'un et puis mourir ! » Il n'est pas encore le désabusé qui écrira, quelques années plus tard, à Vinet : «'Je suis passé
à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil contristé à la mort de mon cœur... L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte. »
« Du voyage d'Italie, déclare M. d'Haussonville, il ne subsiste, dans l'œuvre de Sainte-Beuve, que peu de traces, quelques notes éparses jetées à la fin d'un des volumes des Portraits littéraires ; il n'en a évoqué que très rarement le souvenir. » Cette affirmation est trop catégorique. J'ai déjà dit que les pages sur Rome figurent, au contraire, dans deux volumes. Les Notes et Sonnets, qui terminent les Poésies complètes, offrent également de très nombreux rappels de son voyage. Toute une longue pièce, dédiée à Franz Liszt, est consacrée à la Villa
Adriana ; c'est celle qu'annonce une note du carnet : « Mardi 11 juin. Allé avec Liszt etMme d'A... (d'Agoult), à Tivoli, à la villa Adriana ; grande impression du soir au soleil couchant, dans ces hauts cyprès, près de ces ruines rougies : la décrire, la raconter à Liszt dans une grande pièce développée qui serait mon paysage de Poussin. » Hélas! la grande pièce ne rappelle guère les nobles et harmonieuses compositions de Poussin; et j'aime mieux la simple note du carnet que les deux vers qui essaient de la traduire :
Parmi ces hauts cyprès, ces' pins à sombres cônes, Que le couchant coupait d'éblouissantes zones...
Je me demande pourquoi le poète attendit l'édition de Poulet-Malassis, en 1861, pour insérer, dans ses Poésies complètes, une Églogue napolitaine qu'il avait publiée, du
reste sans la signer, presque au retour de son voyage, dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1839. L'auteur semble même avoir voulu dépister la curiosité en l'attribuant à un poète qui aurait visité l'Italie plusieurs années auparavant. Peut-être preférait-il ne pas faire trop étalagé de ses sentiments antireligieux; la fin de la note semble trahir cette préoccupation : « 11 est inutile d'ajouter, disait-elle, que, si quelque ton satirique s'y mêle, il ne porte- que sur des formes superstitieuses qui sautent aux yeux. » La pièce, ni meilleure ni pire que la plupart des autres œuvres du poète, est un dialogue entre un pâtre, un pêcheur et deux faunes ; on y trouve ces vers que connaissent tous les lettrés, mais presque toujours sans pouvoir en dire l'origine :
Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit; Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.
Mais, en dehors de ces rappels poétiques, il est vrai que Sainte-Beuve a très rarement évoqué dans son œuvre ses souvenirs napolitains. Une seule ligne de XÉtude sur Virgile y fait allusion. Dans Chateaubriand et son groupe littéraire, à propos du récit d'Eudore retraçant un été passé à Naples, il ajoute : « Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la Sirène salueront ici la divine peinture. »
Au fond, il avait peu goûté l'Italie. Le 22 juin, de retour à Marseille, il écrit à Mme Olivier : « Je vous reviens plus épris du Léman que jamais ; je suis bien content d'avoir vu l'Italie, Naples et son beau ciel, pour savoir que le beau ciel est le même quasi partout, que le rayon est le rayon, et
le Léman un de ces beaux miroirs que nulle comparaison ne ternit. » Tout de même ! Avoir passé à Naples et à Rome ces ex-
quises semaines de la lin du printemps et ne trouver à célébrer que le lac de Genève et le ciel de Lausanne ! C'était bien pourtant le reflet exact de ses sentiments. Car, le lendemain, écrivant à Charles Labitte qui, pendant son absence, l'avait suppléé à la Revue des Deux Mondes, il lui disait : « Me voici enfin revenu sur la terre de France, après mon échauffourée d'Italie.
Je dis échaujïourée, tant cela a été rapide et mené violemment. J'ai donc vu Naples et Rome, chacune en quinze jours. En touchant, j'ai eu le temps de voir Gênes et Pise. Naples surtout m'a charmé par ses environs: Sorrente, lieu vraiment divin, Salerne, Amalfi, délicieusement marines. A d'autres noms il y aurait beaucoup à rabattre ou, du moins, à dire autrement que n'ont fait ceux qui les voyaient surtout au clair de lune de leur cœur. » Coup de patte à Lamartine...
Voilà bien le vrai Sainte-Beuve, éprouvant plus de plaisir à prendre en faute les grands écrivains, qui furent ses trop glorieux contemporains, qu'à admirer les paysages. Ce qui lui manqua toujours, ce fut l'enthousiasme, la spontanéité frémissante devant le beau et le grand. Parmi les notes que tout écrivain rapporte dun premier voyage d'Italie, je ne crois pas qu'il en soit beaucoup d'aussi incolores que les
siennes.
En 1837, écrivant, pour les Mémoires aV outre-tombe, le récit des premières années de sa vie, Chateaubriand raconte la descente du Rhône qu'il fit au mois d'octobre 1802. Entre Lyon et Avignon, il ne mentionne que la petite ville de Tain, où la tempête l'obligea de rester quelques heures, dans une auberge au bord du lleuve. Pas un mot pour La Voulte et les montagnes de l'Ardèche. Certes, en 1802, il avait dû prê-
ter peu d'attention à ce paysage. Peut-être aurait-il pu, en 1837, donner un souvenir — même anonyme — à la femme qui y vivait encore. Tant de lettres lui étaient arrivées de ce coin du Vivarais et tant de fois il y avait adressé les siennes ! Ne se rappelait-il plus que, dix ans avant, il s'était procuré une carte de France — au prix de huit francs — uniquement pour regarder où se trouvait La Voulte? Mais, sans doute, ce souvenir n'était-il pas de ceux qu'il se plaisait à évoquer...
Pendant dix-huit mois au moins, la marquise de Vichet avait fort occupé l'esprit de l'amoureux vicomte. Les lettres qu'ils échangèrent furent publiées sous le titre menteur d' Un dernier amour de René. Le dernier ! Alors qu'il n'avait que la soixantaine ! Quand il adressait à la marquise les ardentes lettres où il ne cessait de déplorer la
vieillesse et ses cheveux blancs, il n'avait pas encore ébauché la plus folle de ses idylles avec la plus compromettante de ses maîtresses, celle dont à peine il osa prononcer le nom une fois, incidemment, au cours des Mémoires.
C'est près de La Voulte, au château d'Hauteville, sur la commune de Saint-Laurent-du-Pape, qu'habitait, après y être née en 1779, ma compatriote ardéchoise. Elle se nommait Louise-Philippa Rioufol d'Hauteville, et non Marie-Louise-Elisabeth, comme elle le dit, je ne sais pourquoi, à Chateaubriand. Elle avait épousé, en 1794, le marquis de Vichet, inspecteur des douanes à Toulouse ; elle avait alors quinze ans et non treize, comme elle le déclare — je vois bien ici pourquoi — à son correspondant. Le mariage, au dire de Mlle de Margcot, son actuelle descendante à qui nous devons
la publication des lettres, avait été célébré pendant la Terreur, « dans un grenier, derrière des ceps de vigne ». Elle avait eu un fils qui, en 1827, déjà officier, tenait garnison à l'autre bout du royaume. Loin de lui et de son mari resté sur les bords de la Garonne, elle vivait solitaire et désœuvrée à Hauteville. Artiste, lettrée, un peu fantasque, dépensière — n'avait-clle pas, nous dit-on, jusqu'à seize paires de bottines ! — c'était une femme romanesque, comme tant de femmes de son milieu et de son temps. Elle aurait fait le voyage de Bonn pour y rencontrer Beethoven ; et le célèbre violo7 niste français Rodolphe Kreutzer, dont le nom a passé de la musique jusque dans la littérature, avait été son hôte au château d'Hauteville. Sur une telle nature, on comprend la séduction que les œuvres et la personne de Chateaubriand durent exercer.
Une première fois, en 1816, se trouvant à Paris, elle lui avait écrit sous prétexte de lui remettre des lettres qu'elle possédait, où il était question de la Bretagne et de la ville de Chateaubriant. René, toujours empressé auprès des « inconnues », avait aussitôt répondu qu'il passerait chez elle.
Etonnée sans doute de sa propre audace et redoutant peut-être la rencontre, elle esquiva la visite et quitta Paris sans avoir parlé au grand homme. Mais elle emportait, heureuse et troublée, les deux courts billets qu'elle avait reçus de lui. Ces muets triomphes flattaient l'écrivain. « Je serais embarrassé, nous dit-il, de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête,
sous le voile tombant d'une longue chevelure. »
Onze ans plus tard, le 14 novembre 1827, à propos d'une information sur la santé de l'illustre auteur des Martyrs, parue dans le Journal des Débats, la marquise de Vichet ne résiste plus au désir de lui écrire à nouveau. Et c'est la première des trente-huit lettres qui forment, avec les trente-sept réponses de René, le plus délicieux et le plus émouvant roman épistolaire que Ton puisse imaginer. Chateaubriand avait l'habitude de détruire les lettres de femmes qu'il recevait; heureusement Mme de Vichet gardait le double des siennes. « Quand mes lettres sont faites, lui écrit-elle, je les copie telles qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est ainsi resté. »
Pour expliquer l'empressement que Cha-
teaubriand mit à répondre et la facilité avec laquelle il se livra, Wyzewa, dans la préface de cette correspondance, nous dit qu'il traversait alors l'une des périodes les plus tristes de sa carrière, qu'il n'avait plus d'influence politique, qu'il venait de perdre Mme de Custine. Évidemment. Mais, en 1816, quand il avait reçu la première lettre de Mme de Vichet, il n'avait pas montré moins de hâte. A toute époque de sa vie, René ne sut jamais résister au plaisir de la chasse. Heures de désir, fièvre de l'attente, poursuite de l'inconnu : pour un voluptueux, quelle réalité enfin conquise vaudra jamais vos surprises et vos joies ?
Je ne veux pas, après tant d'autres, analyser en détail cette longue correspondance. De la part de Chateaubriand, c'est, comme toujours, le plus savoureux mé-
lange de tendresse et de majesté. Quel art dans la séduction! Pour une simple provinciale, quel déploiement de richesses ! Il la poursuit, pareil à ce démon de la volupté, dont il nous parle je ne sais plus où, qu'il nous montre traversant les bois de l'Arcadie, une torche odorante à la main. Du côté de la marquise, c'est la plus exquise finesse, la plus parfaite délicatesse de style et de sentiments. Vogué lui trouve l'âme d'une fille de Racine. « Andromaque n'eût pas écrit avec plus de grâce douloureuse, ni Phèdre avec plus de bienséance dans plus de passion. » Ce qui est curieux, c'est qu'elle n'y avait nulle peine. Elle le dit et nous pouvons l'en croire, tant la forme chez elle est simple et facile. Jamais on ne sent l'effort. « Il est remarquable, déclaret-elle sans pose à Chateaubriand, que j'aie commencé et soutenu une correspondance
avec le plus grand écrivain de son siècle et de bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est que je ne pense pas plus à bien écrire que je ne pense à bien parler quand je fais mes prières. » 11 y a, dans plusieurs de ses lettres, des paysages de l'Ardèche et de la vallée du Rhône qui mériteraient de figurer dans une anthologie : je m'étonne que mon compatriote Vogué ne les ait pas signalées. A Chateaubriand qui les remarquait, elle avouait : « Je vous fais des descriptions, il est vrai ; ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est. » Mon Dieu, comme s'écrie Faguet, à propos de notre marquise, « que les femmes écrivent bien quand elles ne posent pas » î
Ouel fut le résultat de cette idylle épistolaire? Ce serait bien intéressant à éluci-
der. Voyons d'abord les documents, c'est-àdire la correspondance même.
Mme de Vichet n'y montre aucune hâte de la rencontre et cela se conçoit. Un rendez-vous avec René, après un échange de lettres plus ou moins amoureuses, n'était pas sans danger, même pour une honnête femme. Nous avons déjà vu la marquise, en 1816, quitter Paris pour s'y soustraire. La question d'âge n'entre donc pas seule en jeu et il me semble que les commentateurs ont un peu insisté sur ce point. Certes, en 1829, Mme de Vichet a la cinquantaine ; mais Chateaubriand a soixante et un ans. Si elle ne lui a jamais déclaré nettement son âge, elle l'a fait pressentir. Je sais bien, comme je l'ai noté tout à l'heure, qu'elle s'est rajeunie de deux ans à propos de son mariage et ne lui a pas parlé tout de suite de son fils... Etait-ce
un sujet indiqué ? Et puis, vraiment, dès la cinquième lettre, n'en dit-elle pas terriblement long ? « Les quelques années de différence qu'il y a entre nous... » Une femme écrivant ainsi à un homme qui s'avoue un vieillard n'a guère envie de jouer les coquettes. Elle, qui était remarquablement jolie, et dont le portrait, exécuté quand elle avait trente-quatre ans, est un enchantement pour les yeux, n'essaie-t-elle pas de persuader à René qu'elle est laide et pareille aux religieuses d'un tableau de Philippe de Champaigne? Par tous les moyens, les plus touchants souvent, elle s'efforce de lui suggérer qu'elle ne veut et ne peut être qu'une amie, qu' « une personne simple et bonne qui l'aime de tout son cœur », et à qui le seul mot qui convienne est celui de « sœur ».
Chateaubriand n'ignorait donc pas qu'il
correspondait avec une femme mariée, âgée, mère d'un fils déjà lieutenant. Connaître la date précise de sa naissance n'aurait sans doute pas suffi pour l'arrêter. Née en 1779, elle était encore la cadette de Juliette, et même de Mme de Duras, née un an plus tôt. Il supplie donc la marquise de se dévoiler. « Venez à moi... il faut que je vous voie. » C'est le refrain de toutes ses lettres ; et l'habileté que met l'inconnue à se dérober l'excite d'abord au plus haut point. A la longue, soit que le jeu dure trop, ou qu'il soit pris par d'autres consolatrices et par les événements politiques, son impatience se calme. C'était, du reste, son habitude. Rappelons-nous sa jolie tirade sur les lettres d'amour, dans la Vie de Rancé,où on ne l'attendrait guère. « D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n'y suffît pas : on écrit au coucher
du soleil; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire... Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise le soir s'endort sur des fleurs; on s'en aperçoit et l'on ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères... Peu à peu le style se glace, on s'irrite, le jour de poste n'est plus si impatiemment attendu ; il est redouté ; écrire devient une fatigue. Est-ce un nouvel
attachement qui commence ou un vieil attachement qui finit? N'importe : c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé. »
Les deux correspondants n'en étaient point là au bout de dix-huit mois, parce qu'ils ne s'étaient pas rencontrés encore. Tout en ayant d'autres chansons en tête, René n'oubliait pas son inconnue des montagnes vivaroises. De Rome, où il est allé comme ambassadeur et d'où il adresse à Mme Récamier les somptueuses lettres qu'il utilisera plus tard dans les Mémoires, il lui écrit, le 27 janvier : « C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année 1829 que je dois vous voir. » Quelques jours après, le pape mourait. « La mort du pape, écrit aussitôt Chateaubriand, ne me retiendra pas ici au delà de l'époque où je comptais demander un congé, c'est-àdire après Pâques. » Mme de Vichet, juste-
ment obligée d'aller solliciter à Paris au sujet de son mari, va donc enfin y rencontrer son correspondant. Elle s'est résignée à l'inévitable et son âme est partagée entre le désir et la crainte. « Tout s'efface devant une pensée dominante : je vous verrai ! Je m'effraie de paraître devant vous. »
Le 18 avril, une nouvelle lettre part de Home. « Je ne sais plus, dit René, quand je serai moi-même à Paris, pas certainement avant la fin mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. » Le pauvre homme! Quel est donc le grave événement politique — plus grave certes que la mort du pape — qui peut retenir, auprès du Vatican, S. E. l'ambassadeur de France ?
Le voici. Le 18 avril, veille de Pâques, il a eu la visite d'une jeune et charmante
femme qui ne lui a point paru farouche. Eh! oui; à côté de Saint-Louis-des-Français où il a enterré jadis Pauline de Beaumont, au moment où il écrivait à Juliette et à la marquise sa joie d'aller les rejoindre, il a rencontré Hortense Allart. Or, comme on sait, il n'aimait guère laisser échapper les occasions et il aurait pu prendre à son compte le délicieux aveu que Mme de Boigne prête à une autre de ses maîtresses, la belle Nathalie de Noailles : « Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage. »
Les choses s'étaient passées suivant le rythme normal. Hortense, désireuse de connaître l'illustre auteur, lui avait écrit. « Il répondit, nous dit-elle, tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et
charmé. » C'était le samedi saint. Le lendemain, jour de Pâques, le tendre vicomte rendait visite à sa nouvelle amie. Je ne sais si l'ambassadeur traitait les affaires politiques avec la même célérité : la lettre d'Hortense est du 17, l'audience est le 18, la visite rendue le 19... Ce n'étaient pourtant point la solitude et l'abandon qui expliquaient cet empressement; car nous savons que, depuis son arrivée à Rome, d'autres jeunes femmes, deux au moins, avaient fait ce qu'il fallait pour le distraire.
Donc, le 18 avril, il mande à Mme de Vichet qu'il ne sait s'il pomrra partir. Puis, il ne lui écrit plus. D'autres soins l'occupent; il va tous les jours chez Hortense. Il rêve d'une combinaison dont il fait part à son ami Marcellus : « A la veille de partir pour la France, je regrette Rome... Si Mme de Chateaubriand veut aller à Paris
ioule seule, je pourrais bien passer ici mon été. » C'est charmant. Seulement Mme de Chateaubriand, si j'ose dire, ne marcha point. Il dut partir aussi. Il n'eut d'autre ressource que de décider Hortense à le suivre à huit jours d'intervalle, — huit jours qu'il comptait sans doute consacrer à l'inconnue.
Il arrive à Paris le 28 mai à deux heures, d'après une note de Mme de Vichet, ou le 27, s'il faut en croire les Souvenirs tirés des papiers de Mme Récamier. Et je ne résiste, pas plus que Sainte-Beuve, à la joie malicieuse de citer ici quelques lignes de cet ouvrage : « M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en se retrouvant à l'Abbaye-aux-Bois. Il développait à Mme Récamier avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que rempliraient
la religion, l'amitié et les arts. » Toujours est-il qu'en attendant la mise en pratique de ce plan et débarquant d'un voyage qui aurait fatigué un plus jeune, il écrit à la marquise de Vichet: « Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous; dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions. » Nos illusions : il a donc le pressentiment que l'inconnue ne gagnera pas à être connue. La pauvre femme s'affole, essaie de retarder l'heure décisive : « Ne parlez pas d'illusions, cela me fait mal : je n'en ai jamais eu, mais je crains les vôtres. » Elle le prie de fixer lui-même le rendez-vous. Il s'empresse de répondre : « Demain, à une heure, je serai chez vous. »
Et, le samedi 30 mai, la rencontre a lieu.
Sur ce qui s'y passa, nous n'avons pour tout renseignement que la lettre de Mme de Vichet écrite le lendemain. Faguet en a
longuement pesé tous les termes. Comme lui, je crois que Chateaubriand se montra « un peu plus jeune qu'il ne fallait, un peu moins platonicien qu'évidemment la marquise ne désirait qu'il fût ; par amour-propre d'ancien séducteur et par simple galanterie, il fut juste à l'envers des désirs secrets de la marquise, en oubliant son âge pour le lui faire oublier ». Il n'est pas possible d'interpréter autrement cette phrase de la dite lettre : « Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. » C'était le plan habituel du grand séducteur : « Je parle souvent, dit-il dans les Mémoires, de ma tête grise : calcul de mon amour-propre, afin qu'on s'écrie en me voyant : Ah! il n est pas si vieux! Ma petite ruse m'a réussi quelquefois. » Pas cette fois. 11 trouva la marquise, comme le dit
Faguet, « plus collet monté qu'il n'avait accoutumé de rencontrer les collets ». Le fait est qu'il ne revint pas d'une semaine. Nous l'avons vu plus empressé de retourner chez Hortense.
Mme de Vichet est toute désemparée.
Elle ne prévoyait pas un pareil dénouement. Et, sans doute, s'étant renseignée, elle apprend les faiblesses de son dieu. « Je sais que les objets chéris de vos regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi. »
Pourtant, une semaine après, le samedi 6 juin, René revient. Et, dès le lendemain, elle lui écrit : « Je vous ai revu aimable, doux et triste; vous m'avez dit souvent : Je vous aime tendrement ! Mon cœur est presque consolé. » C'est ainsi que la marquise souhaitait qu'il fût; ce n'est pas ce
qu'avait espéré René... Ils se rencontrent une troisième fois dans le inonde. Puis, ne recevant plus rien, Mme de Vichet lui envoie une lettre — la dernière du recueil — qui n'est guère qu'une douloureuse plainte : « Mon ami chéri, vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé ! Elle a besoin d'un conseil : elle vous le demande, le lui refuserez-vous ? Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être ! Je ^vous en prie, parce que l'anxiété et l'at- Icnie déçue me font mal. Ma santé est très altérée. »
René, de plus en plus distant, de plus en plus froid — Hortense est arrivée à Paris — lui envoie ce billet qui clôt la correspondance publiée : « J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners
ministériels ; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie. »
Vint-il ? C'est probable, bien que Marie ne l'indique pas et que le mot fin coupe sèchement le roman, comme un déclic de guillotine. En tout cas, disent les critiques, l'entrevue se termina par une brouille absolue, puisque le billet de Chateaubriand ne fut suivi d'aucun autre.
Oui, mais voilà... Un descendant de la marquise de Vichet, qui a quatre adresses des lettres de Chateaubriand figurant dans le recueil, en possède une cinquième datée du 24 mars 1831. Ecrite de la même main, cachetée du même sceau, Chateaubriand l'envoya à Mme de Vichet alors à Toulouse, Le billet du 18 juin 1829 ne fut donc pas le dernier; et j'en avais d'abord conclu que nous étions en droit de nous demander si c'était bien Mme de Vichet qui avait mis le
mot fin au-dessous de lui. Une phrase d'une lettre que m'adressa Mlle de Margeot, qui détient les documents originaux, n'avait fait qu'accroître mes doutes. Mais, ayant eu depuis l'occasion de voir ces documents et de tenir entre mes mains le cahier de la marquise, j'ai constaté que le court billet de René terminait bien le recueil. Au-dessous du mot fin, une fleur séchée a seule taché le papier : sans doute René la donna-t-il à Marie lors de la dernière visite... Si l'idylle avait eu la moindre suite, Mme de Vichet, qui recopia pieusement toute la correspondance et jusqu'aux billets insignifiants de 1816, n'eût pas manqué de le noter. Quels autres soins auraient mieux occupé ses veilles dans son manoir perdu de l'Ardèche et, plus tard, dans sa retraite dauphinoise ? La lettre de 1831 n'est probablement qu'une banale réponse d'affaire
ou de politesse... Pourtant, un léger doute subsiste.
Sur la question, une autre, d'ailleurs, s'est greffée.
On connaît le curieux épisode des Mémoires d outre-tombe où Chateaubriand raconte une aventure qui lui serait arrivée aux eaux de Cautère ts, cette même année 1829. Il faut en relire les lignes essentielles : « Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du Gave ; elle se leva et vint droit à moi : elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait, depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea. J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me vou-
lut suivre : je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une Heur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée. »
Quelle est cette Occitanienne, c'est-à-dire cette femme du Languedoc ?
Wyzewa, d'ordinaire plus perspicace, se borne à s'indigner que Chateaubriand ait eu, à la même époque, deux inconnues auxquelles il promettait sans doute également de les « aimer pour la vie ».
Pour Vogué, Mme de Vichet et la naïade du torrent sont la même personne. « Il serait invraisemblable, déclare-t-il, qu'il se fût trouvé une autre Occitanienne écrivant, elle aussi, depuis deux ans, se révélant, elle
aussi, en juin ou juillet 1829. Si nombreuses qu'aient été Jes admiratrices de René, le hasard ne fait point de pareils coups doubles, avec cette merveilleuse symétrie. » Cette opinion a de plus pour elle que Chateaubriand et Mme de Vichet avaient d'abord projeté de se rencontrer aux eaux de Cauterets, et qu'en outre — fait ignoré par Vogué — leurs relations avaient continué après juin 1829. Mais, par contre, que d'invraisemblances ! Il nous faut supposer que la marquise, après s'être refusée à Paris, serait venue s'offrir dans les Pyrénées. D'autre part, malgré la facilité des transpositions imaginatives de Chateaubriand, faire de la quinquagénaire une vierge de seize ans dépasse un peu les bornes.
Quant à Faguet, après avoir longuement examiné toutes les hypothèses, il en arrive
à cette conclusion imprévue que l'Oeci-
tanienne doit être une « grisette » qui aurait sauté au cou de René. Il oublie lesdeux ans de correspondance.
Il me semble qu'il y a une autre explication.
En 1829, c'est le début de la liaison avec Hortense Allart. C'est l'époque où les amoureux, tels deux tourtereaux, se promènent dans les jardins de Paris. Quand René part pour Cauterets, il demande à Hortense de venir l'attendre sur la route, à Étampes ; et ils dînent dans une chambre d'auberge, « comme deux jeunes amants fugitifs et cachés au désert ».
J'ai donc eu la curiosité de me reporter au récit que nous a laissé Hortense de ces premières semaines d'amour, non pas dans les Enchantements de Prudence, parus beaucoup plus tard et remaniés, mais dans le premier texte qu'elle rédigea et que publia
si méchamment Sainte-Beuve, à la fin du volume sur Chateaubriand et son groupe littéraire. Or, juste avant le départ'pour Cauterets, j'ai lu ces lignes qui m'ont semblé révélatrices : « Souvent, à propos de mes jeunes ans et de son imprudence, de son inquiétude, du charme qu'il trouvait en moi et de l'entraînement qu'il subissait sans s'aveugler, il me parlait d'un roman qu'il projetait, où il voulait peindre un tel amour. Il y mettrait la passion, la vérité; souvent je le vis plein de son sujet et du talent qui le poussait. Un jour, je me rappelle, il me tint presque sur ses genoux, me supportant sur ses deux bras, la tête levée, rêvant perdu dans je ne sais quelles pensées. »
J'avais d'abord émis l'hypothèse que le fameux fragment enlevé des Mémoires d'outretombe — la confession délirante, comme l'appelle M. Victor Giraud — pourrait être un
chapitre de ce roman projeté. Une récente étude de M. Paul Gautier n'autorise plus guère cette supposition qui, du reste, n'intéresse en rien la marquise de Vichet. Pour nous borner à l'épisode de Cauterets, tel que le rapporte Chateaubriand, ne serait:il pas une sorte de fiction, de synthèse poétique née à la fois de l'idylle épistolaire avec la marquise, de son amour pourHortense et du roman qu'il ébauchait en imagination ? Il a dû rêver, unjour, au bord du Gave, qu'une femme, plus ardente que la marquise et plus jeune mêmequ'Hortense, lui tombait dans les bras. Etait-ce l'une? Etait-ce l'autre? C'étaient l'une et l'autre ; et toutes deux eurent leur part dans le rêve transcrit. L'Occitanienne, la correspondante pendant deux ans : c'était Mme de Vichet. La spirituelle, déterminée et charmante étrangère, mots laissés de côté par Vogué et pour lesquels Faguet se
borne à poser un point d'interrogation : c'était Hortense, née à Milan et rencontrée à Rome. Clémence Isaure: c'était aussi bien la Languedocienne, digne émule de Mme de Sévigné, que la romanesque auteur de Jérôme, dont il avait quelquefois corrigé les épreuves. Quant aux seize ans, c'était le rêve éternel qui hante les vieillards. Or, pour les poètes, où commence le rêve, où finit la réalité ? « L'âme des poètes lyriques fait réellement ce qu'ils se vantent de faire. » Cette citation de Platon, que Mme de Noailles met en tête d'un de ses volumes, ne s'applique-t-elle pas particulièrement au grand Celte, à qui, si souvent, il arriva, suivant la formule de Lemaître, « d'altérer la vérité pour produire plus d'effet »? Qu'on se rappelle un singulier aveu qu'il fit à Joubert, dans un récit de voyage nocturne : « Un petit bout du croissant de la lune était
dans le ciel, tout justement pour m'empècher de mentir, car je sens que, si la lune n'avait pas été là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre , et c'eût été à vous de me convaincre de fausseté, l'almanach à la main. »
Un moment, je me suis même demandé si l'épisode de Cauterets ne serait pas né, dans l'imagination de Chateaubriand, du désir d'imiter Gœthe. Le rapprochement avec Bettina s'impose tellement qu'il vint naturellement sous la plume de Sainte- Beuve, dans l'article où il reproduit la page déchirée des Mémoires, « que le vent, dit-il, lui apporta par la fenêtre ouverte ». Naturellement, à la confession passionnée et « corruptrice » de Chateaubriand, qui ne serait à sa place que dans le Cantique des cantiques, il oppose l'attitude sereine de Gœthe, qui se bornait à contempler et à gronder
doucement Bettina « se livrant auprès de lui à des caresses d'enfant et à des échappées de folle vigne en fleur ». Faguet aussi .songe à Gœthe «t se réjouit, pour notre amour-propre national, que Chateaubriand ait eu sa Bettina. Si celle-ci s'est endormie sur les genoux de l'Olympien, l'Occitanienne s'est évanouie dans les bras de René. « Il y a parité », dit-il. Mais, pour supposer cette nouvelle supercherie de la part de Chateaubriand, il faudrait admettre qu'il ajouta l'épisode après 1830, date où fut composé le chapitre des Mémoires, puisque la Correspondance de Gœthe avec une enfant ne parut qu'en 1835 et ne fut traduite qu'en 1843. Je sais bien que l'histoire de Bettina était connue avant ces publications et que Chateaubriand s'intéressait particulièrement à ce qui concernait son seul rival dans la gloire européenne. Mais, en l'absence
d'indications précises, ne compliquons pas des choses suffisamment embrouillées par elles-mêmes. Et laissons le rôle qui lui revient à ma compatriote ardéchoise, en souvenir de qui j'ai écrit cet article.
Si jamais d'ailleurs, — le problème élucidé par des documents nouveaux, — '■ Mme de Vichet devait abandonner tout droit sur l'Occitanienne, elle aurait encore la part assez belle. Il lui resterait d'avoir pendant dix-huit mois occupé l'esprit de Chateaubriand, et surtout d'avoir écrit quelquesunes des plus jolies lettres dont puisse s'enorgueillir notre littérature féminine. Sans doute René ne lui éleva point un tombeau comme à Pauline ; le temps lui en aurait, du reste, manqué, puisque, par une émouvante coïncidence, il mourut quelques semaines après elle. Mais qu'importe à sa mémoire que l'on cherche vainement sa se-
pulture dans le cimetière de Ghapareillan, où elle repose à l'ombre des montagnes dauphinoises? Mieux qu'une froide construction de pierre et de bronze, les lettres de René encadrant celles de Marie font à la marquise de Vichet le plus gracieux et le plus durable des monuments.
Dans le Journal de Stendhal, publié par Stryienski, j'avais depuis longtemps remarqué l'importante lacune qui sépare le vingt-deuxième du vingt-troisième cahier.
Le premier s'achève à Grenoble, en juin 1805 ; le second commence à Marseille, le 15 avril 1806. L'éditeur ne s'étonne point d'une interruption qu'il ne signale même pas. Aucune raison pourtant n'expliquait ce silence de Beyle que l'on pouvait sup-
poser, au contraire, empressé à noter les phases de sa première grande passion. C'est, en effet, l'époque où, fort amoureux de l'actrice Mélanie Guilbert, il partit la rejoindre à Marseille.
L'heureux hasard d'une causerie, à Grenoble, avec M. Henry Débraye, qui prépare le texte définitif et complet du Journal dans l'édition Champion, m'a mis entre les mains les cahiers intermédiaires. Et il se trouve que ces pages inédites offrent un intérêt exceptionnel. On y assiste en quelque sorte aux vrais débuts du futur écrivain des Mémoires d'un touriste, qui s'y révèle avec la plupart de ses qualités et de ses défauts. Peut-être même doit-on regretter qu'il n'ait pas composé avec autant de spontanéité les Mémoires, dont le grand tort est d'avoir été écrits pour les autres beaucoup plus que pour lui. Nous savons,
du reste, que plusieurs passages en furent même rédigés par ses amis.
Ces notes de 1805, prises dans toute la fraîcheur de ses émotions, nous montrent un Beyle vraiment sensible à la nature. Le récit du voyage de Grenoble à Marseille est particulièrement curieux à cet égard.
A son arrivée à Valence, Stendhal est frappé par cette impression de soleil levant sur le rocher de Crussol que j'ai eue tant de fois, au matin, en descendant du rapide qui m'amenait de Paris. Puis, il note, avec beaucoup de précision, la chaleur de midi « sans ombre aucune», les rochers « pelés, brûlés par le soleil, surmontés de vieilles fortifications », les maisons « blanches, pleines de poussière, éblouissantes comme en Italie », les beaux ponts et les ruines « d'une couleur d'olive pochetée ».
Mais Stendhal, même à vingt ans, est
peu romantique. Que nous sommes loin des sentiments passionnés et violents que la nature inspire à son contemporain Chateaubriand, inspirera bientôt à Lamartine ou à Victor Hugo ! Il ne s'attarde pas, comme eux, à contempler et à décrire. Suivant la juste expression de M. Martineau, Beyle goûte la nature « en fonction de l'homme », de lui ou des autres, surtout de lui-même. Il ne s'intéresse qu'aux détails qu'il nomme touchants. Il le déclare dans ce fragment inédit : «J'ai bien examiné tout cela; mais comme ces détails physiques, qui ne sont pas touchants, ne m'intéressent pas, je les ai oubliés. »
Ainsi qu'à Flaubert, la nature ne lui suffit pas. Pour intéresser l'auteur de Salammbô, les paysages devaient se parer d'un reflet d'histoire. Sur le bateau à bord duquel, trente cinq ans après Stendhal, il faisait
cette même magnifique descente du Rhône, Flaubert lisait Horace et notait : « Ne fautil pas avoir l'âme vide pour chercher à regarder la nature avec plaisir? » C'est bien l'opinion de Stendhal, écrivant dans les Mémoires oTun touriste : « L'intérêt du paysage ne suffît pas; à la longue il faut un intérêt moral ou historique. »
Mais, contrairement à Flaubert, chez qui luttaient et triomphaient alternativement le réaliste et le romantique, Stendhal reste toujours maître de lui. Au moment où il va s'exalter, il s'arrête. Il n'éprouve pas, comme le bon géant de Croisset, la volupté de crier sa joie, de clamer son admiration. Depuis Chateaubriand, la plupart des écrivains s'en vont par le monde à la recherche de thèmes lyriques et d'images nouvelles. Ils s'enivrent pour décrire leur ivresse. Stendhal.
au contraire, se tait quand il est heureux.
« A mesure que mon voyage devient bon, déclare-t-il, mon journal devient mauvais... Ecrire le bonheur, c'est l'affaiblir. » Aussi trouve -t- on parfois, sur ses manuscrits, cette étrange mention : « Sauter le bonheur». Déjà, dans ces cahiers de 1805, — œuvre d'un jeune homme de vingt ans, je le répète — on peut lire cette profession de foi à laquelle il fut toute sa vie fidèle : « Je cesse de décrire parce que j'ai observé que je gâtais mes souvenirs, cette douce partie de la vie... Je n'écrirai donc que les anecdotes ridicules, satiriques ; je serais bien fou de gâter les souvenirs tendres. » Il se peut, en effet, qu'on gâte le bonheur en le décrivant, quoi qu'il semble bien que beaucoup le ressentent surtout à le raconter. Mais quel regret pour nous de ne pouvoir saisir à vif les vrais émois et les enthousiasmes de Stendhal ! Nous préfère-
rions être moins bien renseignés sur les incidents les plus médiocres de sa vie et l'être davantage sur ses sensations profondes. Mais voilà : Stendhal est foncièrement égoïste. Il veut être heureux pour lui-même et non pour les autres. Il entend jouir des choses, qu'il s'agisse de peinture ou d'amour, de musique ou de paysages, en voluptueux et en dilettante. Vraiment, à ce point de vue, Stendhal est le moins homme de lettres de tous nos écrivains.
A Eugène Faàquelle.
Le Paradou ! En ai-je rêvé! Tout jeune, au lycée, alors que mes condisciples cherchaient, dans des romans plus réalistes de Zola, je ne sais quelles correspondances à leurs secrètes ardeurs, j'avais une prédilection pour la Faute de l'abbé Mouret. J'estsayais d'imaginer les splendeurs de ce jardin, en peuplant de fleurs et de plantes géantes les bosquets du parc séculaire qu'une administration timorée ouvrait trop
rarement à nos jeux. Je ne concevais pas alors qu'une vraie passion pût naître ailleurs qu'en un décor de nature. Ai-je, d'ailleurs, tant changé d'avis? « Un amour, écrivais-je il n'y a pas si longtemps, éclos au soleil, dans la joie d'un clair matin ou la tiédeur pénétrante d'un après-midi, plonge plus profondément en nous qu'une idylle de salon. »
Dans l'œuvre énorme d'Emile Zola, la nature tient, somme toute, assez peu de place. Les yeux du romancier se posaient plus volontiers sur la laideur des êtres que sur la beauté des choses. D'ordinaire, en avançant dans la vie, nous nous rapprochons de la terre, pour la mieux comprendre et la mieux aimer. Il semble — je l'ai souvent noté — que nous voulions nous faire une amie de celle qui doit nous recevoir. Que d'émotions, douces et fortes à la fois, me donnent au-
jourd'hui des paysages que je voyais jadis sans même en remarquer la grâce ou le pittoresque ! Bords du Rhône, montagnes du Diois, collines brûlées de Vaugelas ou de mon Seillon, à vingt ans, je ne songeais guère à vous regarder. Pourquoi donc maintenant, rien qu'à vous évoquer, mes yeux parfois s'emplissent-ils de larmes? Mais tous ne pensent pas ainsi. Chateaubriand notamment avait une autre conception. « Quand on est très jeune, déclare-t-il dans la Lettre à Fontanes, la nature muette parle beaucoup ; il y a surabondance dans l'homme; il espère communiquer ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante, les jardins parlent peu. » Dès que Zola arrive au succès, ses préoccupa-
tions le poussent à l'observation presque exclusive de l'homme, à l'examen — clinique, peut-on dire — d'une famille, à l'étude de l'hisjtoire politique et de la sociologie. Quand, pour son sujet, il a besoin d'un paysage, d'un décor, il va les regarder, mais seulement par rapport à son œuvre, un carnet et un crayon à la main. Mauvaise manière de voir et de sentir. Aussi goûte-t-il rarement ce paysage et ce décor pour euxmêmes. Nulle part cela n'apparaît mieux que dans la Terre, qui aurait pu lui inspirer de si belles pages et qui n'est qu'une étude — d'ailleurs très exceptionnelle — des paysans. Dans les vingt romans des Rougon- Macquart, combien citerait-on de descriptions où l'on sente l'émotion vraie de l'écrivain devant la nature? Presque jamais on n'y trouve cette fraîcheur, cette profondeur aussi de sensation qui donnent tant
de prix à certaines pages de Maupassant ou de Daudet, pour ne citer que deux de ses contemporains.
Il faut pourtant faire une exception pour la Provence, qu'il a vraiment aimée, sentie et rendue. C'est que ce Parisien, né rue Saint-Joseph, à côté du boulevard, était au fond un Provençal. Venu au monde pendant un séjour occasionnel de ses parents dans la capitale, il vécut presque toute sa jeunesse à Aix. Ce que furent ses années d'enfance dans la petite ville, avec ses amis Baille et Cézanne, les promenades autour des remparts, les excursions sur les bords de l'Arc et du canal que construisait alors son père, Paul Alexis nous les a longuement et minutieusement racontées . « Une orgie saine de campagne, une soûlerie de grand air. Toujours par monts et par vaux, dans les environs d'Aix : tantôt sur les
grandes routes, tantôt dans des sentiers de chèvres et des gorges désertes. Des parties de chasse ou de pêche, des baignades dans la rivière de l'Arc, des courses de dix lieues. I/été surtout, pendant les vacances, ou les jours de congé, à des trois heures du matin, le premier réveillé allait jeter des pierres dans les contrevents des autres.. Tout de suite, on partait, les provisions depuis la veille préparées et rangées dans les carniers. Au lever du soleil, on avait déjà franchi plusieurs kilomètres. Vers neuf heures, quand l'astre devenait chaud, on s'installait à l'ombre, dans quelque ravin boisé. Et le déjeuner se cuisait en plein air. Baille avait allumé un feu de bois mort, devant lequel, suspendu par une ficelle, tournait le gigota l'ail, que Zola activait de temps à autre d'une chiquenaude. Cézanne assaisonnait la salade dans une serviette mouillée.
Puis, on faisait une sieste. Et l'on repartait, le fusil sur l'épaule, pour quelque grande chasse où l'on tuait parfois un cul-blanc. » C'est seulement en février 1858, qu'Emile Zola, âgé de dix-huit ans, et sa mère veuve vinrent s'établir à Paris. Pendant les premières années de ce qu'il considérait comme un exil, la nostalgie de la Provence ne le quitte pas. Tandis qu'il fait sa rhétorique à Saint-Louis, le mal du pays le ronge constamment. Ses seules joies sont les longues lettres qu'il écrit à Baille et à Cézanne, ou qu'il reçoit d'eux, et l'attente passionnée des vacances qui le ramènent à Aix. « Deux mois de grand air, de liberté, avec les anciens camarades retrouvés. On renouvela toutes les anciennes parties. On se baigna encore dans l'Arc, on refit les ascensions de la colline Sainte-Victoire et du Pilon-du-Koi, on retourna aux lnfernets, au
barrage, au pont de Roquefavour. » Mais, après deux échecs au baccalauréat, Zola doit lâcher l'Université et se mettre à gagner sa vie. Finies les vacances! La Provence, pendant longtemps, ne sera plus qu'un souvenir.
Aussi, comme il la chante en ses poèmes! Car Zola — on ne s'en douterait guère — commence par écrire en vers, n'ayant d'autre idéal et ne cherchant à imiter que Musset. Dans le discours que Numa Goste prononça, lors de l'inauguration du buste de son ami, à la bibliothèque Méjanes, l'orateur a rappelé ces heures de jeunesse et ce goût de Zola pour le poète des Nuits. « Nous allions par monts et par vaux, emportés par le courant romantique qui, pourtant, touchait à son déclin, et nous chevauchions sur les strophes de Musset que nous déclamions aux étoiles par les nuits sereines, aussi
bien qu'aux oiseaux sous les ombrages du Tholonet. »
Plus tard, une promenade des Nouveaux Contes à Ninon amène Emile Zola au Père- Lachaise, devant la tombe de Musset ; cela réveille ses souvenirs de l'époque heureuse où il courait les sentiers de sa chère Provence! « Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier ; et, derrière le premier buisson, j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et de lavande. »]
Hélas ! les vers de Zola ne rappellent guère ceux de Rolla. Il leur manque la divine fantaisie. Ses poèmes corrects et froids ne font guère pressentir le puissant réaliste de Y Assommoir ni le visionnaire épique de Germinal. Seuls les souvenirs de son enfance provençale semblent l'émouvoir un
peu dans ce poème, intitulé Y Aérienne, qu'il écrivit en 1860 :
0 Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux, Quand vibçe sur mon luth ton nom mélodieux... Autour d'Aix, la romaine, il n'est pas de ravines, Pas de rochers perdus au penchant des collines, Dans la vallée en fleur pas de lointains sentiers, Où l'on ne puisse voir l'empreinte de mes pieds. Adolescent rêveur poursuivant sous tes saules La nymphe dont il croit voir blanchir les épaules, Jusqu'aux derniers taillis j'ai couru tes forêts, 0 Provence, et foulé tes lieux les plus secrets.
Dans sa correspondance d'alors, même désir de Provence. A la fin d'une lettre à Baille, de septembre 1862, il dit : « Ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis -je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à l'ombre duquel je me suis assis, le sentier
où nous avons rêvé nos rêves de seize ans ! » Ce jour ne devait pas venir de sitôt. Pour tromper l'attente, il écrit les Contes à Ninon, tout pleins de ses souvenirs de jeunesse, tout parfumés des senteurs qu'exhalent les forêts du Midi et leurs clairières « entourées de genévriers et de pistachiers sauvages ». Zola n'a peut-être rien écrit d'aussi senti que la préface, adressée à l'amante idéale des seize ans, où il évoque sa « chère Provence » et les « grandes lignes -bleues des collines lointaines ».
Quand il entreprend les Rongon-Macqnart, c'est en Provence qu'il met les origines de cette étrange famille. Le pays d'Aix forme comme une toile de fond devant laquelle défilent un grand nombre de ses personnages. Le premier volume, la Fortune des Rougon, nous mène à Plassans, c'est-à-dire dans la ville d'Aix qu'il a légèrement mo-
difiée et déformée pour garder sa liberté de romancier. Les aires de Saint-Mitre, ce sont les aires de Saint-Roch. La route où se déroulent les amours de Silvère et de Miette, c'est celle du Tholonet. Nous retournons souvent dans la vieille cité, au cours des vingt volumes; le dernier, le Docteur Pascal, nous y conduit une ultime fois.
Pendant les premières années de sa maturité, il semble qu'à rester si loin de la Provence, son désir s'exaspère. Sauf deux courts séjours dans le Midi, l'un en 1867 \)our voir jouer, à Marseille, les Mystères de Marseille, l'autre en 1870, pendant les semaines tragiques où il ne dut guère jouir de la nature, Zola ne peut revoir sa province. Son labeur, sa lutte pour arriver au premier rang ne lui permettent ni longs déplacements ni oisives vacances. L'envie même accroît l'acuité de sa vision. Aix el
Ja Provence deviennent comme une hantise. Dans les articles qu'il adresse au Sémaphore de Marseille, ce sont sans cesse les mêmes aspirations vers le ciel bleu. x\u milieu de ces hivers parisiens où les froides lumières artificielles parviennent seules à percer les brumes, il rêve de ces hivers du Midi où le soleil luit jusque sur la neige. Pareil à ces plantes oubliées dans une cave, qui s'allongent vers le soupirail d'où vient un peu de clarté, tout son être se tend vers la Provence. Et c'est sans y être retourné, qu'en 1874 il donne les Nouveaux Contes à Ninon et la Faute de F abbé Mouret.
Dans les Souvenirs, qui forment une partie «les Nouveaux Contes à Ainon, des bouffées de jeunesse lui montent à la tête. Tout lui est sujet à attendrissement : les processions à travers les rues d'Âix, les ombrages sous lesquels il se reposait, les « goures » où il
se baignait, les campements de bohémiens près des remparts, les parties de chasse surtout, g Je revois le petit poste, écrit-il, au bord du grand plateau désert. Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là, sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile. » Jamais Zola n'a rien écrit de plus ému.
Comme les Nouveaux Contes à Ni?ion, la Faute de l'abbé Mouret fut écrite en 1874, dans la petite maison qu'Emile Zola habitait alors rue Saint- Georges. C'était, nous dit Paul Alexis, un été très chaud, et le romancier, qui connaissait encore la gêne, avait reculé devant les dépenses d'une villégiature. Dans le semblant de jardin qu'é-
touffaient de hauts murs, Zola ne cessait de penser aux vastes horizons de sa Provence. Ces deux volumes sont comme le chant suprême du provincial, du campagnard, qui, après cette orgie de nature en chambre, fait place peu à peu au Parisien, au moraliste, au chef d'école littéraire. Les énormes succès de V Assommoir, de Nana, de Germinal, l'orientent de plus en plus vers les questions sociales. Médan, qu'il acquiert alors, semble suffire à son besoin de campagne. De loin en loin, il va pourtant passer quelques jours auprès de Cézanne, et c'était pour lui une vraie fête de revoir son pays; il songeait même, m'a dit Mme Zola, à y acheter un tubet, c'est-à-dire une petite cabane en pleins champs, plus modeste encore qu'un bastidon. Mais le roman à achever, le livre à lancer, les questions à régler avec son éditeur le ramenaient vite à Paris.
Au moment où il entreprend VOEuvre, il a la velléité de profiter du sujet pour raconter sa jeunesse et celle de Cézanne. D'après Paul Alexis, Zola voulait rester plusieurs semaines à Aix et « faire une Provence vraie ». Ce ne fut qu'un projet. Au début du roman, Claude et Sandoz échangent bien de rapides souvenirs du Midi.
Mais ensuite, il n'est plus question du pays natal, qui disparaît également des autres romans. Nous n'y retournons qu'avec le Docteur Pascal, où Zola brosse de vigoureux paysages de cette campagne brûlée que je parcours, en cette fin septembre, à la recherche du Paradou.
Mais y a-t-il un Paradou? L'étrange jardin n'a-t-il pas poussé tout entier dans
AU FARADOU 199
l'imagination de l'écrivain ? Certes, il est facile de faire la part qui revient uniquement à celle-ci dans le roman. De même, on peut sans peine indiquer tes pages composées à l'aide d'un dictionnaire et de catalogues horticoles. Ce n'est pas le meilleur du livre. M. Gustave Lanson a justement critiqué ces « visions hallucinatoires », où dansent pêle-mêle les fleurs, les légumes et les fruits. Brunetière, avant lui, n'avait pas manqué de railler « cette étrange symphonie où l'on entend les violettes égrener des notes musquées et les belles -de-nuit piquer des trilles indiscrets » ; c'est même à propos de la Faute de l'abbé Mouret qu'il reproche à Zola la confusion de ses tableaux où le dessin disparaît sous l'empâtement des couleurs. « Ce serait à croire que Zola se fait de l'art d'écrire la même idée que certain rapin qu'il a mis autrefois en
scène se fait de l'art de peindre : il ne s'agit que de plaquer une tache rouge à côté d'une tache bleue, d'amener violemment tous les détails au même plan, et de les colorier d'une enluminure criarde; c'est aussi le secret des imagiers d'Epinal. » Le livre, évidemment, aurait gagné à rester plus près de la nature. Zola aurait pu nous donner l'idée d'un Paradou tout aussi lyrique, peut-être même tout aussi épique, en lui gardant plus de vraisemblance et de réalité. L'exubérance même de ses végétations éloigne l'idée d'un modèle. Pourtant, sur la foi d'Alexis et de Mme Zola, me voici à la recherche du domaine de Gallice qui aurait inspiré le romancier.
Un autre doute me vient. A supposer que le Paradou ait existé, n'a-t-il pas été détruit? Je me rappelle Clotilde et le docteur Pascal, dans le dernier volume des Rongon-
Macquart, assis sur un banc, devant un moulin à vapeur, et parlant du drame d'Albine etde l'abbé Serge Mouret, « — Oui, oui, dit le docteur Pascal, le Paradou, un jardin immense, des bois, des prairies, des vergers, des parterres, et des fontaines et des ruisseaux qui se jetaient dans la Viorne... Un jardin abandonné depuis un siècle, le jardin de la Belle au Bois dormant où la nature était redevenue souveraine... Et, tu le vois, ils ont déboisé, défriché, nivelé, pour le diviser en lots et le vendre aux enchères. Les sources elles-mêmes se sont taries, il n'y a plus là-bas que ce marais empoisonné... Ah! quand je passe par ici, c'est un grand crève-cœur ! »
Même si, comme on me l'affirme, le Paradou n'a jamais été détruit, ne vais-je pas avoir aussi un grand crève-cœur? C'est ce que je me demande à travers les rues d'Aix
que je revois avec le plus vif plaisir. Depuis quelques années, une jeune et brillante pléiade de romanciers a mis la ville à la mode littéraire ; je n'en parle donc point. Je note seulement l'amusant contraste qui unit cette cité aristocratique, élégante et morte, au puissant et populaire écrivain des Rougon-Macquart. Canal Zola, boulevard Zola, monument Zola : ces mots choquent presque, ont en tout cas comme un air de bataille entre ces murs ouatés de mousse qu'engourdit le passé, dans ces rues où l'on retrouve le visage adorable de l'ancienne France, où l'on s'attend à voir sortir des portails personnages en perruque et chaises à porteurs. Zola, qui a si souvent dépeint la ville, a vu surtout sa décrépitude; il a moins goûté son charme discret et la poésie de ces fontaines qui donnent tant de chantante grâce aux soirs d'été.
Pour aller à Gallice, il faut, dès qu'on a laissé les dernières maisons d'Aix, quitter les routes d'Avignon et de Miramas, et prendre sur la gauche le chemin de Roquefavour, dont surgissent au loin les grandes arcades blanches. Quand on se retourne, on voit, violets, roses ou bleus, suivant l'heure et l'éclairage, Sainte- Victoire et le Pilondu-Roi dessinant, derrière la ville, leurs silhouettes caractéristiques. Qu'elles sont nobles ces collines dénudées! Je ne songe ni à les comparer, ni à les opposer aux cimes vertes du Dauphiné ; mais je comprends le poète Lenau déclarant qu'une montagne n'est vraiment belle que lorsqu'elle est « chauve ». De chaque côté de la route, s'étend la campagne poussiéreuse de Provence, avec sa végétation courte, ses cyprès immobiles qui mettent sur les collines comme une note d'architecture, ses
oliviers rabougris, les plus laids des arbres, au dire de George Sand, lorsqu'ils ne sont pas sept ou huit fois centenaires. C'était la nature chère à Zola, qui préféra toujours les sites sauvages et frustes aux paysages voluptueux. Il sentait mal la langueur du Midi et ce que Barrés appelle si justement, dans Un homme libre, « la mollesse bellâtre du littoral méditerranéen ».
Tout en marchant, je relis, dans la Faute de ï abbé Mouret, quelques descriptions de Zola. Voilà bien « les maigres amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes»; voici ces « terres brûlées où ne se tordent que des pieds de vigne noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes ». Les mêmes expressions, les mêmes épithètes reviennent constamment sous la plume de l'écrivain qui a gardé, très nette, la vision de cette
« campagne de passion, séchée, pâmée au soleil ».
Et, tout à coup, me voici devant un grand mur, derrière lequel déferle une mer de verdures. L'ami qui m'accompagne a fort habilement ménagé la surprise.
— Le Paradou! me dit-il.
Nous longeons la « haute muraille interminable » qui a, en effet, plusieurs kilomètres. Les branches, par -dessus le mur, nous versent une ombre agréable. Zola a bien marqué cette opposition d'une « véritable forêt au milieu des roches pelées qui l'entourent ». Je comprends l'importance que dut prendre, dans son jeune cerveau, ce mur rectiligne et nu.
Voici pourtant une entrée. Une autorisation spéciale du propriétaire auprès de l'actuel « Jeanbernat » nous ouvre toutes les portes et nous pénétrons sur une terrasse
qui s'étend, ainsi que l'indique le roman, « devant le large escalier dont les marches rompues descendaient au parterre ». Je remarque de vieux bassins aux eaux vives, des pelouses, des allées de marronniers. Mais je cherche en vain « le palais superbe, avec des jardins immenses, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil du Midi ». Zola ajoute, il est vrai, que plus rien ne subsiste de tout cela et que le château a été brûlé. Gallice, que j'ai sous les yeux, n'a pas été détruite; peut-être, quand l'écrivain la vit, il y aura bientôt trois quarts de siècle, était-elle plus abandonnée qu'aujourd'hui. Mais elle n'eut jamais l'ambition d'être un petit Versailles, sauf sans doute dans l'ardente imagination de l'écolier d'Aix. C'est une belle et simple maison d'habitation, d'un goût sobre, qui s'narmonise heureuse-
ment avec l'ensemble de la terrasse et du parterre. Au fronton, se dresse le coq qui a donné son nom au domaine, un coq sous trois étoiles, avec cette devise qui semble annoncer Chanlecler et que Rostand, Marseillais comme on sait, eut peut-être l'occasion de lire : Spero luccm.
Je n'avais, évidemment, pas songé à trouver en ce domaine un verger qui aurait tous les fruits, un bois toutes les essences, un parterre toutes les fleurs. Je n'espérais point rencontrer dans le parc des faisans, des cerfs, des chevreuils, des flamants roses, des poules d'eau assoupies au milieu des bassins. Je ne comptais pas y voir ces arbres gigantesques qui peuplent le Paradou, et notamment ces étranges cerisiers, « bâtissant des villes entières, des maisons à plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de branches larges
à y loger dix familles... » Pourtant, l'ami, qui me surveille, devine ma déception.
— Attendez ! me dit-il.
Et il m'entraîne derrière la maison, dans un bois de chênes, assez fourré, où la végétation est plus exubérante. Les troncs d'arbres sont tapissés d'un lierre épais qui court également sur le sol. Aucun chemin n'est tracé. On marche sur un tapis de feuilles et de mousses. Des arbustes poussent de tous côtés en fouillis. Pendant quelques centaines de mètres, un kilomètre peut-être, on avance au milieu dune mer de verdure qui a des aspects de forêt. Il n'est pas douteux qu'en dépeignant le parc où s'abritent les amours de Serge et d'Albinc, Zola a songé à ce bois épais que borne, en effet, une longue muraille, de l'autre côté de laquelle il y a la campagne d'Aix, aride et brûlée. Mais comme il l'a amplifiée, em-
bellie, transfigurée, cette Gallice, qui me paraît plus petite encore de l'avoir crue si grande ! Et qu'il a eu raison de ne plus aller la revoir après l'avoir décrite! De même, sous les ombrages du lycée dont je parle au début de cet article, j'ai peine à croire aujourd'hui que ce sont les mêmes allées de marronniers qui me donnaient jadis l'impression de l'infini.
Je savais le danger de ces vérifications sur place qui, le plus souvent, se traduisent par une désillusion. Jules Lemaître voulut voir, un jour, le paysage algérien de Bogliari dont il avait lu la description dans Fromentin. Jamais il ne fut plus déçu. Et il ajoute : « Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé de saules et de peupliers. C'est pour moi le plus beau paysage du monde, car je l'aime el il me connaît. Cela me suffit. » Mais Le-
maître n'était pas un pèlerin passionné... Malgré mon désappointement, j'ai tout de même un peu d'émotion à penser que, si Zola n'avait pas promené sous ces bosquets ses rêves de quinze ans, nous n'aurions peut-être jamais pu à notre tour rêver du Paradou.
Septembre 1919.