RÊVERIE D'UN SOIR DE JUIN
A Victor Colomb.
Je connais des terrasses plus belles sur le flanc des coteaux de Toscane ou d'Ombrie. J'en sais d'autres, en France, qui se développent avec plus de majesté. Le rocher des Doms et le Peyrou dominent des plaines plus grandioses. Mais, mieux que ses rivales, cette esplanade valentinoise se mêle à la vie de la cité et partage ses émotions.
Aux soirs d'été, on vient y assister à l'agonie du jour. Rêves et désirs s'exaspèrent à suivre les jeux mouvants de la lumière. Ici, comme en Italie, j'ai compris l'antique souhait des mendiants qui remerciaient d'une aumône en disant : « Puissiezvous jouir longtemps de vos yeux ! » C'est devant cet horizon qu'un écrivain anglosaxon, Morton Fullerton, descendant la vallée du Rhône, évoqua ses souvenirs du Péloponèse.
Comment la vue quotidienne de tant de beauté a-t-elle si peu formé le goût des habitants? Comment, après l'une de ces stations où ils regardèrent les sculptures de Crussol dressées dans la splendeur du soleil mourant, tolèrent- ils l'encombrant monument qui déshonore leurs boulevards?
Et puis -je croire qu'il ait jamais contemplé d'ici le paysage, celui qui jeta
sur le Rhône l'étrange pont dont le maigre dos d'âne coupe d'une courbe sans grâce les rives harmonieuses ? Mais le bon géant, au passé lourd d'histoire, devant qui s'exaltait Flaubert, à l'idée qu'il était « le fleuve d'Annibal et de Marius », dédaigne ces outrages et passe, méprisant.
Sur cette terrasse, un jeune Corse promena le premier tumulte de ses désirs. « Le sang méridional qui coule dans mes veines va avec la rapidité du Rhône », écrivait-il, de Valence, à un de ses amis d'Auxonne, dans une lettre fameuse où il s'élève contre les tyrans. Dévoré d'ambition, prêt à quitter la carrière des armes s'il n'y réussissait pas assez vite, l'ardent officier s'occupait de littérature, de philosophie, de politique, de questions sociales. Il prenait part aux concours académiques, sacrifiait aux Muses. Il ébauchait même une idylle. Mais, au
fond, il ne songeait guère à la volupté, celui qui, dans un dialogue également écrit ici même, déclarait que l'amour était funeste aux princes. « Confiera -t- on le bonheur des hommes, s'écriait-il, à un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul mouvement d'une autre personne ? Confîera-t-on le secret de l'Etat à celui qui n'a point de volonté ? » Dans les brouillards légers qui Lissent sur les eaux des draperies d'argent, ce n'était point le dieu du Plaisir qui l'appelait ; il voyait déjà la Gloire lui sourire, et vers elle il tendait ses bras nerveux et passionnés.
Souvent, sur ce même Champ-de-Mars où s'élève la statue d'un autre guerrier,
je vins, aux jours tragiques de la grande guerre, apaiser mes angoisses et retremper mon espoir. Aujourd'hui, par ce lumineux été que ne troublent plus les appels du clairon, d'autres souvenirs me hantent.
J'évoque le bel Alphonse de Lamartine qui, devant ce paysage, ne put retenir un cri d'admiration. Ces larges horizons, aux lignes imprécises s'estompant à moitié dans la brume, se déroulaient suivant le rythme de ses strophes ; le murmure du Rhône, puissant et continu, montait vers lui pareil au monotone enchaînement de ses vers.
Sous ces ombrages, un autre cygne chanta ; et ses chants, aussi purs, étaient plus sobres et mieux ordonnés. De sa ville natale, où la montagne dauphinoise expire au bord de la rivière, Louis Le Cardonnel
a reçu le don d'allier le lyrisme à la plus nette précision.
0 Valence au grand cœur, toi qui m'as enfanté "A ces désirs du Beau dont ie suis tourmenté...
Il me semble que j'entends votre voix, ô poète, en ce lointain jour d'avril où nous cheminions sous la verdure frissonnante des peupliers. C'est ici que vous fîtes le premier vœu de vous immortaliser par vos vers ; c'est ici que vous rêvez de venir achever votre œuvre, voulant, comme vous me l'écriviez récemment, qu'elle ait désormais plus encore « un accent d'éternité ».
Comment, enfin, sur cette terrasse, ne pas rappeler aussi le souvenir d'un autre poète, Jean-Marc Bernard, tombé glorieusement dans la Somme, au printemps de 1915?
Que de fois il avait chanté sa ville !
Valence, qui descends mollement jusqu'au fleuve,
Dans la sérénité de la belle saison,
Je te revois encore au bout de l'horizon,
Claire et blanche au milieu du ciel, ô ville neuve !
On dirait qu'il avait eu le pressentiment de sa fin tragique, quelques années plus tôt, quand il s'écriait ici même :
Beaux arbres transparents sur les cieux printaniers. C'est la dernière fois, ce soir, que je vous chante...
Moi aussi, par ce beau soir tout empourpré, je rêve d'un destin, mais qui ne viendra pas. Le laurier ne couronne que les poètes. La gloire ignore le simple ouvrier de lettres que je suis. Et pourtant, j'aimerais que mon nom à ces rives illustres fût à jamais lié. Oh ! je n'aspire point à
PELERINAGES PASSIONNKS
cette renommée passagère que le talent et quelque heureux hasard donnent parfois ; je voudrais ne pas mourir tout entier. Est un véritable écrivain celui-là seul qui songe à se survivre. « Poète ou romancier, comme s'écriait Brunetière, dramaturge, historien ou critique, il ne lui suffît pas d'être le peintre ingénieux ou le spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus haut ! Il vise plus loin î Et son ambition, de quelque nom qu'on l'appelle, — amour de l'idéal ou préoccupation de la postérité, souci de perpétuer son nom ou désir d'exceller, — sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps. »
Si modeste que soit mon œuvre, je puis m'accorder cette justice que toujours je m'efforçai d'y mettre le meilleur de moimême et que je n'ai pas écrit une ligne sans essayer de la rendre digne de durer.
Stendhal, qui naquit tout près d'ici, de l'autre côté de ces monts, déclarait : « Je n'estime que d'être réimprimé en 1900. » Ah ! que je donnerais tous les succès et les honneurs immédiats, dont tant d'autres se contentent, pour la simple certitude d'être réimprimé au siècle prochain ! Et qu'il m'est doux, sur cette terrasse de Valence, d'en savourer l'illusion, par ce beau soir tout empourpré î
Valence. Juin 1919.